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Full text of "La Havane"

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THE LIBRARY OF THE 

UNIVERSITY OF 

NORTH CAROLINA 




INDOWED BY THE 

BIALECTIC AND PHILANTHROPIC 

SOCIETIES 




This book is due at the LOUIS R. WILSON LIBRARY on the 
last date stamped under "Date Due." If not on hold it may be 
renewed by bringing it to the library. 


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LA HAVANE. 



1.1AH 



HAVAIVE, 



UNIVERSITY OF N.C. AT CHAPO. HULL 



10000034179 




PAR MADAME 



Sa €omtmt ülerütu 



TOME PREMIER. 



BRUXELLES, 

SOGÍÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE, 

AD. WAHLEN ET COMPAGNIE. 



1844 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/lahavaneOOmerl 



% Son ®%tdtmt 
LE CAPITAINE GENERAL O DONNELL 

GOUVERNEÜR GENERAL DE CUBA. 



Permettez, general, que je place sous votre 
égide protectrice cette oeuvre congue par le sen- 
timent patriotique d'une femme ; le désir ardent 
de voir mon pays heureux me l'a seul inspirée. 
En dévoilant ses maux á la métropole, en indi- 
quant les remedes á y opposer, j'en appelle á vo- 
ire ame généreuse. La toute-puissance dans vos 
mains peut devenir son ancre de salut. Gouver- 
neur general de la Havane, soyez Havanais, gene- 
ral ; réformez les lois, obtenez une representaron 



nationale pour Tile, mitigez vous-méme légale- 
ment la dicíature du chef supréme, et vous ajou- 
terez de nouveaux lauriers á ceux que votre 
vaillance a deja si bien mérités. Les vertus eivi- 
ques, general, valent bien les dévouements mi- 
litaires, et la gloire d'avoir donné la vie morale 
et la prospérité au plus beau pays du monde n'est 
pas moins éclatante que les plus beaux exploits 
du guerrier. La vie n'est pas seulement dans le 
lemps présent , elle est dans l'avenir , elle est 
dans le bien qu'on a fait, et qui atieste notre pas- 
sage sur la terre ; voilá la véritable immortalité 
qui vous est réservée. Quant á moi, faible fem- 
me, ma vie n'est que dans ma foi. J'ai foi en vous, 
mon general; votre nom, votre réputalion de bon- 
té , de vaillance et d'honneur , voilá ma forcé , 
mon esperance et la recompense de mes veilles. 



% mes Compatriota 



Je vous dédie ce livre, ou plutót je vous le 
restitue, mes chers compatriotes. II est impregné 
de votre souvenir, il est consacré á notre mere 
commune ; il respire Tamour de notre race , de 
notre climat sans égal, de notre terre bénie et de 
nos moeurs si douces. 

La France , ma mere adoptive , n'a rien changé , 
n'a rien diminué de cette ardente affection pour 
mon pays; c'est elle qui vousrapporteaujourd'hui, 
€omme un religieux hommage, le tribuí de son 



— 8 — 

expérienee, le fruit de sa civilisation. Jusquici 
FEurope, si fiére de ses arts et de ses lois, a trop 
méconnu ou ignoré notre reine des Ántilles, ses 
ressources, ses richesses et la place qu'elie doit 
occuper dans 1'histoire de l'Amérique méridionale. 

Filie de la Havane, je suis heureuse de dévoiler 
á FEspagne les besoins et les ressources de sa co- 
lonie, de lui diré qu'une partie de son opulence 
et de son salut dépendent des soins généreux 
qu'elle accordera á ees climats loinlains , et du 
développement faciie et énergíque qu'elle doit 
laisser désormais á des facultes longtemps cap- 
tives. 

C'est un devoir aussi de rendre justice a mille 
talents que FEurope ne soupgonne pas, de révéler 
de charolantes vertus qui s'ignorent elles-mémes, 
et un devoir sacre encoré d'indiquer a mon pays 
les améliorations qui Téléveront parmi lespeuples 
civilisés au méme rang que Dieu lui avait assi- 
gné par les merveilies du sol et Tineífable beauté 
de son climat. 

J'ai écrit ees lettres sans art , sans prétention 
d'auteur, ne pensant qu'á reproduire avec fidélité 
les impressions, les sentiments et les idees qui 
naissaient de mes voyages. Je n'ai rien déguisé, 
ni de la situation sociale dans laquelle j'ai trouvé 
TAmérique du Nord, situalion menacante pour 



— 9 — 

los républiques de Washington et pour TEurope , 
qui veul se Iraíner á íeur suite, ni de ce qui peot 
nous manquer á nous, Havanais, pour étre une 
des plus puissantes et surtout des plus heureuses 
nations du globe. 

Mes iníeniions me justifieraient si ma francbisc 
pouvait étre inculpée. Jamáis je n'ai indiqué un 
mal sans placer á colé l'indication du remede ; ici, 
la dissimulation eüt été un danger, la sincérité 
est un hommage. Puissent mes eíforts étre útiles ! 
Puissé-je laisser á mon cher pays un souvenir de 
mon aífection ! Je n'ai point cherché la gloire de 
bien écrire ; je ne désire que le honheur de vous 
servir, mes bien-aimés compatriotes, dans cette 
route de progrés que vous avez commencée, et oú 
vous étes appelés á parcourir un jour la plus 
brillante carriére. 



Cháteau de Dissay , 15 novembre 1842, 



j. I-A H 4 VANE. 



LETTRE PREM1ÉRE. 



A MADAME GENTIEN DE DíSSAY* 



Départ. — Motifs du voyage. — La vie de Paris. — Le de- 
voir. — Brislol. — Unconcert. — Le port de Bristol. — 
Le pont suspendu. — Les «lames anglaises. — Adieux á 
l'Europe. — La sépulture de la famille Sí.... — La stalue 
du fils unique. -— Éeole de jeunes filies. — Priéres du 
soir. — Le presbytére. — Yie intérieure <Ju pasteur pro- 
testant. — Le cénobile. — Combat de sa vie solitaire. — 
Douleur maternelle. — Adieux á la France. — Le mou- 
vement du port. — Le Great-Weslern. — La solitude da 
TOcéan. — Désordre á bord. — Les passagers. — Que- 
relle. — Un Espagnol et un Anglais. — Fanny Elssler. 



Brislol , lundi 13 avril 1840. 

Depuis irois jours, morí corps, accablé de las- 
silude, n'a pu trouver de repos. — L'áme souífre 
et son serviteur veille. Mais si le sommeil a perdu 
son temps, la raison en a proíité. — Quitter á la 
fois les moeiieuses jouissances matérielles, les 
plaisirs raffinés, les aüraits inappréciables de la 
vie de Paris, et les échanger conire les périls, les 
souffrances, les privations d'une loogue traver- 
sée, — laisser derriére soi tout ce qu'on aime, 
' — partir seule, resler dans Fabandon et l'isole- 
ment, eertes? ce sonl de dures condilions á s'inv 



— 12 ~~ 

poser. Mais, mon enfant, quand le devoir parle 
han i, ei que l'áme sait bien comprendre tout ce 
qu'il y a de grand, de saint dans ses inspiralions, 
la ferme conviction qui soutienl la volonlé nVt- 
eíle pas aussi ses eonsoíations ineffables, ses don- 
loureuses voluptés? — Noíre vérilable malheur 
est moins dans les événements que dans nos exi- 
gences. Notre passage rapide sur la ierre nous est 
imposé á des conditions plus ou moins rigou- 
reuses: sachons nous y soumeüre; la vie s'adoucit 
par la résignation. L'on ne peut qu'aggráver ses 
maux par la révolíe : nul n'échappe a sa destinée. 

Je suis arrivée iei accablée de fatigue, aprés 
avoir voyagé vingt-huit heures sans m'arréler; 
pour comble de nialaise, j'ai rencontré sur l'esca- 
üer de l'hótel oü je suis descendue , un orcheslre 
hruyant : ilutes, trompeites, violons, vielles orga- 
nisées , ríen n'y manquait ; et tout cela jouant a la 
fois Di tanti paipiti en la, Tair de Niobé en fa 9 
et rintroduction de Sémiramidc en si bemol! — 
(Tetan á en perdre la tete. Plus loin, dans la cour, 
les meutes de plusieurs chasseurs prenaient leurs 
cbats; et pendant que leurs maítres se reposaient 
dans Flióiel, les chiens huríaient, se démenaient, 
poussaient des cris plaintifs et prolongas, impa- 
tienls qu'ils étaient d'avoir leur part a la curée. 

Abandonnant tout ee qui se trouvait dans ma 
bourse aux musiciens pour les faire taire, je me 
sauvai comme si j'avais été poursuivie par des 
assassins, et je ne me serais pas arrétée si je n'a- 
\ais rencontré la grille d'un balcón. 

— Le soleil était encoré sur l'horizon. Una 
brume légére comme un voile de gazé pourprée 



s'étendait au loia sur la mer, qui fuyait derriére 
les montagnes. En face de mai se présentait le 
port de Brislol, formé par un bras de n¡er res- 
serrá entre deux rochers : l'un, celui de droile, 
domine la vdie, dont les maisons superposées el 
jetees piíioresqueinrnt §k et la armoucent, par 
leur fraicheur el leur é'éganee extérieure, la ri- 
ehesse et Pesquise propreié anglaises. 

Du cóté opposé a ceüe ríante estrade , s'éléve 
á pie un roclier enorme de granit rouge, tapissé 
de couches d'ardoise, et plus loin, au fond (Iu ta« 
bleau, la mer, comprimée pendant Pespace de 
deux a irois niilles, s'élargit toiit á coup et appa- 
rait dans son immense étendue. 

C'est pour joindre ees deux rochers que Ton 
jette, á quatre cents pieds au-dessus de POcéau, 
un pont de fer sous lequel circuieront des báli 
ments de guerre. Deja les premiers fiis sont ten- 
dus, et les dames de la ville, chercheuses de 
dangers et d'éniolions, s'amusent á se faire hisser 
dans un panier d'osier qui, enfilé á ees fréles 
cordages, les transporte comme des cerfs-volanls 
d'un roclier á Pautre rocher. 

Je viens de passer la plus douce et la plus 
triste journée á la fois. Gomme nous ne devons 
meltre á la voile que demain á quatre heures du 
soir, j'ai voulu aujourd'hui faire mes adieux á la 
terre. 

Mardi 14, á minuit. 

Nous moníámes en voiture découverle á trois 
heures, et nous nous acheminámes vers un pla- 
teau qui domine la ville, le canal , les hauleurs et 



_ 44 — 

I'Oeéan. De la on apercevait une végétation splen- 
dide, qui étalait au loin ses richesses sous un 
ciel d'un bleu pále et nuageux. — Je ne sais 
quelíe tristesse, quel sentiment tendré ct reli- 
gieux s'étaiení emparés de moi , quel regret 
poignant et craintif me frappait au coeur : on 
aurait dit qu'á la veille de contracter une unión 
mal assortie, je goútais pour la derniére fois le 
bonheur sous le toit paiernel. 

Au bout de quelque temps de marche, dans 
un pare appartenant á lord St...., nous nous trou- 
vámes au milieu d'arbrcs séculaires, de prés moel- 
leux et velouíés, couverts de troupeaux et acci- 
dentes par de jolis cottages caches dans íes fleurs. 
— Mais les fleurs étaieni sans parfum, les arbres 
sans íruits, le ciel sanssoleil. Une légére vapeur 
couvrait l'atmosphére et donnait á ce riant spec- 
lacle quelque chose de vague dans les formes , 
d'indéterminé dans les nuances, de majestueux 
et de triste qui s'accordait avec ma mélaneolie» II 
semblait que la vie de la nature devint analogue á 
la mienne, qu'elle s'associát á mes peines, et que, 
partageant mes douloureuses émotions, elle y ré- 
pondít córame une amie fidéle. Ravie, attendrie, 
je faisais mes adieux á la terre d'Europe, et le 
chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, 
les suaves et syrapathiques émanations de la terre, 
m'enivraient a la fois de délices et de tourments. 

Arrivés au bout du pare, nous nous trouvámes 
en face d'une petile église gothique , d'une re- 
cherche et d'une élégance merveiflenses, desíinée 
á servir de sepultare á la famiile de lord Sí... 
Plusieurs membres de cette famiile y sont déjá 



— 15 — 

ensevelis, et chacun d'eux est representé par une 
statue de marbre debout sur sa tombe, comme si 
Topulence eüt voulu teñir tete á la mort. Devant la 
derniére statue, je m'arrétai. — Elle représentait 
un jeune homme dont la beauté me frappa. — 
« C'est le fils unique de milord, » — nous dit le 
gardien. — « Milady, dont voici le tombeau, l'a 
suivi de prés, et milord est accablé par une mala- 
die de langueur. S'il vient á mourir, ses biens, 
qui sonl considerables, deviendront la propriété 
de parents éloignés. » — Je frémis en entendant 
ce récit, et regardant ton frére qui me donnait le 
bras, je le serrai contre moi, — En songeant que 
j'allais partir pour un voyage lointain, je ne sais 
quel malaise s'empara de moi. Je sortis de Téglise. 

A quelques pas de la se trouve une école de 
jeunes filies, édifice du méme style, flanqué de 
deux tourelles, dont Vune est habitée par l'insti- 
tutrice et Tautre par le pasteur. 

Je ne sais, mais en ne jugeant les cboses que du 
point de vue purement humain, j'avoue que l'as- 
pect d'un presbytére protestan! m'inspire une irre- 
sistible et douce sympathie. J'y vois les affections 
domestiques unies á la religión et á l'amour de 
Dieu : les émotions de la nature, les doux épan- 
chements , la confiance intime, les na'ives caresses 
d'un enfant, les ineffables consolations d'une vie 
á deux, efíicaces pour tous les maux. — Enfin, 
j'y trouve les plus sures comme les plus fortes 
compensations aux miséres humaines. Mais la cel- 
lule de Tanachoréte, la demeure du célibataire 
catholique, m'effrayent de leur sévérité. II me 
semble voir un fleuve solitaire dont on a détourné 



— 46 — 

le cours, qui s'agite, tourbillonne, s'engouftre , 
déracine les arbres, déplace les roehers, et en- 
traine dans son cours ténébreux jusqu'au limón 
que les années ont déposé dans son sein. 

Tous les édifiees que je viens de te décrire 
éiaient d'un goüt sévére, en partie ombragés par 
une immense futaie et recouverts de Herré. Bien- 
tót un léger bruit se fit entendre parmi les arbres : 
aussitót aprés nous aperc^imes les jeunes filies, 
qui s'avangaient deux á deux pour ailer faire leur 
priére du soir. A les voir monler les degrés du 
temple, avee leur robe de laine grise, simple, dis- 
posée avec goüt, leurs petites mains jointes, leur 
belle chevelure lombant en grosses boucles sur 
leurs tempes et sur leurs épaules, leur visage rose 
et leurs yeux bleus dont le regard angélique s'é- 
chappait á la dérobée sous de longs cils; a íes voir 
ainsi, belles de jeunesse et de pureté, vous auriez 
dit une nichée d'anges s'envolant au eiel. 

Le silence ne tarda pas a étre interrompu par 
les chants religieux des jeunes filies. Ges accents 
naifs, cette langue éirangére, la solitude, les om- 
bres de la nuit qui se projetaient au fond de la 
forét, toul était grand et triste á la fois comme les 
approches d r un voeu solennel, comme l'annonce 
d'un danger, comme la veille d'un voyage aventu- 
reux et lointain. 

Mercredi 15, ámidi. 

Tout est en mouvement dans Thótel; le baíeau 
á vapeur va partir pour conduire une partie des 
passagers á bord du Great-tVestern, qui se trouve 



— 17 — 

deja en rade; le reste partirá á son tour une heure 
avant qu'on leve Tañere : je me reserve pour ce 
seeond voyage. — En aüendant, je vais me mettre 
á íable, puisqu'on prétend qu'il faut que je díne 
avant de m'embarquer ; je suis á la merci de celui 
qui veut me conseiller, tant mon esprit esfc préoc- 
cupé et mon coeur abattu! — Lorsque, pour exé- 
cuter une résolution courageuse, nous employons 
toute l'énergie de notre volonté, il ne nous en 
reste guére pour les détails puérils de la vie ma- 
térielle. — Je regle done quelques affaires avec 
ion frére, et nous nous mettons á table. 

A Irois heures. 

Tu penses, mon ange, que notre diner n'a pas 
été gai. J'ai pourtant tenu ferme a ma peine ; j'ai 
méme trouvé quelque hisloire plaisante dans ma 
mémoire, quelque éclat de rire saccadé sur mes 
lévres, pour m'aider a braver l'angoisse de mon 
coeur a la vue de ton frére, dont le regard remuait 
mille douleurs jusqu'au fond de moi-méme. 

A cinq heures. 

Je vais m'embarquer. — Ton frére m'acconi- 
pagne jusqu'au Great- Western , qui se trouve á 
trois milles du port. — La journée est belle, la 
mer calme. — Je quitte la terre. — Adieu, mon 
enfant! — Adieu, France! — France bien-aimée 
de mon coeur! Un devoir impérieux m'entraine 
loin de ton rivage : m m'éloignant de la ierre hos- 
pitaliére, triste, désoiée, je te coníie mes plus 



— 48 — 

tendres affections! — Garde-les, protége-les 
comrae une tendré mere ! Répands sur elles tous 
les biens, toutes les joies! — Et si mon souvenir, 
si Tincertitude sur ma destinée peuvent troubler 
le bonheurdeceux qui m'aiment, fais qu'ilsm'ou- 
blient! 

A sept heures du soir. 

Nous sommes en pleine mer, ton frére m'a 
quittée. — Je Tai suivi d'un long regard, le cceur 
prét á m'échapper, jusqu'á ce que la distance et 
les larmes, qui obscureissaient nía vue, me Teus- 
sent dérobé au loin! 

Je me suis trouvée aussitót seule aumilieu d'un 
désordre effroyable. Quatre-vingts á cent passa- 
gers sur le pont, péle-méle, avec leurs coffres, 
malíes, porte-manteaux, boíles a chapeaux, para- 
pluies, doubles et triples manteaux, embauchoirs, 
paletots, sacs de nuit, cartons. — Tout cela rou- 
lant de cóíé et d'autre, au milieu des cordes, des 
pouliesqui gringaient, etdes matelotsqui manoeu- 
vraient, courant, criant, bousculant bagages et 
passagers! — Jetáis la, au milieu de ce vacarme 
infernal, palé, tremolante, sans savoir de quei 
colé chercher un regard de commisération, en- 
lourée de visages grossiers, farouches, tous incon- 
nus et íous portant Tempreinte de Tindlíférence 
et de la personnalité. — Je me blottis dans un 
coin , et accoudée sur une caisse, la tete appuyée 
sur ma main, je crus que falláis m'évanouir. 

Tout á coup une grosse masse lomba avec iracas 
á colé de moi ; j'entendis au méme instant un éclat 
de rire, et levant les yeux, j'apercus un jeune 



— d9 — 

homme grand , fort , habillé comme un matelot. 
Un enorme cigare á la bouche, il affectait des ma- 
nieres soldatesques et efírontées; mais il avait 
beau faire, tout cela ne suffisait pas pour luí don- 
ner l'air d'un ehenapan endurci. Son teint rose, le 
léger duvet qui nuangait á peine ses lévres ver- 
meilles, ses mains blanches aux doigt effilés, je 
ne sais quoi de haut dans le port et d'impératif 
dans les manieres, annongaient .'extreme jeu- 
nesse, l'enfant de bonne maison, sous une épaisse 
coucbe de mauvaise éducation et de corruption 
hátive. II s'était laissé choir, enírainant aprés luí 
un groupe d'effets sur lequel il avait essayé de 
s'asseoir; quand je l'apergus, il se relevait; son 
pied posait encoré sur une boite a chapeau quil 
venait d'écraser, ainsi que le chapeau qu'elle 
contenait, ce qui causait en partie son hilarité 
bruyante. Le propriétaire du chapeau, aussi con- 
trarié de la perte de son bien qu'irrilé des éclats 
de rire du jeune homme, se mil á Tapostropher en 
espagnol,.á quoi il riposlait dans un langage inin- 
teligible melé d'ang^ais et de mauvais frangais, le 
tom assaisonné d\ine bouillante colére. 

La querelle devenait violente et augmentait en- 
coré le tumulte et le désordre universel. Le cha- 
peau et sa boile, lances avec emportement, volé- 
rent en l'air, puis tombérent dans la mer; et la 
dispute élait sur le point de se transformer en 
voies de fait, lorsqu'elle fin interrompue par l'ar- 
rivée de quelques personnes qui, ayant été em- 
barquées les tierniéres, cherchaient á se caser 
prés de nous. 

« — What! you are here! fair beauty? » — 



— 20 — 

s'écria lord M..., qui se precipita au-devant de 
Fanny Elssler, poussant et bousculant tout ce qui 
s'opposait á son passage, comme un gros chien de 
Terre-Neuve á la vuede son maitre. Puis, lui bai- 
sant la main et s'emparant de son bras, il Faniena 
vers Tendroit oü venait ríe se passer la scéue, pour 
lui ménager un point d'appui. L'homme au cha- 
pean avait déjá eraporté une partie de son bagage, 
et aprés avoir remis en equilibre, autant que faire 
se pouvait, le reste de sa propriété, il s'était éta- 
bli sur ce troné, moins dans Tintenlion de s'y re- 
poser que dans Tespoir d'en éloigner TAnglais. 

« — Vos était remarquablement stioupid, » 
dit milord á l'Espagnol, voyant que ce dernier ne 
bougeait pas. 

A quoi celui-ci répondit : 

c — Y vuesta merced es un mal criado. 

— Cet homme, — reprit l'Anglais, — ave une 
trés-irréverencious manner. — » Et, s'adressant 
á l'Espagnol : 

« — Jé défendé vos de paalé davantadge ! — 
taisez-vos, tutte suite, tutte! 

— Herético dou diable ! — Caramba !... que si 
jé me leve ! » 

En disant ees mots, l'Espagnol le regarda avec 
des yeux menagants ; son visage était pále, sa tete 
haute; tandis que l'honorable, d'un air dédai- 
gneux, continuait a fumer tranquillement sous le 
nez d'Elssler, qui, suspendue a son bras, riait et 
étouíFait sous une épaisse fumée de tabac. 

La caisse sur laquellc je m'appuyais était le 
seul meuble vacant qui gardát encoré l'équilibre; 



— 21 — 

je roffris a Fanny, qui Taccepía et s*y clablit lant 
bien que mal. 

« — Vos été adorable, madame, en vérité. — 
Puis-je vos été ioulil de quelque maniere? — me 
dit l'Anglais. 

— Oui, monsieur, lui répondis-je; en fumant 
sous le vent. 

— Avec pleusure. 

Et il s'éloigna d'un pas... 



LETTRE II. 

k LA MÉME. 



Les éciaírs. — Le bátiment en derive. — L'anéantissement. 

— Le corps et lame. — Le vent change. — La foule sur 
le pont. — L'équipage. — Le poulailier et la basse-eour. 

— La prison sur mer. — Soufírances. — ~ Quelques exilés 
d'Europe. — M. W. — M adame M. — Le fils de lord W. 

— Héroi'sme de Fanny Elssler. — La bibiioíhéque du 
bord. — Le capitaine J. — Spéculation gastronomique. 

— La table en permanence. — Vent du nord-ouest. -— 
Champ de bataille. — Aecidents burlesques. — Le souper 
de Fanny. — La pauvre Caíhy. — To-morrow. — Les 
funérailles de la basse-cour. — Le tam-tam. — Tristesse. 



Lundi 20. 

Hier , un grain épouvantable a mis le bátiment 
en derive. — Les éclairs se succédaient á éblouir 
la vue. Tout a coup il m'a semblé que le batean 
n'élait qu'un incendie. — La foudrc venail de 
tomber. — Le vent est encoré violent et souííle 
íoujours du nord-puest. 

Mardi21. 

Depuis cinq jours, je suis étendue sur le pont, 
exposée au vent, a la pluie, au brouillard, aux 



~~ 23 — 

coups de mer , et dans un élat complet d'insensi- 
bilité; je me croirais morte si je ne sentáis pas, 
mon enfant, que mon coeur est toujours la pour 
t'aimer. — Je ne sais á quelle ame compalissante 
je dois le manteau qui couvre mon corps transí; 
la souífrance a completé mon isolement en me 
privant de moi-méme. — A peine puis-je me teñir 
sur mon séant, que j'en profite pour t'écrire : 
quand recevras-tu ma lettre?... Dieu le sait! — 
La mer est encoré agitée; je la regarde et souffre. 

— Mais d'oü vient que sa grandeur et sa magni- 
íicence ne me touchent plus? — Pourquoi , en la 
contemplant , cette éíourdissante et splendide 
Leaulé , ne sens-je plus un seul battement dans 
mon coeur? — Pas une larme ne vient mouiller 
ma paupiére. — Le vent qui souífle dans les cor- 
dages, la tempéte qui souléve les flots, la foudre 
et le firmament, je n'entends, je ne vois rien. — 
Un marasme stupide et desesperé me domine, des 
pensées lentes et vagues se croisent et se heurtent 
dans mon cerveau comme des fantómes. — Ai-je 
done perdu le sentiment du beau ? Est-ce á cette 
lutte entre la vie et la mort, qui m'obséde, m'ir- 
rite et m'accable, qu'il faut attribuer cet anéan- 
íissemeni? — Ou bien , ce désordre causé par la 
souífrance simultanee de tous les sens paralyse- 
t-il les facultes de Tesprit, éteint-il Penthousiasme, 
et rend-il Pimaginalion inepte á tout noble élan? 

— Les angoisses physiques auraient-eiles ce pou- 
voir? — Le corps n'esi-il pas seulement le servi- 
teur de la >olonté? 

Aux desolantes révélations que je crois entre- 
voir, une sorte d'effroi me saisit. J'essaye mes for- 



ees; je eberebe á reconquérir l'empire de moi- 
méme : aussitót, d'ardentes et pro raptes vibralions 
répondentá mon appel, et je sens que si le corps 
est aífaibii et l'enthousiasme éteint, le coeur est 
encoré la pour sentir, aimer et souffrir. — Au 
souvenir de mes enfants , de mes aráis, á i'idée 
de la distanee infinie qui va nous séparer, des 
larmes brülantes ruisidlent sur mes joues; une 
douleur poignante et désespérée iraverse mon étre 
comme si j'allais mourir : on dirait que le írou- 
ble de mes facultes, au lieu d'anéantir la sensibi- 
lité , la concentre dans les plustendres aííeclions. 
— l/amour survit done á tout ! rayón sublime, 
émanation de la divinité, il est inalterable, éter- 
nel comme son essence! 

Mercredi 22. 

Ce matin, le vent a un peu changé de direc- 
tion : il a tourné au nord et s'y est maintenu 
quelques heures, puis il est revenu au nord- 
ouest. — Nous ne fiíons que trois á quatre noeuds, 
á la grande fatigue de la roue, qui lutte rude- 
ment contre la vague et nous donne des secousses 
intolerables. 

Mon état de soufírance m'oblige á rester con- 
stamment au grand air, appuyée sur de mauvais 
coussins, et vouée au supplice de tous les sens. 
Excepté aux moments de repas, la foule vient 
établir son camp á toute beure sur le pont. Ima- 
gine-toi, dans ce court espace, environ cent cin- 
quantc personnes malades et en bonne sanie, se 
pressant , se portant et se génant mutuellement 



sans cesse : les uns sifflent, les autres parlent 
haut ou se disputent ; puis, les pourceaux de 
grogner, les vaches de mugir, la un montón qui 
béle dans sa cage, ici une poule qui se Sámenle; 
car tous ees étres prives de raison , — á comuisn- 
cer par les pourceaux, bien entendu, — ont le 
mal de mer. 

A cette bacchanale infernale , á ce supplice de 
damné, vient se joindre celui d'une épaisse fumée 
de tabac, combinée avec les émanations nauséa- 
bondes de la vapeur, du goudron et de la basse- 
cour, qui, toute voisine de nous, fait parlie de 
la société. 

Je n'ai jamáis été en prison ; mais, d'aprés le 
récit des honnéles gens qui ont éprouvé ce désa- 
grément , le pont d'un balean a vapeur de iorsg 
cours doit reseembler fort au préau d'une maison 
d'arrét. — Méme nécessité de vivre péie-méle et 
dans un espace resserré , avec des gens de foute 
espéce, — méme monotonie de la regle, méme 
servilude dans Tenceinte déterminée, méme inca- 
pacité de s'isoler, et, par conséquent, de s'occu- 
per , sans étre écrasé par la foule , qui jone, qui 
siííle, qui crie et qui báille. — Et, sur mer córame 
en prison, a forcé de se géner mutuelSement, on 
finit par se prendre en horreur. L'iinpression de 
toutes les douleurs ressenties, de tomes les pri- 
valions endurées, s'associe et se confond ajamáis 
avec telie ou telle allure, tel visage ou tei trait, 
qui vous deviennent antipaihiques. Cette associa- 
tion injuste et cruelle, mais invoionlaire, s'étend 
jusqu'aux objets inánimes; et il y a telle .table, tel 
grabat, tei mets, qui se placeroiU toujours dans 

4,LMI&VA?íE, 5 



— 26 — 

ma ménioire á cóté de maint visage, de mainte 
chevelure mal peignée, et dont le souvenir cau- 
sera toute sorte de dégout á mon esprit et á mon 
estomac. 

Heureusement, quelques compagnons de voyage, 
par leur propre mérite auíant que par leurs atten- 
tions affectueuses, ne me laissent que des souve- 
nirs agréables. De ce nombre sont M. et madame 
Moulton, cette jolie Américaine que tu connais, 
si gracieuse et si prévenante ; M. W..., un de 
leurs amis, spiriluel, fin, toujours gai, et dont la 
société est un bienfait pour nous dans cette arehe 
de Noé, et M. Lestapis, fi!s du receveur general 
des Basses-Pyrénées , que tu as vu á Paris. A ce 
petit nombre, il faut ajouter M. et madame R. de 
Boston , avee leur filie, belie personne qui n'a pas 
le mal de mer, qui marche fernie, el fait deux 
toilettes par jour ; le íils de lord W..., avec sa 
femme, qu'il vient d'épouser contra la volonté de 
son pére; la femme n'avait pas de fortune, ce qui 
leur a valu á tous deux un exii au Ganada, et ce 
qui ne les empéche pas de courir sur le pont, se 
donnant le bras, joyeux et contents, comme s'ils 
étaient ricbes , parce qu'ils sont heureux; — 
Fanny Elssler, toujours ríante, toujours gaie , le 
pied ferme, le corps cambié, dompíant sous sa 
fine jambe le roulis el le tangage. — Dans ce mo- 
ment méme , elle va et vient d'un bout á Tautre 
du pont, légérement et doublement appuyée sur 
M. W... et sur l'honorable, qui se disputent un 
de ses regards : elle s'arréle de temps en temps, 
pour ranimer , par quelques douces cáiineries, sa 
■cousine Gathy, étendue sur lo pont et «murante* 



— 27 — 



Dimanche 26. 



Ce matin, pour la premiére fois, la pluie a 
cessé et le soleil a paru. Le vent n'a pas quitté le 
nord-ouest, et nous avan^ons lentement. Mais , 
gráce á Dieu, il régne iei un calme et un silence 
inaccoutumés. CVst aujourd'hui dimanche, et eha- 
cun se croít en devoir de teñir un Iivre a la main. 
Les Souffrances de Werther, Thomson, les Aven- 
tures dCun Énfant trouvé, Clara, Aune Radcliff, 
la Bible, n'importc quoi, pourvu qu'on lise et 
qu'on ait l'air composé, cela suffit. Aussi bien, 
mon voisin de droite, lord M...., á clieval sur un 
affút, fait toule sorte de grimaces pour étouffer 
un gros rire en lisant la harangue de Don Qui- 
chote a la belle Dulcinée , lorsqu'eile lui appa- 
rait, ornee de tous ses appas, chevauchant sur 
son áne. 

Ce matin, avant le repas, le capitaine J... , 
liomme fort pieux , place au haut bout de la table, 
a adressé un sermón aux passagers assemblés. — 
Ce qui les a empécbés, pour la plupart, de se 
griser, au moins pendant le sermón. 

íci, le grand luxe consiste a faire bonne chére 
et á s'abreuver de vin de Madére et d'eau-í^e-vie : 
avantage qui a determiné plusieurs gourmets et 
buveurs á faire élection de domicile sur ¡e ba- 
teau. Aprés avoir savamment calculé le rapport 
qui se trouve entre le lemps que doit durer la tra- 
versee, le prix du passage et l'abondance de la 
consommation , ils ont conclu qu'en faisant régu- 
liérement tous les voyages de Bristoi a jNew-York 



_ $8 _ 

et de New-York á Bristol, ils seraient logés et 
nourris pour rien. Cerlains n'ont pas quitté la ta- 
b!e depuis qu'ils se sont embarques, attendu que 
cinq repas par jour , proiongés par de copieuses 
rasadles, forment une ligue de continuiié sans fin. 
Leur béatilude contraste duremenl avec l'éiat de 
ees pauvres créalures qu'on voit la, mouranies du 
mal de rner, en face de leurs visages réjouis et 
avinés. avalant cTénormes tranches de boeuf et 
s'abreuvant de vin de Madére, d'eau-de-vie et de 
grosses plaisanteries! 

Mardi 28, 

Hier au soir, vers quatre heures, nous avons 
essuyé une rafale furieuse. Le vent, loujours te- 
nace, n'avait pas quiné le nord-ouest, et rugissait 
comme un lion mourant pendanl que les vagues 
se brisaient avec violeriee conire la roue. Ren- 
versé sur Tarriére, íe navire restait suspendu per- 
pendiculairement et marchait avec la tete, comme 
ees petits bons homiñes en plomb, qui divertis- 
seni tant les eníants. Par ce rouíis formidable , le 
dincr était impossible : assieltes, verres, carafes, 
étaient renversés avec les serviteurs qui les por- 
íaient , avant d'arriver a la table. II eüt été d'ail- 
leurs impossible de conduire une bouchée de Tas- 
siette aux lévres : tout fuyait en route ; cbacun 
semblait attaqué d'épilepsie. Pour moi , couverie 
d'une pean d'ours du Ganada qifun brave hotnme 
m'avait prétée , altacbée sur le poní comme une 
criminelle , j'enleudais de loin le tintamarre, et 
bravais avec une fermeté stoique les bordees 



d'eau marine qui passaient d'un bout á l'autre du 
pont. 

Le soir, la pluie étant devenue trop forte, je 
descendis a la cabine commune, non sans me 
laisser choir plus d'une ibis avant d'y arriver. La, 
désordre complet. Chaises, livres, pupitres, lan- 
ces siaiultanément en l'air, relombaient au ha- 
sard; des maíades gisaient de tous cotes, pales et 
á demi morts ; sur cleux ou trois fauteuils, de 
pauvres femmes liées avec des cordes, la tete 
renversée , ne donnaient plus signe de vie. Qtiel- 
ques hommes essayaient de lire ou de jouer aux 
cartes , placant ees derniéres dans des boites pour 
en arrear la chute; mais boites , fiches et caries 
de rouler d'un bout a l'autre de la lable, et bien- 
tót hommes, livres, fiches et caries güssaient sur 
le plancher et se retrouvaíent un insiant aprés , 
par une nouvclle secousse, á la place qu'ils ve- 
naient de quitter. De la, miíle accidents burles- 
ques , des poses grotesques dignes de Callot ou 
Charlet. C'étaient de vraies parades, mélées de 
douleur et de ridicule; on essayait d'en plaisan- 
ter, mais une larme venait souvent effacer le sou- 
rire. Seule, Fanny Elssler dominail les vagues et 
Touragan , tenant tete á toutes les calamites. Atta- 
blée, selon son habitude, á quelques pas de mon 
grabat, elle soupait joyeusement avec ses compa- 
gnons de plaisir, tandis que la pauvre Catby, im- 
mobile , expirante , se trouvait couchée sur un 
bafc de bois attaché contre la table : la, elle hu- 
mait avec résignation les parfums du punch, du 
vin de Madére ei du jambón. Par une merveilleuse 
adresse, M. W... était parvenú a maintenir lo 



— 50 — 

souper en equilibre, et jouissait de son triomphe 
avec une gaieté folie. — Mais, le bonheur est in- 
constant : il faul se háter (Ten jouir. La bande 
étourdie se laissa trop enivrer par sa rare et 
bonne chance , et se livrant sans prévoyance au 
plaisir du moment , elle oublia, á la fin du sou- 
per, les regles de Féquilibre. Dans un accés de 
gaieté, lord M... langa un vigoureux coup de pied 
sous la table, qui, coincidant avec le choc de la 
vague, renversa tout : Fhonorable fit la culbute et 
alia tomber sur FEspagnol, qui gisait de Fautre 
cote de la table, mais qui, ayant perdu de son 
humeur guerriére, ne dit mot. Quant á Finfortu- 
née Cathy , qui n'avait participé qu'aux inconvé- 
nienis du repas, condamnée par le sort, comme 
Lagingeole, a étre toujours Yautre, elle se trouva 
inondée de punch et de vin de Madére. 

Mercredi 29. 

L'orage a continué pendant la nuit; le vent 
était devenu intolerable. Au bruit des vagues et 
de la rafale venaient se joindre le craquement des 
cloisons, le grincement de la roue et des barres 
du gouvernail, les pas lourds et pressés des mate- 
lots. — Je gémissais au fond de mon grabat, et 
étreignant de toutes mes forces les planches qui 
le bordaient, afin de ne pas rouler á Fautre bout, 
j'espérais avoir épuisé lous les supplices de cetle 
malheureuse nuit, quand une forte douche, péné- 
trant par le haut de ma lucarne, tomba d'aplomb 
sur mon visage. — Mon lit était inondé. — Jap- 
pelai á mon secours, mais en vain. Ma femme de 



— 31 — 

chambre, malade, couchait á l'autre extrémiíé 
du bátiment. — Au bout de quelqucs insiants, 
néanmoins, le valet de service panit. C'était un 
négre grand, laid, affreux a voir. Comme il ne 
comprenait pas un mot de franjáis, j'eus recours 
á la pantomime; et prenant une lanterne qu'il te- 
nait, je lui fis voir l'eau qui ruisselait de mon 11 1 
sur le parquet. 

« — To-morrow , me dit-il tranquiílement. 

— Demain ! — Sainte-Vierge ! — Mais que de- 
viendrai-je d'ici la? — Demain! — Non , tout de 
suite, á Tinstant méme! — » 

Et le négre de répéter en grommelant : 

« — To-morrow. — » 

En vain je táchai de le persuader par de bon- 
nes paroles; il ne me comprenait pas, et me répé- 
tait avec une impassibilité barbare : 

« — To-morrow. — » 

Ma colére commengait á s'allumer, lorsqu'une 
forte secousse vint mettre un terme a notre dialo- 
gue. — Le négre , subitement rejeté dans la ca- 
bine commune, alia frapper de sa tete la lampe 
suspendue au-dessus de la table. — La lumiére 
s'éteignit et ma colére aussi. Je fermai ma porte, 
et, couverte de mon manteau, je passai le reste de 
la nuit cramponnée sur une chaise , dans une 
sainte résignation. 

Jeudi 30. 

Le soleil a reparu; nous marchons mieux. Le 
vent n'a pas changé de direction, mais il a dimi- 
nué , et la mer est plus calme. 



— 52 — 

Une partie de notre basse-cour a rendu le der- 
nier soupir pendant le bourrasque dhier. — J'a- 
percossd'ici les deux vaches infortunées, diacune 
emballée et bien calfeutrée jusqu'au cou dans sa 
boite ; la léte hors de la boile , la langue hors de 
la tete, elles se vengent des mauvais traitemenls 
qa'on ieur inflige en ne donnant plus de lait; ce 
qui les rend parfaitement inútiles. 

A cinq heures du soit*. 

■ — Au son du tam-tam, — le pont est devenu 
désert : je respire librement. — Cet isolement, 
cet abandon, cette douee et haute conlemplalion , 
en face du eiel et du vaste élément, s'accordent 
avec la tristesse de mes pensées, avec l'insolite 
et ápre découragement qui domine mon ame. 

En dépit de mes eíforts, je supporte avec peine 
rinfluence de la mer, FéSoignemcnt complet de 
tout iníérét, de toute affecl'on; cette solitude de 
l'áme me tue. — II me semble parfois queje suis 
morie. — Jetéela, seule, sur cet Océan immense, 
n'ayant pour intermédiaire avec le monde habité, 
que des phalanges meurlriéres de bourrasques et 
de tempétes, je me demande sil n'est pas possible 
que les sympaihies bumaines, comme certains 
íluides, perdent leür forcé magique par la dis- 
tarice ou Pinterposition d'amres éléments incom- 
patibles. 

A ce pénible découragement viennentse joindre 
les supplices du corps. La nécessité de resler 
toujours dans la méme posilion, á cause du roulis, 
génante d'abord, me devient insupportable, lors- 



— úú 

que aprés un jour de torture en arrive un autre 
sans m'apporíer ni consolation ni soulagement. — 
Cette captivité dans Fespace, cette inaction a la- 
quelle je suis condamnée, cette immense et in- 
franchissable barriere, me rendent comme feroce. 
— Remplie d'une sauvage tristesse, je me pousse 
jusqu'aux bastingages; et la, attachée au bout des 
ralingues, je cherche d'un oeil avide á percer l'ho- 
rizon , á découvrir au delá un point, une ombre, 
qui ressemble á la terre. — Ce matin, lavue fixée 
sur le nord-est, j'ai cru apercevoir lá-bas, sur cet 
horizon éclairé par les rayons du soleil levant, 
sur le milieu de la ligne transparente qui séparait 
la mer azurée du ciel brillant de miile feux , j'ai 
cru voir mes enfants planant au milieu de torrents 
de lumiéres. — lis me tendaient les bras, et je 
voyaisleursourire átravers meslarmes! — Helas! 
décevanie et cruelle hallucination ! combien elle 
devient amere, lorsque je songe que nous ne vi- 
vons plus de la mémevie; que, lorsque je veille, 
ils dorment, et que pendant que je contemple le 
soleil, ils sont plongés dans les ténébres de la 
nuit! — Rien dans leurs habitudes, dans leur 
existence , ne s'accorde plus avec mes habitudes, 
avec mon existence. — Plus d'harmonie , plus de 
rapprochement par la pensée; il semblerait que 
tout lien soit rompu entre nous. — Mais Tárne est 
la, qui sent, qni souffre et qui attend. 



LETTRE III. 



k LA MÉME. 



Le chef d'un empire. — L'indiscipline. — La Saint-Georges. 

— Le festín. — Le président se couvre. — La petite poste 
á bord. — Une émeute. — Les bañes de Terre-Neuve. — 
Un gros temps. — Souffrances et philosophie. — Les ca- 
ñareis sauvages. — Lord M.... — Rencontre en mer. — 
Vent contraire. — En vue des cotes. — Le port de New- 
York. — L'équipage fait sa toilette. — Long-Island. — 
L'íle de Calypso. — Le Lazaret. — The Garden. — Sept 
milles de quais. — Un dock naturel. — Aspect de la vilie. 

— Immense commerce. — Monotonie puritaine. — Le 
saint jour du dimanche. — Physionomie des passagers. — 
Take cave ofyour pockets. — La vie en hotel garni. — 
Difficulté de se loger. — Terreur instinctive. — Une fíeur 
de mon pays. 



Vendredl , 1er mai. 

Lecapitaíne I...est un homme de fortbonnes 
manieres, qui a vécu dans le grand monde. Sa 
politesse est extreme et son sourire facile; peut- 
étre est-il trop poli et sourit-il trop fréquemment. 
La douceur de ses nioeurs semble tempérer la 
rude inflexibilité indispensable a un chef de ba- 
teau a vapeur de longcours, espéce de république 
indocile, oú se trouve réuni un si grand nombre 
de passagers de toutes les classes, de toutes les 



— 35 — 

nations, de toute humeur ; gens insubordonnés et 
sans discipline, vraie cohorte de guérillas ou de 
condottieri, qui se croient exempts de toute rete- 
nue parce qu'ils ont payé leur éeot et n'ont pas 
prété serment d'obéissance au chef. 

Jeudi dernier, on a fété la Saint-Georges. Les 
vins et les friandises en reserve ont été prodigues 
aux passagers. D'abord , le capitaine a porté un 
toast á la reine d'Angleterre et a la prospérité de 
la nation britannique. Puis, notre tour de Babel a 
fourni des representaras pour les autres nations : 
chacun a prononcé un discours en l'honneur de 
son pays respectif , ce qui a finí par griser tous 
les orateurs. Sans doute par respect poer les lois 
du crescendo, ils ont chanté au dessert, et devant 
les dames, des chansons de mauvais goüt. Le ca- 
pitaine , aprés les avoir vainement rappelés á 
l'ordre, s'est couvert, et, comme on n'en a pas 
tenu compte, il a quitté la table. Les prévarica- 
teurs, trés-oífensés de l'impertinence du capi- 
taine, qui n'a pas voulu tolérer leur impertinence, 
ont éclaté en murmures. Ils ont arrété qu'une 
plainte en regle serait portee contre le chef aussi- 
tót notre arrivée á terre. 

Méme jour , á quatre heures. 

On vient de me remettrc á Tinstant une ieüre 
detoi, cachetee, timbrée comme si elle arrivait 
par la poste. — Oü était-elle? d'oú vient-elle? — 
N'importe , je m'en empare avec joie ; mon cceur 
tressaille en lisant ees Signes chéries ; je les baise 
mille fois, et rends gráceá Dieu et áu dauphin 



_ 36 — 

messagev! — Voici le premier moment de plaisir 
que j'aie éprouvé depuis quinze jours d'isolemenl 
el de souffrance. On me dit que cette precíense 
letire , arrivée le jour méme de mon départ de 
Bristol, auait été adrcssée directement á bord du 
Great- Western. Le capitaine, á qui on l'avait re- 
mise , avait oublié de me la rendre. 

Nous approchons des bañes de Terre-Neuve. 
Le temps est devenu aussi désagréable que dan- 
gereux. Degigantesquesmoniagnes d'eau se heur- 
tent contre la roñe, poussées par le vent violent 
et loujours contraire du nord-ouest. — Le froid 
est excessif. — L'eau de la mer a cbangé de cou- 
leur, et sa nuance blanchátre nous annonce la 
proximité des bañes. — A lapluie vient se joindre 
une brume épaisse qui nous empache de disíin- 
guer la mer a une brasse du navire. Nous avons 
l'air de voyager dans les nuages, ce qui n'est pas 
sans danger; nous courons risque, ou d étre en- 
caissés dans un récif, ou de nous briser conlre 
une de ees iles de glace qui nous eniourent. — 
Nepouvantpas rester dans Tentre-pont, pour ne 
pas augmenter mes souífrances, je suis obiigée 
d'endurer les intemperies. C'est tout en grelot- 
lant, mouiüée de la léie aux pieds, les mains li- 
TÍdes, les ongles bleus, les doigts roides córame 
les soldats du roi de Prusse, que je trace avec 
peine ees mots. — Mais que faire? Le coursier qui 
se cabré ne fait que resserrer les iiens qui Té- 
treignent, et ajoute la douleur á la captivité. 
D'ailleurs, á mesure que le mal empire, je sens 
une forcé nouvelle pour le supporter. Lorsque la 
cruelle iiécessité nous forcé á pénétrer dans ees 



— 57 — 

regions ápres, sauvages ct terribles que Dieu a 
tlonnées en partage a la vie de l'homme, nousy 
trouvons, par un saint mystére de la sagesse infi- 
nie, de nouveauxgermes de forcé etde perfection. 
Chaqué souífrance, chaqué privation, fait éclore 
un enseignement précieux.Si, malgréses pueriles 
tracasseries et ses frivoles mécomptes, la vie du 
monde nous altache par ses décevanls presliges, 
la solilude et la souíírance de l'áme nous dévoi- 
lenl le \ i el e des uns, nous apprennent á nous pas- 
ser des autres : eíles nous révélent une existence 
á nous , indépendante, haulaine el isolée du cceur 
et de l'esprir. Loin de ce tourbillon des passions 
brújanles, sable du désert qui aveugle et donne 
le vertige, la raison devient p!us forte, plus équi- 
table, plus lucide : ressentiment, dégoút se cal- 
ment et s'efíacent. Nous faisons une iarge parí á 
rindifférence; la charité s'empare du reste. 

Samcdí 2. 

Le vent est plus calme et la brume s'est éclair- 
cie. Nous nous éloignons du danger. Néanmoins, 
le froid est loujours intense; nous sommes dans 
le voisinage des glaces.Quelquescanards sauvages 
sont venus ce malin autour du navire. Gette dé- 
monstralion élait bienséanie de leur part; mais, 
comme les horhmes payent souvent d'ingratitude 
les bons procedes qu'on a pour eux , lord M... a 
éprouvé un sensible plaisir a luer, avec son fusil 
á trois coups, ses lióles inoífensifset hospitaliers, 
déployant ainsi son adresse devant Féquipage, 
pendant que les pauvres canards, naguére battant 



— 38 — 

des ailes, tout joyeux de nous voir et de voler 
autour de nous, torabaientdans la mer Tun aprés 
Fautre, assommés par l'habile tireur. Cette 
cruauté a froid n'avait d'autre but qu'une puérile 
vanilé a satisfaire. En vérité, je suis pour les ca- 
nards sauvages. 

A trois heures. 

Nous venons de rencontrer pour la premiére 
fois un bálimeni. Tout son équipage s'étail porlé 
en fouSe vers les bastingages, et nous saluait avec 
des dérnonstraíions de joie et des hourras repe- 
les. — A la vue de ees hommes, inconnus a la 
vérilé, mais habitanis de la ierre comme nous, 
j'éprouvais fortement je ne sais quel mouvement 
de fraiernilé humaine, je ne sais quelíe sympathie 
secrete, produite par l'idée d'un commun danger. 
— Peul-éíre sonl-ils Frangais í pensais-je. Peut- 
étre ont-ils vu mes amis, — ont-ils quiné la ierre 
aprés nous ! — Que s'y est-il passé pendant ees 
journées mortelles qui nous ont separes de toule 
comrnunicaiion avec le monde habité? —7 Et ees 
voix, ees acclamaüons bruyantes, cette foule de 
souvenirs et d'émotions diverses, faisaient batiré 
violemment mon coeur , , . . 

A s¡x heures, 

Nous ne sommes plus qu'á 200 milles de New- 
York. Le vent est toujours contraire, mais le froid 
s'est calmé tout á coup. Le thermoméire a monté 
en peu d'heures de dix degrés. Nous approchons 
de la ierre. 



39 — 



Dimanche 3 , á neuf honres du matin. 

Nous voicí en face du port de New-York. Le 
soleil est dans tome sa splendeur, et la ehaleur 
brülante. 

Deja tout a changó autour de nous; l'équipage 
a fait sa barbe; cbacun a échangé ses vieux véte- 
ments délabrés pour du linge propre et des habits 
neufs. Les gilets de soie, les épingles d'or, les 
gañís, ont reparu. Toutes les tetes sont peignées, 
quelques-unes méme parfumées; les vieux pa- 
raissent jeunes, les jeunes nous paraissent beaux. 
— Les chapeaux des femrnes, bossués et flétris, 
ont été remplaces par de jolies capotes garnies de 
íleurs; les douillettes usées , chiffonnées et déco- 
lorées par la pluie et par Teau de mer, se sont 
transíbrmées en robes de soie a collerettes de den- 
telles. — un certain air de calme, de conlente- 
nient ei de convenance a fait place aux contractions 
de l'ennui, aux convuisions du mal de mer et au 
laisser aller de la personnalité. Cbacun peut aisé- 
menl s'apercevoir que le plus grand bien qui pút 
nous arriver était de nous quitter. 

Nous sommes eníin dans Long-Island , ile si- 
tuée á la gauche de fentrée du port, et á un mille 
de la ville. Les habitams de New-York en ont fait 
un lieu de plaisance ; ilsy ont construit des maisons 
de campagne oü ils passent réguliérement les di- 
manches. La fraicheur de cette ile, la beauté de 
sa végéiation et de ses promenades, lui ont valu 
le surnom mythologique d'iie de Calypso. Vers le 
centre de Tile, s'éíéve le lazaret, gcand édifice k 



_ 40 — 

péristyle et a colorines, qui domine un grand nom- 
bre de cotlagssei de jolies fabriques. Leur varióte, 
et une ceriaine originilaié de formes, présentent 
un coup d'oeil charmant du cóté de la mer. La vue 
de ce lazaret n'éveille dans Tesprit aucune ar- 
riére-pensée fácheuse de maladie, de gene ou de 
captívité ; on serait ravi, je crois, d'étre condam- 
né a y passer la belle saison. On y est, dit-on, 
fort bien !ogé , on y f a i t bonne chére , on regoit les 
visites de la ville; et toutes ees tolérances renden! 
parfaitement inutile le but de rinstitution. Quel- 
ques brasses plus loin , vers la droite, on apergoit 
une petite íle { the Garden ). Elle n'est remarqua- 
ble que par un vieux fort, construit jadis sous la 
direction du general Lafayeite, dont il conserve le 
nom , et par quelques restes d'anciennes fortifica- 
tions tracées par le general Bernard. 

Nous voici en face de la ville, bordee á Test par 
l'Hudson, qui se jette dans l'Ailantique; á Touesl 
par un bras de mer; au midi, par í'Océan. Elle 
est bordee de quais qui forment autour d'elle une 
ceinture d'environ sept milles. Plusieurs jetees 
s'avancent de deux ou trois cents toises dans la 
mer, et se divisent en autant dé bassins oü les 
bátiments attendent leur tour pour aller se ranger 
contre les quais et y opérer leur chargement ou 
leur débarquement. Le port n'offre rien de remar- 
quable; un immense dock naturel, creusé par le 
courant du íleuve ou par la mer, regoit a la fois 
les bátiments de guerre les plus imposants et les 
jolis navires aux voilures elegantes; les uns et les 
autres viennent rudement s'embosser contre la 
raboteuse charpente, couverte encoré de son écor- 



_ 41 — 

ce primitivo, (Tun quai grossiérement construit 
sur pilotis, et les pieds des passagers sont accueil- 
lis par le choc inhospitalier d'une jetee composée 
de madriers disjoints, cimentes uniquement par 
la maree ou les alluvions Des moreeaux de bois á 
peine équarris, plantes a la file dans le lit du íleu- 
ve, á une profondeur sufíisante pour teñir á flot 
les grands báliments, et niveles au-dessus des 
hautes marees; a Tintérieur, un terre-plein com- 
posé de galets , qui s'élévent a la hauleur des rúes 
voisines, c'est a cela que se réduit la conslruction 
de ees quais giganiesques sur lesquels on dépose 
annuellement la valeur de deux á trois cent mil- 
lions de dollars en denrées des quatre parties du 
monde. Une fois les báliments en panne, ils opé- 
rent leur chargement d'une maniere prompte et 
facile, partant des ehemins a rails qui vont de la 
cour des magasins aux navires, et qui jettent á 
bord les marchandises, sans le secours d'hommes 
ni de chevaux. 

Sur le quai du cote de Test , nous apercevons la 
promenade avec ses terrasses et ses triples aliées 
d'aibres. Vers l'ouest, dans !a direction que nous 
suivons, le port se développe avec ses vastes quais 
et ses milüers de bátiments. — Nous laissons á 
la gauche la ville, qui oceupe le centre de la poin- 
te de terre avancée dans la mer. Elle se présente 
plus ríante qu'irnposanie, pius gracieuse que 
belle : poiní de grands édiíiees, de hauts clochers, 
de monuments saiilanis; mais des maisons en 
bois toutes neuvés, peintes de düíérentes couleurs 
et peu élevées; la pluparl n'oiu qu'un étage; et 
les toits, les cintres des fenétres ne font point 
1 . hh havane, 4 



— 42 — 

saillie, ce qui donne á l'aspect general de la ville 
un caractére rnonotone et triste: on voit que le 
puritanisme a passé par lá. 

Nous entrons dans le port. Un calme, un silence 
profonds annoncent le saint jour du dimanche. 
Point de marchand qui crie, de chien qui aboie, 
d'enfant qui joue , de voiture qui roule ; ni rire, 
ni chant, ni vapeur; rien que des gens qui se pro- 
ménent silencieux, roides et composés; vraies 
machines organisées. 

Sans doute, la curiosilé n'est pas un peché; 
car la foule se presse sur les quais pour nous voir 
arriver. On se coudoie, on se pousse, on se rué 
sur le voisin, pour s'emparer de sa place, mais 
sans impatience, sans apostrophe, et comme on 
se donneráít la main dans un autre pays. — A la 
vue de celte multitude, les passagers sont saisis 
d'une vive agitalion : c'est a qui apercevra un ami, 
un parent, un fils ! — Gelui-ci se hausse sur la 
pointe des pieds, et, le nez en Tair, cherche son 
cousin; celui-lá fait floüer en l'air son inouchoir; 
cet autre secoue son chapeau pour saluer un vi- 
sage de connaissance. Plus loin, un brave homme 
á faux toupel, blond et frisé, cherche de son pe- 
tit oeil gris et clignotant sa femme ou son neveu ; 
son impatience s'accroit par degré et se change en 
coiére. — II monte alternalivement sur chacune 
des caisses dont le pont est encombré, et jurant 
dans toutes les langues, fait planer sur la foule 
un regard de vieil aigle menagam. — Quant á ce 
jeune mateSot qui vientde pálir el de rougir tout 
a coup, qui brouille les cordages et se heurte con- 
tre les paquets eu essuyant furúvement une lar- 



— 45 — 

me — Olí! oui, celui-lá vient de rencontrer le 
regard de la femme qu'il aime ! — Pour moi , 
étrangére á tous ees intéréts, indifíerente á tout 
ce qui m'entoure; pour moi, qui n'attends rien, 
qui ne suis attendue de personne, plus isolée qu'au 
milieu de l'Océan , je couvre mon coeur de deuil, 
et le cachant dans le sanctuaire qui renferme mes 
souvenirs, j'aitends tranquillement mon tour pour 
descendre sur le so! étranger. — A mesure que 
mes compagnons de voyage se pressent sur le poní, 
j'entends la foule qui répéte aulour d'eux: — 
a English clogs 1 ! ! — English arislocracij ! s> — 
mots sacramentéis aux États-Unis ; pendant que 
les arrivanls se disent entre eux : — « Take caré 
of your pockets ! — Preñez garde á vos poches ! » 

Mardi 5. 

J'ai eu beaucoup de peine a me loger. Gette 
ville est une vraie fourmiliére; les hótels garnis 
débordent, Ici, régne une locomotion genérale et 
perpéiuelle. Ce peuple ne vit pas, il court. Indé- 
pendamment des masses d'hommes aífairés qui 
sont sans cesse en route, des familles enliéres, 
pour échapper aux soucis et aux enlraves du mé- 
nage, plantent leurs penates dans des espéces de 
caravansérais, et vont par groupes s'établir au- 
tour d'une table de trois cents couverts , puis 
couchent á l'auberge. 

Enfin, gráce á Tobligeance de M. W... , je suis 
installée dans une maison garnie, au centre de la 
ville. L'appartement est triste; cela m'importe 



_ u ~ 

peu : je vais partir. Mais ce qui pourrait mériter 
quelque attention, e'est que la maison me semble 
peu súre. Ayant demandé un valet de chambre qui 
sút la langue frangaise, j'ai vu apparaitre un mu- 
íátre de figure sinistre. Son oeil fauve et farouche , 
sa parole breve et rare, me causent une indéfinis- 
sab!e crainte, et je ne sais par quelle analogie 
insiinctive la méfiance qu'il m'inspire se déverse 
sur les autres domestiques de la maison. Je rougis 
de ma pollronnerie féminine, mais cela n'y fait 
ríen. Je ne saurais m'habituer á leur service cau- 
teieux, á leur présence imprévue dans mon ap- 
parlement, á leur apparition quand je ne les de- 
mande pas. — Hier encoré , j'en trouvai un dans 
ma chambre au moment de me mettre au lit et je 
fus saisie d'un grandeffroi. — Enfin,jene saissil 
se trouve dans la maison un voleur, peut-éire un 
assassin ; certainement il y a de l'un ou de Tau- 
trc. 

Toutefois, au sortir de ma galére, j'ai joui pro- 
fondément du calme délicieux causé par le repos, 
íes parfums de la terre et un concert d'hirondelles 
qui voltigent encoré en ce moment autour de mes 
persicnnes, battant des ailes, a la douce chaleur 
d'un beau soleil du mois de mai. 

Quoique je n'aie pris de lettres d'introduction 
que pour mon banquier et le cónsul de France, 
on m'accable de politesses; une curiosité sauvage 
et hospitaüére me suit pariout. Les cartes de vi- 
site, les invitations, les bouquets m'arrivent de 
routes parts. — Dans ce moment méme, je regois 
de la part de M. M.. M que je ne connais pas, une 
corbeille des plus belles fleurs : tout au milieu se 



— m — 

trouve une plante de la Havane, une fleur de mon 
pays! — En aspirant son parfum, mes sens ontété 
bouleversés, et j'ai sentí une grosse larme qui 
roulait dans son cálice. 



LETTRE IV. 



A LA HEME* 



M. Santo-Suarez. — Le Chrislophe-Colomb . — Deux modes 
de traversée. — Les remises et la livrée prohibée á New- 
York. — Régime de l'égalité. — Servez vous vous-méme. 

— Les quartiers. — La hiérarchiedans la démocratie. — 
Passion malheureuse pour l'architecture classique. — 
Corinthe, Lacédémone et Rome. — Goüt rectiligne. — La 
campagne. — Les environs. — Atelier de Vulcain. — 
Uroad-Tfay — La coquetterie du nord ct le puritanisme. 

— Maisons improvisées. — Incendies fréquents. — Les 
debuts de Fanny Ellsler. — Aspect du thtátre et des 
loges. — La sortie du spectacle. — Toujours Tégalité. — 
Désordre. — M. de Laforét , cónsul de France á New- 
York. 



Mercredi 6. 

Je viens de voirM. Santo-Suarez, monbanquier; 
c'est un excellent homme et dune obligeance par- 
faile. II m'a proposé deux moyens de continuer 
mon voyage : le premier et le plus sur serait de 
partir par le paquebot á voiles le Christophe-Co- 
lomb qui csl en rade mais qui ne doit quilter le 
pon que le 15; le second, par Charlestown et 
sans déla'. Celle derniére voie aurait Tavantage 
d'une plus courte traversée : le tiers du chemin 
ss ferait par ierre; mais il faudrait se hasarder 



— 47 — 

sur un de ees paquebots á vapeur marchands, sans 
cabine partieuliére, et qui, de conslruction légére 
et seulement destines au cabotage, se risquent 
tous les jours en plein Océan. lis parient pour la 
plupart chargés de colon, diriges par des caphai- 
nes inhábiles, et périssent incendies oü submer- 
gés, á peu prés un sur dix. — La bonne chance 
est trop rare, je préfére le Christophe-Colomb. En 
altendant, je vais profiter de mon séjour ici pour 
voir un peu le pays. 

Six heures du soir. 

J'ai fait demander au mailre de l'hótel que 
j'habite une voiture de remise et un domestique 
pour me suivre. — II m'a ri au nez (mon hóte), 
me disant que dans New- York il n'y avait pas de 
remise; que les fiacres étaient pour tout le monde, 
el que les domestiques ne montaient jamáis der- 
riére, atlendu que chacun pouvait facilement, en 
baissant le carreau, avancer la main, tourner le 
bouton et se rendre service á soi-méme. — J'au- 
rais été forl embarrassée de cene contorne répu- 
blicaine, sans Tobligeance de celui qui m'accom- 
pagnait. 

La ville est fort jolie; les quartiers dans celte 
métropole de Tégaüté sociale, sont partagés seíon 
les étais et la hiérarchie. (^es lignes de démarca- 
cation sont Tceuvre á la fois de la valeur inappré- 
ciable qu'on attache au lemps et de lorgüeil des 
riches, plus ardent ici parce que la crainte \¿ 
concentre dans le mystére de la vie privée. 

Le quartier des bureaux de la banque, celui 



des chantiers et des ateliers, eelui de la basse 
ville, eonsaeré aux affaires marilimcs, réunissent 
sur le méme point les éléments de chaqué indus- 
trie, ce qui facilite et abrége les transactíons. 

La haute ville, réservée a la classe opulente, 
est séparée du tumuhe des affaires par une ligne 
intermédiaire, — la chaussée de Broad-Way, — 
et se trouve ainsi a l'abri du controle génant et 
fácheux des classes jalouses et toutes-puissantes, 
Du reste, régaiilé républicaine régne ici dans la 
consiruclion des édifices commo dans les lois, si 
l'on excepte pourtant certaines imitations de Tan- 
tique; car les Américains ont une passioo irresis- 
tible pour l'archilecture grecque et romaine. lis 
pensentsansdoute que les germes de l'art, comnie 
ceux de la liberté, frappés de stérililé ailleurs, 
se sont refugies sur leur terre féconde. Mais 
jusqu'ici la liberté américaine a donné moins de 
de fruits savoureux que de feuilles exuberantes, 
et le gout des arts, chez eux, se réduil a quel- 
ques copies grotesques du Panthéonet du Colysée. 
Pas de province, aux États-Unis, qui n'offre quel- 
qucs pauvres villages portant le nom de Gorinthe, 
(TAihénes, ou de Ronie; pas de rué sans porti- 
ques ou sans pilastres, mais dépourvues de goút 
et de proportion. De pelites portas bourgeoises, 
flanquees de colorines gigantesques, reposent sur 
de fréles bases qui í'ont trembler les passants. 
Des périslyles a guingueites supportent de lourds 
fronlispices a bas-reliefs, représeniant des lions 
ou des china eres ínonslrueuses; car, gráce a Dieu, 
on ne s'est point avisé encoré de déíigurer la forme 
humaine. Tout cela fait un mélange d'architec- 



ture disparate, prétentieuse et grotesque; mais, 
á part quelques exceptions de ce genre, Texté- 
rieur des maisons offre un aspect simple, frais et 
harmonieux. 

Dans le haut quarti^er on a deja báti bon nom- 
bre de pelits hótels en pierre, et méme en marbre, 
dont Fextérieur, d'une elegante modestie, voile á 
peine la ricbesse du dedans. Les édifices publics 
n'ont rien de remarquable, et les temples, eleves, 
aux frais de chaqué cuite, sont en general d'un 
goüt austére, quoique le style grec et romain y re- 
paraisse toujours. 

Les rúes, alignées et bien entretenues, sont 
d'ailleurs mal pavees, faute de malériaux; le bois 
remplace le caillou, et, á Texception de la iongue 
cbaussée de Broad-Way, en partie madacamisée, 
le reste est composé de madriers lies transversa- 
lemen, ce qui, joint a la rudesse des voilures, qui 
ne sont pas suspendues, rend toule course intole- 
rable : on reñiré le corps brisé. 

Presque toute la campagne environnante n'est 
plus qu'un atelier de Vulcain. Lorsqu'on aborde 
en Amérique, rimagination est peuplée d'arbres 
séculaires et gigantesques, de lianes souples et 
puissanles; mais bienlót on n'apergoitqueterrains 
défoncés, monceaux de sables et de pierres arra- 
chés aux entrailles de la terre, machines á va- 
peur, fumée, et cá et la quelques abrisseaux ra- 
bougris, dédaignés par la cognée. Le doux parfum 
des plantes fait place aux odeurs infectes de 
graisse fondue , de gaz et de bilume. C'est pitié 
de te voir ainsi traiter, vierge sainle, pauvre Na- 
lure! 



— 50 — 

La grande rué de Broad-Way est comme 1'épine 
dorsale de la ville. C'est le centre de la vie ele- 
gante, la promenade habituelle du beau monde et 
des étrangers. Des magasins magnifiques, de ri- 
ches et brillants élalages, 'offrent un altrait á 
Tacheteur et un passe-tomps au fláneur. La jeune 
filie s'y proméne avec son fiancé, et celle qui n'en 
a pas 1 y trouve. C'est en parcourant ees trottoirs 
que les affaires les plus graves se discutent; c'est 
au milieu de cette foule empressée que le filou 
cherche fortune, et que la femme américaine, á 
la taille moyenne et fine, aux traits délicats, au 
maintien modeste, fait mouvoir les ressorts de sa 
coquelterie septentrionale sous un voiie de prude- 
rie á la fois transparent et dangereux. 

En general, la mise des femmes de New- York 
est elegante et recherchée. Les modes de Paris 
leur arrivent avec une grande célerité; Broad- 
Way et le boulevard de Gand se suivent de prés 
avec une singuliére fidélité. La construction des 
maisons est tellement légére que, iorsque l'ali- 
gnement des rúes l'cxige, on les avance et on les 
recule aussi facilemont qu'un plat de dessert sur 
une lable pour rétablir i'harmonie. II n'est pos 
rare de voir dans les campagnes des maisons 
transportées sur des roues, a des distances con- 
siderables. On les eleve á la hale, comme les 
Árabes plantent leurs lentes pour y passer la nuit. 
A les voir avec leurs murailles enjolivées d'écla- 
tantes couleurs, on les prendrait pour des fabri- 
ques improvisées dans nos jardins pour une saison, 
pour une féte. II est vrai qu'on les reconstruit 
souvent, car une étincelle les devore, et des quar- 



— 51 — 

tiers entiers on été consumes dans une nuif. 

Depuis que je suis ici, j'entends chaqué jour et 
á plusiers reprises sonner la cloche d'alarme et 
les pompes retentir en roulant dans les rúes, sui- 
vies de la muliitude qui pousse des cris de dé- 
tresse. Ce corlége est effrayant. La premiére fois 
que je í'apergus, je crus qu'il s'agissait d'une 
émeute populaire. Bientót le calme des passanls 
me rassura. Chacun vaquait a ses affaires et pa- 
raissait n'y attacher aucune imporlance. 

Tout citoyen qui porte secours dans un incen- 
die est exempié par la loi d'un tour de garde : ce 
n'est pas la recompense d'une action dévouée, 
mais le payement d'une dette; on luí rend la va- 
leur du temps qu'il a perdu. Ges sinistres si fré- 
quents n'ont pas seulement pour cause rhabilude 
de construiré en bois, mais Tabsence de pólice, 
et la loi d'assurance, qui decide toujours en fa- 
veur du propriétaire. Sans doute, le but de la loi 
était de proteger le faible contre le fort, le pro- 
priétaire ruiné contre la riche ássociation spécu- 
laiive; mais il en resulte que la mauvaise foi, si 
genérale dans ce pays, abuse dubénéíice de la loi 
et invente toutes sortes de ruses pour provoquer 
et multiplier les incendies. 

J'ai assisié hier au debut de Fanny Elssler. 
Elle a été applaudie avec fureur et semblait révé- 
ler Tart de la danse aux Américains; Tenthou- 
siasme était complel; je me croyais a Rome, et 
j'avais de la peine a reconnailre ce peuple qui ne 
parle qu'en mesure et ne marche que par des 
ressorts. Mais bientót ees hommes, le chapeau 
sur la tete, habit bas, couchés sur leurs siéges et 



sa 



qui, aprés avoir déposé á terre leurs souliers á 
gros clous, appuyaient nonchalamment leurs pieds 
chaussés de bas de laine sur le dossier de leurs 
voisins, me rappelérent quej'étaisaux Étaís-Unis. 

La salle de spectacle est belle et bien éclairée, 
mais le principe de l'égalité, intolerable escla- 
vage, exige que les places soient communes; de 
sorte que la plupart du temps la filie est séparée 
de la mere, le mari de la femme; tous soiu pla- 
ces, ou pluiót lances au hasard. 

En soriant du tbéáire, le désordre était á son 
combie. Point de pólice, atlendu qu'elle pouvait 
géner la liberté du peuple, qui se ruait a plaisir 
sur le faible; point de domestiques; cet usage 
aristocratique choquerait trop la masse qui les 
íburnit el ne les a pas; point de commissionnai- 
rcs qui, moyennaní une légére rétribution, aillent 
chercher les voitures. Un américain ne doit pas 
se dévouer au service d'un autre. Aussi n'y a-til 
pas moyen de s'y reconnaitre; et, aprés avoir été 
en danger d'étre assassiné, on finit par élre volé. 

Le tumulte était sans pareil : on se poussait, 
on se heurtait, les coups et les culbutes pleu- 
vaient. Notre cavalier fut assez heureux pour 
atteindre eníin la voiture, mais il revint sans sa 
bourse. 

En arrivant chez moi je m'apergus, á mon tour, 
que je n'avais plus ma lorgnette. Un moment, je 
pensáis qu'elle était peut élre restée dans la voi- 
ture, et je voulus la réclamer : on m'assura que 
c'était inutile. La pólice ne s'occupe ici que des 
crimes, et fort peu des vols : on aurait trop á 
faire. 



_ 53 — 



Le 7 mai. 



M. de Laforét, notre cónsul, a toutes sones 
d'aüeniions pour moi. (Test un galant homme de 
Fancien régime, (Tune politesse exquise, spirilue!, 
causant á merveille, et parfailement au courant de 
tout ce qui inléresse ce pays, oü il exerce depuis 
plusieurs années les íbnclions de cónsul de France. 
Je neconnaissais personne d'aussi dévoué que lui 
et d'une obligeance plus expansive; avec lui,on est 
ami de coeur á la troisiéme visite, tant sa fran- 
chise loyale inspire de confiance! 



LETTRE V. 



A M, LE MARQÜIS DE PAST0RET. 



Écoles du dimanche. — Développement de Tinstruction pri- 
maire aux Etats-Unis. — Heureux effets et touchanfc 
spectacle des sunday-schools. — Les maílres et les eleves. 
— Etablissements de charité. — Les sourds-muets. — 
Impression produitc par le chant sur un sourd-muet. — 
Instruction des aveugles. — Lettres moulées en sailüe. — 
Les chanteurs et les musiciens aveugles. — Les amants 
aveugles. — Coníidences involoníaires. — Un palais pour 
les fous. — Régime de la maison. — La jeune folie. — La 
niéce de Washington. — Lecon de guimbarde. — M. Gail- 
lardot, rédacteur en chef du Courrier des Etats-Unis, — 
Lacauserie en Europe. — On ne cause qu'en France. — 
Pourquoi. 



New-York, 7 mai. 

Me voici, mon cher marquis, dans cette métro- 
pole de l'égalité sociale et de la morgue commer- 
ciale, que FonappelleNew-York. Vousme deman- 
dez quelques observations sur ees républicains 
qui cléfrichent leur société nouvelle au pas de 
charge. J'aurai plus de mal que de bien a vous 
en diré, comme de loute associalion humaine; 
mais je me complais a commencer par le bon cóté, 
et je vais vous communiquer naivement et au 



— 55 — 

courant de la plume quelques-unes de mes im- 
pressions. 

Hier, j'ai été témoin d'un touchant spectacle. 
Plus de seize inille enfants, divises par bandes, 
parcouraient les rúes, banniéres déployées, pour 
célébrer Tanniversaire de rétablissement des aco- 
les du dimanche, Sunday-Schools. Gette institu- 
tion popnlaire est une des plus bienfaisantes des 
États-Unis. Plus de dix miile écolcs graluites, 
conicnant chacune six á sept mille enfants, sont 
confiées a qualre-vingt-dix mille inslituteurs ou 
insíiiulrices, ia plupart appartenant aux familles 
les plus respeclables, et volontairement dévoués 
á cette peni ble tache. 

Ce sacrifice obscur, cette abnégation sans gloire 
clont la seule recompense se trouve dans la con- 
viction du devoir accompli, voilá, certes, une oeu- 
vre vraiment chrétienne qui fait honneur au pays 
et á rhumanité. 

Ces écoles se tiennent dans des salles dépen- 
dantes des églises, et l'enseignement, parliculié- 
ment dirige vers les idees religieuses, a lieu aux 
heures des offices. Une association genérale, dont 
on devient membre moyennant cinq piastres par 
an, est le centre de loutes les autres. Elle a pour 
but d'encourager de nouveaux établissements de 
ce genre. L'État de New-York seul en compte 
deja neuf. 

LTinslruetion primaire est trés-répandue dans 
les États du Nord. La, tout le monde sait lire, 
écrire et calculer. Oulre les établissements de 
charité, l'État de New-York compie 10,238 éco- 
les, et sur un nombre total de 582,181 enfants, 



— 56 — 

il y en a 545,425 qui rcQoivent rinstfucüon ele- 
menta i re. 

L'Américain des Élats-Unis, qui ne comprend 
ni le beau luxe des arts ni Telan généreux du dé- 
vouement chevaleresque, lui dont la vie est un 
cours éternel de géométrie, se préte pourtant vo- 
lontiers aux associalions de progrés et de charilé 
publique. Sur quatre millions de francs qui dc- 
frayent les écoles primaires, plus des deux liers 
sont le produit des souscriptions particuiiéres. 

Les établissements de chanté ne sont pas 
moins encouragés que les écoles; j'en ai visité 
plusieurs. La mélhode d'enseignement pour les 
sourds-muels est ici la méme qu'en France, á 
Texception du langage des signes alphabéliques, 
remplacé excíusivement par une panlomine expres- 
sive et rapide qui communique vivemenl la pen- 
sée du maitre á l'éléve. Rien de plus intéressant 
qtie ees dialogues, oü toutes les facultes du mai- 
tre accourent et se pressent pour venir en aide á 
celles qui manquent au pauvre infortuné. On ad- 
mire l'énergie de Taction, la vivacité du mouvc- 
ment, le jeu indéfinissable de la physionomie, 
aidés du regard vif et pergant qu'anime le désir 
de communiquer la vie de rintelligence á l'enfant 
deshérité. Celui-ci , dont Tceil passionné et avide 
fait jaillir des rayons étincelants, cherche á saisir 
le sens de la pantomime, et y répond par des 
gestes et des mouvements non moins rapides, non 
moins vifs, non moins imprévus. — Grande et 
belle chose, mon cher ami, que cette communi- 
cation naive et sublime entre la nature qui souf- 
fre et la charité qui lui porte secours, mettant en 



«— 57 m -» 

jeu h la fois tous les ressorts du corps, de l'áme 
et de la pensée ! 

En general, j'ai remarqué ici un caraeiére tou- 
chant de calme, de patience, de douceur p'resque 
angéüques, dans la physionomie des personnes 
qui s'occupent de l'éducation des enfanis infirmes; 
ríen ne décéle en elles la cupidité du salarié. 
Sans doute, les soins constants qu'elles porlent á 
ees plantes élioiées avant d'éclore dont on leur a 
confié le dépót, la sainte mission de développer 
une vie encoré incompléle, Faürait profond qu'in- 
spire lant de faiblesse et de malheur, tout cela 
perfeclionne l'áme et l'ennoblit. 

J'eus la fantaisie d'essayer quelle impressioo 
pourrait produire ia voix humaine sur un sourd- 
muet qui me parut plus intelligent que ses cama- 
rades, et j'entonnai á pleine voix quelques mcío- 
dies lentes. — La salle était vaste, le siience 
profond. — Au bout d'un instant, je m'apergus 
que le jeune homme entendait, et je me flaitai 
d'avoir, á l'amour prés, renouvelé le mi ráele de 
Galatée. Mais bientótdes contractions violentes et 
progressives défigurérent la physionomie du pau- 
vre jeune homme, et des larmes mouillérent sa 
paupiére, córame si l'éveil d'un sens nouveau se 
fút revelé par la douleur. — Je gardai aussilói íe 
siience, et lui fis demander par son maitre si la 
sensation qu'il éprouvait éiait douloureuse. — 
« Je sens, répondit-il par des signes éloquenis et 
imitatifs, depuis les cheveux jusqu'auxexírcnmés 
des pieds, un frisson qui m'agile profondément, 
mais dont l'expression est plulót agréable que pé- 
nible. » 

1, LA HWASE. 5 



im 58 — 

Néanmoins , Fexpression contraclée et mélan- 
colique de ses traits me fit craindre de lui avoir 
fait mal ; je ne répélai point l'cpreuve. 

L'instruction des avengles est plus avancée que 
celle des sourds-muets. Au moyen de lettres et 
de chiffres en saillie, ils lisent aussi rapidemeru 
que s'ils jouissaient de la vue. lis sont bons ma- 
thémaíieiens, deviennent forts en ihéorie, et peu- 
vent acquérir des connaissances precises en phy- 
sique et en chimie. Tous leurs loisírs sont 
occupés par la musique, et rien n'égale leur té- 
naeilé harmonique; ils jouent seuls , ils jouent á 
deux, ils jouent á Iréis; ils jouent du piano, de 
l'orgue, de la ilute, du violón, et eníin des sym- 
phonies á grand orchestre. Comrae ils n'oni ja- 
máis entendu qu'eux-mémes, leur jeu, d'ailleurs 
en mesure , nc ressemble á aueun autre : c'est 
quelque cliose d'étrange, un vrai charivari. 

Rien de plus pénible que de les voir répéter 
cent fois la méme cantiléne sans que leur corps 
ou leur traits éprouvent la moindre altóralion : 
impassibles, roldes, ils paraissaient morts. 

Lorsqu'ils ehantent, c'est bien autre chose. 
Leur physionomie, dont ils ignorent le jeu, se mo- 
difie selon l'eííort ou les habitudes involontaires 
de leur nature : on voil des bouches de travers ou 
fendues jusqu'aux oreilles, des nez froncés comme 
si une coulisse les pressait, des yeux qui pleurent 
au-dessus de bouches qui rient, et vice versa. 
C'est horrible et ridiculo á la fois ; et je me suis 
surprise a rirc et a pleurer, lout en cprouvanl un 
remords douloureux de mon hilarité invoioníane. 

Ce qu'il y avait de curieux, c'est que pendant 



— 59 — 

le redoutable concert, oú les instruments de cui- 
vre dominaient el auquel nous étions obügés d'as- 
sister par chanté, une jeune aveugie et un jeune 
aveugle s'adressaient des mots trés-tendres, en se 
donnunt rendez-vous chez une tante de la pre- 
miére, oü ceile-ci devait passer les vacances. 
Leurs douces paroles conlrastaient singuliérement 
avec leurs trails impassibles, et leurs yeux sans 
regard blessaient rintelligence du coeur comme 
un son discordant; comme ils ne s'apercevaient 
pas que nous les écoulions, le mystére de leurs 
amours, la pudeur louchante de leurs plus se- 
cretes pensées, étaient, á leur insu , jetes aux 
venís par eux-mémes, et livrés a tout un monde 
indifférenl et curieux. 

Les aveugles de naissance n'ont jamáis une vé- 
riíable beaulé; le charme et le jeu de la physio- 
nomie leur soni ineonnus. íls manquent de ceüe 
gracieuse harmonie que donnent le goüi et le dé- 
sir de plaire. Prives de ees impressions fugitives, 
imprévues et rnultipliées, qui nous émeuvent a 
chaqué instant, leur visage s'écíaire rarement de 
ce reflet divin, de cette beauté de rárae , supé- 
rieure á la beauté méme. 

En sorlant de la maison des aveugles, j'ai vi- 
sité un autre établissement qui m'a fait une im- 
pression profonde. Figurez-vous un beau et vaste 
cháteau, elevé sur une pointe de terre, á l'extré- 
niilé d'une presqu'ile, entre deux riviéres naviga- 
bles, et enlouré d'un jardín a Fanglaise riant, bien 
entretenu , au milieu d'uo paysage animé par le 
passage continuel des bateaux á vapeur, et borne 
au loin par TOcéan, L'architecture de ce palais est 



_ 60 — 

sans colonne, périslyle ou frontón de mauvais 
goüt; nulie trace, Dieu rnerci! de caricature grec- 
que ou romaine ; il est báli a l'italienne, dans un 
style simple. Un beau perron conduit á un grand 
vestibule orné de caries géographiques, et se ter- 
mine, á Tune des extrémités, par un second per- 
ron qui méne au jardín. Deux grands escaliers, á 
droite et a gauche du vesiibule, aboutissent a des 
galeries élevées, éclairées par des plafonds vi- 
trés, et meublées d'un grand nombre de jeux de 
récréation et de fameuils a ressorls, destines á 
rempiacer, pendant le mauvais lemps, i'exercice 
de la promenade. Dans les chambres alienantes á 
cetle galerie, meublées avec soin et méme avec 
recherche , rien ne manque , pas méme 1 étagére 
aux porcelaines de fantaisie. A l'éíage inférieur, 
méme disposiiion; seulement, les lables de jeu 
sont remplacées par un biilanJ, des livres, des 
journaux et des brochures. 

Touscesappartemenisparfaitement bien lenus, 
cirés, fíotlés, éclatants de propreté, ce íuxe, ce 
soin, ceile élégance, cecháteau, le croiriez-vous, 
mon ami? c'est une maison d'aliénés. — La vi- 
vent de pauvres fous, aussi heureux que des fuus 
peuvent Fétre. LTélage supérieur est destiné aux 
femmes , l'étage inférieur aux hommes. Toul est 
combiné pour qu'ils ne s'apergoivent pas de leur 
esclavage. Ilscroient habiler une maison de cam- 
pagne avec des amis; et, comme ils y ménent une 
vie douce, plus douce peut-étre qu'ils ne Tont ja- 
máis goütée, Tidée de la quitter ne leur vient pas. 
Ils ont des voitures, sones d J ómnibus fort coin- 
inodes, pour se promener plusieurs heures par 



— 61 — 

jour quand le temps le permet. Le soir, ils s'inví- 
tent mutuellement á prendre le thé. Traites avec 
les plus grands raénagements, exempts de toute 
punition corporelle , ils se laissent volontiers 
dompter par la voix, le geste et la diéte, seuls 
moyens employés pour les assouplir. L'exerciee, 
la promenade , les bains, une nourriture saine et 
réglée, et, par-dessus tout, les apparences de la 
liberté, adoucissent leur humeur, et viennent á 
bout de leur folie. II n'y en a pas un de furieux; 
le caractére general de leur démence est doux et 
mélancolique. 

La premiére personne qui se presenta a ma vue 
fut une jeune femme assise sur un fauteuil a bas- 
cule, au fond de la galerie, et qui se balangait 
nonehalaii.ment. Lorsqu'elle m'apergut, elle se 
leva, marcha lentement, et comme importunée 
d'avoir éié dérangée, s'approcha d'une table de 
trou-madame qui se trouvait á cote: puis, aprés 
avoir jeté vivement et au hasard plusieurs biíles 
sur le biílard, sur le tapis, elle prit son chapeau 
et se sauva dans le jardin. Ses gestes, son attitude, 
annongaient le recueillement le plus intime, et 
une jouissance triste et profonde de la solitude et 
des distractions maiérielles prodiguées autour 
d'elle. Le trouble de son esprit ne s'était décelé 
que par la brusquerie de son mouvement et par 
cette fuite rapide par laquelle elle venait de m'a- 
vertir queje l'avais importunée. 

J'ai trouvé dans Fétablissement une niéce du 
general Washington, qui m'a regué avec les dé- 
monstrations de politesse d'une personne élevée 
dans le granel monde. G'était une femme d'une 



— 62 — 

taille élevée, gréle, aux doigís loi>gs et amaigris ; 
ses grands yeux bleu clair laissaient échapper un 
regard long et mélancolique ; son pied, posé sur 
un tabouret, baüait la mesure á íemps égaux sur 
la tete d'un peúl levrier, qui reposan humble- 
ment sur sa pantoufle bruñe á bouffettes rouges. 
Elle était tout en bianc, et coiffée d'un bonnet 
couvert de fleursbizarrement placees sur l'oreille: 
du milieu de ees fleurs sortait un buisson de pe- 
tits rubans de touíes couleurs, portant chacun le 
nom d'un des Étals. Ces bandelettes retombaient 
en désordre sur son épaule : a cet ornement prés, 
sa tenue était convenable. Lorsqu'elle apprit du 
directeur que j'éíais étrangére, et que je venáis 
visiter son pays, elle me demanda si j'en étais sa- 
tisfaite, m'engageant, dans ce cas, á m'y établir. 
Comme moyen de m'y plaire, elle me proposa de 
m'apprendre a jouer de la guimbarde; et se diri- 
geant vers l'étagére, elle décrocha avec précaution 
un de ces instruments, qui se trouvait suspendu 
au-dessus d'un groupe de porcelaine de Saxe, et 
commenga a en jouer pour me prouver son savoir- 
faire; puis elle remit la guimbarde á sa place avec 
le méme soin, en me disant : — « Pensez-y, mon 
oncle en jouait. » 

Le directeur me montra la tete d'un de ses fous, 
quil plaga á cóté d'un buste de Shakspere. Les 
deux cránes paraissaient jetes dans le méme 
moule. — Le génie est-il done si prés de la folie? 

Je vois souvent un jeune littérateur, votre com- 
patriote, directeur en cheí de l'excellent journal 
franjáis qui s'imprime ici sous le litre de Cour* 
rier des États-Unis. La conversation de M. Gail- 



— 63 — 

lardet est pleine d'intérét : j'aime a causer avec 
lui de la France, quil regrette et qu'il me rappelle 
par son esprit vif , orné et communicatif. Vous le 
savez, mon cher marquis, la conversaiion n'existe 
qu'en France; ailleurs, on perore, on apprend, 
on sait, on écrit; en France, on cause. La régne 
cette faculté précieuse qui déverse les richesses 
de Fintelligence par la parole, et qui les fait af- 
íluer toutes dans le vaste Irésor des progrés hu- 
niains. 

Gráce a une langue claire , elegante , logique , á 
la vivacité de la pensée, á Texercice constant et 
varié des facultes de Tesprit par le mouvemenfc 
incessant des idees, le domaine de la parole est 
en France. 

On rencontre en Allemagne des hommes qui 
possédent des connaissances vastes et profondes , 
des esprits puissants; mais avant que l'Allemand 
ait dominé sa pensée et formulé sa phrase, le 
Franjáis a jeté au vent dix bombes d'artifice et 
autant de chandelles romaines. 

La langue anglaise se préterait a la brillante 
escrime du dialogue par la simplicité et le laco- 
nisme de ses phrases, si les Anglais, généreux de 
leur argent, étaient moins avares de leurs paroles, 
lis aiment á teñir gaieté, abandon, vivacité, tous 
les éléments de la conversations , dans un coffre 
bien scellé, sous la garde de leur orgueil. 

Quantaux Espagnols et aux Italiens, ils parlen! 
et ne causent pas; la violence du sang meridio- 
nal les entraine; leur imagination se monte pro- 
gressivement, la parole suit l'impression de la 
tete, le ton hausse, on n'écoute plus; on crie 



pour clominer la voix de son interloculeur, et 
enfin on arrive á un tel diapasón, que personne ne 
s'entend, et qu'on a l'air de se querelle? en se 
disant les choses du monde les plus folies et les 
plus fraternelles. 

Le Franjáis seul, expansif, d'un esprit facile , 
est éminemment sociable; aussi inipatient d'ap- 
prendre que d'enseigner, il sait écouter autant 
qu'il aime a étre éeouté : il ne trouve pas une 
oííense dans une equivoque. Soupconne-t-il un 
sarcasme, il riposte légérement et oublie. Pé- 
légance de la langue couvre loujours chez lui l'as- 
périté de la pensée, de méme que sa souplesse 
lui perniet de lout exprimer, de tout voiler par 
des nuances délicates; et si í'Allemand ne rend 
pas toule Fénergie de sa pensée, s'il ne dit pas 
lout ce qu'il sait, le Franjáis parle souvent et 
éloquemment de ce qu'il ignore. 



LETTRE VI. 



A MADAME GENTIEN DE DISSAY. 



Un íncident. — Départ pour Washington. — Le planteur de 
la Caroline du Sud. 



New-York, 7 mai. 

Cette nuit, vers deux heures, j'étais couchée et 
commengais á m'endormir, lorsque je fus éveillée 
par un grand iracas. — On déplagait des caisses, 
on forgait des serrures; tout cela se passait á ma 
porte, dans un corridor qui touchait inimédiate- 
ment lacloison de ma chambre et oüsetrouvaient 
mes malíes. — Je m'assis sur mon lit. — Les 
traits du domestique mulátre se présentérent aus- 
silót á mon esprit; je crus le voir et je fermai les 
yeux. Le bruit continuait; je voulus me lever, 
maisun instantde reflexión m'arréta. — Que faire? 
— «Tetáis seule, sans moyen de défense; je com- 
pris qu'il valait mieux me laisser voler que me 
faire assassiner peut-étre. — Je repla^ai mátete 
sur Toreiller, et m'endormis de nouveau. Ce 
matin, tout paraissait en ordre; mais décidément 
cette maison me déplait : je la quitterai. 

Ayant manifesté a M. Belmont, delegué de la 



— 66 — 

maison Rothschild , le désir de voir Washington , 
cet excellent jeune homme, aussi poli qu'obli- 
geant, m'a offert de demander á Tarmateur du 
Chrisloplie Colomb quelques jours de répit. Ce 
dernier a d'abord re fu sé ; mais M. Belmont lui a 
promis de lui fournir un chargement d'or pour la 
Havane ; il n'a pas resiste á cet argument. Je pars 
demain pour Philadelphie ; M. H. et un de ses 
amis m'accompagnent. 

M. W...n, notre compagnon de voyage, est un 
planteur de la Caroline du Sud. Cordial, franc , 
courtois dans ses manieres; son coeur est chaud, 
sa léte árdeme, et tout attaché qu'il soit aux 
institutions de son pays, il en deplore les abus. 
C'est, par la droiture et le noble orgueil, un vé- 
ritable descendant des premiers colons anglais. 
Je me réjouis de Favoir pour compagnon de 
voyage. 



LETTRE VIL 



A M. PÍSCATORY, MEMBRE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS. 



Le joug de régalité. — Liberté collective et esclavage indi- 
vidué!. — L'aristonratie en Amérique. — Le de nobi- 
liaire. — Un peuple de colonels. — La discipline d'un 
bateau á vapeur. — Despotisme des conducteurs de dili- 
gence , des capitaines de bateau et des selecl-men. — 
Noms des ivrognes affichés. — Distribution du pouvoir 
dans les masses souveraines. — Magistrats secondaires. — 
Leur tyrannie et leur avidité. — De New- York á Phila- 
delphie. — Intérieur d'une diligence. — Les bommes et 
les journaux. — Habitudes de grossiéreté. — Fiscalilé des 
lois et le tarif des déüts. — Une scéne muette en dili- 
gence. — L'argent, mobile unique. — La jurisprudence 
consacrant rhypocrisie et l'égoísrne. — Les bords de la 
Delaware. — Paysages. — Aspect sauvage et primitif. — 
Eífet produit par les machines a vapeur sur les animaux. 
— Souvenirs sinislres. — Course de géants enflammés. — 
Le Yankee. — Mceurs domestiques des Américains. — Les 
mariages. — Les héritages. — Avenir de TAmérique et de 
TEurope. — Marche probable de la civilisation. — Arrivée 
á Phüadelphie. — Physionomie genérale de la ville. — La 
montagne. — L'aqueduc. 

Dimanche 10. 

C'est un joug bien pesant que Tégalité, mon 
cher ami. Pour satisfaire aux exigences de tous, 
on est soumis á des genes intolerables. Chacun 
paye de ses affections, de ses goüls, de ses pen- 



— 68 — 

chants, de son indépendañce, le bénéfice frac- 
tionnel que rassociation luí accorde. 

On acheté bien cherla liberté collective, quand 
on la paye par Tesclavage individuel. Ici, le riehe 
est toujours opprimé par le pauvre et refoulé par 
la jalousie des masses. Ainsi, la liberté est sacri- 
fiée á Tégalité, Tégalité immoléeá la liberté; ce 
qui s'appelle étre égaux et libres. Dans ce pays, 
il faut marcher au pas de tout le monde, vivre de 
la vie de tout le monde. Au théátre, en voyage , á 
Fauberge, chez soi, Tesclavage est general, ine- 
vitable : tous les actes de la vie sont collectifs. 

En route, on est forcé, bon gré, mal gré, de 
voyager dans la méme voiture avec soixante ou 
quatre-vingts individus qui máchent du tabac, 
crachenl et sentent mauvais. Arrivez-vous dans 
une auberge, vous étes servi a l'heure de tout le 
monde; plus tard, vous vous coucherez sans diner 
dans une chambre commune, souvent dans un iit 
commun, a moins toutefois que vous n'ayez un 
tilre; car, dans ce pays, la seule distinction, c'est 
un titre.Pour moi, qui n'avais jamáis songé qu'un 
mot au bout de mon nom , ou devant mon nom 
pút ajouter á mon mérite, il m'a fallu vivre parmí 
les pur-sang de la démocratie, pour savoir ce que 
vaut un quartier de noblesse, prisé ici comme le 
talent en France, comme le soleil est adoré chez 
les Indiens. Ces républicains bizarres ne pouvant 
pour atteindreá ce genre de distinction, ils s'em- 
parent des grades rnilitaires : c est a qui se fera 
nommer colorid, capitaine, lieutenant, sans avoir 
jamáis vu une parade ni un régiment, mais moyen- 
nant une légére rétribution, et la vaieur du grade 



— 69 — 

imaginaire augmente en raison inverse du prix 
qu'il a coüté. Vous embarquez-vous sur un bateau 
á vapeur? — on vous met á la porle de la cabine á 
huit heures du soir, qu'il pleuve ou qu'il vente; 
et áneuf heures, le signal une fois donné, vous 
voilá parqué dans un hamac, á la fiie Tun de 
l'autre, sous peine, si vous n'obéissezpasá l'heure 
de coucher sur la dure. Les lits se distribuent 
par rang de taille et degrosseur; les passagers les 
plus lourds sont destines á servir de lest au bateau, 
et occupent les hamacs les plus rapprochés du 
parquet; ainsi de suite. Une fois emballé , dor- 
mez si vous pouvez , á colé d'impitoyables ma- 
nanis, et victime de leurs mauvaises habitudes. 

A cinq heures du matin il faut déguerpir, et 
quelle que soit la saison, se teñir sur le pont, 
exposé á i'influence malsaine de la geiée ou du 
brouillard. En atlendant qu'on releve les hamacs 
et qu'on prepare le déjeuner, on fait sa toilette en 
commun, dans un grand bassin d'élain que cha- 
cun á son tour remplit de Teau du canal; puis 
chacun de compléter sa toilette avec un seul et 
unique essuie main , un méme peigne et une 
brosse ómnibus, le tout suspendu á l'entrée de la 
cabine. 

A peine les passagers sont-ils rentrés, qu'on 
arréte les nomines par une barriere, et les fem- 
mes sont appelées seules a se metlre á table, pour 
que la voracité des premiers ne laisse pas ees der- 
niéres á jeun. Puis, un instant aprés, la digue est 
rompue, l'avaianche se precipite, et la foule tout 
affamée s'empare des siéges qui restent. La, cha- 
cun mange ce qu'il trouve, sans se permettre la 



moindre observation ; car le capitaine est tout- 
puissant : ríen ne marche, rien ne s'arréte ou 
n'agit qu'au gré de sa volonlé. 

Ainsi l'Américain , si jaloux de sa liberté, est 
complétement asservi sous la loi d'un conducteur 
de diligence, d'un batelier au d'un capiíaine de 
bateau á vapeiir. Pour compensaron, i! estvrai, 
ce peuple nomme ses gouverneurs, les paye mal , 
et les chasse au moindre caprice : le jury, qui 
condamne ou absout, est choisi pour la volonté ar- 
bitraire des select-men ou élns, foncfionnaires su- 
balternes soriis de son sein, et dont l'autoriié s'é- 
tend jusqu'aux plus minees déiails. Ce sonl les 
seleep men qui affichent les noms des ivrognes et 
défendent aux cabaretiers de les recevoir sous 
peine d'amende. Enfin, pour mettre d'accord les 
exigences de la liberté et de 1'égalité, la represen- 
tation nalionale est choisie et déléguée par des 
électeurs, entre lesqueís figurent mendiants, va- 
gabonds et malfaiteurs échappés á la loi el aux 
galéres en Europe; écume fangeuse rejetée par 
les vagues sociales, et assimilée ici aux honnéles 
gens. 

L'ignorance et Fenvie des masses souveraines 
ne sauraient faire de bons choix. Forcees d'em- 
ployer des fonciionnaires publics, elles les rélri- 
buent le moins possible, et les humilient le plus 
qu'eíles peuvent. Les appointements sont mini- 
mes, parce que la muhilude jalouse qui les a re- 
gles, ayant peu de chance de parvenir aux em- 
plois, tache de diminuer le profit de ceux á qui 
elle les confére. Ainsi le magistral municipal n'a 
pasd'appointements fixes; chaqué acte de son mi- 



— 71 — 

nistére est cote á un certain prix ; il ne le percoit 
qu'á mesure qu'il le gagne, et s'il refuse la charge, 
il est mis á Tamende. 

Les fonctionnaires secondaires, plus immédia- 
tement emanes du peuple, sont mieux rétribués 
et leurs fonctions deviennent plus arbilraires, á 
mesure que leur nombre augmente et que leur 
charge devient á la portee de tous; mais íes uns 
et les autres sont mal salaries et renvoyés, avec 
nioins d'égards que ne le serait un domestique, le 
militaire sans retraite, Femployé sans pensión. 
C'est ainsi , mon cher ami , que dans un pays re- 
puté libre, le gouvernemení peut mettre et met á 
la porte, au premier mécompte electoral, sans 
rendre compte á personne de ses motifs, tous les 
fonctionnaires, du premier au dernier. 

Lundill. 

Le voyage de New- York á Philadelphie, qui ja- 
dis exigeait trois jours de marche, ne demande 
aujourd'hui que sept heures. J'ai fait une pariie 
de la route par le chemin de fer, sur la rive gau- 
che de la Delaware , et le reste en bateau á va- 
peur sur í'Hudson. La voiture étaitremplied'hom- 
mes et de journaux, íes uns poriant les autres; il 
y avait soixante-cinq voyageurs. Lorsque j'entrai, 
lout le monde était casé, rien ne bougea. J'avais 
pourtant droit á nía place, que j'avais payée en 
entrant. Le conducteur adressa quelques mots a 
l'un des occupants de la banquette du fond , qui , 
contenant quatre places, n'était occupée que par 
trois personnes. L'impassihle voyageur continua 



— 72 — 

sa leclure, sans faire la moindre attention á ce 
qifon lui disait. — Seconrl appel, — mémeinsen- 
sibilité. — Alors, le driver le poussa. — A cene 
énergique et troisiéme sommation , ii ceda, mais 
sans lever la tete de son journal, et comme s'il 
n'eút fait que se préter á un cahot de la voiture. 
Ce voyageur était le seul qui poriát des gants. 

II faut voir cette nation pour se faire une idee 
de ses moeurs. Ici, un homme se laisse écraser 
un orteil sans sourciller : on le coudoie, on le 
heurte, on le pousse; et, ce qui est encoré plus 
fort, on s'appuie, á sa barbe, sur sa fe orne, i! 
supporte loutes ees insultes avec un calme sioi- 
que : le contraire paraítrait absurde ou ridicuíe. 
Ces fagons malséanles, pétries enseñable, forment 
une nourriture amere pour les gens de coeur Tor- 
ces de l'avaler au nom de la chose publique et des 
habitudes américaines. 

Toutes les oífenses qui peuvent s'expliquer par 
des grossiéretés, sont un droit de l'égalité re- 
connue; les aulres se payentau prix de l'or. Pen- 
dant la route, mon voisin s avisa d'appuyer son 
dos sur mon épaule; je Ten avertis doucement. 

— II n'y prit pas garde, et conserva sa place ; non 
qu'il eüt l'intention de me faire une impertinence, 
mais simplement parce qu'il se trouvait a son aise. 
A cette vue, mon jeune compagnon, Espagnol par 
le sang, Francais par l'éducalion, pálit et rougil 
tour á tour : la colére lui sortait par les pores. II 
resta un instant les lévres serrées, Toeil en feu. 

— Je tremblais; mais, aífectant tout á coup un 
air calme, il avanca íes mains; et, les posant sur 



— 73 — 

le dos du manant, il le poussa tranquiilement et ie 
remit á sa place. 

« — Si je m'étais fáché, me dit-il ensuite, ¡1 
n'y aurait rien compris. 

— Ajimez, reprit M. W...n, que vous auriez eu 
tort : comment se courroucer contre des gens qui 
trouveraient lout naturel qu'on empioyát de pa- 
reilles fagon avec leurs filies ou avec leurs fem- 
mes? » 

Ces habitudes, effectivement, sont dans les 
jYiocuis. íci on ne qualifie point d'insulte les mau- 
vaises manieres: les eoups se payent par les con ps, 
le reste avec de Pargent. Le vial, Tadul tere, ont un 
prix; et l'esprit du législateur, d'aceord aveeceiui 
de la race, n'a eu en vue que la réparation d'undom- 
raage matériel. La loi semble croire plus aux vices 
qu'eogendre Tégoisme qu'á rhonnéteté naturelle á 
riiomme; aussi Famende est-elle la racine mere 
de la jurisprudence. Le glaive de la justice frappe 
loujours sur la bourse, el de cette source jaillis- 
sent Fordre, la morale, les bonnes mocurs. — 
Peid-on au jeu plus de vingt-cinq dollars en vingí- 
quatre beures, — on est passible du délit de mis- 
demeanour y el condamné á une arriende égaíe á 
cinq fois la somme perdue. — Une commune 
tente-t-elle d'éehapper á Fimpót, — les habiíanís 
payent tous Famende personnelle. Celui qui s'a- 
muse un dimanche paye famende; Faubergisíe 
qui regoit un jour de féte, Findividu qui, pendant 
trois mois, n'a pas rendu hommage public au 
cuite, celui qui voyage, celui qui peche ou qui 
fume au jour défendu, payent Famende. Le crime, 
Fincendie, le meurtre, se rachélent par Famende 

i, i.\ HAVAXE. 6 



— 74 — 

prononcée par Fautorúé judiciaire , et le délateur 
a toujours pour recompense la moiliéde la somme. 

L'argent, comme vous voyez , est le seul mo- 
bile ici ; lout s'achéte : ordre , inórale , verla , 
religión. Ainsi , totis les nobles sentiments qui 
tendent á la perfection de l'homme ne sont encou- 
ragés que par le vil moyen qui les flélrit, e'est-á- 
dire rien que les apparences : aussi, ils en ont 
pour leur argent. — Arrachez le voile , — vous 
Irouverez un cadavre, — rhypocrisie. 

Les bords de la Delaware sont riants, et le 
cours en est accidenté par des ilots boisés. A me- 
sure qu'on s'éloigne des villes, la nature prend un 
aspect plus naif et plus sauvage; le silence, la so- 
litude, quelque chose d'ápre et de jeune annonce 
que la main de l'homme n'a pas encoré alteré l'or- 
clre de la nalure : point de charrue, de chau- 
miére, de fruit,de greífe; les épis dores n'ont 
pas remplacé les riches buissons d'arbrisseaux 
sauvages dont les parfums s'exhalent de toutes 
parts. L'áme, emportée par un sympathique élan, 
cherche á vivre quelques instants de la vie du dé- 
sert, et, secouant ses ailes, elle essaye de planer 
dans cette solitude, libre des entraves ct des mi- 
séres du monde social. 

Mais bieniót ce monde surgit, et reparait plus 
terrible, sous la forme industrielle et mercantiíe; 
les machines a vapeur, soufílant comme des mon- 
stres marins, vomissant des torrents d'étincelles 
etde fumée, beuglant comme des bu files sauvages, 
arrivent de tous coles avec la rapidité de Téclair, 
et sillonnent routes et campagnes. Alors les 
oiseaux s'envolent, les troupeaux mugissants, 



" — 75 -¿ 

épouvantés, fous de terreur, fuienfc á travers» 
champs; et Táme, triste, découragée, retombe de 
nouveau sous le peids de la ehaine qui Tattache á 
la vie réelle, et retrouve avec elle toutes ses agi- 
tations, ses préoccupations et ses miséres. 

Rien n'égale la frayeur des animaux lorsque, 
paisibles au milieu des solitudes sauvages, ils se 
trouvent tout á coup en face de ees brusques mé- 
téores qui, devenus 1 ame de toutes les industries, 
se multiplient a Tinfini sous toutes les formes, et 
sillonnent le pays d'un bout á l'autre. A chaqué 
pas on rencontre de ees appareils vomissant dans 
i'air une lave grise enflammée, qui, petillants et 
affolés, courent á travers le pays. Ainsi lances, iis 
parcourent de vastes espaces et s'arrétent tout 
court aux portes des usines, sans que la moindre 
apparence révéíe l'impulsion de la main de 
Thomme; et c'est précisément cette locomotion 
fantastique, myslérieuse et foudroyante, dont le 
mouvement n'a pas de cause ostensible, qui agit 
si vivement sur les animaux. 

Pendant ma course, je me croyais sur un volcan. 
— Parlout des souvenirs sinistres : ici, les ruines 
d'un faubourg á moitié consumé; la, les restes 
d'un pont brülé par les étincelles que lancent en 
passant les machines á vapeur; plus loin, une 
école primaire en construclion pour la quatriéme 
fois, aprés avoir été livrée aux flammes autant de 
fois par les écoliers. — Tantót une machine qui, 
dans son mouvement rapide, emporte ou broie un 
homme : tantót la roue d'un wagón qui, échappée 
des rails, brise les jambes ou écrase la tete d'un 
autre; puis, des bateaux á vapeur qui font expío- 



¿- 76 — 

siori, non pas dii, mais vingt fois. Hier, le Steani- 
boat Greenfield remorquait sur la riviére de Con- 
necticut cinq bateaux á vapeur, lorsque ses deux 
bouilloire éciaiérent ensemble; le bátimeni soni- 
bra á l'inslant méme, et le capiíaine, lancé en 
l'air, retomba sur la tete clans une embarcaiion 
voisine, oü II expira aussilót. 

Mais les hommes et les machines qui périssent 
sont remplaces au fur et a mesure, pendant que 
le géant formidable, déposilaire d'un immense 
avenir, marche, avance, avec ses bolles de sepl 
llenes, vers le but de sa mission, dtii-il écraser 
les faibles insectes qui se trouveiu sous son laSon. 

Savez-vous, mon ami, ce que c'est qu'un Yan- 
kee? — C'est un mannequin, le chapean sur le 
derriére de la tete; l'hahit á distance du corps, 
de peur sans doute que nolre honime ne commu- 
nique avec quelque chose; le front préoecupé, 
l'ceil distrait, la bouche cióse, les joues gonllées 
de tabac, les lévres mouvantes, pour préíuder á la 
plus ignoble des habitudes; les épaules baúles, 
les bras croisés, et les jambes appuyées au hasard 
sur une banqueile ou sur les genoux de son voi- 
sin. Son foyer domestique et sa maison paternellc, 
c'est le fond d'un wagón; ses meubles se compo- 
sent d'un porte-manleau et d'un journal; son do- 
micile est une auberge, une pensión, un café, 
n'importe quoi. — Á-t-ü une filie, il la donne au 
premier venu, sans dot et sans sécurité de fortune. 
Sil a un fils, á quinze ans il luí dit : — « Déploic 
tes ailes et lance-toi dans i'espace; fais ton che- 
mi n comme j'ai fait le inien. Garde pour toi seul 
le fruit de tes labeurs, comme je garde le mien. 



— 77 ~ 

Je ne te dois ríen, lu ne dois ríen á ton fils! » — 
Ensuite le Yankee continué sa route sans amis, 
sans aulres connaissances que ses voisins de table, 
aniassant et vivant au jour le jour : et comme la 
vue de Thomme est insuffisante pour augmenter á 
ia fois et dissi[)er sa fortune, rAnicricain di? Nord 
fait sa récréation de ses combinaisons arhhméii- 
ques, et remplace les étnotions de famour par des 
opéraionsaudacieusesetde folies entreprises. Mais 
sesoeuvres, comme ses créaiions sont frágiles ; elles 
n'arriveront pointála poslérité parce quellesn'ont 
pas pour empreinte une pensée d'avenir; la forcé 
de gravitation que donne le passé leur manque, 
et i'étroit égoisme de Thomme ne saurait rem pla- 
cer la loutc-puissance de l'abnégation du temps. 

La loi de succession n'éíant pas obligatoire ici, 
la jeunesse sent de bonne heure la nécessité d'une 
vie laborieuse. Mais cette méme indépendance, 
jointe a la légéreté de Téducation premiére, á 
l'absence de la sollicitude paternelle, chez un 
peuple toujours absorbe par les séches préoccu- 
pations du gain, reláche les liens de la famille et 
finií par en rendre les membres indiílerents les 
uns aux autres. II estinutile de diré qu'ici, comme 
ailleurs, on trouve d'excellents peres de famille. 
Les moeurs de la masse n excluent pas les excep- 
tions. 

Les moeurs américaines seraient-elles done le 
partage des peuples á venir? — Sont-elles la suite 
inevitable des principes démocratiques? — Et les 
Étais de TEurope, en se rapprochant de ce sys- 
téme politique, en subiront-ils aussi les consé- 
quences?— Cet esprit depersonnalité, qui rabaisse 



— 78 — 

Fáme et reporte la forcé et la puissance niorale 
de Thomme vers la vie des sens et Famour de 
Fargent, sera-t-il le résultat de tant de luttes 
sanglantes, de si nobles efíbrts? — La mesure de 
la perfection humaine est-elle si bornee, qu'elle 
se trouve deja sur le retour? — Et la civilisation, 
aprés avoir parcouru son cercle, n'aura-t-elle servi 
qu'á ramener Fhomme au point de départ de ses 
premiers efíbrts? 

Je suis arrivée a Philadelphie le soir. J'y ai 
trouvé córame partout, les alentours des hótels 
garnis tumultueux et inabordables. Néanmoins me 
voici installée. 

La ville de Philadelphie est fort jolie ; réguliére 
comme celle de New-York, elle a plus d'ensem- 
ble et d'harmonie. Ses maisons, toutes en briques 
et construites sur le méme modele, sont plus 
élevées et mieux báties, leur aspect est plus 
arisiocratique; de jolis perrons les décorent; le 
nom du propriétaire est gravé sur la porte en let- 
tres de cuivre : coutume aristocratique ailleurs, 
enseigne marchande ici et adopté par toutes les 
classes. 

Les environs de la ville offrent encoré á la vue 
trop de terrains défoncés et de monceauxde pier- 
res destines aux nouvelles constructions; mais a 
peu de distance on apergoit un superbe aqueduc 
adossé au ílanc d'une colline. A travers un laby- 
rinthe de chemins sables et de jeunes arbres, 
éntremeles de niches contenant de petits mon- 
stres, sous le nom de FAmour, de Mercure, ou 
autres dieux, on alteint le sommet de la montagne. 
De la on découvre la plus belle vue du monde : 



— 79 — 

deux riviéres qui se croisent, couvertes de ba- 
teaux á vapeur ; des plaines, des eollines, des tapis 
verts sans fin; puis, á vos pieds, la Delaware, qui 
se déploie majestueusement. L'aqueduc, qui a 
eoüté un million de piastres, améne de cinquante 
niiíles de dislance Teau, qui s'éiéve au moyen d'un 
appareil á vapeur. 



LETTRE VIH. 



A. M. CHARLES LEDRU. 



Le pénitencier de Phíiadelphie. — Extérieur et intérieur de 
Pédificé. — Régime de la maison. — Effet des prisons de 
France sur les détenus. — La société favorisant \p. déve- 
loppement du crime et Pendurcissement des criminéis. — 
Disposiüons des cellules et des galeries dans le péniten- 
eier de Phíiadelphie. — Entrée du prisonnier. — Son 
inoarcération. — Lois auxquelles i! est soumis. — Course 
des marmites. — Intérieur des cellules. — Travail du 
détenu. — Ses occupations et l'emploi de son temps. — 
La cellule d'une prisonniére; — Le tahleau et l'autél. — 
Román inconnu. — Le'jardin du détenu. — Les deux 
chénes. — Un homme transformé en numero. — Commu- 
nicaúon entre les prisonniers rendue inipossible. — Ali- 
menlation. — Exercices religieux. — Abus du régime 
pénitentiaire. — L'AHemagne et les Etats-Unis. — Tor- 
tures introduites dans le régime pénitentiaire. — La faim, 
le ducking , le mád-ehair , la straight waislcoat, Virón- 
gag. — William Griílith. — Supplice de l'inaction dans 
la solitude. — Peu de femmes condamnées. — Indulgence 
du jury a leur égard. 



Mardi 12. 

A un mille de Phíiadelphie au milieu de la 
campagne, sur un terrain rocailleux, se dresse un 
vaste édifice construit en granit et llanque de tou- 
relies. De prime abord, on le prendraít pour un 



— 81 — 

cháteau féodal; mais il n'a ni meurtriéres ni pont- 
levis, et ne couronnne pas un roe escarpé. Rali 
dans la plaine, il n'est gardé que par des murs 
épais, et par une porte massive garnie de gros 
clous. Cette terre aride, cette triste solilude, la 
vue de cet édifiee irnposant et solenel qu'on 
nomme la prison de l'Est, oppresse l'áme et la 
saisit de tristesse. 

.On a souvent discute et analysé les avantages 
et les inconvénients du sysléme cellulaire. On a 
beaucoup parlé, beaucoup écrit et peu agi. Je 
laisse ees discussions aux moralistes, et je me 
borne, monsieur, á vous communiquer les impres- 
sions diverses que j'ai ressenties en parcourant 
ce bel établissenient.- 

La société, lorsqu'elle punit le coupable, ne 
s'acquitte que d'une parlie de son devoir. II fau- 
drait, pour qu'elíe remplit complétement sa mis- 
sion, qu'en soriant de prison L'homme fút corrige 
et rehabilité. — Cela n'est pss facile, me direz- 
vous, mais cela est possible. Et quand mérne on 
n'obtiendrait qu'une partie de la conquéte désirée; 
quand mérne, á Taide d'un sysléme sage et bien 
entendu établi dans les prisons, un pelit nombre 
seulement profilerait de la punition, ce serait 
beaucoup encoré. Régénérer une nature perverse 
est au-dessus de la puissance humaine, mais l'a- 
méliorer par Téducation, Tencourager par Tappát 
d'un intérét réel et matériel, comprimer les mau- 
vais penchants par la crainte du chátiment, sont 
des moyens infaillibles, si toutefois il marchent 
ensemble, si leur harmonie rfest pas troublée. 

Quel est le condamné qui sort corrige des pri- 



— 82 — 

sens de la France? — Aucun. J'ai visité plusieurs 
de ees maisons, et j'en ai rapporté un dégoút 
profond, causé non-seulement par Taspect du 
crime, mais aussi par la dégradation abjecte oú 
sont piongés les miserables qu'elles renferment, 
par íeur malpropreté, leur misére, et enfin par 
cetle cynique eííYontcrie avee laquelle ils jettent 
aux vents, a la face de la société, ieurs vices h¡- 
deux, faisant féte, par leurs rires et leurs mau- 
vaises paroles, de l'opprobre de leur conduite. En 
sortant de ce bourbier, on n'emporte aucun es- 
poir; on sent que l'homme tombé á ce degré 
d'avilissement ne peut plus se relever. 

Nous le savons tous : un galérien liberé, un 
voleur qui a fait son teraps de prison, est plus 
endurci qu'auparavant. II recommence á voler le 
lendemain de sa délivrance, si ce n'est le jour 
méme; et comme le vice, s'il ne se corrige, s'aug- 
mente, le voleur devient assassin. La juslice croit 
alors remplir sa lache, en vouant á la mort le 
malíaiteur : mieux voudrait l'avoir enfermé tout 
d'abord dans un cage de fer; ¡1 n'aurait pas fait 
le mal, et la justice des hommes n'aurait pas 
usurpé le droit de Dieu. 

En visitant la maison pénitentiaire de Phila- 
delphie, on est saisi d'aulres sentiments. Ge n'est 
pas de l'indignation, c'est une pitié grave qu'on 
éprouve. L'idée du crime révolte toujours í'áme, 
mais ne lui inspire pas le mépris, le dégoút. 
L'ordre, la décence, la propreté, le silence qui y 
régnent á la fois, prédisposent á un mélancolique 
espoir. La, rien n'est incompatible avec la dignité 
de rhomrae ; on dirait une demeure dépositaire 



— 83 — 

d'un grandmalheur ou de maladies graves.— C'est 
l'aspect de la nature souffrante, mais non avilie, 
— de la douleur intérieure, et non du chátiment. 
C'est un asile destiné au désordre moral, comme 
á une iníirmité deplorable qu'on cherche a gua- 
rir par un régime sain, íbrtifiant, mais sévére et 
inflexible. 

La fagade da bátiment est simple, imposante; 
elle a cent soixanteetonzepieds de long; les murs 
en ont trente-quatre de hauteur. A notre arrivée, 
et aprés les précautions d'usage, les barres de fer 
tirées avec fracas firent tourner sur leurs gronds 
les lourds battants de la porte, et nous nous 
trouvámes sous une voüte épaisse, fermée devant 
nous par une porte semblable a la premiére. Au- 
dessus de celte voüte s'éléve une tour de quatre- 
vingts pieds, oü se trouventl'horloge et la cloche 
d'alarme. Aprés la cour intérieure, entourée d'un 
double mur de trente pieds de haut, nous nous 
trouvámes dans une autre grande cour de six cent 
quarante pieds carrés, partagée en huit compar- 
timents égaux, qui, comme autant de rayons, abou- 
tissentáun centre coumun. Lehuitiéme compar- 
timenl forme l'escalier; les sept autres sont de 
longs corridors sur lesquels les cellules ouvrent 
des deux cotes. Une rotonde éclairée par le haut, 
et entourée d'une grille de fer á hauteur d'appui, 
sert d'observatoire au gardien, qui, toujours pré- 
sent, surveille d'un coup d'oeil le moindre mou- 
vement des prisonniers, sans que ceux-ci s'en 
aper^oivent: ils ignorent le plan de l'édifice. L'é- 
tage supérieur est exactement pareil au rez-de- 
chaussée. La maison, qui peut renfermer six cent 



— 84 — 

einquante détenus, n'en contient aujourd'htii que 
la rnoitié. 

A Tarrivée d'un condamné, on le conduit á la 
chambre de préparation, ou pour mieux diré á la 
chambre d'éparation. 

On le déshabille, on lui rase la tete, on le 
baigne, on le revét de Funiforme de la maison; 
puis, les yeux bandés, on le conduit á la cellule 
qui lui est destinée. La, un des fonclionnaires de 
Fétablissement l'interroge sur sa vie passée, Fad- 
moneste, lui représente íes conséquences de son 
crime, et lui explique les regles de la prison. — ■ 
Puis on l'enferme sans lui donner d'occupation. 
Au bout d'une semaine ou deux, i'ennui l'accable; 
la vie lui devient á charge , et il implore un travail 
queíconque, qui lui est accordé córame une gráce. 

On exige des prisonniers une extreme propreté 
sur leurs personóos, córame dans leurs cellules. 
Celles-ci, qui ont chacune 11 pieds 9 pouces de 
long, sur 7 pieds 6 pouces de large, sont placees á 
la file les unes des autres et communiqueiU avec 
le corridor par de petites fenétres grillées, pla- 
cees á trois pieds du sol, et qui servent a intro- 
duire la nourriiure du prisonnier, et a le surveil- 
ler sanslemolester. D'autres ouvertures ménagées 
dans le mur font pénétrer Tair chaud en hiver, 
Tair frais en été. Les corridors, larges, d'une 
extreme propreté et bien écíairés, sont chauífés 
d'un bout á Taulre par des caloriféres. En les 
traversant, je fus éionnée de voir au-dessus de 
ma tete un échafaudage 1e lailon de fer, qui cir- 
culait rapiiement á droite et a gauche, trainant 
une file de marmites. — C'était une machine locó- 



motive construitc pour le service des repas, et 
qui, lancee jusqu'á ia cuisine, en repartait avec la 
méme célérité, et s'arrélait toute seule en face de 
chaqué cellule. 

La lumiére penetre diez íe condamné par une 
fenétre a 10 pieds du sol; le plancher est en bois, 
et les murs sont blanchis en plátre. A rextrérnité 
opposée au corridor, se irouve une pone grillée, 
avec de doubles portes en bois qui donnent sortie 
dans la petile eour, et qui sert a donner encoré 
de L'air et de la lumiére au prisonnicr. Au second 
ésage? chaqué cellule est accompagné d'une aulre 
cellule addilionnelle pour remplacer la cour 011 
jardín. Un bois de lit, un porte-mantean, uim 
eliaise, une tableite en bois, une tasse de íer- 
blanc, une cuveite, une glace, des peignes, deux 
brosses, une paillasse, un drap et deux couvertu- 
res, composent rameubíement de ees tristes de- 
meures. Je suis enlrée dans une de ees cellules 
oceupée par une fernme condamnée a cinq ans 
d'emprisonnemenl; cétait au moment de sa pro- 
menade. La plus laborieuse ouvriére ne saurait 
se ñiire une idee de l'ouvrage sorti de l'aiguille de 
celte pauvre créature depuis trois ans qu'eile est 
prisonniére. Outre le travail desiiné a Tentrelien 
de Tétablissement, elle a composé, avec des chif- 
fons de difíerentes couieurs rapporlés ensenibíe, 
et chacun de la grandeur d'un pouce carré, une 
étouííe dont elle a fait un couvre-pieds, et tapissé 
sa chambre du haut en bas; puis, au pied de sa 
couche, elle a établi unpeiit autel. — Elle est ca- 
tholique. — Sur cet autel, on voil une Vierge et 
Tenfant Jesús, tres-bien modeles en cire par elle- 



— 86 — 

inércie, et entourés de íleurs de toutes espéee, 
produits de ses labeurs. Sur la tablette, on aper- 
cevail desplumes, des crayons, une couronne de 
Herré noir, et au-dessus un dessin á l'esiompe et 
au crayon rouge, représentant une scéne bizarre, 
avec des accessoires follement concus, mais trés- 
disiincls. On y voyait un bálimenl a vapeur in- 
cendié et prét á sombrer, un homme nageant 
d'une main vers le rivage et tenant de l'aulre le 
bras d'une femme qu'il trainait aprés lui, el dont 
la tete passait hors de Teau ; la lune apparaissait 
sur Tliorizon, au milieu d'un ciel oü se pressaient 
eonfusément des masses de nuages et des jets de 
lumiére. 

Ceüe propreté, ees íleurs, ce mélange fantas- 
tique de couleurs et cFornemenls, le luxe dans 
une prison, la vie dans un tombeau, et, surtout, 
celte couronne, ce dessin lúgubre, qui parais- 
saient indiquer quelque affreux et long souvenir, 
— toutceia me rappelait la dame des morts, cette 
allégresse terrible, — le sourire éternel d'un sque- 
lette. 

J'éprouvai une vie compassion pour elle, et 
je demandai au gardien la cause de sa détention. 
Pour toute réponse, ilposa le doigt sur ses lévres, 
et regarda autour de lui, comme s'il eüt craint 
qu'on ne nous entendít. — Cependant les portes 
étaient fermées, les murs épais, le silence pro- 
fond ; rien ne semblait indiquer que ce vaste édi- 
fice füt habité. Mais notre conducteur parlait 
toujours ^ voix basse, et semblait, par son exem- 
ple, nous engager a en faire aulant. 

Je táchai en vain d'obtenir du guide quelques 



— 87 — 

renseignemenls sur la condamnée ; comme j'in- 
sisiais, il me promit une entrevue avec mis- 
triss G... qui, étant particuüérement chargée de 
la surveiliance des prisonniéres, pouvait étre á 
méme de satisfaire nía curiosité. 

Nous continuámes notre visite. Chaqué cellule 
a sa cour de 18 pieds sur 8, dont les murs sont 
hauts de 11 pieds 9 pjuces. La plupart des pri- 
sonniers les transformen! en jardín. On nous per- 
mit d'entrer dans une de ees cours; elle était 
eouverte de chévre-feuille el de capucines; les 
murs en étaient tapissés. Des lianes flexibles ibr- 
maient, au-dessus de la poríe, un berceau sou- 
tenu par deuxjeuneschénes nouveliement plantes. 
Ce travail était Fceuvre du déienu qui occupait 
la cellule depuis deux ans. — « Des chénes! m'é- 
criai-je... Eh! mon Dieu! c'est deja une bonne 
aclion que de songer au bien-étre de son succes- 
seur! » — Le malheureux était condamné á trente 
ans de détention! U ornait son tombeau. 

Dans la prison, personne n'est connu par son 
propre nom. Chacun a son numero inscrit sur sa 
porte, sur ses liabiís; ce numero devientl'homme: 
on ne le designe pas autrement. Ainsi, le jour oú 
la punition est aecomplie, la faute du condamné 
reste inconnue et le sligmate de la honte s'efface. 
II peut rencontrer son camarade de prison, sans le 
connaítre; ni Tun ni Tautre n'onl a craindre les 
menaces et les récriminations. il est permis aux 
délenus de se promener dans leur cour une heure 
par jour, le dimanche excepté. Pour éviter toute 
communication entre les prisonniers par-dessus 
les murs, on ne les laisse sortir qu'alternative- 



ment. Chaqué cellule porte une leítre de l'alpha- 
bel. On commence par faire sortir A, on passe B, 
on fait sorlir C. Quand Plieure est écoulée, on 
renferme _4, on fait sortir B , on renferme C, on 
fait sortir I), ainsi de suite. Par cet arrangemenl, 
si un prisonnier jeiait, pendant la promenade, 
quelque papier chez son voisin, le gardien , en 
allant ouvrir la porte, trouverait ce papier, et le 
coupable serait puní. 

Le dimanche, {'office divin est célebre dans les 
corridors. On ouvre les f< néfres des cellulcs aprés 
íes avoir couverles d'un épais rideau, qui, tout en 
laissant pénéirer la voix du prédicaieur, empache 
les prisonniers de s'entrevoir. Le travail des con- 
daninés a lien depuis la pointe du jour jusqu'á 
huit heures du soir; ensuite iis lisent, font leurs 
leurs liis, et á neuf heures, la cloche les avertit 
de prendre du repos. S'ils manquent a la regle, 
ils sont punis par la privation du premier repas. 
Leur nourriture est ahondante. Le matin, on donne 
á cliacun une pinte de café ou de chocolat; á di- 
ner, trois quarts de viande saris os, — du boeuf 
ou du porc frais, — une pinte de soupe, et des 
pommes de terre ou du riz á discrétion ; á souper, 
ils ont un plat de ragoút, des navets, deschoux, 
du sel quand ils en demandent, et de vinaigre par 
gráce, puis une livre du pain hlanc tous les jours. 
Si un prisonnier íombe malade, on le soigne trés- 
attentivement dans sa celiule, et si la maladie de- 
vient grave, dans la cellule de Tinfirmerie; mais 
toujours on a soin de i'isoler. 

Vons le voyez, monsieur , Tesprit qui a préside 
a rorfíanisalion de cet éiablissement est aussi hu- 



— 89 — 

main qu'éclairé. Mais, córame Toeuvre de l'homme 
est toujours imparfaite, comme souvent une gran- 
de pensée est souillée d'une grande misére, au 
milieu de eette regle digne d'adrniration , de ce 
régirne philanihropique, se sont caches longtemps 
des suppiices secrets, et qui ifavaient pas eu 
d'exempie depuis que les cachots de Finquisiiion 
ont été détruits. C'est encoré une des conséquen- 
ces de ce régirne gouvernemental, trop faible par 
la tete, trop fort aux extrémités , oü le pouvoir 
supérieur n'a pas la faculté de surveillance, oü la 
puissance subalterne, libre de tout frein et livrée 
a ses passions, devient arbitraire et tyrannique. 

Tout ceci est pour moi un grand sujet d'éton- 
nement et de reflexión. — Me voyez-vous, mon- 
sieur, lancee en Amérique, du fond de la paisible 
Allemagne, oü j'ai passé l'hiver? — du fond de 
ce pays, encoré heureux par ses anciennes croyan- 
ces, et dont la probité et la patience sont deve- 
nues proverbiales; de ce pays, calme par sagesse 
aulant que par teinpérament, qui tourne et re- 
tournemiile foislesfeuilles desutopiesimprimées 
avant d'adopter une théorie nouvelle; poétique et 
inystique comme l'Orient, septentrional par sa 
forcé tranquille, attaché á une politique éprouvée, 
respectant le passé et mesurant les pas qui le con- 
duisent á Tavenir? — Me voyez-vous lancee, de 
ce méthodique et honnéte pays, dans une contrée 
neuve, excentrique, oü le fouet et la torche á la 
main , la souveraineté a place son troné dans les 
rúes et ses cours pléniéres sur les places publi- 
ques ? — oü le sénateur , assis sur sa chaise cu- 
rule, brúle aux pieds du peuple Fencens des 
i, i\ iuvane, 7 



— 90 — 

eourtisans; oü le juge , au lieu de consulter le li- 
vre de la loi, écoute la clameur populaire; oú la 
camarilla, qui, ailleurs, se cache sous les por- 
tieres de vulours d'un cabinet royal, étale sa lépre 
á la ciarte du jour; enfin oü, pour célébrer Tere 
de la liberté , la banqueroute éhontée , montrant 
aux passants les beaux joyaux dont ses amant i'ont 
ornee, se pavane, et marche devant elle, accom- 
pagnée de la foule brillante de ses adorateurs? — 
Héías! monsieur, combien d'intelligences saines 
et fortes se sont laissé séduire par le lointain mi- 
rage de ce pays peu connu! íl faut le voir de prés 
pour lecomprendre; et les hommes qui, comme 
vous, aiment leur patrie et lui apportent le fruit 
de leurs lumiéres et d,e leurs eíForts, ne souhai- 
teraient jamáis a la France un avenir américain , 
s'ils avaient visilé les Élats-Unis. — Mais reve- 
nons a notre prison. 

Le directeur avait adopté un code de punitions, 
ou, pour mieux diré, de tortures, qui n'a jamáis 
été autorisé par les inspecteurs. Cet homme n'a- 
vait pour témoins de ses attentals que les gardiens 
et le médecin, sur lesquels il avait toute autorité. 
Son code d'iniquité se composait de piusieurs gen- 
res de peines, dont voici quelques-unes: — ob- 
scurité complete et privalion excessive de nourri- 
ture, c'est-á-dire, huit onces de pain et une pinte 
d'eau par jour. On enfermait le prisonnier dans 
une cellule noire, on ne lui donnait qu'une cou- 
verture, et pour lit , la terre. — Ses souffrances 
pendant Thiver étaient affreuses; il sortait de la 
accablé d'infirmités. On cite un homme remarqua- 
blement actif et vigoureux, qui devint idiot dans 



— 91 — 

cetle obscurité. II ne survéeut que quelques mois 
a ce supplice. 

Une jeune mulátre y fut soumis pendant qua- 
rante-quatre jours. Au bout de ce temps, un des 
gardiens, attiré par un bruit de coups redoublés, 
irouva le malheureux á genoux , roulant les yeux 
d'une maniere eífrayante, le corps réduit en sque- 
lette et dans un étai compiet de delire. — L'infor- 
tuné presenta sa tasse de fer-blanc, indiquant par 
ce geste qu'il se inourait de soif. — Le gardien 
osa violer la discipline, et lui donna un peu de 
pain et de l'eau. Le lendemain, le médecin écri- 
vait sur son journaí: — N° 132, faible, faute de 
nourrilure. — Et le prisonnier ne fut pas déüvré. 
Le jour suivant, son état empirant, le docteur, 
aprés Tavoir examiné, écnvit dans son rapport: 
— Souffrant, faute de nourrilure. — Le gardien, 
voyant alors que Thomme se inourait, le transpor- 
ta lui-méme dans une autre cellule. II perdit sa 
place pour avoir revelé ce fait aux inspecteurs. 

Une punition plus cruelle encoré, c'était la 
douche (ducking). On suspendan au mur de la 
cour le patient, attaché par les poignets, et on lui 
versait de grands baquets d'eau sur la tete, en 
hiver comme en été. Le nommé L... P... fut sou- 
mis a celte torture par un temps excessivement 
froid. II éiait nu, et Teau gelait sur son corps a 
mesure qu'on la versait. Le malheureux resta at- 
taché de la sorte pendant plusieurs heures. 

L'inslrument de supplice nommé la cliaise des 
fous (mad-chair) est un grand siége en forme de 
boiie, construit en planches. Le palient était pla- 
ce sur ees planches, et son corps assujetti a la 



— 92 — 

chaise. Ses mains éíaicnt liées par des courroies ; 
il Iui était irnpossible de Taire aucun mouvement. 
Cette punition , horriblement cruelle, était quel- 
quefois aggravée par de rudes coups frappés sur 
l'infortuné, dont les membres s'enílaient, et dont 
les traits bouffis et vioiets devenaient méconnais- 
sables. 

Le straight waistcoal n'éíait pas.la camisoie de 
forcé qu'on emploic ordlnairement pour les fous, 
mais un instrument bien autrement barbare. Une 
espéce de sac de triple toile, dans lequei on pra- 
tiquait sur le devantdeux trous pour y passer les 
mains, était serré m nioyen d'un cordón passé 
dans des oeillets comme un corset de íenime. On 
faisait enirer le prisonnier dans ce sac et on le 
lagait tres-serré, ne lui laissant que la tele de li- 
bre. Le patient subissait ce sunpiiee de qualre á 
neuí heures; il n'aurail pu l'endurer plus long- 
temps. Aussiiót qu'on le serrait, ses membres 
s'engourdissaient, son corps et son visage s'infil- 
traieni de sang extravasé. Pendant ees abominables 
souífrances, íes hommes les plus courageux pous- 
saieni des cris comme s'ils avaient été sur la roue. 
— Vous croyez, monsieur, que la cruauté se bor- 
nait la? — Voici encoré une torture qui dépasse 
loule celíes du moyen age : le báilíon defer (iron- 
f/ag). (Test un morceau de fer á peu prés de la 
forme d'un mors de cheval; au milieu se trouve 
une pelile plaque ronde d'un pouee de diamélre, 
une cliaine pend á chaqué extrémité. Cet instru- 
ment était appliqué a la bouche du prisonnier, la 
plaque sur la íangue; les chaines passaient au- 
dessus des máchoires et s'attachaieut fortement 



— 95 — 

derriére le cou. Les m-ains, introduces dans des 
gants de cuir et croisées sur le dos, s'attachaient 
avec des courroies qui allaient se joindre áux 
chaines du báillon, en sorte que la pression vio- 
lente causee par le poids naturel des bras, agissant 
sur les chaines, dcvenailhorriblementdouloureuse 
et faisait reíluer lout le sang vers la téíe. Le con- 
damné Macumsay fut privé de la vue par l'appli- 
cation de cetíe invenlion infernale. 

Ces cruaulés. éiaient d'aulant plus révoltantes 
qu'on les exer^ail sur des malheureux enfermes 
sous des murs épais, sans.communication avec le 
dehors, et dont toutes les faules se bornaient a la 
paresse et au dommage volonlaire fait á Pouvrage 
qu'on leur imposaií. — Non, le fanatisme et l'ar- 
bilraire ii'ont jamáis creé de supplices plus atro- 
ces que ees tortures, inventées et exercées par les 
aulorités subalternes , cliez le plus démocralique 
des peuples, contre la loi, et en dépit du gouver- 
nemenl. 

La reclusión ceílulaire strictement observée, 
c'est-á-dire sans occupalion, suííirait seule pour 
réduire le détenu le plus rebelle. 

Le rlernier gardien en cbef, WiUianí Griffith, 
en fít Texpérience , il y a trois ans, sur Wili'iam 
Nappier, voleur célebre. Cel homme , d'une forcé 
herculéenne et d'un caractére indomptable, coni- 
menga par se ployer avec douceur á lout ce qu'on 
exigeait de íui, il affectait méme beaucoup d'em- 
pressement á remplir ses devoirs religieux ; .mais, 
au bout de queíque temps, il refusa le travail et 
gata l'ouvrage dont i l avaií á s'occuper. Aprés 
plusteurs reniontranees inútiles , Griíiith lui fit 



— 94 — 

óter ses livres et son ouvrage, ct le laissa dans 
une inaction complete. La semaine ne s'élait pas 
écoulée, que le mutin commenga á demander de 
Toccupation : il soupira, il gémit; mais on fut 
inflexible. Trois semaines se passérent encoré 
sans qu'on eút égard á ses priéres réitérées. En- 
fin , au bout de ce temps , on lui rendit son tra- 
vail; et, depuis lors, il ne donna aucun sujet de 
plainte. II avoua plus tard que, d'abord, il avait 
esperé obtenir sa gráce par riiypocrisie; qu'en- 
suite, irrité de n'avoirpas réussi, il s'élait decide 
á ne rien faire ; mais, que jamáis á bord, — il 
avait été niarin, — il n'avait éprouvé de cháti- 
ment qui füt comparable a la reclusión solitaire 
sans occupation. 

íl est á remarquer qu'année commune , sur cent 
condamnés, on compte á peine deux femmes , dis- 
proportion atlribuée, non á l'infaí llibililé du sexe, 
mais á l'indulgence coupable des jurys et des 
cours de juslice. On cite , entre autres exemples, 
une dame Chapmann , qui, ayant empoisonné son 
mari, déeouverte avec son amant , fut acquiuée , 
et son cómplice pendu. En vérilé, d'aprés les 
moeurs du pays, cetie déférence singuliére sem- 
ble prendre sa source plutót dans une sorte de 
logique équitable, que dans 1'inlérét inspiré par 
le sexe féminin. La femme compte pour si peu 
dans le bonheur de Thomme ici , son existence est 
si bornee, ses affections sont si négligées, que la 
nullilé á laquelle elle est condamnée doit lui ser- 
vir de témoin á décharge : qui n'a rien a payé ses 
dettes. 



LETTRE IX. 



A M. LE MARQUIS DE PASTORET. 



Caraetére spécial de Philadelphie. — Plus de liberté qu'á 
INew-York. — Immobilité du dimanche. — Licence et 
tyrannie. — Ce que c'est que la liberté. — Souvenir de 
mon pays. — Le jour d'aumóne. — Conversation avec 
moa oncle. — No trabajar y pasearse. — Le colon ruiné. 

— Les négres. — Premiére impression. — La toux de 
mon oncle. — La révolte á Madrid. — Le sens des mots. 

— Avenir des Etats-Unis. — Dangers et maux de leur 
sil ustión présente. ■*-*« Diversité de races, de sectes et de 
moeurs inconciliables. — Défaut d'unité. — Hérésies et 
sectes bizarres. — Une scéne d' amalgamaiion. — Les 
negres parqués. — Impossibilité d'étre servi par les kelps 
ou domestiques. — Une journée en Chine. — Pékin a 
Philadelphie. — Les mandarins et les mandarines. — Le 
lis d'or. — Les beautés chinoises. — L'oie, symbole de 
bonheur domestique. — Retour á Philadelphie. 



15 mai. 

Philadelphie n'est pas une ville de gens d'affai- 
res, comme New-York. Les familles qui peuvent 
vivre d'un revenu héréditaire, ou qui, ayant re- 
noncé de bonne heure aux spéculations, parta- 
gent leur existence entre l'étude et les plaisirs, 
préférent ce séjour, oü elles sont moins surveil- 
lees par le controle incommode des classes popu- 



— 96 — 

laires, controle dont l'inlolérance s'étend aux 
plus minees détails. Ainsí un équipage, de beaux 
chevaux , des domestiques en íivrée , une íleur á la 
bouionniére d'un jeune homme, de la barbe au 
mcnion et des iuoustaches , blessent le peuple, et 
qui que ce soil n'oserait affVonter son déplaisir. 
Le pretexte de -celte intqlérance est la haine du 
3uxe, qui enraye comrne le précurseur d une aris- 
locraüe; mais la vérilable raison, c'est ('envíe. 

Avant-hier, diraanche , pas moyen de rien 
voir, de rien faire; il ne m'a pas méme éié per- 
mis de toucher du piano au fond de mon apparte- 
irient. A peine avais-je essayé quelques mesures, 
íe maitre de l'hótel est venu me prevenir qu'il 
lui éiait défendu, sous peine d'amende, de lais- 
ser qui que ce füt faire de la musique diez luí le 
dimanche. 

La pólice a le droit de visiter les botéis gar- 
nis , les auberges et lieux publics pour arréter lout 
individu qui s'amuse, ainsi que le premier pas- 
sant qui s'avise de siííler ou de rire dans la rué. 
Celte inlolérance est absurde dans un pays oü la 
liberté des cuites va jusqu'á la licence , et oü , 
parmi vingt mille secies diverses, il en est pour 
lesquelles le dimanche est précisément un jour de 
délassement et de plaisir. — Comprenez-vous un 
nú mélange de licence et de tyrannie? — Trouve- 
rait-on un seui gouvernement absolu en Europe 
sous lequel l'individu fút aussi complétement es- 
clave du pouvoir? — Et pourrez-vous me diré 
quel est le vérilable sens de ce mot sublime, de 
celte grande et belle chose, la plus magnifique 
part de l'héritage de Thomme, la liberté? 



— 97 — 

Dans ma premiére enfance, ce motírappa morí 
oreille comme un clairon retentissant dont l'har- 
monie puissante me charma : j'en demandai le 
sens; ma nourrice, une belle négresse , me dit: 

« Eso quiere decir : no trabajar y pasearse. » 

— Se promener et ne rien faire. 

Je trouvai cela on ne peut plus agréable : je 
commengais á apprendre l'alphabet , qui ra'en- 
nuyait fort. 

Pour me distraire, mon vieil oncle me racon- 
taít de terribles histoires oü ce mot liberté, tou- 
jours melé á ceuxd'emprisonnement, d'assassinat 
et de massacre , me faisaü pleurer a sanglots. — 
Un jour, — c'était un samedi, jour d'aumóne, 

— le soled était couché, et le crépuscule, si ra- 
pide chez nous, s'éteignait deja, lorsque, du bal- 
cón oú je preñáis le frais en face de la mer, j'a- 
pergus un pauvre homme eslropié qui venait 
toutes les semaines cbercber Taumóne de mon 
oncle. 

Mon oncle était sorti , et le pauvre avait i'air 
plus faible que de couiume. Appuyé sur la borne, 
je le voyais fléchir. — Je seniis la pitié qui me 
parlait au coeur, et d'un bond je me trouvai a la 
porte de la rué. 

Aprés avoir engagé le pauvre a s'asseoir sur les 
marches de fescalier, je lui fis porter quelque 
nourriiure; et, me plagant a cóté de lui, je le re- 
gardai avec élonnement dévorer les aíiments dont 
il éprouvait sans douíe un grand besoin. — Le 
malheureux avait un bras de moins; son corps, 
brisé et disloqué , ne pouvait bouger qu'á l'aide 
de deux béquilles. On apercevait piusieurs cica- 



— 98 — 

trices sur son visage pále , flétri par la souftrance, 
encadré dans une longue chevelure grise, qui , 
retombant sur sa poitrine, ajoutait encoré á la 
noblesse de sa physionomie et de son regard , tou- 
jours á demi voilé par la honte et la tristesse; 
tous ses mouvements , toutes ses paroles étaient 
empreints d'une mélancolie profonde et résignée. 

Le lendemain, pendant que je m'amusais a jouer 
dans un coin de la chambre de mon oncle, je Fen- 
tendis adresser ees mots á son fils ainé : 

ce — Enfin, je suis heureux d'avoir pu reunir 
assez de souscripteurs pour assurer une pensión 
á ce pauvre D....; il aura dorénavantde quoi pour- 
voir á ses besoins, — aprés avoir possédé dix- 
huit millions! » 

Ces derniéres paroles, dites avec cette émo- 
tion qui rendait si beau le visage de mon onde, 
attirerent mon attention comme Taimant attire 
Tambre. 

« Oú sont ces millions mon oncle? lui dis-je. 

— II les a perdus. 

— Et comment? » 

J'étais habituée auxhistoires de mon oncle, et 
ma curiosité d'enfant mettait bien souvent sa pa- 
tience á l'épreuve. 

« M. D..., me dit-il, était un riche colon de 
Saint-Domingue. La nation fran^aise , qui avait 
des esclaves dans ses colonies, se souleva un jour 
pour conquerir la liberté. Les esclaves l'apprirent 
et se soulevérent a leurlourpour devenir libres; 
et comme les blancs, leurs maitres, étaient les 
plus faibles, ils les massacrérent. (Test ainsi que 
D.... vit périr sous ses yeux ses enfants, sa 



— 99 — 

femme, et ne se sauva lui-méme qu'aprés avoir 
été presque assommé , couvert de blessures et 
emprisonné pendant huit mois. 

— Et pourquoi les Franjáis voulaient-ils gar- 
der des esclaves, puisque eux-mémes ils voulaient 
étre libres? » 

Mon oncle toussa, ce qui lui arrivait toutes les 
ibis qu'on Fembarrassait; puis il reprit : 

« Mais... parce qu'ils avaient payé les négres 
de leur argent. 

— Ah ! » m'écriai-je. — Et je gardai le silence. 
Mais il me sembla que mon oncle ne répondail 
pas á ma question. 

Bientót, passant vite á une autre idee : 

« Et ees négres cruels, puisqu'ils étaient les 
plus forts, pourquoi massacrérent-ils leurs mai- 
tres, dis-moi, mon oncle? pourquoi aussi, pour 
étres libres, emprisonner les autres, dis? » 

Et comme mon oncle toussait encoré, je tour- 
nai les talons, et le dialogue en resta la. 

Plus lard, une nuit du mois de mars, je dor- 
mais prés de ma mere, lorsque je fus éveillée par 
des vociférations auxquelles se trouvait melé le 
motmillefois répéíé de liberté! liberté! — Je cours 
au balcón, j'apercois des hommes déguenillés, des 
femmes, — des furies, — qui criaientet hurlaient, 
la lorche á la main. — Ce beau cortége marchait 
a grands pas; il allait saccager, brüler une habi- 
tation, assassiner un homme (1) ! 

Depuis quelques années, j'entends en France 



(1) Le 19 mars 1809 , lorsque le peuple de Madrid envahit 
le palais du prince de la Paix. 



— 100 — 

des gens méconlents repeler : « — - Le peupSe n'est 
pas libre ! » — La liberté au peuple! — Rendre 
la liberté au peuple ! — Alors , je demande dans 
mon ignorance : « La loi protege done le riche 
contre le pauvre? 

— Non, la loi est égale pour tous. 

— Sans doute le peuple est exclu des places, 
des grades militaires, des carriéres honorables de 
FÉtat? 

— Non , tout citoyen peut parvenir. Que le tra- 
vail, l'industrie et le mérite marchent ! le plus 
habile atteindra le but. 

— Qu'est-ce done, alors, que cette liberté qu'on 
reclame? 

— C'est Fencouragement de Tíndustrie.— G'est 
Tencouragement du commerce! — C'est l'éiablis- 
sement de nouveíles éeoles. » — Eh bien ! que 
Ton envoie le peuple á Pecóle d'abord, et qu^ii 
apprenne á bien connaitre le véritable sens des 
mots. 

Me voici dans un pays oú la démocraiie régne , 
sous un gouvernement le plus populairedu monde. 
- — Ici, l'omnipütence des masses tient en son pou- 
voir tous les ressorts de 1 État, et le régne de l'é- 
galité s'étend jusqu'aux plus minees déiails. — 
Qu'y ai-je trouvé? — La juslice corrompue, le 
droil d'éieetion , le saint pouvoir dü jury exercés 
par des voleurs et des assassins , le peuple dictant 
ses caprices comme des arréts, le vol, Tescro- 
querie impunis, la licence dans les conscienees 
comme dans les rúes, le respect intolérant pour 
les formes extérieures de la religión, et le déver- 
gondage dans les croyances; enfin, le sacrifice de 



— 101 — 

lous les indivklus, de leurs goüts, de leurs habi- 
tudes, á Fexigenee des masses. Nul douie que ce 
peuple ne soit destiné á un immense avenir, mais 
seulement aprés une redoutable crise. Ii est vrai 
que, profitant de Fexpérience des civilisations di- 
verses qui se sont succédé, ii a fait des progrés 
rapides, prodigieux. La roue qui entraine les gé- 
nérations augmente son mouvement á mesure 
qu'elle charrie les iambeaux organiques et fécon- 
danis du passé. Mais, parce qu'on marche vite, on 
n'arrive pas toujours plus tót : le travail des 
hommes n'est jamáis assez parfait pour se passer 
de cette forcé de gravitation qui seule consolide et 
perfeclionne leurs oeuvres, le temps. 

Des obsiacles plus graves opposeront peut-élre 
des cntraves á la prospérilé progressive de cette 
association ; si Fambition et Famour du travail 
sont des éléments fértiles, la corruplion est un 
germe de décadence; c'est commencer par la fin, 
et chacun sait ce qui en resulte; Fhistoire est la. 
Non que le luxe enerve aujourd'hui la nation 
américaine, mais di verses causes íhénent égale- 
ment á la corruption ; et si le courtisan de 
Charles II usait sa vie et sa fortune dans la dé- 
bauche et la prodigalité, FAméricain du Nord 
n'abaisse pas moins son ame et ne ílétrit pas 
moins sa vie par Favidiié et Fégoisme. L'amour 
de Fargent circulj ici dans toutes les veines, fer- 
mente dans tous les cerveaux : tót ou tard la gan- 
gréne pénétrera jusqu'au coeur, á moins que la 
forcé méme du mal ne determine une régéuération 
compiéte. 

D'ailleurs, il est impossible qiuine si grande 



— 102 — 

étendue de pays, peuplée de races hétérogénes, 
d'intéréts contraires et incompatibles, puisse con- 
server 1'unité du gouvernement. — Comment 
espérer une fusión entre les républiques du Nord 
et celles du Sud? Des qu'une question sérieuse se 
presentera, la commotion ébranlera jusqu'au dé- 
chirement l'union américaine; elle n'a pas de cen- 
tre, et il est impossible qu'elle en ait un. Plus elle 
étendra ses limites sur le territoire indien, plus 
la cohesión nationale deviendra faible. Les répu- 
bliques américaines sont desiinées a former un 
jour deux ou trois gouvernenienis, á moins qu'un 
nouveau Charlemagne, s'élanganí du milieu de 
í'anarchie, n'éireigne un jour de sa main puis- 
sante le continent tout entier. 

Si le nombre de sedes que renferme une na- 
tion suífisail pour prouver qivelle est plus reli- 
gieuse qu'une autre, les Américains du Nord se- 
raient le plus religieux des peuples. Ici , Ton ne 
se borne pas a s'aüacher a teile ou telle secte; 
non-seulement on en change pour les motifs les 
plus frivoles, — la mode suffit; — mais on mul- 
tiplie a 1'infini les subdivisions et les nuances 
des sectes nouvelles; chaqué jour elles éclosent, 
revétues des formes les plus bizarres. — íl y en 
a qui s'égarcnt dans les bois; la, se livrant á une 
exaltation violente et hystérique, les prosélyíes 
tombent dans des convulsions eífrayantes ; les 
í'emmes crient, se roulent sur la terre, et, pales, 
échevelées, Toeil en feu, s'altachent a l'habil du 
ministre, qui leur souftle Tesprit divin jusqu'au 
moment oü, brisées, anéanties, elles retombent 
pámées sur le gazon. Le lendemain matin, la 



— 103 — 

scéne se renouvelle plus violente encoré, et cela 
dure plusieurs jours. — 11 y en a qui prient pro- 
sternées etledos tourné au ministre pendant qu'il 
préche. — Ceux-ci hurlent, ceux-lá s'épuisent en 
grimaces et en contorsions qui effraierayent tous 
les saints du paradis. 

II y a peu de jours, des abolitionistes fervents, 
au nombre de trois cents, ont loué un grand nom- 
bre d'appartements dans Saint-John-Hall,Frank- 
fort-street; et comme ils ont voulu mettre en pra- 
tique la théorie sacrée de l'amalgamation, blincs, 
muiátres et noirs des deux sexes se sont couchés 
péle-méle. Le maitre de l'hótel, scandalisé sans 
doute de cetle touchante unión, leur a donné 
congé. — lis ont été s'établir hors de la ville , 
chez un propriétaire moins scrupuleux. Dans 
cette derniére association, les biens sont com- 
muns et le mariage interdit ; mais on adopte des 
enfants, qui servent a perpéluer la société et 
qu'on eleve a frais communs. Enfin, la secte des 
incrédules , enfants perdus des congrégationa- 
listes, resume á elle seule la démence de l'héré- 
sie; par un eífet bizarre de la faiblesse humaine, 
elle dogmatise Finerédulité. Tous les dimanches , 
ees dissidents des dissidents se réunissent; et le 
prétre, choisissant un texte de la Bible, le com- 
mente et le combat. 

J'ai visité plusieurs temples dans la journée ; 
mais il m'a été impossible d'approcher de Téglise 
des négres : personne n'aurait osé m'y accom- 
pagner. Le négre est ici une sorte de pestiféré que 
l'orgueil des blancs tient toujours á distance. Au 
théátre, il est parqué dans une place désignée; 



— 104 — 

en cliemin, il a un wagón a part, comme les ba- 
gages : gare á lui s"il se fail voir dans Íes environs 
des voilures qui portent les voyageurs blancs ; une 
églíse isolée lui est assignée; il lui est défendu de 
pénétrer dans les autres; pariout les négres sont 
rejetés. Vous diriez qu'on ne les eleve jusqu'au 
niveau de Tégalité universelle que pour avoir en- 
suite le plaisir de les repousser du pied jusqu'au 
dernier degré de Téelielle sociale. Une fois libres, 
ils n'ont d'aulre ressource ¿ pour vivre , que de se 
faire domesliques, éíat plus dégradant ici que 
partoul ailleurs, et seulement exercé par les Ir- 
landais et par les gens de coulcur, rarement par 
les Américains : dans ce cas, ils se fon t appeler 
helps, — aides. 

On est en genera! fort mal serví dans les Etats- 
Unis. Le' dimanche, sous le pretexte des devoirs 
religieux, c'est a peine si íes domestiques se 
prétent au service de la table. Cet orgueil est 
commun á toutes les classes. Un ouvrier ne se dé- 
range jamáis : si vous en avez besoin , il faut que 
vous alliez chez lui; á votre arrivée, il ne se leve 
pas de son siége, ne vous salue pas, ne dil mot, et 
c'est lout au plus s'il vous interroge du regard 
pour savoir Tobjet de votre visite. 

Jeudi 14. 

Je viens, mon cher marquis, de me trouver 
transporiée en Chine de la maniere la plus agréa- 
ble-et la plus expéditive. J'ai visité des manda- 
rins de toutes les classes. J'ai vu ieurs femmes, 
los plus jolies Chinoises du jiioode; j'ai vu de 



— 105 — 

beaux meubles, des mogasins, des marehands, des 
kiosques élégants, des instruments aratoires, des 
chainps semés de riz et de thé qu'on cultivan sous 
mes yeux ; puis des fleuves, des milliers de bar- 
ques amanees et babiiées, oú j'ai pu lout exami- 
ner, depuis la fourmiliére d'enfants jusqu'aux 
uslensiles de cuisine; puis des passages, des 
rúes, des gens qui se promenaient en palanquín , 
avec des cosiumes éblouissants d'or et de pierre- 
ríes ; des soldáis du fus clu soleil et de la lañe, avec 
leurs larges panialons, leurs jupes rouges et leurs 
chapeaux de bambou en cóne á bords renversés; 
eníin, je me suís prornenée sur une place publique 
ornee d'une belle fontaine; — lout cela éelairé 
de lanternes innombrables : — pas d'édifice, de 
coin de rué, de porte, d'homme saris lámeme. 
J'ai penetré dans un salón qui pourrait servir de 
modele d'élégance a nos plus riches botéis de 
Paris. II était tapissé d'une tenture de soie et d'or 
parsemée de fleurs d'une finesse de loucbe el d'un 
éelat merveilleux. Aux quatre coins on apercevait 
des consoles en bois de sandal, avec des tableties 
en lapis'laziili, garnies des plus belles porce- 
laínes : au minen, deux tables á thé, couvertes de 
magnifiques tapis en drap d'or, brodées en soie, 
supportaient du thé, des pipes et de petils plats 
de sucrerie. Des chaises et des fauleuils en ébéne 
de formes semblables a celles du moyen age, gar- 
nis en étoífes pareilles á celles des tapis des la- 
bles, éiaient rangés aulour du salón. Du centre 
du plafond pendait un lustre de huií pieds de hau- 
teur, resplendissant de dorares et orné de drape- 
ries en soie blanche et cramoisie. Les mandarins, 

1. LAHAYAHE, 8 



— 106 — 

portant des costumes splendides, prenaient du thé 
auprés de Tune des tables, et trois jolies Chi- 
noises se trouvaient assises prés de l'autre dans 
des poses gracieuses et nonchalantes : Tune tenait 
en main une lyre lunairc, - — guitare circula i re; 
— l'autre jouait avee un éventail en plumes de 
paon ; la troisiénie, une riche pipe en pierreries á 
la main, exhalait voluptueusemenl la fu mee ado- 
rante qui s'échappail de ses lévres emr'ouvertes. 
Toutes trois reposaient leurs pelits lis d'or, — 
dénomination d'un pied de femme en Chine, — 
sur des coussins couverts de drap d'argent. Des 
fleurs sans tiges, semées sur leurs cheveux et sur 
leurs tempes, paraissaient adhérentes a leur tete 
et comme si ees fleurs y fussent écloses. Leurs 
costumes, en soie de diverses couleurs, étaient 
brodés avec une richesse oriéntale, mais sans ac- 
cuser leurs formes. Ghacune portail trois anneaux 
aux oreiües, et a son cóté une blague a tabac en 
drap d'or. En sortant, j'apercus deux femmes de 
service : celles-lá avaient de grands pieds. La dis- 
linction du lis dor est le partage exclusif des 
femmes de haute classe ou qui ne font rien. 

C'est chose curieuse qu'un de ees boudoirs de 
petiíe-maitresse, eblouissant de fleurs, d'oiseaux 
aux mille couíeurs, de porcelaines, de draps d'or. 
On y voit des pech-pa, des yan-ven, sorte de gui- 
tares, — des chung , harpes, — des yven-cum, 
harmónicas, le tout suspendu ou jeté dans un 
désordre piuoresque, el faisant partió du riche 
ameublement. Dans ce séjour des houris, les par- 
fums les plus rares s'échappent de cassolettes 
incrustées de pierreries, et enivrent le curieux 



_ 107 _ 

qui ose y pénétrer. — Cependant la belle aux pe- 
tits lis €or, entourée de broderies inacbevées , 
peint attentivement sur une étoffe de soie Fceil 
d'un oiseau ou les pétales d'une fleur. — Son air 
de modestie vous charme ; elle vous regarde avec 
des yeux á demi fermés, et se soulevant un peu , 
elle joint sesmains délicates, entrelace ses doigts 
effiiés, et les portant a deux reprises a sa tete, 
elle vous dit, d'une voix douce et harmonieuse : 
«_ Salut! — Salut! — Eh! — Eh! » 
Et vous lui répondez tout charmé : 
< —Salut!— Salut!— Eh! — Eb! > 
En sortant de la je traversai une grande rué, 
la, j'apergus successivement des prétres en cos- 
tume, une bateliére avec son enfant attacbé sur 
son dos et un aulre entre ses bras; des men- 
diants ; — puis une boutique de barbier, Pétalage 
d'un cordonnier, un magasin de nouveautés, une 
pagode á neuf étages et de prés de cent pieds d'é- 
lévalion. — J'en étais la lorsque je remarquai, á 
l'autre bout de la rué, un magnifique corlége qui 
s'avangait : c'était une procession de mariage. La 
íiancée marchait en tete, accompagnée de ses 
parents, tous richement habillés; puis venaient 
des servileurs portant des cassoletteset parfumant 
Tair de poudre d'aloés. Le palanquín ou se trou- 
vait la jeune íille, entiérement enveloppée d'un 
voile blanc, élait tout orné de fleurs et couvert 
d'un drap d'argent qui retombait sur les cotes. 
Immédiatement aprés venaient douze autres pa- 
lanquins portant les cadeaux de noce, seule dot 
de la fiancée. Áu milieu du cortége marchaient 
avec les invites une douzaine d'oies, symbole chi- 



— 108 — 

üoís de concorde et de honbeur domestique. Je 
demandai quelques renseignements sur ce queje 
voyais, et Ton m'apprit que la jeune filie, selon la 
eoutuine, n'avait pas encoré éíé apenque par son 
flaneé, chez lequel on la conduisait, et que ce 
B'élait que sous le toil conjugal que ce dernier 
devait soulever pour la premiére fois le voile qui 
la couvraii, et boire avec elle á la coupe de Tal- 
liance. — Voilá une coutume étrange et double- 
náent cháncense ! qu'en dites-vous?— Tout cela 
n'esl-il pas merveiileux á voir aux amipodes? II 
n'y manquait que le ciel d'azur iransparent de 
lumiére, Tair parsemé de globuíes d'or, — car le 
bois de sandal et l'aloés s'y trouvent. 

La cité cbinoise de Philadelphie est une véri- 
tabie mermeille ; j'en suis sorlie étourdie, ébSouie, 
chamice; je croyais avoir été iransportéeen réve, 
sur faile d'une fée ou d'un génie, dans la viile de 
Pékio. Ce facsímile complet de la vie cbinoise a 
été apporié á Philadelphie par un gentleman qui 
a empíoyé de longues années et des sommes con- 
siderables pour en reunir les élémenis. L'édifice 
quirenfermecette précieuse collection, composée 
de prés de vingi-quatre miile objets, est ti es- 
vaste, etsupporté par des pilastres. Les inurs sont 
couveris de caracteres chinois et tendus de riches 
élofíes de soie brodées de íleurs et de la plus 
grande magnificence. Des vases de six pieds et 
d'une íinesse merveilleusc ornen t les angles, et 
Fon apergoit au fond de la sai le principale les 
siatues colossaies du roi Taou-Kwang et de la 
reine sa femme, qui seinblenl piésider une féte 
populaíre dans leur bonne ville de Pékin. 



LETTRE X. 



A M. LE MARQUIS DE CUSTINE. 



La température. — Scénes domestiques. — M. et madame 
d'Hauterive. — L'omnihus á Philadelphie. — Les arts en 
Amérique. — Utilité du luxe et de Finutile. — Départ. 

— Baltimore. — Banqnes et banqueroutes. — Boston. — 
Washington. — Clay , Webster, Calhoun. — Corruption. 

— Oraleurs américains. — Vénaliié des Jurys. — Sen- 
tences. — Anomalics dans les lois et dans les moenrs. — 
Une annonce. ■ — Going ahead. — Passion eñvónée du 
gain. — Bank-notes de six sous. — Improbilé organisée. 
~ Le pont de bois sur la Chesapeak. — Georges-Town. 

— Les poignées de mam. — Crime de not shak'mr/ hands, 

— Les wighs et l'opposiiion en Amérique. — Polítique 
européenne retournée. — Martingale poliiique. — Archi- 
tecture intérieure du Capitule. — Une eoupole surbaissée. 

— La déclamation mono tone et les harangues qui durent 
huitjours. — Réélection des magislrats. — Dévergondage 
réel et puritanisme affecté. — Le cours de PHudson. — 
Les passagéres. — Leur curiosité sauvage. — Un vol 
américain. — Adieux á mes nouveaux amis. 



Philadelphie, 18 mas. 

La chaleur est exeessive. — A cene ardeur de 
l'atmosphére succéde pendant l'hiver un froid 
intense, durant lequel les rúes de Philadelphie 
restent ensevelies sous trois ou quatre pieds de 
neige. 



— 110 «~ 

La nature, en refusant á ce rude climat la pro- 
duciion des fruits, les a néanmoins ruis á sa por- 
tee. Au méme instant oú le citoyen de Philadelphie 
ou de New-York regoit la mangue, la noix de eoco 
et Tañarías en abondance et dans toute sa malu- 
rité, rhabitant alteré et haletant de la zone íor- 
ride regoit la giace que le Nord lui envoie. Get 
échange s'est operé jusqu'ici en moins de dix 
jours; sous peu , á l'aide de la vapeur, on ira de 
New-York a la Havane en trente-six ou quarante- 
huit heures. Tout en écrivant ceslignes, je mV 
breuve d'eau de coco a la glace etd'ananas arrivés 
liier soir de la Havane; — ce qui ne manque pas 
de faire battre mon cosur, comme Félreinte d'un 
ami aprés une absence de longues années. 

L'inventionde l'omnibus a été regué etadoptée 
ici avec une joie empressée. Un moyen de. courir 
toujours et toujours péle-méle devait réussir dans 
un pays oü Ton ne s'arréte jamáis et oü Ton va 
toujours en foule. 

J'ai.passé ma soirée liier chez notre cónsul, 
M. d'Hauterive ; nous avons fait de la musique : 
sa femme a chanté. C'est une gracieuse personne; 
elle a un vérilable talent qu'elle cherche a voiíer 
sous une modestie craintivé. 

Le petit nombre d'amaieurs que j'ai rencontrés 
ici se réduit a trois dames frangaises. Les beaux- 
arls ne sont ni appréciés ni compris, parce qu'ils 
ne sont pas malériellement útiles. 

L'arlisíe est assimilé au manoeuvre, et Tart 
mesuré a l'aune comme une marchandise. On ne 
cultive ni la musique, ni la peinture, ni méme les 
plantes. Veut-on respirar le parfum d'une lleur, 



— 411 — 

il faut l'acheter fort cher : c'est un objet de com- 
merce, on ne le trouve que chez les pépiniéristes. 
Je ne sache pas qu'il y ait clans les États-Unis un 
seul tableau, si ce n'estau Panthéon, oü quelques 
vieux pans de murs vous offrent, grossiérement 
représentées, plusieurs apoques memorables de 
la révolution américaine. Tout ce qui est beau est 
inierdit dans ce pays : e'est que le beau n'est pas 
utile. La gráce de la forme humaine, la musique, 
lapoésie, la peinture, lesfleurs, sont des biens 
accordésá l'homme par la Providence pour adou- 
cir Famertume de ses journées de deuil, pour 
alléger le poids de sachaíne; ce sont des éclairs 
de joie jetes au milieu delonguesannéesdeluttes, 
des ciartés brillantes dans une nuit obscure, c'est 
le luxe de la vie humaine. 

Jeiuli 21 mai, Baltimore. 

Nous avons fait le trajet de Philadelphie a Bal- 
timore en luí í t heures, moitié sur la Chesapeak 
et la Deiaware en balean á vapeur, et moitié par 
le chemin de fer de New-Castle á French-Town. 
La, nous quittámes les wagous et Ton nous trans- 
porta en dilígence jusqu'á cette ville. La circula- 
lion continuelle des machines a vapeur ayant 
occasionné beaucoup d'incendies, il est défendu á 
ees appareils de traverser les villes. Changer si 
souvent de moyens de transpon dans un si court 
espace, déranger á tout instant sa personne, ses 
paquets et cette foule de petits riens dont nous 
avons la malheureuse habitude de nous entourer, 
c'est un bien grand supplice! — Heureusement 



— 112 — 

que mes compagnons de voyage sout aussi doux 
qirattentifsáme donnerdessoins, et je me prends 
souvent á les plaindre des responsabilités cheva- 
leresques qu'iis se sont imposées. Maigré leur 
savoir-faire, nous avons attendu si longtemps nos 
eífets en descendant de voiture, que nous sommes 
arrivés de nuit á l'hólel. L'heure de diner éiait 
passée. On nous a tres-mal recjis, et nous allions 
étre obligas de nous eoucher á jeun, lorsque 
M. H.... entranl dans une sainíe colére, oífrit une 
gralification d'argent qui ne manqua pas son effet, 
et nous vaíut un fort bon diner. 

La ville est joli.e, fraiche, córame touíes celies 
du liltoral, et beaucoup plus vivante que Phiia- 
delphie. Je ne me lasse pas de parcourir les envi- 
rons, qui sonl ravissants; des accidenls de terrain 
variés, de jeunes bois mélés a des rochers mous- 
sus, á des ruisseaux qui circuíent en gazouilíant 
entre des cailSoux marbrés de veines roses; on 
silence profond , une solilude complete, maigré 
la proximité de la ville, et je ne sais quel aspect 
sauvage et négligé, donnent a ses alentours un 
charme indicible. 

Depuis deux jours, je me fais trainer dans une 
petite caléche par deux haridelles toujourspréles 
a prendre le mors aux dents; car, ici, hommes et 
chevaux courent comme le vent, et pendanl que 
les miens n'emportent au galop, j'aspire eniin 
Fair pur el embaumé, je suis libre un instant des 
niiasmes nauséabonds de la vapeur. 

Tous les calculs, toules les préoccupations des 
Américains ont pour objet l'éiat íinancier de 
rUnion, Le mal est sans remede, c'est le coeur 



— 113 — 

qui est attaqué. II n'est queslion que de dettes 
non payées et de récriminations mutuelles ; par- 
tout on crie contre la mauvaise foi des banques 
et contre les faillites frauduleuses. II n'y a pas 
trois jours les directeurs de la banque de Broden 
(Mississipi), se voyant menacés d'une enquéte, 
rassemblérent trois cents de leurs négres et se 
frayérent par la forcé, en plein jour, le chemin 
du Texas, sans que l'autorité s'occupát de les 
arréter. 

Des banques se dissolvent, des administrateurs 
s'échappent avec moins de scandaíe, mais non 
moins de fraude. — Ces désordres sont le résul- 
tat inevitable de la passion du gain et de Pimpu- 
nilé. Dans un pays cu les ressorls du gouverne- 
rnent sont si reláchés, oü le pouvoir est si faible, 
la tentation est plus violente. Chacun marche en 
avant , comme on dit ici (going anead), sans 
crainle comme sans honte. Le mal étant générale- 
mení impuni, une fraude de plus ou de moins ne 
péseguére dans la balance, ei profite beaucoup á 
celui qui la commet. Les patentes et priviléges 
pour élablir une banque s'obtiennent sans garan- 
tie : quelques chifíres sur du papier suíSsent. II 
est facile de presen ter un état de mise de fonds 
imaginaire, et la fortune faite, on déguerpit. 

Outre les banques publiques, toule banque par- 
ticuliére a le droit de mettre des billets en circu- 
lation, sans bornes, sans fin, et de les multiplier á 
mesure qu'elle approche du moment de faire fail- 
lite. — Le moment arrive-l-il, le banquier ne s'cn 
inquiete plus et disparait. 

Vous ne sauriez vous imaginer le désordre 



— 414 — 

causé dans les transactions de chaqué jour par 
cette multitude de bank-notes qui servent aux plus 
minees dépenses et se fractionnent a Tinfini. A 
Boston, on a été jusqu'á en faire de six sous ; et, 
córame le numéraire manque, il faut s'en arranger 
bon gré, mal gré. Pas de village de douze maisons 
qui nail sa banque, dont les billets circulent par- 
tout. Au milieu de cette íbule de banques, com- 
ment connaitre les noms des directeurs, l'état de 
leur crédit et la validilé du biilet? — Les ban- 
quiers eux-mémes en sont fréquemment dupes. 
En arrivant, j'ai voulu échanger une piéce de 
vingt franes : on m'a donné a la place un volume 
in-í'olio. Pour compléter le désordre, les mesures 
sont a peu prés impossibles. Chaqué État a ses 
lois, souvent contradictores, toujours souverai- 
nes. — A-t-on commis un méfait dans le terri- 
toire A, — on passe dans le terriloire I?; la, on 
est sur de Timpunité. Dans la plupait des États, 
le banqueroutier n'est pas méme passible d'em- 
prisonnemenl, et dans íes antres une coupable in- 
dulgenee le laisse échapper, de peur d'en venir 
aux mesures judiciaires : on aurait trop de cou- 
pables a punir. 

Je viens de visiter la síatue en pierre du gene- 
ral Washington, placee aux portes de laville; 
— non pour la statue, Dieu m'en preserve! mais 
pour le grand homme; — et j'ai eu bien soin de 
laisser chez moi mes bank-notes de six sous, par 
respect pour sa mémoire. De la, nous sommes al- 
ies á une demi-lieue de la ville, assister á une 
course de chevaux; nous n'y avons vu que des né- 
gres 7 des femmes de mauvaise vie el des paleíre- 



— 115 — 

niers. Ce genre de spectacle n'est pas en rapport 
avec les goúts et les besoins de ce pays, oú Ton 
ne perd jamáis son temps et oú les chevaux sont 
remplaces par la vapeur. Quand aux chevaux de 
luxe, je crois vous avoir dit qu'on ose a peine s'en 
servir. Néanmoins, quelqueíbis on fait des paris 
considerables qui vont jusqu'á deux ou troismille 
piastres fortes; mais les parieurs n'assistent ja- 
máis aux courses. lis y envoient des émissaiies 
qui viennent les trouver a la bourse ou a leurs 
bureaux, pour leur rendre compte du résultat des 
paris. (Test une aífaire, une spéculation, non un 
plaisir. On a voulu imiter le goüt anglais, lout en 
le fasonnant aux moeurs amérieainea. 

Quelques milles avant d'arriver á Ballimore, 
nous avons traversé un pont de bois sur la Che- 
sapeak. La largeur de ce pont dépasse a peine 
ceíle du wagón; Jes rails en touchent le bord ; il 
a prés de deux milles de longueur. — Pendant 
quelques minutes, nous avons perdu de vue les 
deux rives, et la voiture s'est trouvée suspendue 
á deux ou trois cents pieds au-dessus de la ri- 
viére, dont les eaux agitées par le vent bruis- 
saient á nos oreilles et étouííaient le roulement du 
wagón. — Le mouvement du courant, la rapidité 
de notre marche, l'eau qui fuyait au-dessous de 
nous, la voüte du ciel qui trembíait au-dessus, me 
donnaient le vertige. — Un instant, je fermai les 
yeux, etje medistout bas : L'homme a beau faire, 
la poésie le suit partout : elle est parlout avec lui, 
comme le ciel sur sa tete. 



i J o — 



22 mai. 



La vilie de Washington consiste en me ehaus- 
sée large d'un quart de mille et bordee d'arbres; 
elle ne difiere (Tune grande route que par une 
suite de cafés, de boutiques d'apothicaires et de 
maisonnettesde peu (Fapparence paraliéSes á Tal- 
lee et laissant un intervalíe pour la circulation 
des gens á pied. Deux ou trois issues á droite et 
á gauche conduisent par des chemins étroits, 
mais bien entretenue, á une ríante campagne oü 
se trouvent semées £á et la, tantót sur des monti- 
cules , tautót mystérieusement cachees par des 
bouquets d'arbres, de jolies habitaíions, dont une 
partie est encoré en construction. De ce nombre 
sont plusieurs établissemenís publics. Dans une 
rué unique et inachevée, on baúl l'hótel de la 
poste aux kttres et un autre édifice desiiné au 
dépót des machinss pateruées. Ces deux éiablisse- 
ments élaient auparavant rénnis dans un seul 
édifice en bois : des employés des postes qui s'é- 
taient rendus coupables d'infidélilé y rnirent le 
feu pour détruire les preuves de leur crime, et le 
précieux dépót des machines péril. Les nouveaux 
bátiments seront construits en pierre. 

Au bou! de la grande chaussée de Washington 
se trouve Georges-Town : les deux villes se tou- 
chent; dans i'une et dans l'autre, les maisons, 
éparses, isolées, ne sont habitées que par les em- 
ployés du gouvernement et le corps diplomatique. 
Passé í'époque des séances, elles sont desertes. A 
Georges-Town, on trouve quelques ouvriers de 



— 417 — 

métiers indispensables, mais en petit nombre; 
jamáis de gensdu peuple. 

L'ensemble des deux villes donne plutót l'idée 
d'un faubourg de grande viiie que d'une capitule. 
L'isolement des maisons, l'espace qui les separe 
fuñe de Tautre, l'absence de rúes, de places pu- 
bliques et de tout auire point de reunión , la len- 
teur qu'on met á construiré de nouveaux édifices, 
Tennui et le silence qui planenl sur ce foyer des 
affaires, tout atieste la faiblesse limide de í'admi- 
nistraiion céntrale, lespréoccupalions etles crain- 
les du gouvemement. 

En apprenant mon arrivée, plusieurs membres 
distingues de la chambre sont venus me voir. Je 
dois i'avouer a ma confusión, l'empioi des heures 
de ees messieursne cadre guére avec ma paresse : 
j'étais encoré au lit a dix heures du matin , pen- 
dant qu'ils déposaient leurs cartes á ma porte. 
J'en suis d'autant plus contrariée, queje pars de- 
main. — Le Clirislophe-Colomb déploie deja ses 
voiies. 

Le sort m'a ménagé ici deux agréabies connais- 
sances : M. dWrg..., le ministre d'Espagne, el sa 
femme m'accompagnent partout. li est impossible 
de remplir une telle mission avec plus de gráce et 
d'empressenient. 

J'ai renconlré le barón M..., ministre d'Áu- 
triche, spirituel diplómate, bomme du monde et 
tout á fait hors de son centre. 11 m'a paru , dans 
nos fréquentes causeries, alteré de sociabilité eu- 
ropéenne; et je pense que s'ii avait pu me suivre, 
il se serait jeté dans une coquille de noix, au ris- 
que de sombrer. 



— 118 — 

Madamed'Arg...m'a présenlée au président Van 
Burén. L'habitation dn président est un jo! i chá- 
teau, báti á Titalienne au niilieu d'un vaste jardín 
entouré de murs et de fossés. Je fus recue dans 
un apparternent au rez-de-chaussée. A notre arri- 
vée, un domestique que nous trouvámes dans Tan- 
tichambre nous inlroduisit dans un grand salón 
raeublé fort simplement. La, se trouvait le prési- 
dent entouré de queíques sénateurs, et plusieurs 
dames en costume du temps de l'empire, qui, as- 
sisses a la file, se regardaient en siíence. 

Le président Van Burén est un fort beau vieil- 
lard aux cheveux poudrés et frises a la neige, au 
visage vermeil , au regard fin et piein dastuce , á 
la physionomie douce, gracieuse et tant soit peu 
jésuitique. Ses manieres sont excellenles, et ce 
fils d'un laboureur pourrait tres-bien passer pour 
un fils de bonne maison. Dans l'effusion de sa 
cordialité hospitaliére, il m'a si fortement pressé 
la main et secoué le poignet, que c'est a grand' - 
peine si j'ai pu reteñir une exclamation de dou- 
leur. 

L'Américain, si tolérant en fait de politesse, 
est d'une grande susceptibilité lorsqu'il s'agit 
d'une poignée de main. 11 entrera dans un salón 
le chapeau sur la tete, sans y songer; mais il ne 
manquera jamáis de saisir alternativemenl la main 
du mailre de la maison et de chacun de ses en- 
fants, el de la secouer a leur démettre le poignet. 
Le commodore Butier ayant tendu la main au 
lieutenant Blair, se trouva si cruellement blessé 
de ne pas voir sa démonstration accueillie, qu'il le 
traduisit, ees jours derniers, devant une cour 



— 419 — 

maníale , pour crime de nol shakincj hands. 

On nVa présente hier MM. Clay, Webster et 
Caihoun. M. Webster a une belle el noble tete : il 
m'a rappelé notre brave general Foy. C'est le 
méme front large, haut et intelligent, le méme 
regare! pergant et celte étincelle qui penetre et 
attire. M. Caihoun, orateur aussi distingué, est 
moins bien doné extérieurement. Son visage est 
un livre dont les charniéres serrées retiennent les 
feuillets, et ses yeux enfoncés, sont teint pále, sa 
physionomie sévére el repliée sur elle-rnéme, pa- 
railraient enfermer les secretes pensées d'un pa- 
tricien de Venise píutót que les naives saillies de 
l'indépendance républicaine. 

« Tous ees messieurs, comme vous savez, me 
dit M. W..., mon compagnon de voyage, sont séna- 
leurs whigs, c'est á-dire de Topposition, et les 
hommes les plus marquants de la chambre ac- 
lueüe. 

— Ce sont dóneles défenseurs du peuple? 

— Au contraire, ce sont les conservateurs. 

— Comrnent? 

— Oui, ils forment la minorilé, l'opposition; 
ils défendent ce qui est ici la haute classe, la 
bourgeoisie, opprimée par le despotisme popu- 
laire. En Angleterre, au contraire, ceux qu'on 
nomine whigs sont les partisans des classespopu- 
iaires. 

— Et ees derniéres, par qui sont-elles proté- 
gées en Amérique? 

— Par elies-mémes : le pouvoir est entre leurs 
mains; elles n'ont pas besoin de soutien : c'est 
contre leur tyrannie qu on tache de se défendre. 



— 420 — 

Notre gouvernement est une marlingale politique. 

— Tres-bien, repris-je : ailleurs la tyrannie 
pese <Tcn haut, ici elle vient d'en bas; — la bro- 
derie difiere, ia trame est la.méme. » 

Le Capilole, car nous voici de plus belle á 
Rome, — est un établissement carré en marbre 
blanc, conslruit á fitaüenne, et qui ne manque 
pas de grandeur; mais on ne sait pourquoi il est 
llanque de quatre ton reí les s'éievont au niveau de 
la terrasse qui régne au-dessus du bálimenl, et 
coiífé d'une enorme coupole, donl la moilié est 
cachee par une hauie baiuslradc qui enloure la 
terrasse. Áu premier conp d'ceil jeté sur cetle 
disposition bizarre, on croit voir un bomme dont 
le chapean, trop grand pour sa tete, aurait glissé 
jusqu'au mentón. Une telie disproporiion détruit 
le caraciére grandiose du palais el luí donne un 
aspect presque difibrme. 

L'intérieur offre d'autfes disparates : c'est un 
amas prodigieux de colonnes et de piíastres de 
tous les genres, de tous les styles, égyplien, grec, 
romain, moresque, véritable amalgamation (1); 
— chaos burlesque qui parodie le sublime; — un 
dédale de voüles massives, de petits escaliers, de 
portes élroites et d'immenses chapitaux; — cest a 
ne pas s'y reconnaitre. 

Aprés avoir traverso plusieurs corridors et ves- 
tibules qui consérvela encoré religieusement la 
trace des pieds poudreux et du tabac maché par 
tous les hommes ¿ilustres da la ré publique, on 



(1) Mot consacré en Amcrique pour exprimer le mélange 
des races blanche et de couleur. 



— 131 — 

atteint une vaste rotonde entourée de grosses co- 
lorines qui ne sont séparées Tune de Tautre que 
par un espace égal á leur épaisseur. 

Cetle rotonde se partage en deux demi-cercles, 
dont Tun forme la chambre des députés; Tautrc 
est reservé au public. Le coup d'oeil en entrant est 
imposant. Malheureusement l'archiiecte a eu la 
mauvaise idee de couper cette forét circulaire de 
colonnes par une autre colonnade rectiligne qui 
separe les deux hémicycles et qui, orné d 1 une ba- 
lustrade, sert d'appui au public. Le son se peni 
dans le labyrinthe; á peine Torateur peul-il se 
faire entendre. 

Lorsque je suis arrivée á la chambre des dépu- 
tés, personne n'écoutait les paroles de l'oraieur, 
qui conlinuait paisiblement un discours sur l'af- 
faire des banques commencé huit jours aupara- 
vant. 

La chambre des sénateurs est moins grande, 
mais tres-bien disposée sous le rapport de l'a- 
coustique : c'est une rotonde formée par le cintre 
supérieur de la coupole et entourée de colonnes 
dont les proportions sont convenables. 

Chaqué sénateur a devant lui un pupitre avee 
une table garnie de livres, de manuscrits, de 
journaux; puis, a ses pieds une cuvette pour y 
déposer le tabac maché dont il ne cesse de faire 
usage quand il ne parle pas á la tribune. Couchés 
sur leurs chaises curules, le chapeau sur la tete, 
les jambes étendues, les pieds appuyés sur la par- 
lie inférieure de la tabletee, ees representante 
lisent, causent, dorment; quelquefois ils écoutent 

Í , 1A KAVANE. $ 



— 122 — 

ou se disent des injures, comme e'est un peu 
Fusage parlout. 

Le ton déclamatoire el monotone des orateurs 
américains est trés-fatiguant; il faut que leur 
éloquence soit de bon aloi pour qu'on y resiste á 
la longue. 

« Comment, demandai-jeá mon guide, des hom- 
mes qui attachent un si grand príx au temps se 
déterminent-ils á faire des discours qui durent 
une semaine? 

— Par une raison fort simple, me répondit-il : 
cest qu'en parlant, ils ne perdent pas leur temps. 
Nos dépulés sont rétribués : on leur donne cinq 
dollars par jour pendant la durée de la session. 
Cette prévoyance pécuniaire, cette exploitation 
des honneurs poliliques, ont quelquefois été por- 
tes trop loin. Par exemple, un boucber de Piula- 
delphie, membre de la chambre, meltait son Unge 
á la poste et Fadressait á sa femme, afín de profi- 
ter du port franc illimité accordé aux membres du 
eongrés; ils est vrai que les paquets de notre 
original n'élaient pas lourds : il ne changeait de 
linge, dit-on, qu'une fois par semaine. — Leméme 
boucber, ayant éié invité á diner cbez le presi- 
den!, y conduisit son fils. c J'ai appris, dit-il en 
entrant au président, qu'un des convives ne vien- 
drait pas, et, ma foi, j'ai amené mon garlón que 
voila. II aura Tavantage de connaitre VolreExcel- 
lence, et il n'y aura pas de plat perdu. » 

« Les représentants de la magistrature, conti- 
tinua notre compagnon, sont réélus tous les ans. 
Par ce moyen, romnipotence du peuple s'afiermit 
et la dépendance du mandataire s'accroit. La 



— 123 — 

justice, ici, c'est la volonté du peupíe; les lois 
sonl altérées, amendées, rejetées á son gré. Rien 
n'est stable, rien n'est écrit : Hnstruction est 
órale, rapide, les actes ne laissent point de traces. 
A peine le fonctionnaire public a-t-il le temps de 
se mettre au courant des affaires; et ne trouvant 
ni regle ni méthode precedentes, il ne peut profiler 
des enseignements du passé. 

« Comme vous voyez, nous vivons au jour le 
jour; le passé ne date pas, Tavenir n'occuppe 
guére; en attendant, les lois ne sont pas obéies, 
les coupables sont rarement punis. Ici, le peuple 
pend sans forme de procés; la, sous pretexte du 
délit de négrophilie, il emplume; ailleurs, il 
stipule des traites entre un État et un autre État, 
sans la sanction du gouvernement central. — On 
connait les désordres arrivés á New-York et á 
Baliimore en 1855, a Philadelphie en 1855. La, 
pendant que la torche incendiaire dévastait un 
couvent de jeunes filies, les passants regardaient, 
les femmes applaudissaient et la justice se taisait. 

— Cependant, repris-je, cette liberté extreme 
a bien aussi ses avantages. J'ai laissé mon passe- 
port á Paris, et je parcours ee pays sans étre mo- 
lestéepar des sbires désobligeants, des douaniers 
bourrus et des agents de pólice : ici, rien qui op- 
presse Fáme, qui humilie, qui excite Tindignation, 

— Oui , continua M. W...; mais aussi cette li- 
berté adorable pour les honnétes gens, poussée 
jusqu'á sesderniéres conséquences, a donné accés 
chez nous au rebut des autres pays, bave veni- 
meuse qui s'infiltre dans le sang de Fancienne 
race anglaise. Notre loi électorale admet jusqu aux 



— \U — 

mendiants. L'étranger, aprés un an et ménie trois 
mois de séjour dans un district, est revélu du 
titre de citoyen. Ainsi, tout malfaiteur peui se 
trouver rehabilité, et, des son arrivée, exercer le 
droit d'électeur et de juré. 

« íci, toule loi qui peut atteindre plus pariicu- 
Hérement la masse est proscrite : on respecte la 
banqueroute et la prévarication, contagions ré- 
gnantes; les employés étant pour la plupart pau- 
vresetrestantpeu delempsenfonctions, cherchent 
par tous les moyens possibles a faire fortune. Le 
jury, trés-peu rétribué, est généralement corrup- 
tible et ignorant; il absout plus souvent par inté- 
rét et par ignorance que par amour de la jusiice. 

« Nos lois émanent du droit commun d'Angle- 
terre, fondé presque en entier sur des précédenls; 
ce code, surchargé de complications, est énormé- 
ment diífus; inais, en Angleterre, le jury se 
compose de gens établis et dont rimpartialité est 
garantie par l'iníérét de l'ordre, de la morale, et 
par une intégrité appuyée sur d'honorables anté- 
cédents. Dans les État américains au contraire, 
le jury est un péle-méle oü siégent des aveníu- 
riers et de pauvres gens qui, nayant ni biens, ni 
position, ni réputation, font peu de cas de la mo- 
rale publique. Avec quelque fortune, Taccusé peut 
espérer suborner une partie de ses juges, et se 
sert du droit de récusation précisément pour 
écarter les honnétes gens. — On a entendu des 
prévenus, aprés leur acquittement, avouer avec 
ingénuité le prix qu'il leur avait coúté. Voici une 
sentence curieuse prononcée ii y a pcu de temps 
%{ dans un procés ou j'étais juge. 



— 125 — 

« Le jury est composé de douze membres; 
l'unanimité est nécessaire á la condamnalion. 
L'accusé était un spoliateur connu, les preuves 
étaient patentes. Dix jures le condamnérent á 
payer des dommages-intéréts de 14,000 piaslres 
fortes; les deux derniers, deux paysans, voulu- 
rent les réduire á trois piaslres. Le débat se pro- 
longeait : depuis vingt-quatre heures le jury était 
en délibération, et, (Taprésla loi, aucun des jures 
n'avait pris d'aliment. Nous mourions de faim et 
nous décidámes, de guerre lasse, que chacun dé- 
signerait la quantité qu'il croirait juste, et qu'en- 
suite les dommages-intéréts seraient fixés au 
douziéme de la somme totale. Les paysans y con- 
sentí rent et votérent encoré leurs trois piastres. 
— L'accusé fut condamné á 14,500 piastres fortes 
d'amende. — Mais la morale n'a pas toujours ainsi 
gain de cause. Souvent des punitions sévéres sont 
inñigées á de légéres fautes, et de grands crimes 
acquiltés. Voilá ce que produisent des lois vagues 
et incomplétes, des jures ignorants, sans garan- 
tie ni racine dans le pays, et enfin la corrup- 
tion tolérée, acceptée, puisqu'elle demeure im- 
punie. » 

Autre anomalie : dans un pays oú les moeurs 
sont réputées austéres, il n'y a de loi ni contre le 
viol ni contre Tenlévement de mineure. Sous le 
voile d'une décence apparente se cache souvent 
un dévergondage grossier. Les manieres sont tel- 
lement étranges et d'une naiveté si brutale, que 
celte pauvre Celeste, ma femme de chambre que 
vous connaissez, est réduite, depuis que je suis 
en voyage, á passer la nuit dans mon appartement, 



— 126 — 

les étages inférieurs étant inabordables dans ees 
caravansérais primitifs. 

Je sais á peine de quels termes me servir pour 
vous indiquer un scandale plus sérieux, une in- 
sulte plus grave á la morale et á la religión , scan- 
dale qui mérite d'étre qualifié d'infáme. — II 
existe á New-York une maison babilée par une 
espéce de sibylle dont l'appartement est orné de 
légendescabalistiques, et le cabinet intime garni 
de tetes de morts et cTossements humains desti- 
nes á frapper de verlige les malheureuses qui, 
coupables cTabord d'une faiblesse, le deviennent 
d'un crime á Faide d'un ministére diabolique. — 
Eh bien! mon cher marquis, cette maison porte 
un nom connu , et l'exécrable ministére de cette 
femme est toleré par la pólice ! 

Certes, la corruption se retrouve partout avec 
l'espéce humaine, mais au moins voilée par la 
honte, stigmatiséó par l'honnételé publique. 

Récemment, un crime de ce genre ayant causé 
la mort d'une malbeureuse femme , le eoupable, 
aprés avoir avoué les circonslances atroces de son 
forfait, fut acquitté par le jury. 

Je lisais bier dans un journal , - — le Morning- 
Herald, — i'annonce d'une poudre á l'usage des 
femmes qui craignent cl'avoir trop d'enfants, sui- 
vie d'un paragraphe éloquent destiné á convaincre 
les incrédules. — Et cela s'imprime publique- 
ment , et ees articles n'étonnent personne, dans 
un pays reputé chaste! et chaqué jour ils se re- 
trouvent sous les veux des honnétes femmes! — 



— 127 — 

Gn m'a assuré que cetie annonce est presque quo* 
íidiertne dans le méme journal. 
Nous repartons demain pour Baltimore, 

23 mai. 

Nous avons suivi le cours de l'Hudson depuis 
Jersey-City jusqu'á New-Market. Je suis encoré 
lout émerveiílée de la magnifique grandeur de ce 
fleuve. Ses eaux purés et argentées roulent sur un 
lit profond , creusé par sa puissance á travers les 
ápres montagnes des Alleghanis, II n'a poinl de 
rapide et coule sur une pente douce. Son flot nia- 
jestueux et tranquille couvre souvent plusieurs 
milles : alors, quand on est au milieu du fleuve, 
on perd de vue ses bords , et Ton se croirait en 
pleine mer si les parfums et les émanations de la 
terre ne venaient pénétrer et dilater la poitrine. 
— Mais bientót la terre reparait, et l'oeil ravi con- 
temple des paysages splendides, des bois jeunes, 
des prairies sans fin, de vastes et fraíches solitu- 
des , au milieu desquelles on voit encoré au loin 
le beau fleuve se jouant en magnifiques et gra- 
cieux contours, comme un large ruban d'argent. 

Assise dans le bateau á vapeur, appuyée sur le 
parapet, ¿'admiráis toutes ees beautés, lorsque je 
me vis entourée ou plutót assaillie par une foule 
de femmes qui, émerveillées, contemplaient une 
broderie aux couleurs éclatantes que je teñáis 
dans les mains. Aprés un examen de quelques 
instants, sans me regarder, sans me demander 
excuse, elles enlevérent la tapisserie, comme si 
les genoux sur lesquels elle reposait eussent été 



— 12S — 

la tableiie d'uneboíte á ouvrage; puis, saisissant 
alternativement les laines, le dé, les ciseaux , elles 
les tournaient et retournaient dans leurs mains, 
sans s'occuper en aucune fagon de la personne á 
qui ils appartenaient. Enfin, la plus hardie d'en- 
tre elles emporta la broderie et disparut. — Je 
priai mon eompagnon de la suivre pour s'enqué- 
rir de l'usage qu'elle voulait en faire. Quelques 
minutes aprés , elle merapporla Touvrage, aprés 
l'avoir montré aux autres voyageuses qui étaient 
restées dans la cabine. 

Un second groupe de femmes ne tarda pas á 
m'accosler; Tune <f elles, sans aucun préambule 
de courtoisie, me demanda si j'étais Frangaise. 
— A ma réponse affirmative, — « INous ne voyons 
jamáis de vos compatriotes dans ce pays-ci, me 
dit-elle; vous nous plaisez... Tomes les Fran^aises 
vous ressemblent-elles? » 

Puis elle courut chercher son mari , qu'elle mit 
en faction devant moi, me montrant á lui comme 
elle aurait fait d'un oiseau rare. — Comment 
trouvez-vous cette curiosité sauvage des femmes 
de TOuest, ees fagons étranges, ees aveux na'ifs? 
< — II y a la, je trouve, quelque chose de confiam 
et de primítif qui plaít, 

24 mai. 

Hier, au moment de sortir, j'appelle ma femnie 
de chambre pour m'habiller, et je la vois paraiire 
pále, eíírayée, totil en larnies. 

« Qu'avez-vous? lui demandai-je, alarmee. 

— Madame est volee! 



— 429 — 

— Volee ! 

— Pas une robe á mettre. — Le monstre ! » 
Et ses sanglots 1'étouffaient. Le visage de Ce- 
leste élait si plaisanl, sa douleur de si bon aloi; 
ce désespoir de femme de chambre honnéte , qui 
d'ailleurs me touchait, était si comique, que je ne 
pus m'empécher de commencer par en rire ; puis 
je tácbai de la consoler, et enfin je songeai aux 
embarras que ce vol pouvait me causer. Tai fait 
prevenir la pólice pour la forme , mais avec peu 
d'espoir de retrouver les objets dérobés. Dans un 
pays oú les agents de pólice judiciaire sont si peu 
nombreux et n'ont presque jamáis l'initiative des 
poursuites, oü il n'y a point de passe-port, oü la 
pólice administrative n'existe pas, faute de fonds 
secrets pour la payer, comment découvrir un vo- 
íeur, si ce n'est la main dans le sac? On m'a en- 
gagée a payer l'agent chargé de retrouver les 
objets volés, seul moyen, m'a-t-on dit, de réus- 
sir; mais, sans doute, mon voleur habiie Taura 
payé plus cher que moi , car les effets ne se sont 
pas retrouvés. 

25 mai. 

Nous avons mis á la voile ce matin á dix heu- 
res. MM. de Laforét et Gaillardet sont venus me 

faire leurs adieux; deBelmont, Suarez etM. H , 

m'ont conduite jusqu'au port. — En me séparant 
de tous, j'éprouvais cette mélancolie profonde, 
cette tristesse solennelle qui saisit le coeur au 
moment de s'embarquer. — D'ailleurs, ils avaient 
éié bons et hospitaliers envers moi , et comme un 
voyage de mer ressemble á un voyage dans i'au- 



— 130 — 

tre mondé, je me sentis encoré plus touchée que 
je ne Favais été jusqu'alors de leurs bons proce- 
des , et je leur lis mes adieux avec un véritable 
regret. 



LETTRE XI. 



A MADAME DELPHINE DE GIRARDIN. 



Départ. — On leve l'ancre. — Calme plat. — Le capitaine 
Smith. — Encoré la solitude et la mer. — Le Washington. 

— L'équipage. — Un navire francais désernparé. — Sau- 
vetage. — Le mot France prononcé au milieu de la mer. 

— La patrie adoptive. — Etnotions. — Les sinistres. — 
Un navire incendié. — L'enfant attaché á une baile de 
cotón. — Mépris du danger et de la mort. — Le stoicismc 
des Anglo-Amérioains. — L'impassibilité de Tégolsmo 
comparé á Théroisme du dévouement. — Toujours le 
calme. — Huit jours de silence. — Le capitaine Smith sur 
le pont. — Ce qui fait supporter ou aimer la vie intime. 

— Inondation de fourmis. — Mes compagnons de voyage, 

— Une excentricité italienne. — Gaetano. — Orgueil et 
pénurie. — Récits de naufrages en face des écueils. — 
Une scéne de mort. — Agonie dans une cabine. — Une 
jeune femme, la mort et l'Océan. — Le capitaine prétre 
et le protestant confesseur. — Funérailles en mer. — 
Histoire de la morte. 



27 mai. 

Le temps élaitbeau, et le Christophe-Colomb , 
dans toute sa splendeur, leva Tañere; mais pas un 
soufíle de vení ne vint enfler ses voiles, qui, ílas- 
ques et pendantes, retombaient en frappant les 
máts; En vain le capitaine Smith avail voulu con- 
server á son navire tous ses beaux atours; en sor- 



— 152 — 

tant da port, forcé luí fui de carguer les voiles et 
de faire venir, a sa grande morlificatíon , un ba- 
teau á vapeur qui nous accrocha, et se mit en de- 
voir de nous remorquer. 

Ma femme de chambre, comme d'habiiude, s'é- 
tait hátée de se coucher; le reste des passagers 
allail et venait d'un bout á l'autre pour exercer 
leurs forces, en attendant que le roulis ou le tan- 
gage vint les paralyser ; et moi, assise sur un bañe, 
Táme désolée, je regardais les sillons lumineux 
et diaprés que tragaient dans leur course les ca- 
renes des deux navires. 

La viile s'éloignait á vue d'ceil. Deja Long- 
Island avait fui derriére nous. VIsland of Gar- 
dens se confondait avec les vagues qui battaient 
ses bords : seules les terrasses de Thótel de la 
Quarantaine montraient encoré leur masse Man- 
che et indéterminée qui s'élevait au milieu de 
Tile; puis les brillantes couleurs des maisons qui 
Teníourent, les fleurs et laverdure, tout se con- 
fondait, tout pálissait, et enfin tout disparut á nos 
yeux. 

A la merci des vents et des vagues , je me sen- 
tais plus que jamáis attirée vers la terre. Jetant 
un coup d'oeil sur cette étendue d'eau sans fin qui 
se déroulait devant moi, ramenant ma pensée vers 
les fréles planches auxquelles je confiáis ma vie, 
je n'apercevais partout qu'incertitude et danger. 
— A peine si l'espérance se laissait entrevoir 
comme un point lumineux et lointain. — Lorsque 
autrefois je m'embarquais, encoré enfant, je com- 
prenais tout cela, mais sans m'en rendre compte : 
alors méme sympathie pour ce que je quittais, 



— 153 — 

méme sentiment du danger et de ma propre fai- 
blesse; alors aussi un abattement, un décourage- 
ment mélancolique qui n'était pas de la peur, mais 
de rhumilité; — alors, comme aujourd'hui , et 
malgré la conscience du péril, j'éprouvais la méme 
insouciante et téméraire confiance qui pousse 
rhomme, á son insu, au-devant de sa destinée , et 
qui, par cela méme, en fait quelque chose de no- 
ble, de grand et de mystérieux. — Mais, á dix 
ans, frappée pour la premiére fois de tant d'iin- 
pressions nouvelles , le coeur gonflé d'émotions , je 
sentáis, je pleurais; puis je recitáis les vers de 
Racine, je me calmáis, le sommeil arrivait et 
j'oubliais. — Aujourd'hui je sens, puis je rai- 
sonne; et lorsque j'ai mis en balance les jouissan- 
ces et les douleurs de la vie humaine, froide, 
insouciante, sans crainte ni regret, je me resigne 
en face du péril. 

Au milieu de ma préoccupation , un objet sin- 

gulier vint me distraire. M. H , qui n'avait 

pas voulu me quitter avant le départ du balean á 
vapeur, attira mon attention sur un navire améri- 
cain qui passait prés de nous et á portee de la 
voix. A la teinte jaune et décolorée de sa ligne de 
balterie , au délabrement des peintures dans les 
parties inondées par le balancement du roulis, au 
triste état des vergues et des voiles, il élait aisé 
de s'apercevoir qu'il arrivait de loin. 

Une foule de tetes qui semblaient teñir Tune á 
Tautre, tant elles étaient rapprochées, s'avan- 
$aient á la fois sur le devant des bastingages , et 
nous regardaient avec des yeux slupides ; leurs 
iraiis étaient cléfuits; les pauvres gens paráis- 



— 134 — 

saient avoir beaucoup souffert, et semblaient á 
peine vétus. 

On s'interrogea mutuellement, et nous appri- 
mes que ce navire arrivait de Hambourg, oú il 
avait porté une cargaison de cotón, el que tous 
ees hommes que nous apercevions en face de nous 
faisaient partie de l'équipage d'un paquebot fran- 
jáis qui venait de se briser á la hauteur du banc 
de Terre-Neuve quatre jours auparavant. Le Wa- 
shington, — ainsi s'appelait le navire américain, — 
se trouvant alors dans ees parages, et poussé vi- 
veraent par un vent N. O. dans la direction du 
sinistre, recueiilit les malheureux Francais, qui 
durent leur salut a cette coincidence miracu- 
leuse. 

Je ne saurais vous diré, chére madame, com- 
bien ce mot Frangais résomia loin dans raon coeur, 
ni combien ma pitié s'accrut de l'intérét que le 
souvenir de la France éveilla en moi. — (Test 
lorsqu'on se trouve loin de son pays, entouré de 
formes et de coutumes inconnues , lorsque nulle 
de vos affections n'est partagée, que les intéréts 
divers qui s'agitent aulour de vous n'ont rien de 
comraun avec les vótres; c'est alors qu'on peut 
apprécier á sa juste valeur l'amour qu'on porte á 
sa patrie. — Et la France n'est-elle pas ma patrie 
adoptive? — Ne suis-je pas depuis longtemps ha- 
bituée a m'enorgueillir de ses succés, á m'alar- 
mer de ses dangers? — N'ai-je pas souffert pour 
elle et par elle? — Aussi que de fois ai-je senti 
pendant mes longues courses combicn sont forts 
les liens qui m'y attachent! Combien de douecs 
sympathies furent réveillées dans mon ame par 



— 135 — 

tout ce qui merappelle de loin cette terre privilé- 
giée de Dieu! 

Ce n'est qu'en visitant les autres nations qu'on 
peut devenir juste envers son pays ; la comparai- 
son rend équitable; mais si Ton voit constamment 
les mémes objets, et toujours de prés, on devient 
incapable d'en mesurer exactement les propor- 
lions. Ajoutez á cela cette foule de passions, d'en- 
gouemenls, de désaffections, que Famour-propre 
et Tintérét personnel tiennent toujours en jeu la 
oú la vie s'agite, on trouvera que nos jugemenls, 
bienveillants, sévéres ou hostiles, sont rarement 
justes. 

Pendant que nous raisonnions sur les circon- 

stances de TaíTreiix sinistre, M. H me faisait 

remarquer prés de nous, et dans notre propre na- 
vire, un homme grand, aux larges épaules, au 
visage coloré, qui, nonchalamment couché sur un 
banc, nous écoutait en máchant du tabac; il pou- 
vaitavoir cinquante ans. 

« Voyez-vous cet homme? me dit-il ; eh bien! 
il n'y a pas un an qu'il se rendait avec sa famille 
de Charlestown á la Nouvelle-Orléans dans un 
bátiment á vapeur. Le navire prit feu á la sortie 
du port. Sa malheureuse femme, aprés avoir vu 
périr trois de ses enfants dans d'horribles con- 
vulsions, put saisir le plusjeune, ágé de cinq 
ans, l'attacha sur une baile de cotón que les flam- 
mes avaient oubliée, et le jeta á la mer, espérant 
qu'il pourrait alteindre la cote, qu'on apercevait 
encoré de loin. — 11 resta immobile quelques se- 
condes sur une mer unie; mais bientótla vague, 
se gonflant par degrés ? releva doucement, puis le 



— 136 — 

plongea dans le gouífre. — La pauvre mere, á 
demi consumée par les flammes, íes bras éten- 
dus, priait encoré Dieu de sauver son trésor. — 
Elle ne revit pas le faible esquif. — Alors, faisant 
un dernier effbrt, elle s'élan§a dans la mer el alia 
rejoindre son enfant! 

— Et son mari? 

— II se sauva, á l'aide d'une planche, avec dcux 
autres passagers. 

— Quel calme dans ce visage ! — Voyez. » 

Et rhomme conlinuait a mácher du tabac, sans 
que la moindre. émotion vint trahir ses pensées. 

« Que cela ne vous étonne pas, reprit M. H 

Ici, nous niéprisons le danger; ees sinistres arri- 
vent trés-fréquemment, et ii ne peut en étre au- 
trement. Nos capitaines de bátiment ne subissent 
anean examen. Pour étre admis a faire partie de 
la marine, il suffit d'une patente : le prix de celle- 
ci remplace la science. De la, mille imprévoyan- 
ces, causes de tant de malheurs. Mais personne 
ne s'en émeut. — Un bátiment á vapeur vienl-il a 
sauter ou á se briser contre une racine d'arbre , 
au milieu du courant de l'Ohio ou du Mississipi; 
un passager échappe-t-il miraculeusement a ce 
sinistre, vous le voyez le lendemain s'embarquer 
de nouveau dans un autre bateau a vapeur, sur 
la méme riviére, continuant tranquiliement son 
voyage. » 

En vérité, ce genre de courage ne me touclie 
guére : je ne trouve rien de noble qui le motive. 
Le dévouement, Famour de la gloire, sont rempla- 
ces ici par Tamour de la richesse ; ce n'est pas 
ce courage civique ou mililaire qui nail de relé- 



— 137 — 

vation de Táme et s'ofíré en holocauste á ses se-in- 
blables, á sa patrie; cest Fappát du gain qui 
poiisse un insensé a jouer sa vie pour de Fargenl. 
Le bateau a vapeur s'éloigna , et nous primes 
le large. — Je restai seule, daos cette prison, au 
grand air. Le calme continua! t; á peine une pe- 
tite brise venait-eíle nous rafraichir et nous faire 
filer deux á trois noeuds en vingt-quatre beures. 

27 mai. 

II y a huit jours que nous naviguons, et nous 
n'avons avancé que de vingt milles. Le capitaine 
Smith, avec toul le flegme dont la nature l'a doué, 
a ordonné, de sa voix rauque et caverneuse, que 
Fon carguát toutes les voiles, excepté les trois 
huniers: — puis, « Brassez a contre! — Le peüt 
hunier au plus prés! » — Et les bras croisés der- 
riére le dos, il s'est mis a arpenter le pont au pas 
de course depuis huit jour sans articuler un inot, 
les yeux tantót tournés vers le ciel, tantót vers 
Thorizon. Or, le capitaine Smilh me convient á 
Hierveille comme maitrede maison. Son extérieur 
est froid, peu avenant, et il est tout au plus poli, 
mais il ne me gene pas et me laisse faire a ma 
guise. — Trois choses me paraissent indispensa- 
bles pour rendre possible la vie intime : du na- 
turel, de Findépendance et de la solitude; avec 
quelque peu de cela, on est sur, sinon de s'aimer 
toujours, au moins de ne pas se détester. D'ail- 
leurs, je fais peu de cas des gens qui sont con- 
siammeni gais, et je vous avoue, dansmon liumi- 
üté, queje ne saurais étre aimable vingt--q«aftre 

i, LA BÁVAÜfÉ» 10 



— 138 — 

heures de suite. Le capitaine Smith ne s'occupe 
de personne; mais, á sa maniere d'étre, j'ai com- 
pris que son silence équivalait á : Vous étes le 
maitre ici; disposez de tout, faites comme ilvous 
plaira, pourvu que vous ne megéniez pas. Aussi, 
me suis-je emparée des cabines non oceupées; 
j'ai tout encombré de malíes, de livres, d'oranges, 
d'ananas, que sais-je! — Cela ne nvempéche pas 
d'endurer mille souffrancesphysiques,miüecruel- 
les privations, dont puisse Dieu vous délivrer! — 
Un de mes plus cruels supplices est la multitude 
de fourmis qui, comme une lave noire, déborde 
et s'étend sur tous les meubles, sur tous les murs, 
sur les vétemenls et jusque dans les lits. — Ge 
fléau me met dans un état d'irritation que je ne 
saurais vous exprimer; mais comme dans la vie, 
pour peu qu'on soit de bonne volonté, tout esten- 
seignement, je me révolte contre moi-méme, et 
aprés m'étre ftit honte de ne pas savoir me rési- 
gner, j'écarte soigneusement les fourmis qui cir- 
culen! á flots sur mon lit et sur mes effets; puis je 
cherche a m'occuper. — J'ai recommencé á écrire, 
j'ai pu faire un peu de tapisserie, et je me trouve 
plus calme» 

Jeudi 28. 

Depuis deux jours j'essaye de tirer parti de 
mon entourage, auquel je n'avais pas songé. II 
se réduit á une dame malade, qui n'a pas encoré 
paru, á quelques commis marchands, deux capi- 
taines de bátiments négriers et un jeune Italien 
d'un caraetére excentriquc et fanlasque. Comme 
Vous savez, je m'accommode volontiers, — ala 



— 459 — 

méchanceié prés, — de la faiblesse etdes ridicules 
des autres; je trouve qu il y a toujours quelque 
chose á y gagner. J'étais hier á Tun des bouts du 
pont, couchée dans mon hamac et abritée du so- 
leil par la tente de toile rayée. Souffrante et triste, 
je n'avais pas encoré échangé une parole avec 
mes compagnons de voyage; ils causaient ensem- 
bie á une certaine distance de moi. Je leur de- 
mandai des nouvelles de la dame malade, et la 
conversation s'établit tout naturellement. Depuis, 
je les ai questionnés souvent sur leurs longues 
courses. Comme ils ont navigué toute leur vie, ils 
ont une foule de faits curieux á raconter, la traite, 
les Anglais, la cote d'Afrique, les coups de vent, 
les naufrages, les malheureux brülés sur mer; et 
quoique nous nous trouvions précisément sur les 
bañes de Bahama, théátre d'une partie de ees si- 
nistres, j'écoute tout cela sans songer que d'un 
instant á Tautre je pourrais me trouver attachée 
sur un radeau ou jetee par les vagues sur la cote 
voisine. 

Vendredi 29. 

Commeiít vous raconter le spectacle affligeant 
dont j'ai été témoin depuis que j'ai cessé de vous 
écrire? — Pourquoi n'ai-je pas en ma puissance, 
-— au moins pour un moment, — les accents vi- 
brants et mélancoliques de votre muse , que la 
France admire avec tant d'orgueil ? 

Avant-hier, vers la fin du jour , le soleil était 
déjá couché: quelques nappes dorées pálissaient 
á vue d'oeil et se jouaient au fond de Fhorizon. Le 
ciel, eouvertd'abord d'une gaze légéve et argentée, 



— 140 — 

devenait par degrés d'un bleu foncé, el la írans- 
parence limpide de Fatmospliére semblan le rap- 
procher de nous. Les étoiles apparáissaient a la 
ibis partout, éhlouissantes , radieuses el coniine 
détachées de la voüte éthérée, tandis que la raer, 
satinée et luisante, répétait a sa surface tanl de 
sublimes beautés. 

Absorbée dans une mélancolie inexprimable, 
je parcourais des yeux ce magnifique spectaclc, 
cherchan! daos l'espace l'ombre d'un auii. — Je 
demandai á Dieu avec ferveur au moins une ¡Ilu- 
sión, je demandai le son d'une voix chérie , mélée 
aux harmonies des venís. — Je cherchai le regard 
de ma filie dans ees jaillissantes étincelles tropi- 
cales, vraies émanations des anges! — Mais rien, 
ríen ne répondait aux angoisses de mon coeur. — 
Dans cetie vaste solitude, je cherchai en vain á 
m'appuyer sur Tespérance du bonheur qoi m'at- 
tendait dans ma patrie. — Mon imagination ne 
m'offrait que de chéres et venerables images d'amis 
que je ne devais plus y reirouver, et qui n'exis- 
taient désormais que dans la mémoirc (te mon 
coeur. — Ce n'étaient que pensées de desíruclion, 
de liens rompus, d'affections éteintes, décourage- 
ment mortel et une amere indifférence qui res* 
semblait au désespoir. 

Depuis longtemps tout reposait autour de moi ; 
le bruit régulier des vagues était seulement in- 
terrompu par la voix du commandant de quart. — 
Le vent s'était levé. Une brise fraiche de N. E. 
avaít considérablement augmenté la vUcsse de no- 
tre marche et balayait les eaux de la mer d'un bout 
á Faiiire du poní. Je m'apere.us en fin que j'éiais 



2£ 141 — 

inondée,lefrissonmepr¡tet jegagnaiágrand'peine 
mon ctroit grabat , car le roulis élait tres -fon. 
Une heuro venaitde somier. 

Á peine fus -je couchée que j'entendis des ge» 
missements prés de moi. — Ce n'était pas une 
plainte, ce n'était pas un soupir, — c'était une 
agonie! — Je prétai de nouveau Toreille, et les 
mols confus — « Au secours ! au secours ! Je me 
meurs ! » — arrivérent jusqu'á moi. Je sautai hors 
de mon lit, et sans me donner le temps de passer 
une robe de chambre, je me traínai sans lumiére 
vers Tcndroit d'oü partait la voix que je venáis 
d'entendre. Mais le roulis paralysait tous mes 
mouvements ou me jetait de cote et d'autre , com- 
me une bulle de savon que le vent fait voler. — 
Je craignais á chaqué instant de me heurter con- 
tre un des meubles chevillés dans Tentre-ponl. ■ — 
Enfin , j'approchai de la cabine d'oü partaient les 
gémissements : — elle était ouverte. — Avant d'y 
pénéirer, je restai roide sur le seuil, comme si 
mes pieds eussent été cloués au parquet. 

Au fond de cette étroile enceinte j'apergus sur 
le lit supérieur une femme assise, le corps décou- 
vert ; de longues meches de cheveux bruns tom- 
baient en désorde sur sa poitrine blanche et cou- 
vraientá moitié son visage encoré jeune, mais pále, 
amaigri, et dont les traits deja décomposés annon 
§aient les approchesdela mort. — Ses lévres, livi- 
des et entr'ouvertes, étaient dégouttantes de sang ; 
ses draps en étaient couverts. — • Tout se trouvait 
en désordre autour d'elle ; des chaises, des véte- 
ments, des flacons, étaient épars sur le píancher 
inondé. On voyait sur la commode plusieurs tasses 



— 142 — 

et verres renversés ou brises roulant cá el la; au- 
dessus, attachée au mur, était suspendue une pe- 
íitc lampe dont les pales rayons, agites par le ron- 
lis, tantól laissaient dans une profonde obscurité, 
taníótvenaientéclairer d'une vive lumiére les traits 
livides de la mourante. 

Je m'approchai d'elle. — J'étais en proie á une 
terreur inexprimable» — Elle tourna vers moi un 
long regard. — Ses yeux étaient trés-ouverts et 
hors de leur orbite. — «De l'eau! — j'étoulfe! » 
— me dit-elle d'une voix faible et profonde. — 
« De l'eau! » — et elle me montra les caiüots de 
sang qui sortaient de sa bouche. — J'essuyai sa 
sueur et lui donnai de l'eau en y ajoutant quelques 
gouttes d'éther. 

Elle parut se ranimer; mais il lui fallait d'au- 
tres secours: toul le monde dormait autour de 
nous. Pourtant nous étions fort rapprochés les uns 
des aulres, et chacun laissait sa porte ouverte á 
cause de Fextréme chaleur. Aucun passager ne 
bougeait, soit que le sommeil les dominát, soit 
qu'ils cédassent au sentiment de personnalité qui 
régne á bord plus que partout ailleurs : triste ef- 
fet des souífrances physiques, qui concentrent 
lous nos soins sur nous-mémes. 

Le roulis avait considérablement augmenté , et 
une fois chacun juché et emboité dans sa niche, 
la charité elle-méme aurait eu peine d'affronter le 
malaise et la souffrance. 

Je n'osais pas quitter la pauvre femme pour al- 
ler appeler lecapitaine; d'ailleurs il me fallait le 
temps de m'habiller avant d'éveiller tous les horn- 
mes dont j'étais entourée. — D'un autre cóté, la 



— 445 — 

mallieureuse me tenait convulsivemení par a 
main eí retombait á chaqué instant en faiblesse. 
Je craignais de n'avoir jamáis le temps de deman- 
der du secours. — Dans un moment oü elle revint 
á elle, je remarquai qu'elle cherchait á atteindre 
un objet qui se trouvait au pied de son lit. — La 
petite lampe allait s'éteindre; je táchai de la ral- 
lumer, et la dirigeant vers Tendroit qu'elle m'in- 
diquait, j'y trouvai un christ d'ivoire. Je Tappro- 
ehai de ses lévres et Faidai á diré les priéres des 
agonisants; ensuite elle devint plus calme. — Je 
lui dis que j'allais prevenir de son état M. Smith , 
á qui elle pourrait communiquer ses derniéres 
volontés. Elle parut y consentir, et aprés avoir 
passé une robe á la háte, j'allai frapper d'abord á 
la cabine du capitaine. 

Je mourais de peur et d'émotion; mais je ne 
tardai pas a me remettre, et lui parlant á travers 
la porte, je Tengagai á s'habiller et á sortir. 

II reconnut ma voix, et un instant aprés il se 
présenla. Malgré sa rudesse apparenle, il ne man- 
quait pas de bonté, et Ton découvrait sans peine 
que la dureté de ses manieres lui servait á voiler 
la timidité de son caractére. Je lui fis part de Té- 
vénement malheureux qui se préparait, en le 
priant d'aller au plus tót remplir son ministére. 

Vous savez que, dans des cas pareils, les capi- 
taines de navire sont autorisés á recevoir et á lé- 
galiser les derniéres volontés des mourants, ainsi 
qu'á faire tout acte civil ou religieux. Mais une 
insurmontable difficulté paraissait s'offrir dans 
cette circonstance: le capitaine était Anglais, 
protestant, parlait un peu Tespagnol, mais ne con- 



_ U4 — 

naissait nullement la languc francaise. La rSott- 
ranle était Fran^aiso, caüiolique, et ne parla i t 
d'aulre langue que la sienne; les aMres passagcrs 
éiaient tous Espagnols. Je compris la nécessiíé 
d'étre l'intermédiaire entre ie capitaine et ia nial- 
heureuse íemme. 

Accablée des douloureuses émolions de la nuit 
et du spectacle effrayant et inattendu dont je ve- 
náis d'étre témoin, ce dévouement m'était fort pé- 
nible, mais je le regardais eomme un devoir, et je 
Tacceptai. 

Elle mourut, la pauvre créature! — séparée 
de son mari, qu'elle aimait tendrement, et que des 
affaires d'iniérét avaient obligó de passer en Amé- 
rique; le chagrín et les émolions violentes de la 
jalousieavaient determiné une maladie depoitrine. 
Les médecins , la croyant perdue , lui conseil- 
lérent d'aller rejoindre son mari, espérant que la 
tranquillilé d'áme , jointe á la douce influenee du 
cíimat meridional, pourrait, sinonguérir,aumoins 
prolonger sa vie de quelques années. Mais la ma- 
ladie avait deja fait beaucoup de progrés; Tair de 
la mer était trop acre pour ses fréies poumons, et 
la crainte de déplaire á son mari , á qui elle avait 
fait un mystére de son voyage, empira son état. 
Aprés tant de souífrances et de mortelles angois- 
ses, elle meurt délaissée, au moment oü elle allait 
atteindre le bien tant désiré; elle n'arriva pas au 
port; son corps enveloppé d'un linceul sera seul 
déposé par les vagues sur le rivage. 

Plusieurs matelots sont venus Tensevelir dans 
la cabine oú son corps est resté exposé toute la 
journée d'hier et celta nuit. - — Jugez quelle nuit ! 



— 145 — 

la lable á manger, nos lits, touchent, pour ainsi 
diré, le sien. Dans une si étroite demeure, tout se 
lient. lout se Irouve confondu. — Le maíire char* 
pentier a travaillé pendant la nuit au cercueil. 

Ce matin, á dix heures, !e teinps était beau, le 
soleildans toute sa magnificence ; l'équipage, en 
grande tenue, était rangé sur le pont. Un siience 
religieux régnait partout, et n'était inlerrompu que 
par le bruissement du vent et des vagues. — Qua- 
tre matelots hissérent le cercueil, recouvert d'un 
drapeau : une planche portant d'un bout sur le 
pont, de Tautre sur un sabord, avait été préparée 
pour recevoir le cadavre ; on l'y dépose. Le capi- 
taine, debout sur Farriére et monté sur une sorte 
de gradin, domine tout le bátiment, prononce quel- 
ques sages et breves paroles. — Alors les mate- 
lots soulévent la planche, le cercueil glissc et 
tombe dans la mer. — II surnagea quelques se- 
condes, puis s'enfonga; les vagues tourbillon- 
nérent, se calmérent. Tout fut fini. 



FIN DU TOME PREMIER* 



LA HAVANE. 






LA 



AVANE 



PAR HÁDAME 



£a Comiede Jíterlm. 



TOME DEUXI±ME. 



BRUXELLES, 

SOCIÉTÉ TYPOGRAPH1QUE BELGE, 

A®. WAKLEN ST COMPAONIS. 

1844 



LETTRE XIÍ. 



A MADAME GENTIEN DE DISSAY. 



es bañes de Babama. - — Le eapitaine négricr. — Belle 
action cl'un marchand de noirs. — Don Salvador. — Le 
professeur de Santiago. — Le naufrage. — Un vieux 
docteur en habit de femme. — Gaétano. — Histoire de 
Porgueil et du malheur. — Exploit de ritalien. — La 
bourse jetee a la mcr. — La mev des Tropiques, — En 
vué de Cuba. 



Le 5, á six heures da soir. 

Nous sommes depuis ce rnalin sur les bañes de 
Babama : la quille du bátiment est prés du fond 
de la mer, dont la nuance, d'abord d'un bleu 
Caneé, est devenue par degré plus claire, puis 
blanchálre cornme les eaux d'untorrent. Tout est 
écueíl auíour de nous. Un matelot allaché par une 
eorde en dehors du navire, la sonde á la main, se 
licnt prét, vedette vigilante, á nous prevenir du 
danger. Nous sommes entourés de charmants ilots 
qüi nous envoient leurs parfums enivrants; mais, 
nialgré leur belle végétation naturelle et les avan- 
tages qu'ofíre le climat, ils sont incultes et inhá- 
biles, á cause des affreuses tempétes qui dévas- 
tent ees parages. A l'époque des équinoxes, la 
na vi galio n cesse. Si un paquebot ou navire marchand 

2. I. A H ATARE. { 



~. 6 — 

affroníe le danger, il est rare qu'il échappe á la 
vioíence des ouragans. leí tout est plein de souve- 
nirs désaslreux. Chaqué banc de sable esl marqué 
par la perte de quelque bátiment, par la mort de 
malheureux qui y ont péri de faim ou noyes. — 
Chaqué rocher enferme un secret fatal. 

íl y a deux ans que les Anglais ont établi á la 
pointe N. E. cYAbacoa, la plus belle de ees ües, 
un poste avec un fanal. Sur les cotes de plusieurs 
autres, des pécheurs, guidés par l'amour du gain, 
ont eonstruit quelques cabanes, qu'ils abandon- 
nent á l'époqne des (empeles. Ceux qui osent sla- 
lionner dans ees parages sont pour la plupart en- 
levés par le vent, avec íeurs bestiaux et leurs 
cbaumiéres, et lances dans la mer. Parfois ees 
pécheurs vont au sécours des báliments qui 
échouent contre íes écueils ; mais lis y sont portes 
autant par Ja soif de la rapiñe que par l'amour de 
l'humanité. 

Un capilaine de báíiment négrier qui se trouve 
á notre bord fit, il y a environ six mois, une ac- 
tion íouable qui mérite d'élre racontée. 

Le brick du capilaine don Salvador s'éloignait 
deja des bañes et gagnait rAtlantique du Sud. II 
élait environ trois heures de raprés-midi, lors- 
qu'unmatelot, hissésur un mát, s'écrie qu'il aper- 
coit un point noir sur l'horizon. — « Imbécile! lui 
di l don Salvador, cela est impossiblc, nous som- 
mes trop loin des coles. » — Et il tourna le dos. 
Le vent élait bon, les voiles bien enílées, et le 
brick continua á s'éloigner rapidemem du point 
indiqué par le matelol. Unebeure s'élaijécoulée, 
lorsque le capilaine crut apercevoir de loin un ob- 



jet entrainé par le courant. — Un bateau est jeté 
á la mer, et quelques instants aprés il rapporte un 
coffre garni de cuivre et parfaitement fermé. Le 
capitaine se mit en devoir de Fouvrir devant Fé- 
quipage assemblé. — On brise la serrure en sa 
présence et Ton y trouve des papiers importants, 
destines á l'audience de Santiago de Cuba. Aprés 
avoir mis tout en ordre, le coffre fut refermé et 
scelié. — Mais bienlól apparurent des boíles, des 
lables, des tonneaux bailetes par les vagues, et se 
poussant vers le brick, comme autant de messa- 
gers pressés el balelant chargés de le prevenir du 
sinistre. — Don Salvador compril alors qu'un nau- 
frago avait eu iieu non íoin de la, et songea au 
point noir annoncé par le matelot. — « Vire de 
bord! » — s'écria-t-il aussitót. 

On étail deja íoin : le point noir avait disparu, 
et la journée était bien avaneée. — N'importe , le 
vent avait changó ; le brick s'élance á loutes voi- 
les. — L'Océan immense n'était borne á la vue 
que par le ciel, et feau calme semblait se préter 
de bonne gráce aux recherehes des marins. — 
Bienlól la nuil lombe, et le brick, dans sa course 
aventureuse, continué á fendre les vagues. Quel- 
ques matelots aüentifs manceuvraient eo silence; 
d'autres en vedettes , cramponnés au baut des 
niáts, plongent leurs regards jusqu'á rextrémité 
de i'horizon, espéranl y relrouver le point noir. 
— Mais iis n'apercevaient aucune trace , ancun 
índice, — et on avancait toujours. Enfin le soleil, 
aprés avoir embrasé i'horizon, avait disparu, et la 
nuit enveloppail de ses ombres touíe la surface de 
la mer. 



— 8 — 

Le découragement cntnmengatt á s'emparer de 
l'équipage, lorsquo la lune, raime, beilecomine la 
charité, s'éleva dans la ton te sa splendeur. L'oeil 
pouvait encoré, á Iravers des reflets brillants el in- 
ceriains, atteindre uneassez longuedistance. Tom 
a coup, á rhorizon, au milieu d'un nuage éclairé 
encoré par qnelques rayons attardés du jour, ap- 
parut en reíief, comme un signe fantaslique, le 
point noir. — « Vite, mes enfanls, forcé de voi- 
Jes! — Hissez le petit et le grand foc! » — s'écria 
le capitaine; et les marins de maneeuvrer , et le 
brick d'avancer. — Bienlót on apergut un navire 
encaissé, et sur sa quille, renversée a fleur d'eau, 
sept maiheureux naufragés étendus sans mouve- 
ment. 

Le bátiment avait frappé contre un banc de sa- 
ble, au milieu de la nuil, — et, depuis cinq jours, 
ce qui restait de l'équipage, a peine vélu, la moi- 
tié du corpsdans l'eau ; était resté sans nourriture 
et sans sommeil. — Et ees bommes vivaient en- 
coré ! — Mais elle est si grande la miséricorde de 
Dieu! 

Au monient oü le navire fut renversé, chacun 
sorlant précipitarnment de son lit, saisit íes pre- 
miers vétements qui se trouvérent sous sa main. 
Un vieux professeur de Funiversilé de Santiago, 
— dépositaire du coífre aux garnitures de cui vre, — 
éíait au nombre des passagers, et souíFrait habi- 
luellement de douleurs rhumatismales á la tete. 
Ne songeant qu'á la mettre a couvert de l'bumi- 
dilé, il prit machinalement sa taie d'oreiller, et 
lentonga sur son ehef. Lorsque l'équipage de don 
Salvador apercut les naufragés, á la vue des dra~ 



— 9 — 

peries qui ornaient la tete du vieux professeur, 
ils le prirent pour une femme, lui portérenl les 
preraiers soins, l'enveloppérent dans du lingo, et 
lui prodiguérent loutes sortes d'attentions et de 
prévenances. Le professeur ful transporté le pre- 
mier dans la cbaloupe , oü Ton fit descendre en- 
suite les aulres malheureux. Ce ne fut pas ehose 
facile de les hisser jusqu'au pont, mais on en viní 
á bout. — L'un d'eux avaitdéjá le rale de la rnort; 
les autres étaient évanouis ou hors d'élat d'arti- 
culer un mot. — Leurs corps enflés etviolacés at- 
teslaient le long séjour qu'ils avaient fait dansTeau. 
A peine purenl-ils respirer, qu'ils se jetérent avec 
avidité sur des aliments qu'on leur présenla; le 
capitaine ful obligé de les menacer, s'ils ne s'ab- 
stenaient pas,d'unediéte absolue, et méme de pu- 
nitions plus sévéres. 

Toujours enveloppé, le professeur nebougeait 
pas; les matelots vinrent á son secours, le pre- 
nant toujours pour une femaie. On déveioppa dou- 
cement le drap qui couvrait ce pauvre corps af- 
faissé et tout írembíant de peur. — On 'appcla 
maclame. — Alors sortit de sa coquille une tete 
de vieiílard souíFrantet grelotiant, entortillée dans 
des garniíures de mousseline. 

Deux jours avant qu'on sauyát ees pauvres gens, 
un de leurs camarades, voyant un tonneau qui 
surnageait dans la mer, et croyant qu'il contenait 
du biscuit, se jeta a la nage pour i'atteindre; mais 
a peine eut-il plongé, qu'un des requins qui ró- 
dait autour du navire, aíléclié par l'odeur de chair 
humaine, le saisit á la jambe et le devora sous les 
yeux de ses compagnons d'infortune. — - Et pour- 



— 10 — 

lanL un chai qui faisait partiedel'équipage el s'é- 
tait blotti sur la quille, — condamné par la faim 
et le désespoir á étre mangé le premier, — fui 
sauvé, á son grand contentement. Don Salvador, 
aprés avoir rendu a la vie ees malheureux, aprés 
les avoir habillés de ses propres vétements, revint 
á Cuba, et, abordant a Santiago, les remit au iieu 
de leur destination. 

Je crois t'avoir ditque parrni mes compagnons 
de voyage se trouve un Ualien, un de ees hommes 
bizarres qu'on ne renconlre guére que sur mer ou 
dans les voilures publiques; esprit inquiet et va- 
gabond , cherchant partout des impressions nou- 
velles; pauvre, parce qu'il n'a pas pu encoré se 
soumettre au joug du travai!, et dont l'áme orgueil- 
leuse n'a jamáis pu se plier sons le poids d'un 
bienfait; nalure haute, née pour donner et non 
pour recevoir, réduite, par sa baine de tout frein, 
á un état humble et dépendant, non du bienfait ; 
■— il le repousse, — mais de la pitié d'autrui , 
qui le rend furieux et le porte á changer conti- 
nuellement de place. Son caractérene manque pas 
d'éiévation; ií tient á une famille honnéte de Ve- 
nise. De bonne heure on le destina au barreau ; 
mais ne voulant pas se soumettre á la regle du tra- 
vail, ni vivre de la vie d'autrui, il quitta á vingt 
ans la maison paternelle, sans état et sans argent. 
— La mer lui parut plus grande que la terre, et 
il s'embarqua a Trieste sur un bátiment commandó 
par un parent de sa mere. II alia en Chine, puis 
á la cote d'A frique. De retour, il songea a acqué- 
rir un moyen de gagner sa vie , et se mit en ap- 
prentissage chez un den tiste. 11 connul á Trieste 



á= ii fe 

une familie allemande qui le prit en affeeíion, et 
qui, ayant découvert sa détresse, essaya de lui 
faire accepter quelques secours.MaisGaetano, qui 
avail éíé diner jusqu'alors chez ees braves gens 
parce quil avait sa place en face de leur jeune 
filie, Gaetano deserta aussitót qu'on voulut lui 
faire un présent, etne reíourna plus chez ses amis. 
Réduit alors á la plus grande misére, il passait 
des jours entiers sans nourriiure. — « Mais, — 
me disait-il, — si je rencontrais quelque membre 
de la familie, et qu'on me fít des reproches sur 
mon éloignement, je répondais : « Depuis quel- 
que temps je diñe si souvent en vilie, qu'il m'a été, 
en vérilé, impossible... » 

Un jour, Gaetano regut une lettre de la jeune 
filie , qui iut térnoigna ses regrets de ne plus le 
voir, le priant, par amour pour elle, d'aceepter 
une partie de ses épargnes, qu'elle aimait a parta- 
ger avec son ami. — « Deux grosses larmes tom- 
bérent sur la bourse que je teñáis, me dit Gae- 
tano ; — puis je la renvoyai et m'enfuis de Trieste, 
— Oü? — Au Brésil, avec un capitaine de vais- 
seau qui me prit á condition que plus tard je lui 
payerais mon passagedu fruit de mon travail. Ar- 
rivé á Rio-Janeiro, je me mis á arracher des 
dents et á faire des máchoires. Dans ce pays, j'a- 
vais du íalent, et je commen§ais á vivre tant bien 
que mal , lorsquc la jalousie de mes confréres me 
suscita des tracasseries et des dangers; j'en as- 
sommai un et m'embarquai le méme jour pour 
New-York. La, je trouvai le moyen de fabriquer 
des fausses dents avec de l'écaille de poisson. — 
le vais maintenant a la Havane pour passer mon 



_ 1% — 

examen devant la faculté de médecine , et me íaire 
recevoir denliste. » 

Ces singuliers détaiis m'ont ele confirmes par 
un eapitaine de bátiment qui voyage avec nous, et 
qui Va connu a Trieste il y a huit ans. 

Gaelano aime a chanter; sa mémoire est prodi- 
gieuse : il sait par coeur plusieurs operas iialicns. 
Souvent, lorsque le soleil est couché, aux appro- 
ches de la nuit, ou plus tard, quand la June sus- 
pendue au íirmament fait scintiller ses rayons sur 
les eaux frémissantes, la voix claire ct vibrante de 
Gaelano se méle aux sons cadenees des vagues qui 
se brisent sur les haubans. Aíors, une íoule de 
tendres souvenirs et de regreís viennent se grou- 
per autour de mon coeur. — Cette langue italienne 
si mélodieuse , des motifs si habituéis á moa 
oreille, et qui réveillent en moi tanl et de s ; 
douces sensations, mon isolement sur ce vaste 
élément, ton image, cher ange, qui plañe sur ce 
monde de pensées et de sentiments; puis tout 
cela impregné de profonde mélancolie et agrandi 
par je ne sais quoi de sérieux et de solennel 
comme la mer, comrne la distance, comme Piticer- 
titude et le danger! — il y a deux jours, Gactano 
chantait en se promenant sur le poní. Assise prés 
du tillac, je Técoutais. — Tout a coup Gaelano se 
tait, et s'approchant de moi, « Perdonalemi, 
signora, vi hofatto male; ma, non cantero piü. » 
— Je m'apergus seulement alors que je pleurais 
a cliaudes larmes. ■ — ■ Dcpuis lors, Gactano n'a 
plus chanté. 



— 13 



Le 5, six heuree <Ju soir. 

Gaetano s'est livré aujourd'hui á un violent 
accés de colére; voici pourquoi. 

Depuis le commencement de la iraversée, j'a- 
vais remarqué que le jeune ítalien ne descendait 
jamáis aux heures des repas. Je ne me mets ja- 
máis á table, á cause du mal de mer. Pendant 
qu'on me servait sur le pont, Gaetano se prome- 
nait de long en large , el lorsque je lui demandáis 
s'ii ne dinaitpas, il me répondait toujours non. 
Comme il élait fort attentif á me rendre service , 
je lui cifráis á mon tour quelques-unes des baga- 
telles recherchées que j'avais apportées et qui 
romposaient mes repas : Gaetano n'acceptait ja- 
máis rien. Cette singularité m'avait frappée, mais 
son caractére expliquait toutes les bizarreries de 
si conduite. íl ne peut lolérer que moi ici. Dans 
son extreme susceplibilité, il trouve de bonnes 
raisons pour se quereller matin et soir avec lout 
le monde. Quoique je me moque toujours de lui , 
et que sa fierté soit extrément irritable, il ne s'a- 
vise jamáis de le trouver mauvais. Ges accés de 
violence deviennent-ils trop bruyants, — mon 
front se plisse, mes yeux se ferment. — A Yin- 
stant il se tait et se blotlit par terre, derriére 
mon fauteuil. 

Aujourd'hui enfin j'ai découvert le motif de son 
ressentiment contre le capilaine Smilh, et de son 
élrange conduite á bord. Gaetano, n'ayant pas 
assez d'argent pour payer son voyage comme les 
autres passagers, ayait été obligé, en quittant 



— 14 — 

New-York, de faire un arrangement avec le capi- 
taine, sous condition de manger avec le pilote. 

La seule idee d'étre vu comme un paria , dínant 
au eoin d'un buffet, en vue de la table des passa- 
gers, le met en fureur. La plupart du temps, ií 
airne mieux jeüner que de subir ceüe honte. 

Dans son dépit, il couve une sorte de rancune 
contre tous les habitants du navire, moi exceptée. 
Ne pouvant pas se révoker contre son propre en- 
gagement, il prétend qu'on le nourrit mal, qu'on 
ne le salue pas, qu'on ne le regarde pas, et que le 
capiiaine le traite comme un chien, parce qu'il 
paye moins que les autres. 

II était tantót dans cette belle humeur, pendant 
que les passagers, gais et heureux de se rappro- 
cher du but de leur voyage, s'amusaient a jouer 
sur le pont. Tout á coup un d'eux, voyant un ma- 
telot hissé au haut du grand mát, s'écrie en plai- 
santant : « Qui oserait en faire autant? — Moi ! 
répliqua l'Italien. — Je parie que non ! reprit 
Tautre. — Et moi je parie deux onces d'or pour 
lui, ajouta un autre. — Je les tiens! reprit Gae- 
taño. » Et, comme un écureuil, d'un seul bond il 
atteint le pied du mát. — Immobile, je le regar- 
dais et j'osais a peine respirer. Les passagers, en 
silence, le suivaient de Toeil et se repentaient déjá 
d'avoir irrité Tamour-propre de Gaetano, qui , s'é- 
ian^ant avec la rapidité du faucon, atteint, en 
moins d'une seconde, la derniére extrémité du 
mát. — Un instant apres, il était prés de nous, 
riant et demanclant le prix de son adresse. Mais le 
parieur ne sentit plus que le regrct d'avoir perdu 



— 15 — 

son argent, et tout en le donnant de mauvaise 
gráce, il dit á ritalien : 

— Je ne croyais pas avoir affaire á un matelot 
de profession. 

— Vous vous croyez done trompé? t> répliqua 
Gaetano ; et prenant aussitót l'argent, il se tourna 
vers le capitaine, qui, couché sur un banc, un li- 
vre á la main, n'avait pas paru prendre part á la 
scéne. 

« M. Sinith, lui dit Gaetano, veuillez partager 
cette sonime entre vos matelots. » 

Le capitaine, sans clétourner la tete, fit un 
geste négatif et continua sa lecíure. — L'Italien, 
íes yeux en feu, la parole vibrante : « Cañe inso- 
lente d' Americano! dit-il. » Et il langa l'argent á 
la raer. 

N'oublie pas que Gaetano est pauvre comme 
Job. 



LETTRE XIII. 



A LA MEMK, 



I*a contempiation. —Les approches tle la patrie.— Les voiles 
et la vapeur. — Matanzas, Puerto-Escondido, Santa-Cruz. 
— Jaruco , la Fuerza-Vieja. — Le Morro. 



Le 5 , á huit heures du soir. 

... Je suis dans le ravissement ! Depuis ce 
matin je respire cet air tiéde et amoureux des 
tropiques, cet air de vie et d'enthousiasme rem- 
pli de molles et douces voluptés! Le soleil, les 
éloiles, la voüle éthérée, tout meparaitplus grand, 
plus diaphane, plus splenriide! Les nuages ne se 
proménent pas au loin dans le ciel, mais dans 
l'air, prés de nos tetes, avec toutes les couleurs 
de l'arc-en-ciel , et Tespace est si clair, si bril- 
lant, qu'on le dirait parsemé de poudre d'or! Ma 
vue n est pas assez puissante pour tout embrasser, 
et moa sein n est pas assez vaste pour contenir 
mon coeur !.... Je picure coninie un enfant, et suis 
par momenls comme ivre de joíe! Qu'il est doux, 
ma filie, de pouvoir au souvenir d'une heureuse 
enfanee, á l'image de tout ce que nous avons aimé 



dans ees temps de confiance et d'abandon, á eelte 
foule d'émotions ravissantes, associer le spectacle 
d'unc nalure riche, éblouissante! Quel trésor de 
poésie et de ? emires senlimenls doivent réveiller 
dans le cceurde l'homme ees divines harmonies!... 
Nous avons doublé pendant la nuit les bañes de 
Babama, et depuis ce matin nous naviguons dou- 
cement dans le golfe du Mexique. Tout a pris un 
aspect nouveau : la mer n'esl plus un élément re- 
doutable qui, dans ses superbes fureurs, échange 
sa robe d'azur conlre des lambeaux de deuil, et sa 
puissanee mélaneolique centre des rugissements 
feroces; ce n'est plus cetle perfide puissanee qui 
grandit en un moment, ce géant formidable qui 
étreint , déchire et engloutit dans ses enlrailles le 
faible mortel qui se confie á elle; mais belle, 
calme, étincelante de myriades de diamants, et 
mollement ondoyante, elle nous berce avec gráce 
et volupté; ce n'est plus la mer, c'est un autre 
ciel qui se plait á répéter les beautés du ciel. Des 
groupes de daupbins aux mille couleurs se pres- 
sent autour de nous et nous escortent, tandis que 
des poissons aux ailes d'argent et au corps de na- 
cre viennent tomber en foule sur le pont du na- 
vire. On dirait qirils connaissent les devoirs de 
l'liospitalité et qu'ils viennent féter notre bien- 
venue. 

Le 6, huit heures du soir, en vuede Cuba. 

Depuis quelques heures je suis immobile, hu- 
man t á pleine poitrine Tair embaumé qui m'arrive 
de cette terre bénie de Dieu.., Salut, lie char- 



— 18 — 

mante et virginale ! salul, ma belle patrie! Je le 
sens á ees battemenls de mon coeur, á ce frémisse- 
ment de mes entrailles, réloignement et les lon- 
guesannées nont pas attiédi mon premier amour! 
Je t'aime et ne pourrais te diré pourquoi ; je t'aime 
sans en chercher la cause et comme la mere aime 
son enfant, et l'enfant aime sa mere, sans m'en 
rendre compte ni vouloir me rendre compte, dans 
Ja crainte de diminuer mon bonheur!... Lorsque 
je respire ce soufile parfumé que tu nienvoies, 
lorsque je le sens qui efíleure doucement mon 
front, je frémis jusquá la moelie, et je crois sen- 
tir la tendré étreinte du baiser maternel ! 

Avec quel religieux recueillement je contemple 
celte végétation si jeune, dont la séve répand 
partout sa magniíicence!... et les contours ondú- 
leux de ees coles !... et ees mouvements de terrain 
doní les ligues arrondies semblent avoir servi de 
modele aux plus beaux paysages revés par nos 
poetes ! Plus loin, sur des collines légérement in- 
clinées, crimmenses foréls vierges étalent sous le 
soleil leurs éternelles beautés , qui , toujours 
vertes, toujours fleuries, régnent sur la terre et 
domptent les ouragans. Lorsque j'apergois ees pal- 
miers sécuíaires, qui courbent leur orgueilieux 
feuillage jusqu'au bord de la mer, je crois voir les 
ombres de ees grands guerriers, de ees bommes 
de résolution et devolonté, compagnons de Co~ 
lomb et de Velasquez ; je les vois, fiers de leurs 
plus belles découvertes, s'incliner dans leur re- 
connaissance devant TOcéan, pour le remercier 
d'un si magnifique présent. 



— 19 



Le 7 au matin. 



J'ai passé une partie de la nuil sur le pont, dans 
mon hamac, baignée desrayons de la lune et abri- 
tée par la voúte étoilée du ciel. Toules les voiles 
étaiept déployées; la brise, légére et tiéde, frisait 
a peine la surface de la mer, splendide, frémis- 
sanle, semée d'étincelles. Le navire glissait dou- 
cement , et Teau , brisée par la quille ; lournoyail , 
bondissait, et se brisant en écume blanehe, lais- 
sait aprés elle de longs sillons de lumiére : lout 
était éclat et richesse dans la naiure ! — et lors- 
que moi , pauvre et faible morielle , les yeux fixés 
sur la voúte du ciel, j'apereevais les oscillations 
des voiles et des cordages doucement balancés 
dans les airs; lorsque j'apereevais les éioiles, 
langant des jets de lumiére, s'agiter et s'incliner 
moilement vers moi, j'étais saisie d'une enivranle 
et divine exlase : — des larmes mouiílaient mes 
paupiéres et mon ame s'élevait a Dieu; lout ce 
qu'il y a de beau et de bon dans la naiure de 
Fbomme devenait l'objet de mon arnbition. 11 me 
semblail que, sans cette beauté uiiérieure, je n'é- 
tais pas digne de conlempler tant de magniíicence. 
Un désir ardent de perfection s'emparait de moi 
et se mélait á la conscience de raa misére. — 
Alors , inclinant mon front dans ia poussiére, 
j'ofírais á Dieu ma bonne volonlé, modeste liólo- 
causle d'une créature faible el bornee. 

J'ai beaucoup entendu parler de cette subslance 
merveilleuse que les cbimisles nomment, je crois, 
proloxyde d'azote, de ceite vie íactice qú;elle 



— 1 § — 

excite et qui peut résumer, dans un moment d'haí- 
lucination, loules les joles de la vie hnmaine. Je 
ne crois pas qu'elle ait jamáis fait naítre d'enchan- 
tement pareil á celui d'une belle nuit passée en 
face du ciel , sur la mer des tropiques. 

Le 7, h huit heures du malin. 

Encoré quelques heures, et nous arrivons; en 
aitendant, je suis toujours la, humant l'air natal 
el dans unravissement presque comparable a celui 
de l'amour heureux. 

Tu connais ma répugnance pour les bateaux á 
vapeur, répugnance qui s'aceroit de toute la poé- 
sie des voiles. L'expérience a confirmé mon aver- 
sión pour les uns et ma préférence pour les autres. 
II est incontestable que le mouvement du navire 
a voiles est plus doux et plus régulier que celui 
du bateau a vapeur; Ce dernier, outre le roulis et 
le langage, est ébranlé sans cesse par le frémis- 
scment et le soubresaul que cause le mouvement 
de la roue, sans compter la violente et vive se- 
cousse qu elle éprouve lorsqu'elle fend avec eífort 
la vague agitée; il faut ajouter á ees inconvénients 
la malpropreté, le malaise et les autres calamites 
inseparables de l'emploi de la vapeur. 

Les sentiments des femmes ne sont pas justi- 
ciables des économistes; quelque admirable que 
soit Tintelligence de l'homme qui met aux prises 
deux éléments pour profiter du résultat de leur 
lutte, je trouve plus grand encoré l'homme seul 
aux prises avec les éléments. 

.f'aime ce beau combat, ce danger, cette obscu- 



— Ü — 

rite de favenir avec sos agttati'óns'; ses surpr¡s*s 
et ses joies. Une traversée á la voiie est un poéme 
plein de beaulés et de chances imprévues oü 
i'homme, par son savoir et par sa volóme, appa- 
raít dans toute sa grandeur : le danger Fennoblit 
par Faudace calculée qu'il met á le dompter. Aux 
caprices ou á la fureur de la mer il oppose sa 
forcé et sa prudence ; il est vigilant á toute heure, 
merveilleusement patient ; toujours aux prises 
avec des chances nouvelies, il sait également en 
profiter ou les dominer. 

L'homme a trouvé le moyen d'emprisonner le 
feu et d'en calculer les eífets. Mais les venís sont 
incertains, leur forcé est inconnue, leur colore 
imprévue; c'est cette incerlitude ménie qui con- 
siitue toute la poésie du navire á voiles. — C'est 
la vie humaine avec ses doules, ses craintes, ses 
esperances et ses fausses joies; et lorsque le bon- 
lieur arrive, que la forte brise souííle sur Farriére, 
comme %t Faccueille, comme on lui fait féte, 
córame on est enivré ! — Tu serais ravie si tu 
voyais, du rivage , la gráce et l'élégance de notre 
navire! — - Orné de lous ses atours, les voiies dé- 
ployées, les cordages harmonicusement ajustes, 
comme une jeune filie qui accourt á la danse, ií 
^lisse empressé et joyeux sur la mer bleue. 

Le bateau á vapeur va plus vite; on sait d'a- 
vance le jour de son arrivée, on a droit, comme 
au roulage, de lui imposer une amende s'il n'ar- 
rive pas á heure fixe; m'est avis méme qu'on lui 
trouve aussi ses beautés, que des amateurs s'ex- 
íasient sur le coup d'oeil qu'offre la colonne de 
fumée se dissipant dans Fair. Quant a moi, la fu- 
2. JA havane. 2 



_ 22 — 

mee ne me plaít que dans les usines, paree que je 
n'y vais guére; et comme je ne suis jamáis asse* 
pressée dans mes voyages pour préférer un wagón 
á une bonne voiture qui marche quand et comme 
je veux ; comme, en un mot, je préfére mon salón 
á ma cuisine, je laisserai le baleau á vapeur aux 
marchands et aux marchandises, el je voyagerai h 
la voile. 

A midi. 

Je suis établie sur un escabeau ; le soleil darde 
ses rayons sur ma lele, et je t'écris sur mes ge- 
noux. — Mais je suis heureuse, et veux te faire 
partager mon bonheur. Nous avangons, ayant tou- 
jours en face de nous la cote chérie. Mille bateaux 
pécheurs vont <¿á et la, et en peuplent les abords. 
La brise de mer, qui s'est élevée depuis deux 
heures, enfle les voiles des bátimenls divers, qui 
s'acheminent gaiement et d'un air de féte vers 
Fentrée du port; les uns nous précédent, nous les 
perdons deja de vue ; les autres nous suivent ou 
nous dispuient le pas, et tous animes á la course, 
mouvanls et joyeusement éclairés par ce beau 
ciel , se dessinent dans i'air et se reflétent á la sur- 
face de cette mer si douce et si bleue, tandis que 
les vagues, brisées tour a tour par la quille de 
chaqué bátimenl, s'élévent orgueilleuses pour re- 
lomber volupiueusemenl en panaches d'éeume, 
hainant aprés elles des milliers de poissons aux 
couleurs chatoyantes, qui glissent, sautent et se 
jouenl a la surface des eaux. — Deja nous aper- 
cevons le Pan de Matanzas, la plus élevée de nos 
monta^nes, et au -dessous d^dír, la vi He de ce 



_ 23 — 

iioiii , kaLilée par douze mille ames et eutourée 
de nombreuses sucreries. A quelque distance, et 
plus pies de la cote, je découvre le village de 
Puerto-Escondido ; a ees chaumiéres de forme co- 
nique, couvertes jusqu'á terre de branches de 
palmiers; aux buissons touffus de bananiers qui, 
de leurs larges feuilles, protégent les maisons 
contre les ardeurs du soleil ; a ees pirogues amar- 
rées sur le rivage, et a la quiétude silencieuse de 
Pheure de midi, vous diriez que ees plages sont 
encoré habitées par des Indiens. 

Nous voici en face de la ville de Santa-Cruz , 
qui tient son nom de mes ancélres , et qui, toute 
gracieuse , s'avance sur la rive. Son port sert d'abri 
aux pécheurs et de débouché aux denrées des 
habita* ions voisines. Toules ees petites villes, pla- 
cees sur le bord de la mer, n'ont le privilége 
d'exporiaüon que pour la Havane, enírepót gene- 
ral des richesses de Tile, qui les répand ensuile 
dans toules les parties du monde. — Quelle est 
cette ville si propre, si pittoresque, au port fa- 
cüe, et si bien garantie des ouragans? (Test la 
ville de Jaruco, á laquelle se rattache le titre de 
nía farnille. Mon frére en est justicia mayor, et, 
ce qui vaut mieux, il en est le bienfaiteur. 

Nous avancons rapidement, et deja s'éloigne 
(lerriére nous le cháteau de la Forcé, avec ses 
bastions démantelés et ses deux bommes de gar- 
nison. Sous philippe II, il fut question d'élever 
des fortifications dans ses nouveaux Éíats d'outre- 
mer ; mais le conseil du roi decida qu'il n'en était 
pas besoin, tant était grande, chez les Espagnols, 
la conviction de leur propre forcé, Gependant les 



pirales de loutes les nations ne tardérent pas a 
désoler les cotes d'Hispaniola et de Cuba. En 1538, 
cene derniére ayant été pillee, incendiée et dé- 
truite par une bande de flibustiers, ses habitants 
se réfugiérent dans les bois avec leur farailles. 

El adelantado don Fernando de Solo, dont l'au- 
torilé était souveraine, ordonna qu'on relevát la 
vilíe et fit construiré le cháteau de Sa Fuerza, qui 
ne fut achevé qu'en 1544. A cetle époque seule- 
rnent on permit aux navires et aux escadres d'en- 
irer dans le port. 

Dans le cours de la méme année, plusieurs 
vaisseaux de guerre, commandés par Robert Bal!, 
aüaquérent de nouveau la vi He, qui fut vaiilam- 
ment défendue par le commandanl du port et par 
les habitants. Le conseil du roí ordonna qu'on 
n'épargnát aucuns frais pour fortifier la ville. 
C'est alors que le cháteau du Morro s'élcva avec 
ses redoutables bastions; le port de la Havane, 
déjá le plus beau et le plus sur de TAmérique, en 
devint aussi le plus fort, et l'ancienne forieresse 
de la Fuerza resta presque abandonnée. Néan- 
moins, et eu égard a ses anciens services et á sa 
posilion du colé du nord, on lui a laissé le posie 
honorable de vedette, ses deux soldáis de garni- 
son et son ñora de Fuerza; seulement on y a 
ajouté l'adjectif Vieja. 

Nous reviendrons sur tome celte histoire, nía 
ohére filie; je suis" en face du port, el morí coeur 
bat si fort que j'ai peine a le contenir. — Voici él 
Morrillo, dont la silhoueíte se dessine sur la ciarle 
rouge du soíeil , avec sa cloche et sa légére cou- 
pole chinoise. — Aulour dVlle íloüent, au gré 



— 28 — 

des venís el dans des direetions diflérentes, de 
petiis pavilíonsde couleurs variées, qui annoiiceiH 
la nation el le calibre des bátiments en vue du 
port. 



LETTRE XIV. 



A LA MÉME. 



Nous longeons les cMes. — La cárcel de Tacón. — En vue 
du port. — Cbangcment de proportions entre les objcis 
tus á diverses époques de la vie. — La Havane. — Aspecl 
de la cote et de la ville. — Faubourgs de la Luz et de 
Jesus-Maria. — Casa de Beneficencia. — La Punía. — 
lntérieur des maisons. — La vie á jour. — Souvenirs de 
mon enfance. — Santa-Clara. — La mulálresse Dominga. 

— Mamita. — Les premieres sensations. — Physionomie 
et mouvement de la ville. — Génération nonvelle. - 
Négresses portant des enfants blancs. — Mon oncle Mon- 
talvo. — Le bruit de la ville. — Crescendo. — La foule 
bigarrée. — Activité commerciale. — Costumes varíes. 

— Nous jetóos Tañere. — Mon passe-port. — L'équipage 
d'une chaloupe. — Mes jeunes cousins. — La junta de 
sanidad se fait attendre. — Arrivée de mon oncle. — 
Minuit. — Reconnaissance instinctive des objels et du 
pays. — Volupté des souvenirs. — Les Quitrins , les 
Ninas, les Bojíos, les Aguinaldos , les ]? Malayas. — 
Physionomie lócale. 



Le méme jour, toujours en face du port. 

Devant moi, du cote de l'occident, le Morro, 
planté sur son ápre rocher, s'éiéve hardiment et 
s'avance dans la mer. — Mais qu'est donedevenue 
cette masse enorme qui jadis me semblait mena* 
cer le ciel? ce rocher colossal que mon imagina- 



— 27 — 

tion élevait a la hautcur du moni Atlas? — Rien 
m'a plus la méme proporlion : au lieu de cettc 
lourde et colossale forteresse, la tour du Morro 
me parait seulement alancee -, délicate, harmo- 
nieuse dans ses contours, une svelle colonne dori- 
que assise sur son rocher. — Mais quel est le 
jugement de l'homme qui ne s'altére par le cours 
du temps! — La pierre dont le Morro est batí a 
beaucoup blanchi, eí son éclat contraste avec la 
noire apreté du roe, avec la lourde et sombre 
ceinture formée par les douze apotres qui l'étrei- 
gnent (1). 

Maintenant, nous devions vers la gauche; la 
brise souffle a Farriére. — Encoré quelques bras- 
ses, etnous touchons le port! — Avant (fy entrer, 
el sur la rive droite, du colé du nord-ouest, quelle 
est cette ville nouvelle qui s'éléve, dont les petites 
maisons, lomes fraiches et peintes de vives cou- 
leurs, se mélent et semblent se confondre á Tceil 
avec les prés íleuris oü elles sont semées ! — On 
dirait un bouquet de fleurs sauvages au milieu 
d'un parterre. 

Ge sont les faubourgs de la Luz et de Jesús- 
María, composés jadis de bojíos, transformes en 
elegantes quintas. — Puis, comme une pensée de 
mort dans un jour de honheur, quel est le colos- 
sal fanióme qui s'éléve du milieu de cesgracieuses 
habitations et semble vouloir les envelopper de 
son blanc linceul? — A ees murs épais, á ees grilles 
dont les pointes aigués et meurtriéres se dessi- 



(1) Douze canons qui eutourent la fortcréssé, vulgaircmcnt 
uppelés les douze apotres. 



— 23 — 

nent au loin sur chacun de ses étages, je recou- 
nais la cárcel de Tacón. — L'ancienne prison 
n'ayant pas suffi á ses inexorables sévérités, ií en 
fit batir une qui est immense comparativement 
aux aulres bátiments de la vilie, apparemmcnt 
dans Tintention d'y loger un jour tous íes habi- 
tants. A quelques pas de la et entouré de cyprés 
gigantesques, on apergoit le cimetiére, qui n'exis- 
tait pas dans mon enfance. Je le devine, ce lieu 
fúnebre, a la croix noire qui, comme un regard 
de miséricorde, plañe au-dessus des tombes. Jadis 
la cendre des morts s'entassait sous les dalles des 
églises et demandait en vain un repos solitaire 
sous la voúte du ciel. — Puis la maison de Bene- 
ficencia, non loin de la plage, au milieu des sabios 
brülants, au bord de la mer. 

Mais, mon enfant, voici deja la ville qui se 
méle a ses faubourgs. — - La voilá, c'est bien elle, 
avec ses balcons, ses lentes, ses lerrasses; puis 
ses jolies maisons bourgeoises de plain-pied, aux 
grandes portes cochéres, aux immenses fenéires 
grillées. Portes et fenétres sont ouvertes; tout est 
á jour, Toeil penetre jusqu'aux inlimités de la vie 
domestique, depuis la cour arrosée et couverle de 
fleurs jusqu'au lit de la nina, dont les rideaux 
de linón sont garnis de noeuds roses. Ensuite vien- 
nent les maisons aristocratiques a un étage , en- 
tourées de galeries que signalent de loin de longues 
rangées de persiennes vertes. — J'apercois déjá 
le balcón de la maison de mon pére qui s'allonge 
en face du chateau de la Punta; puis, a cóté, un 
balcón plus petit. — C'était de la que tout enfant, 
je contempláis le ciel étoilé et resplendissant des 



— ü — 

tropiques, et que mon ame, au bruit du sourd et 
régulier des lames qui se brisaient en écume sur 
la gréve, exhalait ses premiers parfums, s'élan- 
<?ait vers de saintes révélations! C'était la qu'in- 
quiéte, troublée, attendrie, la vuc fixée sur Fiín- 
mense étendue de la mer bleue et scintillante, je 
devinais, aux naifs élans de mon coeur, qu'il y 
avait quelque chose d'aussi vaste qu'elle, d'aussi 
mobile, d'aussi puissantí — Je sentáis deja s'é- 
mouvoir au dedans de lui-méme ce monde inte- 
rieur oü bruissaient de loin toutes les joies et 
toutes les douleurs humaines, mais dont le pre- 
mier retentissement était accompagné de si purés 
voluptés, de si divines harmonies! — Voici les 
clochers de la vüle qui s'élévent dans l'air. Parmi 
eux je recomíais celui de Santa-Clara, et au- 
dessus je crois voir l'image de la soeur Inés, p!a- 
nant comme un léger nuage, avec son visage pá'e 
et ses grands yeux noirs! — puis le vieux monsüe 
de Dominga la mulátresse, avec sa lanlerne sourde, 
m'épiant a travers les cloitres! — Et illusions et 
réalités se mélent dans ma tete troublée et font 
battre mon coeur a le briser. — Mais, que vois-je 
á l'entrée de la ville? La terrasse de la maison de 
Mamita ! — Toute mon ame s'élance vers ees lieux ! 
Elle penetre avec un saint respect sous ees murs 
noircis par le temps, oú la main d'un ange préta 
son appui á mes premiers pas; oü, á l'ombre de 
ses ailes maternelles, je fus préservée de ees 
trails dont Tatteinte flétrit pour toujours la pu- 
relé. — C'est la que toujours entourée d'exemples 
d'ordre et de sagesse, j'appris á connaitre et á 
aimer le bien; c'est la que la vertu m'apparut 



— 50 — 

comme inseparable de nolre propre nalurc, laiu 
ses divins préceptes éiaient appliqués saris eíFort 
aux plus simples actions de la vie! 

Oh! mon enfant, que je fus bien inspirée lors- 
que, eédant au devoir, j'entrepris un si rude et si 
périlleux voyage! Que je rends gráces a Dieu de 
m'avoir conduite, á travers í'Océan, a deux mille 
lieues de mes foyers, pour saluer encoré une fois 
la terre qui m'a vue naitre! Teresilla, Mañanita , 
tantes chéries et révérées, recevez l'hommage de 
mon coeur reconnaissant, vous, jeunes, belles et 
dont la bonlé ne fut pointrebutée par lessoucis 
et la responsabilité qu'entrainaient les soins de 
mes premieres années! Mon ame est saisie d'un 
attendrissement profond a la vue de ees lieux oú 
je fus regué dans la vie avee tant d'amour et de 
sollicitude, oú j'ai vu éclore tant de bons senti- 
ments! — Ici la charité se pratiquait en famille, 
á Tombre et toujours accompagnée de cette nai- 
veté charmante, de cette franche candeur creóle 
qui altache et subjugue les volontés. A de tels 
souvenirs, je sens mille ardentes sympalhies se 
réveiller dans mon sein. Ombre de Mamita , la 
révérée de mon ame, qui comme une vapeur 
suave planes au-dessus de ce bienheureux séjour, 
salut, chére ame, bénis-moi! 

Nousavangons toujours, et deja les balcons se 
remplissent de monde á notre passage : on nous 
lorgne, on nous salue par des hourras. Parmi la 
íoule je distingue des négresses habillées de 
mousseline, sans bas, sans souliers, portant dans 
leurs bras des enfants blancs comme des cygnes. 
— De jeunes filies á la taille svelte, au teint palo. 



— 31 — 

traversenl légéremenl les longues t^ahries , ávec 
leurs chevelures noires on boucles Hollantes el 
leurs draperies diaphanes que la brise emporte el 
que le soleil éclaire! — Mon coeur se serré, mon 
enfant, quancl je pense que je viens ici comme 
une étrangére. Cette nouvelle généralion parrni la - 
quelle j'arrive ne me connait pas, et une grande 
partie de l'autre, je ne la retrouverai plus! — 
Nous voici en face d'un balcón plus avancé sur la 
rner, oú chacun s'agite, trépigne, et, les bras 
étendus, les moucboirs déployés, semble rivali- 
ser á qui sera vu le premier. — La maison m'est 
inconnue, elle ne dit rien a mes souvenirs, et 
pourtant jene sais quelle sympathie secrete, quel 
altrait mystérieux, me portcntvers elle. — Oh! 
oui, c'est la maison de mon oncle Montalvo, de 
mon ami, de mon protecteur, de mon pére; et je 
n'avais pas besoin d'en recevoir la confirmation de 
mon cicerone, don Salvador, le capitaine du báli- 
ment négrier : mon coeur l'avait deja nommé. 

Mais d'oü viennent ees éclats de voix mélés á 
de monotones et tristes cadenees? Gomme á l'ap- 
proche d'un volcan, Fair se remplit par degrés de 
sauvages harmonies : ce sont des cris et des 
chants a la fois! Et quels chants, Dieu de miséri- 
corde! si tu les entendáis! Plulót que des mélo- 
dies humaines , on dirait un concerl donné par les 
esprils infernaux dans un jour de cattivo umore, 
Puis les murmures des eaux de la mer, le bruit 
des rames qui font mouvoir en tous sens d'innom- 
brables barques, conduites par des negros a demí 
ñus, fumant et nous montrant leurs dents en signe 
de contentement et de bienvenue. 



— 52 — 

Nous longeons les quais, couverts d'une foule 
bigarrée de blancs, de rnulátres et de négres : les 
uns sont habillés de pantalons blancs, de vestes 
blanches, et coiffés de grands chapeaux de paule; 
les autres ne porlent qu'un calefón court de toilc 
rayée, et un madras de couleur roulé sur le froni ; 
plusieurs ont le cbapeau de feutre gris sur les 
yeux, la ceinture rouge négligemment atlachée au 
cote, et tous sontañairés, pressés, ruisselants. — 
On voit péle-méle des tonneaux, descaisses, des 
colis portes par des carretons, traínés par des 
moles et conduits nonchalamment par un négre 
en chemise. De tous cotes on lit café, sucre, ca- 
cao, vanille, camphre ou índigo, et les braves 
gens de négres toujours de chanter et de crier á 
vous fendre la lele; car ils ne savent travailler 
qu'au son de leurs bruyants éclats fortement ca- 
denees. — Parlout on se meut, on s'agite, rico 
ne reste en place; la rareté diaphane de Tainio- 
spbére préte méme au bruit, comme á la ciarle du 
jour, quelque chose d'incisif et d'écialant qui pe- 
netre dans les pores et donne le frisson; la vie 
est parlout, dans lout, mobile, ardenie comme le 
soleil qui darde ses rayons sur nos leles. 

Nous venons de jeter Tañere au milieu d'une 
forét de máts et de cordages; et comme les passa- 
gers préparent leurs passe-ports, j'ai songo au 
mien, et me suis mise en devoir de le chercher 
encoré. Mais vaine recherche! aprés avoir boule- 
versé tous mes papiers, je reconnais de nouveau 
que je Tai laissé á Paris; pourtant j'ai traverso 
TAngleterre et les États-Unis sans qu'il en ait été 
question. Bien que les dioses se passent ici autre- 



— m> — 

lííent , j'espére qu'on ne me renverra pas sans que 
inon pied ait foulé ¿a térra patria. Je ne suis nul- 
íenient inquiete ; il me semble qu'en arrivant 
dans mon pays j'arrive chez moi. Quel droit plus 
sacre que de vivre sur le sol natal? La seule pro- 
priété incontestable de i'homme doit étre celle-lá; 
ce premier lot que la nature lui accorde en nais- 
sant n'est pas plus vaste, helas! que le dernier. 

Plusieurs barques se dirigení vers nous. Elles 
ronduisent des amis, des curieux, les préposés de 
la douane, et par leur organe un message fon poli 
dé la part de Timendant. — Ceci est de bon 
augure pour i'affaire du passe-port. 

Au milieu de ees chaloupes j'en distingue une 
plus affairée, plus impatienie d'aborder notre 
Mlimcnt. Elle esl peinte en blanc, rayée de 
bandos rouges, et ses rameurs, en larges panta- 
lons blancs, le corps entouré de ceintures bleues 
et cramoisies, haletants, la poitrine gontlée, le 
front ruisselant, avancent, avancent.... Deja ils at- 
teignent le brick. — Quatre jeunes gens Toccu- 
pent, dont Tainé annonce á peine vingt-deux ans : 
iis sont debout, les bras étendus et les mouchoirs 
déployés. Leur coslume est élégant et recherché, 
leurs tailles sont élancées et fines, leur teint, en- 
coré adolescent, s'ombrage moelleusement d'un 
duvet soyeux, et leurs vifs regards se voilent par 
je ne sais quelle teinte douce de jeunesse et de 
candeur; quelque chose de souple et de délicat 
dans toule leur personne leur donne une gráoe 
parfaile, et comme ils s'avancent a la fois hors de 
la chaloupe, folátres , joyeux et einpressés, on les 
prendrait pour une nichée de nos plus Seaux 



™ 34 — 

uiseaux. ~ Ce sonl, les íils de mor» onde de Mon- 
lalvo, mes cousins germains. 

Les agents de la junta de sanidad n'arrivent 
pas; — nous sommes, en attendant, traites en 
pesliférés et réduits a échanger de loin quelques 
paroles avec les personnes qui se proménent dans 
des barques aulour de notre navire. 

Enfin on nous prévient que les représentants de 
la faculté dincnt ; et comme ils n'ont pas l'habi- 
iude de se déranger en pareille occasion , nous 
sommes obligés de rester encoré quelques heures 
dans nolre prison £U grand air. 

Un homme d'un age avancé, en habit noir, de- 
coré de la grande croix d'Isabelle la Catholique, 
;üix cheveux poudrés, au teint palé, aux traits 
iins, au regard expressif el au port noble, s'avance 
seul, debout dans une chaloupe. — II m'appelie, 
je l'eulends de loin. « Mercedes! dit-ii d'une voix 
douce, émue... Mercedes! seule! » Et ses yeux, 
dont i'expression de bonté est ravissanie, sont 
remplis de larmes. — II me regarde comme regar- 
daii ma mere! — Oui, c'esl luí ! mon oncle chéri ! 
Je le devine plutót que je ne le recomíais, et ne 
retrouve pas de diííérenee entre ees deux mouve- 
ments de mon ame! — On dirait que mon coeur 
devient ma vue dans cet instant, car je sens mon 
coeur, ma vue et ma mémoire se confondre dans 
cette vive révélalion. — 11 s'approclie toujours, 
suivi crautres chaloupes. — Mon oncle, mon frére, 
lous les miens le suivent sans doute! — Mon coeur 
lesappelle. — Je meurs d'anxiéléetd'impaiience! 
— Mais encoré d'aulres barques. — Une cha- 



— 35 — 

loupe aborde. — Ce sont exxxl — Adieu, mon 
ange ! — Adieu ! — 



Mémejour, soir. 

II est niinuit, et je suis bien lasse; mais je ne 
veux pas me coucber sans te raconter une partie 
des agitalions de ma journée. 

Nous sommes descendus au mole, en face de 
Téglise de Saint-Francois. Aprés avoir traversé le 
quai , je suis montee en volante avec mon onde, 
et nous nous sommes diriges vers sa maison. 

Je ne-saurais te diré, mon enfant, í'émotion que 
j'éprouvais en me retrouvant au müieu de cette 
ville oü je suis née, oú j'ai fait mon premier essai 
de la vie. Chaqué objet qui frappait ma vue re- 
nouvelait une impression d'enfance, etjeme sen- 
tais pénétrée de je ne sais quelle joie folie el sau- 
vage qui m'attendrissait jusqu'á la moelle et me 
íaisait pleurer. II me semblait que tout ce que je 
voyais m'appartenait, el que toutes les personnes 
que je renconírais étaient mes amis. J'aurais em- 
brassé les femmes , donné la main aux hommes, 
— j'aimais tout! les fruits, les négres qui les por- 
taient sur leur tete pour les vendré, les négresses 
qui se pavanaient en se balancant sur les hanches 
dans la rué, avec leur mante sur la tete, leurs bra- 
celets autour des bras et leur cigare a la bouche ! 
J'aimais les plantes parasites qui folátraient sur 
les toits, et les gu irlandés á'aguinaldos et de 
manzanillas quipendaient sous les gouttiéres; le 
chant des oiseaux me ravissait; Tair, la lumiére, 



— 56 — 

le bruit, m'enivraient ! — Petáis folio! jpéfAfá 
licureuse! 

A ees voíuptés da souvenir succédait la surprisc 
cbarmante que me causait l'étrange aspect de cene 
ville du moyen age eonservée iníacte sous le tro- 
pique, et cescoutumes singuliéres oú Ton retrouve 
a la fois FEspagne et rAmérique; ees rúes étroites 
bordees de maisons basses, a baleóos de bois et á 
fenétres grillées, toutes percées a jour; — ees ha- 
bitaüons si propres, si iuisantes, si gaies, oú Ton 
apergoit le quitrín (voiture du pays) dans le saion, 
é't digne d'y figurer par son élégance et sa fraí- 
elieur; puis la nina, enveloppée de sa robe 
aérienne, ses beaux bras ñus enlaces autour de la 
grille, plongeant un ceil curieux dans la rué; et, 
dans le fond , la cour. garnie de íleurs et l'eau jail- 
lissante de la íbntaíne, dont les goultes fraiches et 
1 impides répandent la vie sur les pétales de la pi- 
talaya et du botador. — Mais, a demain, mon en- 
íant; — j'entre chez mon oncle , je te dirai bien- 
féi les nouvelles émotions qui m\ ailendent. 



LETTRE XV. 



A LA MÉ&fE. 



Premicrs moments. — Négres et négresses. — La foule em- 
pressée. — Mama Águeda. — La vieille négresse. — 
Maison de mon oncle. — Intcrieur des familles. — Liixe 
de la table. — Les plats creóles. — Vagiaco. — Le su- 
préme de volaille dédaigné. — Les butacas. — Les né- 
gresses sur leurs nattes. — Un rout sous le Iropique. — 
Naturel des femmes bavanaises. — L'Ángelus et la 
-bénédiction. — Le Mamey . — Le patriarehe O'Farrill. — 
Mon oncle comte Juan de Montalvo. — Les femmes et les 
présents. — Les chemins. — Les délais. — Le soled des 
tropiques. — Ses effets sur la constitution et sur le ca- 
ractére. — lndolence et violence. — Inactivité et passion. 

— Le soleil , ennemi public. — Puissance et féeondité de 
la vie. — Impos&ibilité de terminer aucune aííaire. — Les 
moustiques. — Une histoire de fourmis. — La butaca sur 
le balcón. — Le paseo de Tacón. — La nuit á la Havane. 

— Le droit d'asile. — Les assassinats. — Jose-Maria et 
Pedro-Pablo. — Récit de ma tante. — Les voleurs hon- 
nétes. — Une bistoire de bandit. — Le Maboa , YAlthea, 
le Yagua. — Les négresses et leurs cigares. — Mates et 
guacalotes. — Air de féte. — Excellente tenue de la po- 
pulation. — Les chiens et les bandits. — Les rúes le soir. 

— La promenade. — La maison paternelle. 



Havane, le 11 jti'ín". 

Pendant plusieurs jours , nía Teresa, ü m'a éte 
impossible de t'écrire, ¡fcÉ maison de mon oncle 

2. LA iíVVVNE, 5 



— 58 — 

Juanito, y qui je dois l'hospilalité, ne désemplit 
pas depuis mon arrivée. Je suis enlourée de pa- 
rents, d'amis, de vieux serviteurs de la famille, 
les uns que je recomíais en dépit des injures du 
temps, d'aulres que je ne recomíais pas du lout. 
La, une jeunesse affectueuse qui me traite avecla 
fainiliarité fraiernelle, et qui m'est lout a fait in- 
connue; ici, des visages étrangers, mais tous ou- 
veris et joyeux, qui, se posant devant moi córame 
pour se faire peindre, me deníandent aun air gra- 
cieux et fin : « Me reconnais-tu? » — Et moi, pour 
ne pas les chagriner, de repondré : « Oui. » — 
Puis, partant de la, je niele et confonds lout, pre- 
nant le fils pour le pére, le neveu pour 1'oncle, et 
cent autres gaucheries qui excitent rhilarité gené- 
rale et qui me font damner. 

Ensuile arrivent les négresetnégresses, joyeux, 
aitendris, chacun présentant la liste de ses droits 
á me regarder, á étre reconnu á son tour : Tune 
m'a élevée, l'autrejouait avec moi, l'autre faisait 
mes souliers; celle-ci chantait pour m'endormir; 
celle-lá dut sa liberté aux soins qu'elle donna á 
mon enfance. Ensuite arrive mon frére de lait, un 
grand négre de six pieds, beau comme sa mere, á 
la mine douce et tendré. — Eníin, le croiras-tu? 
jusqu'á mama Águeda, la nourrice de ma mere, 
qui vit encoré et traine á pied ses longues années 
pendan! deuxlieues pour venirme baiserlesmains 
etm'appelersafillelSitulavoyais, lapauvrevieille» 
avec ses longues mains décharnées, attachées á des 
bras plus décharnés encoré ! puis sa robe á man- 
ches courtes, et sa poitrine ílétrie , á découvert 
jusqu'á la ceinturo ! Ut commonce sculement une 



— 59 — 

robe légére de batiste, peinte en couleurs fantas- 
tiquemenl assorties; une mante bruñe couvre sa 
tete el encadre son visage bien noir, bien ridé, 
sur lequel se dessinent deux grands yeux ronds á 
fleur de lele, donile blanc sanguinolent dácéle en- 
coré l'ardeur du sang africain, mais dont I'expres- 
sion sauvage est atliédie par un affaissement des 
rayons visuels, preuve de la décadence de lana- 
ture. — La voilá, la bonne vieille, en face de moi, 
établie sur le meilleur fauteuil de nía chambre, 
les mains appuyées sur ses genoux, la tete en 
avant, me devoran t des yeux et répondant a cha- 
qué queslion que je luí fais sur les membres de sa 
famille : « Morí. » — (íl est mort.) 

La maison de mon oncle est fort vaste. Elle est 
entourée de hautes el longues galeries á perle de 
vue, et garanlies du soleil par des persiennes. 
C'est dans une de ees galeries que nous dinons; 
ici, point de salle á manger entre quatre murs, 
elles sont interdites par la chaleur. D'ailleurs, les 
familles sont si nombreuses, que méme les repas 
ordinaires exigent un grand espace el ont toujours 
un air de féte par le nombre des convives el des 
serviteurs et par la profusión désordonnée des 
mels. 11 n'estpas rare, pourpeu qu'on invite quel- 
ques convives élrangers, de payer un diner trois 
ou quatre mille piastres. II n'y guére de maison 
opulenle qui n'ait un cuisinier franjáis et ne par- 
vienne ainsi á reunir sur sa table les mels les 
plus exquis de la cuisine frangaise, avec le luxe 
des richesses que la naturo prodigue a nos co« 
loniest 



— 40 — 

Les Havanais mangent peu á la ibis, comme les 
oiseaux ; on les trouve, á tome heure du jour, avec 
un íruit ou une sucrerie á la bouche. Du reste, ils 
préférent les légumes, les fruits et sourtout le riz. 
La vi ande est une nourrilure peu con venable au 
climat. Ils sont friandsplutót que gourmands. Les 
grands seigneurs, malgré le íuxe européen de 
leur lable, réservent leur véritable sympathie 
pour le píat creóle : ils goíuent les auires rnels, 
ilsse nourrissenl de oelui-ci : les uns sont le luxe 
de i'opulence qui sert a régaler l'étranger, l'autre 
est comme ees meubles d'affeclion et d'habitude, 
souvent decolores par l'usage, mais qui conser- 
vent fidélement les plis du corps, sur lesquels on 
aime á se retrouver, et dont on préfére la vieille 
éioíFe aux cachemires et aux brocarts d'or. Moi- 
méme, aprés de si longues années, je ne saurais 
te diré avec quel délice je savoure ees caimitos ve- 
lón tés, ees zapotillos suaves et d'un goüi sauvage, 
ce& mameyes, nourrilure des ames bienheureuses 
dans les vailées sacrées de l'autre monde, selon la 
croyance hailienne, et enfin le mamón eelte 
créme exquise dont le goút, composé des plus dé- 
licieux parfums , est un néctar digne de l'Eden. 
Et lorsque ma tante m'offrit un supréme de vo- 
laille, moi, joyeuse et béate en face d'un simple 
agiaco, je luí répondis avec un ton de dédain : 
« Je méprisé le supréme de volaille; je ne suis 
venue ici que pour manger des plats creóles, i 

Quelque grande que soit la maison de mon on- 
de, elle suílit á peine á contenir sa famille el ses 
serviteurs. 11 a dix enfants, autant de petits-en- 
fonls, et plus de cent négres pour son service de 



— 41 — 

viile. Mon oncle esl un brave el digne homme, 
éclairé, juste, aimant son pays avec passion et 
d'une bonté inépuisable. Sa philanlhropie ne se 
porte pas seulement sur ce qui l'entourne, mais 
sur tout ce qui souífre. Fort savant en physiolo- 
gie et en médecine, il guérit grand nombre de raa- 
lades et ne se borne pas a traiter lui-méme ses 
enfants et ses esclaves; mais comrne sa science est 
en vénération et qu'il n'est bruit que des cures 
merveilleuses qu'ii a faites, on l'implore de tomes 
parís. Telle est l'humanité dévouée de son cceur, 
qu'au miiieu des soins que réclament ses habita- 
tions, oü il a huit cents esclaves á surveiller, et 
da grand nombre d'affaires publiques qui l'occu- 
pent, loutes les fois qu'un pauvre malade reclame 
ses soins, mon oncle accourtá son aide, souvent 
méme au miiieu de la nuit. 

Dans la crainie de ne pas suííire seul au bien 
qu'il voudrait faire, il a communiqué á tous ses 
enfants ses connaissances spéciales, et souvent on 
trouve Tune ou l'autre de ses ravissantes filies, 
images vivantes de la Charité, le regard animé 
d'une bienfaisante esperance, occupées á peser 
gravement la merveilleuse poudre, de leurs doigls 
blancs et effilés. Mais c'est surtout lorsqu'il s'agit 
dubiendu paysque notrebon oncle est admirable 
d'activité : alors il devient infatigable. La plupart 
des commissions organisées pour accroilrela pro- 
spérité de Tile font pour chef oupour président; 
toujours il est le premier, lorsqu'il s'agit d'en- 
courager une découverte, de donner del'élan á un 
projet utile á son pays, et cela avec cette véhc- 



— 42 — 

menee, cette fermeet chaleureusevolonté qui sont 
des fruits de notre soleií. 

Ma tante, Maria- Antonia, estune saintefemme; 
c*est elle qui fait de ses propres mains les layet- 
tes pour ses négresses, et qui envoie une partie 
des mels dclicals de sa table á ses esclaves vieux 
ou malades. Elle ne gronde jamáis ses négres et 
leur permet toutes sortes de paresses et d'insou- 
ciances dans le service; aussi, excepté l'heure 
des repas, voit-on ses négresses étalées toute la 
journée par terre sur des nattes de jone, chan- 
tant, causant et se peignant Tune l'autre. 

Depuis mon arrivée, nous avons tous les soirs 
un brillant rout chez mon oncle; la gravité espa- 
gnole, Tindolence creóle et le naturel en font á la 
fois les frais. Les hommes répandus dans les gaíe- 
ries, éclairées par des bougies et des lanternes de 
cristal suspendues au plafond, se proménent en 
fumant, et causent aífaire ou galanterie, pendant 
que les femmes, assises en cercle sur des siéges 
qui se balancent tout seuls et qu'on appelle bu- 
tacas, parient entre elles, de cette voix cáSine que 
tu sais, et s'éventent perpétuellement, quoique la 
brise de mer, qui s'engoufrYe dans les balcons , 
fasse vibrer tous les carreaux et battre toutes les 
portes; elle souíílerait aussi toutes les íumiéres, 
si Fon n'availpas la précaution de les couvrir sous 
des cloches de cristal; mais hors du courant déla 
brise, l'atmosphére brüle 'córame la lave enilam- 
mée de l'Etna. 

A peine le premier son de V Ángelus frappe 
Tair que les conversations s'arrétent; chucun se 
leve et prie debout á demi-voix : la clocbe cesse 



— 43 — 

de reteniir, on s'embrasse, on se souhaite le bon* 
soir, les enfanis viennent recevoir la bénédiction 
de leur mere; puis on se rassied, et les conversa- 
tions recommencent. 

La plupart de ees causeries ont peu de porlée, 
comme partout; maisici, au moins, lenalurelct la 
simplicité les foni valoir. l/absence de manége 
des femmes creóles donne a leur commeroe un at- 
trait indicible; tout est nalurel chez elles , el on 
les voit vieülir sans s'en apercevoir et sans que la 
perte de leurs charmes les afíjete : il ne leur 
vient jamáis i'idée de cacher un de leurs cbevpux 
blancs, de voHer une ríde; celte probiié de l'áine, 
cetle abnégation volontaire, en les rendant plus 
aimables, prolonge leur jeunesse et les fait aimer 
au delá «les écueils du temps. 

La vie de famille, a la Havane, renouvelle les 
charmes de l'áge d'or : on y retrouve les élans 
naifs du coeur, l'abandon dans la confiance, la foi 
dans Tamour el dans Tamilié, et quelque chose 
de souple, de moclleux, de caressant , qui va 
jusqu'au fond du coeur decelui qui en est Tobjet. 
Quoi de plus doux que cette sécurité dans la bien- 
veillance et dans raffeciion de lous! c'est un du- 
vet précieux sur lequel ráme se repose mollement. 

Ecoutez a la porte de ce salón oü la famille est 
réunie : loul est pélulance, gaielé, abandon, de- 
lire! On se tutoie; les ages, les conversations se 
mélent; lout le monde est heureux, le bien-étre 
est partout ; c'est que le coeur est seul chargé des 
honneurs de la féle. 

Je ne saurais te diré tous les soins, toutes les 
tendresses dont je suis l'objet ; c'est á qui viendra 



— 44 — 

me voir , á qui me donnera un cadeau, un sou ve- 
nir : — les fruits, les fleurs pleuvent sur moi, et 
méme Tor; car c'estune coutume creóle de se íaire 
présent en famiüe d'une once d'or córame d'un 
ananas ou d'un mamey ; et cela avec une na'ivelé, 
une tendré bonhomie d'expression vraiment admi- 
rables. Ces présents m'arrivent enjolivés et pares 
de fleurs, de sucreries et de mille reeherches ra- 
vissantes. Mais ce qui me touche le plus, c'est 
lorsque mes cousines m'envoient pour messagére 
une de leurs peliles filies, et que la jolie nina 
m'arrive chargée d'un fruit plus grand qu'elie, ou 
d'un bouquet de cactus presque aussi beau que 
I'incarnat velouté de ses joues, et que, pliant sous 
le poids, elle me dit, levant vers moi ses grands 
yeux pleins de candeur : « Voilá ce que mama 
t'envoie. » {Esto te manda mama.) 

J'attends mon frére, qui n'élait pas a la Havane 
a mon arrivée, et mon grand-oncle Rafael OTar- 
rill, un des patriarches de la famille. Les routes, 
deja fort mal établies et livrées aux intemperies 
des saisons, deviennent impraticables pendant les 
pluies; les riviéres débordent; et, comni¿ faute 
de ponts et de bacs, on ne peut les passer qifá 
gué, on est constamment exposé a des accidents; 
aussi, á peine l'époque des orages arrive-t-elle , 
que chacun s'empresse de rentrer en ville , au 
risque de rester une journée cutiere perdu dans 
une orniére ou dans un ravin. Ceíte absence de 
chemins praticables oblige ainsi les Ha vanáis á 
rentrer a la ville au moment méme oú l'ardeur de 
la canicule appelle les maladies et leur rendrait 
plus nécessaire l'air pur de la campagne. 



— 45 — 



12 juillet. 



La cbaleur est excessive ; le vent souííle comme 
cierne fournaise; tout travail devient impossible, 
et j'éprouve une angoisse vague, causee par la 
luüe qui s'établit entre Tactivité de mon cerveau 
et Taífaissement de mon corps. Les habitudes 
agissantes d'Europe, les facilites qu'offre en tout 
point la civilisaüon du vieux monde, me manquenl 
ici, et je sens parfois avec dépit que je suis dégé- 
nérée, puisque le dolcefar mente de nos anciens, 
les Indiens, ne suffit piusa mon bonbeur. 

Un des caracteres particuliers á la race actuelle 
de nos Espagnols-Havanais , fruits européens 
transplantés sous le tropique, c'est le contraste 
qui se manifesté entre la langueur de ees corps 
minees et déücats, toujours préts á plier sous la 
moindre fatigue, et l'ardeur du sang qui se dé- 
céle dans les gestes, dans les goüts, dans les mou- 
vements de leur pensée, toujours vive, passion- 
née, impétueuse. De méme , au moment précis 
oú la vilie, plongée dans un repos absolu, savoure 
la douce volupté d'un demi-sommeil , Fagitation, 
le bruit, une locomotion perpétuelle, étourdis- 
sante, régnenl dans le port sous Finfluence de 
l'amour du gain et par í'obéissance de l'esclave. 
Quant aux alfaires, aux transaclions , elles sont 
toujours en souffrance et traínent á l'infini. Pour 
un pas á faire, pour un mot á diré, pour une 
signature qu'il s'agit d'apposer , on vous renverra 
toujours au lendemain : le soleil est la, terrible, 
s'interposant chaqué jour entre la maison de votre 



— 46 — 

notaire et vous, entre votre écritoire et vos doigts. 

Sous un ciel ardent, la vie se multiplie sous 
tous les aspects, sous toutes les formes, et si la 
vue d'une nature grandiose et variée ravit Páme 
et les yeux , forcé est d'endurer les inconvénients 
de cetle opulence. Voilá ce que je me repele sans 
cesse et de mon mieux, pendant que les mousti- 
ques impitoyables melient ma patience á l'é- 
preuve. Mes bras, mes mains sont dans un état 
deplorable; si je les couvre pour t'écrire, je suf- 
foque, je ruisselle, je meurs; si je les laisseála 
portee de ees ennemis infernaux, ils me dévo- 
rent. Je ne puis m'en garantir qu'en baignant ma 
peau dans de Teau-de-vie de canne, panacée uni- 
verselie ici , appiicabie á tous les maux; puis, 
sans fessuyer, je me fais évenler par une petite 
négresse pendant que je t'écris. 

On raconte dans le pays une histoire trés- 
instructive a propos de ees insecles. Les premiéis 
Européens qui arrivérent dans Tile y trouvéreru 
une enorme quantilé, non pas de mousliques, 
mais de familles et de races de moustiques plus 
ou moins voraces, qui régnaient dans l'air et dé- 
voraient les passants. Une économiste de l'épo- 
que, homme sage, eut, a ce qiron dit, la pensée 
d apporler dans une cage un petit nombre de mous- 
liques élrangers, et d'essayer leurs forecs contre 
les insecles indití¡énes. L'essai fut heureux; les 
étrangers furent les plus forts, el se mirenl á ava- 
ler sans pilié les moustiques nationaux : si bien 
qu'au bout de quelque temps il ne resiait plus un 
seul indigéne dans Tile. Mais, en échange, les 
naturalisés devinrent nombreux et redoutables, et 



— 47 — 

leurs piqures furent si cuisantes qu'on regrette 
encoré Fancienne race; c'est précisément celte 
race frangaise, cette race ingrate de moustiques 
dont je suis maintenanl la viclime. 

Mais si les cousins nous mordent, les compen- 
sations ne manquent pas. — La vie de nuit est si 
belle, si pleine de charmes ici! Quelle transpa- 
rence ! Quelle grandeur dans le ciel éblouissant 
d'étoiles et de météores! — Et ees nuages gigan- 
tesques qui planent dans l'air , habillés d'opales 
et de rubis! et ce soufíle tiéde de la brise de 
ierre, chargée de tous les parfums de la végéta- 
tion, si doucement incisif a travers des pores épa- 
nouis par la chaleur! Comment le décrire la 
puissance de celte vie animée et sensuelle, quand 
í'ardeur brúlante du jour a fait place á Tair doux 
et voluptueux du soir? — Lorsque, vis-á-vis du 
port, á demi couchée au fond de ma butaca, sur 
le balcón de mon oncle, je contemple un bátimenl 
les voiles déployées, se détachant au loin sur le 
íirmament étoilé, au milieu de Tair diaphane et 
phosphorescení, que la lune m'apparait á droite et 
le cbáteau du Morro á gauche, píanant sur Tes- 
pace, blanc comme un fantóme, avec sa lanterne 
vacillante, dont la lurniére tourne toujours au mi- 
lieu des airs, se cachant et disparaissant tour á 
tour comme une lueur fantastique , — je me crois 
livrée a un réve enchanleur, et je jouis de ce bon- 
heur fugitif a pleine poitrine. 

Mon bon oncle a eu la galanterie d'aííecter á 
mon service particulier une volante faite exprés, 
fort elegante et toujours a mes ordres. Ici, chaqué 
membre de la famiüe a un équipage separé , 



_ 48 — 

méme les enfants. Lorsqu'á la chute du jour vient 
l'heure de la promenade, toule notre rué se trouve 
encombrée de voitures, córame á Paris á la sortie 
d'un spectacle. 

A six heures on part , le soufflet du quitrín 
raballu, les dames habülées de blanc, léte nue, 
avec des íleurs nalurelles sur les cheveux; les 
hommes en coslume habillé, cravate, gilet et pan- 
talón blancs : c'est la tenue habituelle et gené- 
rale dans toutes les classes de la hiérarchie. 

Hier, en sortant avec ma tante, Maria-Antonia, 
pour aller au Paseo de Tacón (promenade de 
Tacón) , j'avais élé voir Pepiya, ma jolie cousine, 
lorsqu'en traversant la place deBelem, nous fumes 
arrétées par une espéce d'émeule qui se porlait 
vers l'église. Déjá la foule en assiégeait la porie, 
mais sans chercher á la dépasser. Un des grands 
baüants était fermé; l'autre, entr'ouvert, laissait 
á peine passage á la tele d'un liomme qui, d'un 
air grave, criait á la foule immobile : Priez pour 
le criminel, mes f reres. Je demandai l'explicaiion 
de celte scéne. On me dit qu'un assassin venal t 
d'échapper aux gens de justice, et avail cherché 
refuge dans cette église, qui jouissait du droit 
d'asile. — ce II l'a échappé belle! ajouta rinconnu 
qui nous donnait cetle explicalion; la dislance 
était longue et tout le monde courail aprés luí... 
II est vrai que s'il n'avait pas atleint Belem, ii 
auraitpu entrer dans une autre église sur sa roule. 
Mais aurait-il devine juste? 

— Que vouíez-vous diré? Toutes les églises ne 
jouissent-elles pas du méme privilége? 

— Non; celle de Belem et une autre jouissent 



— 49 — 

seules de cet avantage; encoré le nom de celle-ci 
est-il un mystére, connu seulement des prétres. 
Si par hasard elle se trouve sur la route du fugitif 
et qu'il y entre, cette circonstance est regardée 
conirae une preuve de la protection divine, et le 
malfaiteur a sa gráce. » Coinme nous poursuivions 
nolre route, nous dirigeant vers la promenade, 
ma tante me dit : 

a De pareils spectacles se présentent quelque- 
íbis ici. Les assassinats en plein jour, plus rares 
depuis le gouvernement du general Tacón, se re- 
produisent encoré quelquefois. La vengeance, soit 
qu'elle agisse pour son conipte , soit qu'elle obéisse 
á Tordre de riiomme puissant, et l'ardeur du sang 
dans ce pays, ardeur qui pousse Tassassin a tuer 
sans cause, produisent plus de meurtres que l'ap- 
pát-du vol. Nos voleurs de grand chemin commen- 
cent rarement leur métier par choix ; ils y sont 
prcsque (oujours entrainés par des circonstances 
parliculiéres. Ainsi nos guajiros sont souvent 
amoureux , jaloux , querelleurs ; ils se batlent á 
la sortie d'un bal ou d'un combat de coqs. Celui 
qui tue se sauve dans Tintérieur de l'iie, dans les 
montagnes; on le poursuit, on met sa tete a prix. 
Abandonné comnie un ennemi de Tespéce hu- 
maine, obligó de la craindre et de se défendre 
contre ses attaques, il devient voleur pour pour- 
voir á son existence, assassin pour la conserver; 
mais, dans sa dégradation, il conserve la plupart 
du temps un certain caractére aventureux, cheva- 
leresque , qui nest pas dépourvu de générosité. 

» Une nuit, á la campagne, mon fils Ignacio, 
encoré fort jeune ? se trouvant Atlardé , revénait a 



— 50 — 

cheval «Tune visite dans les envi'rons : il chantait. 
II était envirou minuit , lorsqu'il apergut un 
homme assis au pied d'un des orangers de la 
Guardaraija , sur la lisiére du bois. Cet homme 
tenait la bride de son cheval passée autour du 
poignet; Yescopela éíait appuyée á l'arbre; le ma- 
c/ieícpendait a sa ceinlure, el il s'oceupait a char- 
ger un trabuco (grand pistoleí). 

» Mon íils se crut perdu. — Mais il continua á 
marcher au pas en fredonnant, malgré l'inquié- 
lude bien naturelie que lui inspiran ce voisinage. 

» — Buenas noches, señor don Ignacio. 

» — Muy buenas noches, caballero, répondit 
mon íils. 

» — II est bien íard pour se promener ainsi, 
jeune homme, reprit l'autre... Rentrez chez vos 
parents, croyez-moi... Le serein n'est pas bon 
pour la voix. » — Et il continua sa besogne. 

» Le lendemain, nous apprimes que le pedáneo 
et consorls étaient á la poursuite de Jose-Maria 9 
le fameux voleur, qu'on avait vu la veiiie dans les 
environs de nolre sucrerie. 

— Ful-il arrélé? demandai-je a ma tante. 

— Oui, me répondii-elle, mais seulement six 
mois aprés. — Ces bandits, conlinua-t-elle, sont 
si redoutés et leur témérilé est si indomplable 
que, malgré le prix aitaché a leur arreslation, 
personne n'ose les prendre : iis vonl partout, dans 
les sitios, dans les estancias, dans les ventas ; ils 
y iont de la dépense sans que qui que ce soit ose 
s'exposer á leur vengeance. Je te raconterai une 
anecdote qui te donnera encoró une idee de leur 
caraeiere singulier* 



— Si — 

» Un jour, j'allais á notre hahitation de Canasi 
avec tous mes enfants : ils étaient huit, et le plus 
ágé n'avait pas dix ans ; les routes étaient affreuses ; 
nos mules s'enfongaient dans les orniéres jusqu'au 
poitrail, el ce ful a grand'peine que nous púmes 
atteindre á onze heures du soir la suererie de 
Pedraila, a une lieue de Guanao, oü nous étions 
aliendus pour diner. Mais la riviére qui separe ees 
deux propriétés avait débordé pendanl la matinée, 
il était impossible de la iraverser; il nous fallait 
pouriant quiller sans délai Peclraita, oú venait 
d'éclater une révolte panni les négres de l'habita- 
lion. — Que faire? Nous décidámes qu'il fallait 
á lout risque passer la riviére. J'étais restée assise 
au bord de l'eau , entourée de mes enfants, qui 
píeuraient de faim et de peur, car la nuil était 
sombre, et le bruit de Teau agilée par le vent les 
épouvantait. Je tacháis de les rassurer, lorsque je 
vis un homme apparaílre devant nous. Son eos- 
turne était celui des guajiros; il était armé et te- 
nait son cheval par la bride. 

» Señora dona Maria-Antonia, me dit-il, que 
puis-je faire pour vous étre utile? Mon cheval est 
bon. et il est comme moi á votre service. Si vous 
voulez, je passerai ce que vous avez de plus pré- 
cieux de Tautre colé de la riviére... vos enfants, 
Fun aprés Tautre, par exemple. — N'ayez pas 
d'inquiétude : la jaca nada bien. » — Et il cares- 
sait de la main sa monture. 

i> — Merci, lui répondis-je; je garde mes en- 
fants; mais, si vous vouliez vous charger de cette 
cassette, vous me feriez plaisir ; elle renferwe des 



— 52 — 

objets de prix qui pourraient étre abimés dans la 
volante. 

» — Bueno venga el cofrecito ! » Et prenant la 
cassette, il la plaga devant lui, s'élanga dans Teau 
et s'éloigna. 

» Une heure aprés , je me mis en route avec 
mes enfants; les mules nageaient bien, mais la 
riviére était si brava, que l'eau débordait par- 
dessus le train, entrait dans la volante, et nous 
monillaitjusqu'au genoux. Enfin, nous aiteignimes 
l'autre rive sans accident, et au bout de deux 
heur.es j'arrivai a Tauberge de Guanao ; il éiait 
une beure du matin. 

» La premiére personne qui se presenta devant 
moi fut le guajiro avec la cassette, qu'il s'em- 
pressa de me remettre fidélement. II refusa toute 
gralification., recut mes remerciments et dispa- 
rut. La cassette contenait des diamants et des 
bijoux d'un grand prix. 

j> — Señora dona Maria-Antonia, dit l'auber- 
giste aussitót que l'homme s'éloigna, connaissez- 
vous cel homme? 

» — Non; cest la premiére fois queje le vois. 

» — Eli bien, cest Pedro-Pablo , le fameux 
cbef des bandils qui infestent ce pays depuis six 
mois. 

» — En vérité, ma íante, je ne sais ce qu'il y 
a de plus merveilleux dans cetle histoire , ou la 
loyaulé du brigand, ou ta confiance en lui ! 

» — Mais non ; je ne me la reproche poinl , et 
je crois que j'en aurais fait autant si je l'avais 
connu : ici, un volcur qui vous parle en ami ne 
vous trahit jamáis, Téméraire, il resiste seul aux 



— 5o — 

gens de justice, aux soldáis, et défend sa vie avec 
fureur. Une fois, un de nos jeunes gens, cher- 
cbeur d'aventures, ennuyé d'enlendre vanter la 
bravoure d'un brigand, s'avisa de l'appeler en 
cbamp clos : le cartel ful afliché dans les bois, et 
la rencontre eut lien selon toutes les regles de la 
ehevalerie. 

» Les ennemis les plus redoulables de ees vo- 
lenrs sont les chiens. La race canine de Cuba est 
unique par sa forcé, par son inlelligence et par 
son aversión incroyablecontre les négres marrons. 
Lorsqu'un esclave deserte, le mayoral (chef des 
iravaux) méne le chien dans le bohío (cabane du 
fugitif), prend les bardes du négre et les applique 
aux naseaux du máün. 11 a compris. — Aussitot, 
il part a la poursuite du fugitif, suit sa trace pen- 
dant plusieurs jours s'il le faut, et ne quitte la 
piste qu'aprés avoir découvert sa retraile et Ta- 
voir chassé devant luí jusqu'aux pieds du maitre. 
Paríois il s'établit un combat entre le négre et le 
cbien, mais ce dernier a toujours le dessus et ne 
lache jamáis prise, méme blessé. Ave€ une in- 
croyable adresse, il commence par saisir les 
oreillesde son adversaire; et, une fois cramponné 
sur ses épaules, la dent enfoncée dans Toreille de 
l'esclave , il le fait plier sous la douleur. N'ayant 
plus d'action conlre son assaillant, le négre s'abat 
par terre et reste a la merci de Tanimal, qui se 
contente de le faire íever et de le ramener au ber- 
cail. Mais si le négre ne se deferid pas (ce qui ar- 
rive presque toujours, lant la seule présence du 
cbien Tépouvante), ce dernier ne lui fait point de 
mal et le pousse seulement devant lui, prét á le 

2, LA JUYA>!., 4 



— 54 — 

terrasser á la moindre tentativede í'uitc. S'il ar- 
rive, en loute aulre oceasion, que le négre se ré- 
volle ou sévisse contre son chef , íe chieri se poste 
en arrét á colé de son maitre, la gueule ouverte, 
aitendant ie signal de l'atlaque, raais saos prendre 
jamáis l'iiiitiaiive. Son obéissance est lelSe que 
méme quand il le voit blessé, il ne bouge pas et 
ne le défend que d'aprés son ordre. 

» Avant-hier, trois malfaiteurs qui avaient de- 
vasté les environs de Marianao, á peu de dislance 
de la Havane, aprés avoir échappé a toutes les 
poursuiles de la juslice, ont élé ramenés par deux 
cbiens. Arrivés pies de la ville, un des chiens en 
arrét, la gueule ensanglantée, l'oeil élincelant, 
resta pies d'un buisson pour garder les prison- 
niers, pendant que son compagnon, courant á 
Fenlrée de la ville, hurlait, secouait les passants 
par leurs habits, et indiquait, par les signes les 
plus ingénieux, i'endroit oü se trouvail la capture. 
II finit par se faire comprendre, et conduisit le 
pedáneo a I'endroit oú l'autre chien , fidéle a son 
posle, gardait les malfaiteurs, qui gisaient éten- 
dus á demi morts sur Hierbe. L'un de ees mal- 
heureux avait la joue toute fracassée, et íous trois 
avaient élé blessés griévement dans le combat. 

» — Ces chiens, nía tante, doivent étre bien 
forts? 

» — lis ne le paraissent pas, et ressemblent 
beaucoup aux lévriers de grande espéce; seule- 
ment leur poil est plus rude et d'une nuance plus 
claire. 

» Les gens de campagne ne se mettent jamáis 
en rc-ute. gan& leur méate ; avec elle , ils se basar- 



dent sans crainte dans les solitudes sauvages oú 
la juslice des horames n'a pas encoré penetré, et 
souvenl ils leur doivent la vie. » 

Ma tante en était la lorsque nous arrivámes á 
la promenade Tacón; le soleil se couchait enve- 
íoppé de larges draperies d'or. Le palmier, le 
maboa, la yagua et íes buissons gracieux de rose 
althca, ágiles par la brise du soir, se baíangaient 
doucement. L'oiseau , silencieux pendant la cha- 
Ipur du jour, chanlait gaiement en choisissant son 
gite , et resserrant ses ailes, se balan^ait sur la 
branehe flexible et parfuniée qui devait lui servir 
(i'asile et le proteger contre la rosee de la nuit. 
Quelques jeunes filies assises aux fenétres, co- 
queltes et ríanles, dardaient á travers les grilles 
des regards brillants comme des étoiles, et nous 
envoyaient, de leurs petiies mains blanches, des 
saluts na'ifs. D'autres, voluptueusement renver- 
sées dans leurs qiátrins, jouissaient avec insou- 
ciance de la douceur de l'air et de la beaulé de la 
nalure. Personne ne se promenait á pied : les 
hommes, gravement enfoncés au fond de leurs 
volantes, humaient l'air et se sentaient heureux 
de vivre; la petite marchande , la bourgeoise 
comme la grande dame , savouraient dans leurs 
qullrins les délices et la paresse des riches. Tou- 
jours leurs premieres épargnes sont employées á 
Facha! d'un piano el d'un quitrín : celie qui n'a pas 
encoré ajteint ce degré de luxe traverse furtive- 
rnent la rué pour aller visiler une voisine, toujours 
en blanc, la poilrine, les bras et la tete á décou- 
vert. Vous les apercevez ainsi, inquietes, glisser, 
traverser et disparaitre ; pa les prendrait pour des 



— 56 — 

colombes qui s'envolent, effrayées par la cornee 
do bücheron. Mais les négresses, ob ! pour celles- 
íá , la rué esl á el les. Orí les voit en grand nombre 
sur les devanls des pones, le cigare á la bouche, 
a moilié vélues, avee leurs épaules rondes el lui- 
santes comme des boucliers de cuivre, se laissant 
eonter íleuteíle; — el, des négriüons pariout, 
jouant aux mates, aux (juacalotes, el lels que leur 
mere les mil au monde. 

En revcnanl de la promenado, nous nous diri- 
i>eames vcrs la place d'annes, oü le gouverneur 
donne lous les soirs un concerl de musique mili- 
taire. La se íéunil ia populaiion blanche de loutes 
les classes. De beaux arbres , une fonlaine d'eau 
jaiíiissante, des bañes de inarbre, les deux palais 
du gouverneur el de l'iniendant, servanl de cadre 
a ce grand espaee, font de ce lieu une promenade 
cha ríñanle el loul aristocralique. 

Ici, les promenades publiques onl un aspecl de 
bon goül })arúcuSier au pays : point de vesle, 
poini de casquelte, poinl de gens nialpropres ou 
mal mis. Tous les hommes soni en babit el porlent 
Grávate, gilelel panialon blancs; louies lesfemmes 
s'babilleni de linón ou de mouseline. Les véie- 
ihents blancs, qui respirent la coquelterie et Té- 
iégance, s'harmonisenl merveilleusemenl avec la 
beaulé du climal, et répandent dans les réunions 
un air de féle, 

Avanl de rentrer, j'allai rendre visite a ma 
tanie, la comlesse douairiére de Monlalvo. Je ne 
eonnaissais pus sa demeure et me laissai conduire 
par mon calesero. li faisait nuil; mais á mesure 
que nous avancions el maigré robscuritc, mille 



— 57 — 

souvenirs coníus renaissaient dans ma mémoire , 
sans qu'il me fut possibie d'en préciser aucun. 

Le calesero s'arréte : je descends. 

A peine me trouvai-je dans le saguan (1), que 
mon coeur bondit; il me sembla reconnaítre la 
maison ; bienlót je n'eus plus de doute : eetíe mai- 
son ! je l'avais habitée, j'avais touché ses portes, 
j'avaisjoué sur ees dalles de marbre; cet escalier ! 
je l'avais monté et descendu cent ibis. — La, de 
celte marche, je tombai un jour, je me blessai ; 
mama Águeda me releva et me pansa. — Je ne 
me trompáis point : c'était bien la maison de mon 
pére. Tout était encoré a sa place. — C'était la 
que mon lit d'enfance était posé; a cote, plus bas, 
je vois encoré ma jeune négresse Catalina me 
chatouillant les pieds pour me faire dormir, chan- 
tan! ou me raconlant, pour la vingtiéme fois, com- 
ment sa mere l'avait trompee pour la vendré aux 
marchands blancs ; — comme elle avait saulé de 
joie et pleuré, en reconnaissant son fiére dans le 
bátiment; — puis, quelles larmes de désespoir 
elle avait versees, quand elle avail été vendue sans 
son frére. — Alors, elle pleurait encoré; et moi , 
au lien de m'endormir, je m'asseyais sur mon lit 
et pleurais avec elle. — C'est dans cette autre 
chambre, derriére ce paravent chinois, que ma 
grand'mére frappa un jour avee un fouet sa plus 
jeune filie encoré enfant, et encoré la que, comme 
un lionceau furieux, je me jelai sur les négresses 
qui retenaient la victime, et les mordis jusqu'au 
sang. — Ici , devant cette table massive, mon pére 

(1) Premiere cour dVnfrée. 



me lenait debout sur ses genoux et me montrait 
son arbre généalogique. Helas! oú est mon pére? 
Je ne retrouve plus qu'un amas de pierres sansvie 
et un souvenir viyant! 



LETTRE XVI. 



A LA MÉME. 



Tristesse , réverie. — Un compliment hors de propos. — La 
musique. — Impression du chant sur les négres et les 
mulátres. — Le vieux serviteur. — La permission d'é- 
couter. — L'esclave cantatrice. — Une variété. — Don 
José Penalver. — Mélomanie des négres. — Aplitude aux 
arts naturelle aux Havanais. — Les deux théátres. — Leur 
aspect. — Arrivée de mon frére. 



Mercredi soir. 

J'ai passé toute la matinée seule en face de la 
mer, le nez au veni et Fesprit dans l'espace. J'étais 
livrée á ce douloureux élat de l'áme, á cette tris- 
tesse découragée qui naít du sentiment intime de 
notre faiblesse, qui nous raméne vers Dieu et 
nous porle á lui soumeltre nos chagrins , nos mi- 
séres et nos bonnes intentions; — moment pré~ 
cieux ? oú l'áme s' eleve autant que le coeur s'hu- 
milie; oú, paree d'un rayón d'amour divin , elle 
éclaire a nos propres yeux notre petitesse et notre 
impuissance. 

J'étais plongée dans cette réverie , lorsque quel- 
qu'un s'avisa de me complimenter sur mes méri- 
tes: une angoisse mélancolique traversa mon ame; 



— 60 — 

je pris Dieu á témoin de ma non-complicitá; et 
pénétrée deje nc sais quelle ironie amere contre 
moi-méme, je sentís que mes paupiéres se mouil- 
laient. — Éirange maniere, en vérilé, de repon- 
dré a un compüment! 

Le soir, conirae íousíes soirs depuis mon arri- 
vée, j'ai pu, avec ma voix, faire la joie d'une 
partie de la ville; et, en vérité, il y a un peu de 
mérite á ma bonne volonié, car la chalcur m'in- 
commode beaucoup depuis quelques jours. 

Mais comment refuser si peu de chosc, lors- 
qu'une si légére fatigue peut devenir pour les 
autres la source d'un plaisir dont Telan est si naif 
et si vrai? Ici, les organisations sont en general 
musicales et poétiques : lous les soirs une foule 
de promeneurs se donnent rendez-vous sous les 
fenétres de la maison de ma tante, au bord de la 
mer , quittent leurs voitures et s'étabíissení , assis 
sur des chaises qu'ils font apporter exprés, pour 
écouter quelques sons incertains que le vent em- 
porte ; puis, ce sont des vers, des impromptus, 
des couplets, qui se succédent avec autant de fa- 
cilité que de profusión. Le matin, si par hasard 
je fais quelques accords sur le piano, aussilót 
toutes les négresses de la maison se metient en 
mouvement et se portcni sur les balcons, dans les 
coins des portes, derriére moi, devant le piano ; 
c'est le plus dróle atiditoire du monde. — Puis 
cest un bonbeur, ce sont des gestes, des tendres- 
ses na'ives, a nuiles autres pareilles. Les négres 
aiment la musique avec passion : ils chantent des 
chansons d'une simplicité touchante. Quelquefois, 
le matin, on m'annonce un vieux serviteur de la 



— 61 — 

famille, esclave d'un de mes parents. — Que me 
veut-il ? — Me demander la permission de venir 
mantendré le soir á la porte de la rué. 

íl y a deux jours, je fus éveillée le matin par 
une voix fraicbe et jeune qui chantait un air du 
Pirata; c'élait une jolie esclave de .nía cousine 
Encarnación : juste, étendue et puré, cette voix 
serait un trésor pour le Théátre-Italien , et la 
peau cuivrée de la mulátresse une jolie variété 
parmi íes lis et les roses des Amigo et des Grisi. 

Je fais souvent de la musique avec une jeune 
filie remplie d'áme et de talent, dont le goút 
exquis et la méthode ont été déveíoppés par son 
pére, un des hommes les plus distingues de la 
Havane par son esprit autant que par sa nais- 
sance. Je pourrais le citer comme un exemple de 
cene aplitude naturelle des Havanais pour les arts. 
Don José Penalver est un professeur accompli; il 
joue du piano et il accompagne comme Tacloíini 
ou Alar y ; il compose á merveille, il improvise, 
et il a enseigné Tart du chant á sa filie aussi bien 
que l'aurait fait un de nos meilleurs professeurs 
de Paris; pourtant,ce talent n'a pas eu de maitre : 
il est Poeuvre de l'étude et de rinielligence. 

Le goiit de la musique italienne est aussi rc- 
pandu ici que dans une ville d'ltalie; presquc tou- 
tes les partitions modernes y sont connues; des 
troupes ilaliennes y sont engagées tous les ans et 
fort bien payées. Píusieurs jeunes fashionables 
préient leur appui a des entreprises favorables au 
développement de i'art : dans ce nombre se dis- 
tingué don Nicolás Penalver, qui, par sa brillante 



— 62 — 

fortune et son noble enthousiasme, mérite d'occu- 
per le premier rang. 

La Havane posséde deux salles de speetacle : 
celle de Y Alameda, située au milieu de la ville, 
sur le bord de la mer, et l'autre extra muros : 
cetíe derniére porte le nom de Tacón, parce 
qu'elle a été élevée pendant la dictature du gene- 
ral de ce nom. La premiére, plus ancienne et 
moins grande, est plus favorable á la musique; la 
seconde, presque aussi grande que la salle du 
grand Opera de París, sert, pendant Tabsence 
des chanteurs italiens, á jouer le drame espagnol, 
et leur est livrée á leur retour. La sa!le extra 
muros est riche et elegante á la fois. Elle est peiníe 
en blanc et en or. Le rideau et les décorations of- 
frent un coup d'ceil brillan!., quoique íes regles 
de la perspective n'y soienl pas exactement obser- 
vées. Le parterre est garni d'un bout á Tautre 
d'excellents fauteuils, ainsi que les loges, dont la 
devanture est á jour et seulement décorée d'un 
léger treillage doré, qui laisse pénétrer la vue 
des curieux jusqu'aux petits pieds des speclalri- 
ces. La loge du gouverneur est plus grande et 
mieux ornee que ne Test ailleurs celle des rois. 
Je ne connais que les premiers théátres des gran- 
des capitales de TEurope dont Taspect produise 
un si noble effet , par la fraícheur des décorations, 
le luxe de l'éclairage, tout en bougies, et Fexcei- 
lente tenue d'un parterre en gants jaunes et en 
pantalons blancs. A Londres ou á Paris on pren- 
drait notre salle pour un immense salón de haute 
volee. 



65 — 



Méme jour , á onze heures tlu soir. 



Mon frére est arrivé. — Je Tai vu et ne sau- 
rais te diré ma joie! Mon frére est, tu le sais, lout 
ce qui me reste de mon pére et de ma mere! 



LETTRE XVII. 



A M. LE COMTE DE TRACY. 



De la société havanaise. — La Havane iva pas de populaee. 

— Causes de ruine pour les propriéíaires. — Taux exor- 
bitant de l'intérét. — Loi d'expropriation. — Mauvaise 
situation des possesseurs du sol. — Marcha nds et pro- 
priétaircs. — L'usure. Les monuments et Fhistoire. — 
La Havane n'a pas d'histoire. — Fondateur de la ville. — 
Quolques souvenirs. — Les faubourgs. — El Témplele . 

— La ville ancienne et la ville nouvelle. — La raáe. — 
Admirable situation do port. — Les Ceibas et Fuñique 
monument. — Sieste d'une garnison. — Le caractére hil- 
vanáis. 



II n'y a pas de peuple a la Havane , il n'y a que 
des maitres et des esclaves. Les preraiers se divi- 
sent en deux classes : la noblesse propriétaire et 
la bourgeoisie commergante. Celle-ci se compose 
en grande partie de Gaialans. Arrivés dans Tile 
sans palrimoine, ils finissent par accaparer une 
grande parlie des fortunes territoriales; ils com- 
menccni par prospérer á forcé d'industrie et d'é- 
conomie, et finissent par enlever les plus beau\ 
patrimoines héréditaires, au moyen du haut inlé- 
rét qu'ils pergoivent de leur argent. 

Quelque considerables que soient les proprié- 



— 65 — 

íes, les frais immenses qu'occasionne l'élabora- 
tion du sucre, qui s'éléve, dans une habilation 
de trois cents négres, environ á 150 ou 200 milie 
iVancs par an (35 a 40 mi lie piastres) , nécessi- 
lent une mise de fonds préalable qui forcé le pro- 
priélaire á faire des emprunts , remboursables 
aprés la récolte de chaqué année. Le commer^ant, 
qui peut seul capitaliser ses bénéfices, luí fait 
des préts considerables, a des intéréls arbitraires 
et qui s'élévent souvent jusqu'á deux el demi pour 
cent par mois. Comme son revenu, établi sur de 
teiles bases, est plus sur que celui de Temprun- 
teur, dont les récoites, soumises d'ailleurs á des 
prix variables, dépendent de linconstance de la 
température et d'accidents imprévus , il arrive 
souvent que ce dernier se trouve dans i'impossibi- 
lilé de remplir ses engagements aux apoques des 
remboursements. Les intéréts exorbitants dou- 
blenl la dette; le payement devient diííicile, puis 
impossible, et le préteur se trouve en peu de 
temps possesseur d'une valeur égale á la propriélé 
tout entiére. 

Ges graves abus n'existeraient pas si Ton íixait 
un taux d'intérét legal. Quoique le 10 ou le 12 
pour cent par an soit une moyenne adoplée sur la 
place, elle n'est nullement obfigatoire. Le gouver- 
nement ferme les yeux sur cette spoliation, dans 
rintérét méme des propriélaires, á ce que Ton as- 
sure : ees derniers se trouvant souvent dans l'im- 
possibilité de subvenir a leurs frais , sont beu- 
reux, dit-on , de írouver cette fatale ressource et 
de se procurer de Targent au moyen des plus 
grands sacrifices. Je nQ sais si celte íolérance 



— 66 — 

trouvera gráce devant les économisles et s'iis í'a- 
dopteront comme une des libertes sociales; mais 
je ne puis croire qu'un bien puisse découlerd'une 
source immorale, et les suiles de ceíte facilité 
coupable en prouvent le anger. Eneouragé par le 
suceés de Tabus, l'usuner donne un essor sans 
frein á son avidilé, ébranle ou détruit les fortu- 
nes, et Femprunteur á son tour, usant du privilége 
de non-expropriation, finit par ne pas payer du 
tout. L'intérét legal et la punition de ¡'usure d'une 
part; de i'aulre, une loi d'expropriation sévére, 
mais proteclrice et rédigée dans l'intérét de la 
conservation des fortunes, accorderaient, ce me 
semble, les droits de l'équité avee ceux de la inó- 
rale, et Ton alteindrait le but de la prospérilé pu- 
blique. 

Je sais, mon cher comte, quel regard pbiloso- 
phique et juste vousaimezá porler sur les anuales 
et la destinée des peuples, et je me crois cer- 
taine de vous intéresser en jelant au hasard quel- 
ques détails sur ce pays que Ton connait á peine 
en Europe, et qui mérile á plus d'un tilre Falten- 
íion des hommes d'État el des observaleurs. 

Nous avons plus de richesses naturelles que de 
richesses acquises, fruits de l'expérience, du tra- 
vail et de la persévérance. Jusqu'ici les moyens 
ont manqué á nos conciloyens, et les monuments 
á leur hisioire. 

Vous le savez, les monumeuts, symboles de 
gloire et de puissance, trop souvent de cruauté et 
de douleur, sont une partie des anuales des pea- 
pies. Cuba n'a pas d'histoire , point de pyramide, 
point de donjon Yermoulu ; rien qu'uu ariregéant 



— 67 — 

et les cendres de Colomb. Voilá ce que je pensáis 
hier, en examinant un pelit lemple enfoui sous 
des flots de poussiére, dans un coin de la place 
d'armes de cetle ville. 

En 1515, aprés que la ville de Saint-Chris- 
tophe de Cuba, aujourd'hui la Havane, eut éíé dé- 
vaslée et brülée par des flibusliers, on transporta 
la capitale vers la cote du sud, prés du village de 
Batabano; c'est la place qu'elle occupe aciuelle- 
ment et qui s'appelait alo-rs Puerto de Carenas. 
La, se trouve aujourd'hui le fort de la Fuerza. La 
salubrité du terrain et sa posiiion favorable pour 
abriter les embarcations du vent des tempétes 
justiíiaient ce nouveau choix. Ensuite, á mesure 
que Sa ville s'est élendue du cote du nord-ouest, 
les foriificalions du Morro et ses bastions se sont 
prolongas, en face sur la cote du sud-est. Aujour- 
d'hui, les murailles de la ville devraient lomber 
et donner droit de cité á ees cbarmants et frais 
faubourgs qui se sont groupés aulour d'elle. Jesús 
del Monte, Jesús- María, la Salud, doivent étre 
appeiés á faire partie de la ville; non-seulement 
elle y gagnerait de Timporiance, mais l'enlrepót 
general des marchandises, actuellement situé an- 
prés de l'arsenal, á Tune des extrémités de la ca- 
pitale, se trouverait en oceuper le centre. 

La rade de la Havane est une des plus belles 
du monde; elle est formée par un bassin demi- 
circulaire qui, creusé dans le sein des terres, em- 
brasse la ville et les forteresses de sa nappe d'eau 
toujours calme et azurée. Plus de raille vaisseaux 
de guerre peuvent teñir dans cette enceinte, dont 

l'entrée nmvm m <J°nne pa$ d 5 accé§ au* va* 



— 68 — 

gues furieuses; on dirait que la colére du redou- 
table élément se calme en touchant ees bords en- 
ebanteurs. Pour rétrécir encoré lepassage, on a 
submergé deux navires; les places qu'ils oceupent 
sont indiquées par des bouées flottantes. D un 
colé de l'entrée s'éléve la forteresse du Morro, de 
l'autre, le fon de la Punta, senlinelles avancées 
couronnées de canons aux gueules béantes el im- 
prenables. Le passage est si étroit, que les semi- 
ne! les peuvent se parler d'un fort á l'autre, et si, 
dans le cours du dernier siécle, les Anglais s'yin- 
Iroduisirent, ce fut par surprise, et comme le vo- 
leur qui se glisserait a travers une poríe de bronze 
á demí ouverte pendant le sommeil du portier. 

Aprés un bombardement impuissant de plu- 
sieurs semaines, les Anglais parurent se lasser 
el resler cois. lis n'avaient pas renoncé á l'entre- 
prise, mais cbangé de moyen d'ailaque. N'ayant 
pas réussi par la forcé, ils essayérent par la ruse. 
lis savaient qu'á une cerlaine heure du jour toule 
la population se iivrait au repos de la sieste , que 
méme la garnison, vigilante á loute heure de la 
nuil, tonibait dans un proíond sommeil lors- 
que le soleii frappait d'aploinb la viile : ils at- 
lendirent. 

Le moment venu , Fescadre anglaise se mit en 
mouvement et entra majeslueusemeni dans le port, 
au beau miiieu du jour, sans tirer un coup de ca- 
non et sans que personne se réveiiiát. — Je dois 
clise que notre garnison ne fait plus ia sieste. 

Je vous ai parlé lout á l'beure du Templete, et 
j'y reviens. Pour inaugurer la nouvelle ville de 
Sainl-CJinstophe^oncQl^bra, en 1515, une. messe 



— 69 — 

solennelle en plein air,non loin du bord déla raer, 
á l'ombre d'un arbre sécuiaire, d'un ceiba, colosse 
de nos foréts. C'est la que , plus tard , on déposa 
les cendres de Colomb, avant de l'ensevelir dans 
la caíhédrale, oü elles reposent aujourd'hui. Cet 
arbre sainí subsista dans toule sa beauté jusqu'en 
1755, selon Arate, ce qui en reporterait l'exis- 
tence a trois siécles, encoré faudrait-il ajoulerá 
ce corapte le temps qui preceda la premiére messe. 
Mais lout est possible á cette terre merveil'euse. 
En 1755, le ceiba commenga á souíírir el á de- 
venir stérile; on manqua de foidans sapuissance, 
et avani qu'il mourüt on i'arracha. Don Francisco 
Cagigal,gouverneur de la Havane, fit élever dans ce 
lieu un obélisque surlequel on grava les armes de 
la vilie et qu'on voit encoré, en mauvais état, en- 
touré d'une grille, á la méme place qu'avait occu- 
pée l'arbre historique. 

En 4727 , pour conserver le souvenir du vieux 
ceiba, on planta autour de l'obélisque trois arbres 
de la méme famille; et, comme on l'avait formé- 
gligé, lejcapilaine^général don Dionizio Vives fit 
construiré á colé un petit temple qu'on appelie el 
Templete : on arracba le dernier arbre qui resiait 
debout, et Ton-détróna ainsila dynastiedes ceibas. 
Quant ü\i¿,Templete il a éte oublié comme l'obélis- 
que; on le voit, relegué dans un coin de la place 
# Armes, couvert d'berbe et de poussiére, frappé, 
meurtri incessamentpar lesmules et les volantes, 
qui en parcourant la promenade viennent se ruer 
conire la base de ses fieles colonnes. 

La vie des souvenirs, la foi dans les reliques 
du coeur, manquent ici ; la paresse et la poésie du 

2. LA HAVAPÍE, 5 



— 70 — 

présent absorbent tout, et si l'avenir occupe les 
Havanais, c'est comme auxiliaire du bonheur im- 
médiat. Cette imprévoyance se reproduit souvcnt 
dans Tabsence d'ordre et de conservation des 
fortunes. Le millionnaire met rarement une parlie 
de ses revenus en reserve; l'année oü la récolte 
est belle, on la dépense ; l'année suivante, le sucre 
ne se vend pas, on est géné. Et pouriant les reve- 
nus sont magnifiques, les fortunes considerables; 
mais on ne sait vivre qu'au jour le jour : le luxe, 
le désordre et particuliérement le jeu engloutis- 
sent les patrimoines. Cette étourderie , cette 
imprudence aggravent encoré les chances malheu- 
reuses du commerce. Ce sont des vérités tristes 
que tous les hommes sages de mon pays déplorent 
amérement et sur lesquelles ils me sauront gré de 
ne pas me taire. 

Tout au moment présent, d'une ame ardente et 
et d'une intelligence facile, le Havanais est capable 
de tout comprendre et de s'élever parfois a l'hé- 
roisme par un élan spontané; sous l'influence ma- 
gnétique des tendres aífections qui l'environnent, 
son cceur est toujours ouvert á une généreuse sym- 
pathie : au récit d'une belle action, il s'émeut, ii 
s'enflamme; un progrés utile á son pays l'enthou- 
siasme; dans la sincérité de son cceur, il donnera 
sa fortune et sa vie pour son ami, pour son pays. 
— Mais, arrachez-le á cette influence, qu'il sorte 
du cercle magique, la paresse, l'insouciance, un 
soleil trop ardent , alanguissent sa volonté. Comme 
le sang, concentré par Tardeur et ratmosphére, 
quitte la surface de sa peau, et, se réfugiant au 
fond de ses veines, lui préte celte inactive páleur, 



— 71 — 

signe caractéristique des habitanis des tropiques, 
de méme la volonté, éiouffée par l'oubli, n'est ré- 
veillée chez lui que par de grandes nécessités. 



LETTRE XVÍII. 



A M. LE COMTE DE SALNT-AULAIRE. 



Les noms historiques. — Velasquez. — Hatuey. — Ruse 
philosophique. — Mot héroíque d'un sauvage. — La mort 
d'un cacique. — Développement de la colonie. — Narvaez. 

— Les gentilsbommes sous le commanderaent de Velas- 
quez. — Mensonge de Phistoire. — Notre-Dame de 
V Asunción. — Procession müitaire. — Le secrétaire et le 
gouverneur. — Civilisation primitive. — Fernand Cortez. 

— Trahison découverte. — Cortez échappe á la na ge. — 
Droit d'asile. — Amours de Cortez. — Magnanimité de 
Velasquez. — Dona María de Coello. — Malheur de Ve- 
lasquez. — Révolte des Indiens. — Cruauté de Narvaez. 
— ■ Famine. — Geste sublime d'une mere. — Férocité des 
conquérants. — Ambition de Velasquez. — Mécontente- 
ment et jalousie. — Andrés de Duero et Amador de Haris. 

— Cortez choisi par Velasquez pour commander la flotte. 

— Francisquillo le bouffon. — Prédiclion. — Méfiance 
de Velasquez. — Cortez sur sa chaioupe. — Ses adieux á 
Velasquez. — Douleur et vieiliesse de Velasquez. — 
Grandeur et vieiliesse de Cortez. — Tombeau de Velas- 
quez. — Don Francisco Arango. — Sa vertu. — Lutte 
contre les abus.— Sa prédicüoo sur Tesclavage. — Voyage 
d'investigation. — Le comte de Montalvo. — Purelé. — 
Dona Rita de Quesada.— Mort d'Arango.— Les Havanais. 



Avec quel intérét, mon cher comie, ai-je vu 
dans votre hisioire de la Fronde ees personnages, 
que d'autres historiens avaient consideres conune 
puérils , se dessiner lout á coup, acquérir de la 



— 75 — 

réalité, de la vie, et m'apparaitre, non plus comme 
des marionnettes bizarres, mais comme des étres 
dones de raison , armes de passions terribles, 
ostensibles ou cachees, mais toujours explicables. 
Ce mérile de la lucidité dans les déductions, ce 
lalent de jeter la ciarte dans Thistoire et de com- 
meníer sans subtilité íes caracteres hnmains, me 
semble anssi rare qu'il est cbarmant. 

Aprés avoir feuiüeté les pages de tant d'histo- 
riens qui sément robscui ité dans les fails au lieu 
d'y jeter la lumiére, on est ravi d'ouvrir un de 
cesbons vieux cbroniqueurssans fard et sans artí- 
fice, mais qui possédent le premier art de Técri- 
vain, celui de rendre exactement leurs souvenirs 
et leurs impressions. Aussi est-ce avec une joie 
d'enfant et dans un long recueillement que j'ai 
consulté nos anciennes cbroniques, leur deman- 
dan! tous les détails possibles sur les faits et les 
noms hisloriques qui loucbent de prés ou de loin 
a mon ile maternelle. 

Les deux premiers de ees noms brillent d'un 
éclat extraordinaire : ce sont Colomb et Velasquez. 
Golomb appartient á l'hisloire du monde, agrandi 
par son audace; je ne m'en oceuperai pas ici. 
Velasquez est le vrai fondateur de la civiíisation 
espagnole de Cuba, et son histoire se méle á celle 
de Fernand Cortez. 

Enire 1160 el 1470 (la date est incertaine), 
naquit a Cuella, dans la province de Ségovie, un 
gentilhomme nommé Diego Velasquez, « de bon 
» corps, dit le chroniqueur , et de belie figure, 
» blanc et rose, vif et aimabíe dans la conversa- 
» tion, prudent et habile; si bien que plus tard, 



_ 74 — 

» lorsque ses qualités se développérent, personne 
» ne sut mieux que lui conquerir l'autorilé et la 
» garder. » A peine Colomb eut-il ouvert une 
issue á Fardcur espagoole et au besoin d'entre- 
prises qui tourmentait ees ames cbevaleresques, 
on vil le jeune Velasquez se précipiter dans cette 
route. II faisait partie de la derniére expédition 
de Colomb, destinée á peupler Ha'ili. Accueilii 
par le ^gouverneur don Bartolomeo Colomb, et 
chargé par lui de plusieurs expédilions importan- 
tes, il fonda les vílles ou bourgades de Vera-Paz, 
Salva-Tierra, Jaeomelo et San-Juan. Toute cette 
partie de sa vie fut conduite avec autant de pru- 
dence que de bravoure. Aucun des gouverneurs 
qui se succédérent ? bien qu'ennemis acharnés 
les uns des autres, ne songérent a disgracier 
Velasquez. II soumit plusieurs caciques et fut 
choisi par don Diego Colomb pour coloniser Tile 
de Cuba. Généralementaimé, le plus riche Espa- 
gnol de Saint-Domingue , entreprenant , palient 
et courageux, il accepta la tache diííicile qui lui 
était confiée. Bienlói on vit se grouper aulour de 
lui cetle íbule d'aventuriers dont TEspagne était 
riche : chevaliers , soldáis, prisonniers liberes, 
qui rachetaient leurs fautes par l'espoir de quel- 
que grande aventure. A la fin de novembre 1511 , 
ti oís cents hommes, commandés par Velasquez, 
débarquérent a la pointe oriéntale de Cuba. 

Les Indiens dHaili avaient prévu le tort que 
pouvait leur causer rétablissement définitif des 
Espagnols dans Cuba; un chef ou cacique, que 
Velasquez nomme Yacaguey , et les chroniqueurs 
Hatuey, avait été s'emparer d'avance des cotes de 



— 75 — 

rilé pour en dispuler la conquéte aux Espagnols 
et s'opposer á leur débarquement. Aucune résis- 
tance n'avait été opposée au cacique par les habi- 
lanís de Tile. 

Lorsque Hatuey et les siens apercurent les voi- 
les espagnoles, ils commencérent par jeter dans 
la mer tous íes mélaux précieux qu'ils irouvérent, 
regardant la possession de Tor et de Targent comme 
le but unique de Tambition et de l'avidité espagno- 
les : ils se trompaient. Les Indiens furent pour- 
suivis dans les montagnes et dans les bois par les 
troupes de Velasquez, qui finirent par s'emparer 
du cacique. Voici la tache la plus odieuse de cette 
vie d'entreprises et de courage : Velasquez fit 
brüler vif Haluey. Sa mort, teíle que la rapporte 
Herrera, fut spirituelle autant qu'héro'ique. On 
Tavait lié au poteau fatal; les flammes Tentou- 
raient; un missionnaire, espérant le convenir au 
christianisme, luí parla des délices du paradis. 
« Dans le paradis, s'écria le mourant, y a-t-il des 
Espagnols? — Quelques-uns, répondit le mission- 
naire. — Je ne veux pas y aller; qu'on me brúle! » 
Le sang du cacique est une souillure ineíFagable 
pour la gloire de Velasquez. 

Mais le reste de sa conduite, dirigée ou con- 
seiilée par le célebre fray Bartolomé de Las Casas, 
son ami intime, élonne par la rapidité du suceés 
autant que par la pacifique bienfaisance des acies. 
Point de violence, de meurtre, d'iniquité. — En 
moins de quatre ans, des lannée 1514, les sept 
villes de Baracoa, Santiago de Cuba, Bayamo, 
Puerto-Principe, Santo-Espiritu, la Trinidad et 
la Havane, étaient fondees. Les relations mercan- 



— 76 — 

tiles de Tile avec Saint Domingue, la Jama'ique et 
Ja terre ferme se trouvaient établies; Texploita- 
tion des mines de cuivre était comrnencée; le dé- 
fricliement des Ierres suffisait a la subsistance des 
populations ; on avait completé la répartition du 
íerritoire relalivement a la population qui lhabi- 
lait : ce résuliat n'avait coüté qu'une seule bataille. 
Parmi les ceuvres de l'bomme , en trouve-t-on 
beaueoup qui, aussi rapidement achevées , aient 
été aussi durables? 

La netteté d'esprit, la ferme té de résolution et 
Tadministration prévoyanle de Velasquez firent 
jaillir du sol de Cuba une civilisation tout armée 
et toute vigoureuse comme la Minerve antique, 
qui écrasa du méme coup la douce population in- 
dienne. Mais de quoi se compose l'histoire, si ce 
n'est de douleurs, et quels sont les progres qui 
n'ont pas coiné de larmes? 

Le bruit des progrés rapides de Cuba ne tarda 
pas a se répandre. Partout ailleurs, ce n'étaient 
que violences et desastres. La paternelle adminis- 
traron de Velasquez et fetal florissant de la colo- 
nie naissante y appelérent bienlót tous ceux qui 
purent fuir la guerre et la misére répandues sur 
les autres Antilles. c En 1512, Pantilío de Nar- 
» vaez , bomme, dit le cbroniqueur , de figure 
3> grave et bien avantagé , de bonne conversation 
» et grand guerrier, mais fort négligé dans sa 
» personne, » était venu avec trente soldáis oíírir 
ses services au législateur de Tile : de toutes parís 
on imitait cet exemple; et bientól le concours des 
émigrants fot si general , que, de la seule province 
du Darien, cent jeunes gentilshommes vinrent se 



— 77 — 

placer eux-mémes sous la loi pacifique de Ve- 
lasquez. 

Admirez un peu la véracité des historiens, sur- 
lout quand ils sont pliilosophes! Le bon abbé 
Raynal dit positivement dans son hisloire que 
Velasquez fit de Tile de Cuba un désert. Ce méme 
Narvaez, si négligé dans sa personne, seconda 
fort activement les efforts de Velasquez, qui le 
nomma son premier capitaine, et le chargea de 
fonder á Baracoa, sur la cote nord de Tile, la pre- 
ndere colonie purement espagnole, sous le noin 
de Nuestra- Senora-cle-Asuncion , (Notre-Danie- 
de-i'Assomption). Narvaez s'acquitta de sa mis- 
sion « monté, dit le chroniqueur, sur une jument 
i» folátre, et suivi de toute la colonie á pied. * 
Velasquez avait alors pour secrétaire un jeune 
homme « elevé pour la liltérature, beau, aimable, 
» parlant bien des absents, gai et reservé, géné- 
» reux dans ses actes, et se íaisant des amis sans 
» paraitre les chercher. » 

Aprés avoir achevé ses études a Salamanque 
avec beaucoup d'éclat, ce jeune secrétaire avait 
compris que le souífle de I'époque devait empor- 
ter vers la carriére des armes loutes les ambitions 
élevées. II avait tenté vainementdepasseren ítalie 
el avait fait a Saint-Domingue un séjour de quel- 
ques mois, puis il avait acceplé le poste de secré- 
taire de Velasquez. On peut croire que la sngacité 
du chef avait démele les secrets désirs d'élévation 
qui tourmenlaient son secrétaire , et que ce der- 
nier avait apergu de son cóté la méfiance qu'il 
inspirait au chef. Des que nous voyons dans Ibis- 
loire ees deux hommes en face Tun de Fautre, 



— 78 — 

leur secrete et ardente inimitié nous apparaít. 
Les nouveaux colons, contraríes de quelques unes 
des mesures du gouverneur, avaient essayé l'in- 
dépendance et ]a révolte, et le gouverneur avait 
reprime ees tentatives en faisant prisonnier le plus 
consideré d'entre eux, qu'il envoya au vice-roi. 
Les autres colons, craignant pour eux-mémes, 
cherchérent un moyen de faire parvenir a l'auto- 
rité supérieure leurs aecusations contre Velasquez. 
Pour accomplir ce message périlleux , un jeune 
bomme s'offrit, le secrétaire méme du gouver- 
neur, un nom qui devait retentir dans l'histoire, 
Fernand Cortez ! 

Deja le canot qui devait Vemporter était amarré 
au rivage, lorsque le gouverneur fut instruit de 
son dessein et le fit arréter : il y allait de la vie de 
Cortez, et « Velasquez aurait pu, dit la chroni- 
» que, le faire étrangler sur-le-champ. » II Té- 
pargna et Tenvoya en Espagne chargé de fers. Le 
secrétaire , aussi hardi que prévoyant et rusé , 
trouva moyen de briser la chaine qui altachait ses 
pieds dans le vaisseau, profita du sommeil de Pé- 
quipage, se jeta á la mer et nagea jusqu'á la cote. 

L'aube naissañle vit la maree jeter sur la plage 
de Cuba l'hornme qui devait donner á son maítre 
plus de royaumes qu'il n'avait eu jusqu'alors de 
provinces. Tout humide de l'eau de la mer, Cor- 
tez se refugia dans une église, oú il pro fila du 
droit d'asile. A cóté de l'église habitait un gentil- 
homme de Grenade , don Juan Suarez, avec sa 
soeur Catalina, « jeune filie honnéle et de noble 
» présence, dit le chroniqueur, dont la physiono- 
» míe se fit agréer de Cortez. Pour se consoler de 



_ 79 — 

* sa disgráce , il sortait de temps en temps de 
» Téglise, et allait lui raconter ses peines amou- 
« reuses, qu'elle écoutait volonliers. » Un beau 
soir, Falguazil Juan Escudero trouva Corlez de- 
vant la fenétre de sa belle, lui mit la main sur 
l'épaule et le jeta en prison; Velasquez se relrou- 
vait maitre de ce fugilif qui venait de trahir sa 
confiance et de conspirer avec ses ennemis. L'au- 
dace de sa fuite et la bravade de ses amours 
auraient irrité un homrne tyrannique et vulgaire ; 
mais Velasquez avait Táme haute : il pardonna au 
fugitif. 

Qui ne se rappelle ees vers charmants d'un gé- 
nie na'if , qui , aprés avoir raconté une noble et 
singuliére action, s'écrie : 

Le trait est (Tune ame espagnole , 
Et plus grande encoré que folie (1). 

II est difficile de pousser plus loin que Velas- 
quez cet héroisme castillan que la Foniaine ca- 
raclérise si bien , cette abnégation des petites 
vues de la prudence ordinaire : non-seulement il 
pardonne au fugilif, mais il le distingue et l'ho- 
nore, frappé apparemment de son audace et de 
son esprit. Les alcades condamnérent Corlez; 
Velasquez lui donne non-seulement sa gráce, mais 
un domaine et des esclaves, le nomme son alcade 
ordinaire , et ouvre la route de la fortune a ce 
grand caractére et a cet ardent courage qui se sont 
annoncés par une trahison envers lui. Corlez ve- 

(1) La Fontaine (¿es Deux Arms ). 



— 80 — 

nait d'épouser Catalina Suarez : Velasquez tint 
sur les fonts baptismaux leur premier enfant. 

Velasquez ful moins heureux lui-méme dans 
son mariage avec dona Maria, filie du trésorier 
Christobal de CoelSo , el dame d'honneur de la 
vice-reine, dona Maria de Toléde. Les noces, cé- 
lébrées le dimanche avec une pompe et une allé- 
gresse dont les chroniqueurs nous donnent le 
récit pompeux, íirent place immédiatement aux 
funérailles de la jeune filie, qui mourut le samedi 
suivant. 

Sous les ordres de Velasquez la civil isation 
espagnole germait et se développait a la Havane; 
mais ees nouvelies mcenrs et cette nouvelle disci- 
pline , au lieu d'apprivoiser les populations ín- 
diennes, les efíarouehaient. Eiles fuyaient dans 
les bois, préférant la vie sauvage el méme la mort 
a cette existence inconnue dont ils subissaient les 
labeurs sans en partager ou sans en comprendre 
les bénéfices. Le rude guerrier Panfilo Narvaez 
battait inutilement le pays : les indigentes allaient 
mourir dans des retraites inaccessibles. Irrites 
de cette passive résislance , les colons devinrent 
cruels et employérent la forcé pour conlraindre 
les índiens a travailler. Vains eflorls! on nc la- 
bourait , on ne semait plus. Cette oisivilé du 
désespoir amena une disene épouvanlable. « Ve- 
» lasquez, dit le chroniqueur, traversant un jour 
» les rúes desertes d'une bourgade, et ne voyant 
» dans les rúes que des vieillards et des malades 
» extenúes , entra dans une cabane et demanda 
» aux habitanls : Qu'avez-vous? On ne lui répon- 
» dit que ees mots : Faim! faim! faim! Puis une 



— 81 — 

» femrne nouvellement accouchée, sans diré mot, 
» lui montra son sein desséché et son enfant mort 
» qui gisait sur la Ierre. » 

Velasquez ne manquait pas de cette générosité 
hautaine que nous avons vue se déployer dans ses 
rapports avec Fernand Cortez. Mais , quand il 
l'aurait voulu, comment aurail-il changé les ames 
de ses compatriotes? Comment étouffer cette cu- 
pidilé violente qui les avait precipites vers les 
régions de l'or? Elle ne pouvait se satisfaire que 
par le travail excessif des Indiens. L'agriculture, 
íes mines, les défrichements, exigeaient le labeur 
d'une population plus considerable que n'était la 
colonie. Les produits nalurels des foréts et des 
champs, accaparés par les Espagnols, ne lais- 
saient pas de quoi vivre aux indigénes. Par une 
fatalité douloureuse, la désolation suivait encoré 
la plus pacifique des conquétes. Velasquez, d'ac- 
cord avec Las Gasas, protégeaient les Indiens et 
résislait a la férocilé naturelle de Narvaez , un de 
ees terribles soldats que le sang humain n'effraye 
pas, et qui font bon marché de la vie des hom- 
mes. Pour Narvaez, ees pauvres Indiens, si doux 
et si paisibles, n'étaient pas méme des hommes. 
Sous le moindre pretexte , ou méme sans pre- 
texte , il tuait les uns et fais'ait les autres prison- 
niers. C'éiait Velasquez (et l'histoire doit lui 
teñir compte de cette humanité courageuse et pré- 
voyante) qui réparait les fautes et arrétait les 
violences de Narvaez, auquel il ne cessait pas de 
reprocher une dureté aussi impolitique que bar- 
bare. Deja ce systéme fatal avait dépeuplé Haili ; 
soumise á desadministrations violentes et feroces, 



— 82 — 

cette íle n'était plus qu'un désert : toute la race 
indienne avait disparu. On pensa á la repeupler 
de travailleurs indigénes empruntés á la popula- 
tion de Cuba ; c'élait háter la destrucúon de cette 
race infortunée. Velasquez s'y refusa, et pronta 
de l'occasion qui s'offrait pour réclamer le droit 
de gouverner désormais son ile, sans dépendre 
du vice-roi des Indes. II fit sentir au gouverne- 
ment espagnol que Tile de Cuba était la véritable 
clef nécessaire á toules les expédilions qu'on ten- 
terait sur la terre ferme; il joignit á sa réclama- 
tion une carte de l'ile entiére, et il obtint l'auto- 
risation qu'il demandait. 

C'élait le triomphe définilif de Velasquez; il 
était devenu maitre, véritable roi de sa créalion, 
et ce courage si ferme, cette ambilion si active, 
avaient obtenu leur couronne. Mais ce nYuait pas 
assez pour luí : il aurait voulu d'autres conquéles. 
Retenu a Cuba par le soin de cette civilisalion 
ébauchée, il tournait douloureusernent ses re- 
gards vers de lointaines entreprises qu'il ne pou- 
vait pas diriger. Cette colonie, qui était sa filie, 
ne pouvait se passer de lui; il était enchainé a 
Cuba par son oeuvre méme ; mais , en vieillissant , 
son caractére et son esprit n'avaient rien perdu de 
leur forcé, et il ne pouvait voir sans envié les 
nouvelles conquéles réservées á de jeunes et de 
plus libres esprits. Ces rivauxfaliguaient ses pen- 
sées, ces nouvelles f gloires Hnquiétaient. Sa ja- 
lousie éclata avec violence en avril 1518, lorsque 
Francisco Hernandés de Cordova eut payé de sa 
vie la découverte du Yucatán, et que Juan de 
Grijalva lui rapporta 15,000 piastres d'or et les 



— 83 — 

renseignements les plus favorables sur les régions 
nouvellement découvertes. 

Velasquez, au lieu de se montrer satisfait de si 
bonnes nouvelles, chercha mille pretextes pour 
blámer une conduite d'ailleurs irreprochable , 
blessa par l'amertune de ses paroles le chef de 
Texpédition, et finit par lui diré : Vous étes bon 
a faire un moine, non un chef de querré; i l 
craignait la rivalité future de Grijalva. Le prétre 
Benito Martin et le chevalier Gonzalo de Guzman 
furent envoyés par Velasquez á Madrid, et char- 
gés de solliciter pour lui le tilre ^adelantado de 
lous les pays que Grijalva pourrait découvrir sous 
ses ordres. Cette dignité ful obtenue, et l'ambi- 
tion du chef semblait toucher a son but; mais elle 
était embarrassée du succés méme. II fallait a 
Velasquez un instrument docile de ses desseins, 
un homme capable de conquerir des royaumes et 
de laisser la gloire au mailre ; il lui fallait un 
homme habile , entreprenant , audacieux , fait pour 
commander et vaincre, mais assez modeste pour 
se contenter du second role dans la gloire en pre- 
nant le premier role dans le danger, singulier 
probléme dont l'avenir allait donner une solution 
plus étrange encoré. 

Velasquez pensa successivement a plusieurs 
chefs, et tour á lour effrayé ou de leur forcé ou 
de leur faiblesse , il les repudia. Enfin , deux hom- 
mes de son intimité, Andrés de Duero et Amador 
de Haris, ce dernier ne sachant ni lire ni écrire, 
mais que les chroniques représentent córame 
l'Ulysse de ees temps héroiques, reportérent son 
attention sur Cortez, ce méme secrétaire qui lui 



— 84 — 

devait tout, et que sa générosité avait elevé au 
litre d'alcade. Gortez était devenu sa créature, et 
l'orgueil de Velasquez crut pouvoir se reposer 
désormais sur un liomme qui lui devait tañí; il 
oublia que deja une fois Gortez l'avait trahi. Chéri 
par le gouverneur, Corlez aecepta humblement 
la mission qui lui était confiée, et les préparatifs 
de Fexpédition se íirent dans le port de Santiago. 
Déjá les vaisseaux élaient equipes. Un soir, le 
gouverneur , accompagné de Gortez, de plusieurs 
Espagnols et de Francisquiilo , le bouffbn en titre, 
alia visiter la nouvelle escadre. On parla de 
l'excellente voilure des vaisseaux et de la rapidilé 
de leur marche. « lis donneront bien la chasse 
aux ennemis, s'il s'en présente, s'écria le gouver- 
neur. — La chasse, reprit le bouffon , c'est á 
Gortez qu'il faudra bienlót la donner, si vous n'y 
preñez garde. » — Le mot du bouffon fut prophé- 
tique. Le chroniqueur prétend que des lors la dé- 
íiance penetra dans l'esprit de Velasquez, entouré 
sans doute des ennemis et des rivaux de Corlez; 
i l hesita a donner Tordre du départ; mais Cortez 
n'était pas homme á se laisser jouer : le 18 no- 
vembre lS18au matin, Velasquez promenait son 
indecisión sur la plage, lorsqu'il apergut une cha- 
loupe qui portait des armes, des bagages et Gor- 
tez lui-méme. 

« Quoi ! compére, cria le gouverneur, c est ainsi 
que vous vous en allez? Belle maniere de prendre 
congé de moi ! 

— Que volre seigneurie me pardonne, repon - 
dit Cortez debout dans la chaíoupe, les afíaires 
comme celles-ci ontbesoind'étre faites avantd'étre 



— 85 — 

(lites. Votre seigneurie a-t-ellc quelque chose a 
m'ordonner (i)? » 

La chaloupe aborda le navire; le vent enfla les 
voiles de Fescadre; Velasquez resta sur la jrive, 
el Cortez alia conquerir le Mexique. 

L'élendard de Cortez poriait pour embléme une 
croix avec ceiíe devise : « Sigamos la cruz, que 
con esta señal venceremos. » II n'était pas seul 
dans cette entreprise : ií avait su atlirer a luí et 
íier a ses intéréls les hommes les plus résolus et 
les plus importonts parmi ceux qui eniouraient 
Velasquez : Albarado, Davila, Sánchez, Farfan, 
Escalante, le licencié Juan liiaz et fray Bartolomé 
de Olmedo, religieux de la Merci. D'ailieurs celíe 
expédition, qui devait accomplir une si merveil- 
leuse entreprise, se composait de cinq cent huit 
soldáis, dix chevaux et cent et un matelots. Ainsi, 
par un miracle plus que mylhologique, il a fallu 
six cent vingt hommes pour donner á Faneien 
monde le nouveau monde. 

La gloire de Velasquez, si lumineuse dans sa 
premiére partie, s'éclipse du moment oú Cortez 
parait sur la scéne, ce méme secrétaire dont il a 
épargné la vie. En 1812, dans une des rúes les 
plus solitaires de Santiago de Cuba, le passant 
ibulait aux pieds un degré de pierre a demi brisé 
et sur lequel il découvrait un blasón eíí'acé et une 
inscription antique. Dans la poussiére et dans la 



(1) « Pues, como, compadre! asi os vais? Buena manera 
« es esa de desperdiros de mi ! — Señor, perdone me V. M., 
» porque esas cosas, y las semejantes, primero han de ser 
» hechas que dichas ! » 

2. LA HAVANE. 6 



boue, sa curiosité parvenait á déchiffrer ees mots 
latins : 

Hicjacet nobilissimus ac magnificentissimus do- 
minas Didacus Velasquez , insular um Iucatani 
proeses, qui propriis sumptibus kanc insulam de- 
bellavit ac pacifwavií eam, summo opere relevavit 
ac suis propriis sumptibus debellavit, in honor em 
et gloriam Dei omnipotentis ac sai regís, Migravü 
in anno a Domino MDXXIL 

« Ci-gít le tres-noble et tres-magnifique sei- 
t> neur Diego Velasquez, adelantado des iles An- 
» tilles, qui a conquis et paeifié cetle ile á ses 
» propres ÍVais, l'a relevée et fait fleurir a grand'- 
» peine, et a dépensé sa fortune á la mainlenir en 
» paix par ses armes, en Thonneur et a la gloire 
» de Dieu tout-puissant et de son roi. II emigra 
» de ce monde Tan 1522. » 

Cetle épilaplie si grande, coirme toute la vie 
de ees hommes héroiques, celte pierre tumulaire 
du grand civilisateur a été longtemps souillée par 
les pieds des passants. Lorsque les idees constitu- 
lionnelles pénéuérent dans notre ile, on releva la 
dalle fúnebre de Velasquez pour en faire une 
pierre constiluiionnelle; puis la pierre croula, 
tout retomha dans son néant, et le blasón du gou- 
verneur redevint une des marches usées d'un es- 
calier lorlueux dans une rué ignorée. 

Je ne vous ai point parlé, mon cher comte, des 
derniéres années de Velasquez. Entre 1518 et 
1522, époque de sa mort, ce ne furent que dé- 
goüt, regrel, angoisse, inútiles eíforts pour arra- 
cher a Gorlez le glorieux commandement qu'il 
avait usurpé, réclamations pour obtenir de la cour 



— 87 — 

la revocación de Fernand, débats miserables et 
impuissantes fureurs. Un moment, le vieillard 
voulut partir lui-méme pour aller guerroyer con- 
tre son ancien secrétaire; rnais la cour d'Espagne 
forga Velasquez de rester á Cuba. II dépécha Nar- 
vaez contre le jeune conquérant; Narvaez revint 
avec un oeil de moins et seul : les troupes qu'il 
avait conduites contre Cortez avaient deserté et 
s'étaient ralliées a lui. 

Des révoltes intérieures ajoutérent leurs em- 
barras aux amertumes de ceite situation. Quelques 
colons de Sancti-Spiritus ayant voulu imiter les 
communerós de Gastille, choisirent Hernán López 
pour alcade. Vasco Porcallo etFigueroa, chargés 
par le gjuvernenr d'enlever á López la vara (1) 
d ? aleade, ne purent exécuter leur mission que par 
la forcé : on se baitit dans Téglise oú s'étail refu- 
gié le prisonnier, qui fut ensuite puni par la con- 
fiscaron de ses biens. Cependant les succés de 
Cortez conlinuaient : la cour de Madrid lui deve- 
nait favorable, « gráce a cette douce musique de 
Tor, s couiine dit le chroniqueur. Une seconde fois 
Velasquez essaya de partir pour le Mexique; ii 
s'embarqua métne avec le licencié Pedrada dans 
Tespoir de soumeitre son riva!; mais le licencié, 
honime d'esprit, lui ñi sentir rinuiilité et le dan- 
ger de cette démarche. Velasquez revint á Cuba 
sans avoir eflectué son dessein ; il y trouva la mes- 
sager de la cour qui lui apportait la senlence ren- 
due contre lui dans la querelle soulevée entre lui 
et Cortez. Ce dernier coup le frappa au coeur; il 

(1) Baguette , signe de la dignité. 



— 88 — 

languit quelque tenips, puis tnouriü plein do dou- 
leur. 

Destinée grande et triste, mélée de lumiérc el 
cTombre, plongée dans la gloire jusqu'au seuii de 
la vieillesse, dans les angoisses de la jalousie de- 
puis la vieillesse jusqu'au lomhcau ! Gomme les 
injusiices sont fécondes en injustices nouvelies! 
La plupart des hisioriens de Corlez ont eííacé ou 
diminué les grandes actions de son maiíre, córame 
si ees deux personnages n'étaient pas grands en- 
coré dans la rivalité énergique de leurs passions, 
comrae s'il fallait éleindre une gloire pour faire 
éclaier Tautre! Civilisaleur guerrier, íbndalcur dé 
colonies, Veiasquez conserve dans Fhisioire une 
place aussi élevée qu'éclalante. 

Pendant qu'il se mourait de chagrín, les six 
cents nomines de Cortez dissipaient les bataillons 
mexicains des Tlascahéques , et se frayaient une 
route avec le tranchant de leurs épées, a travers 
un nuage de fleches aigués et empoisonnées. Cette 
conquéte, sans exemple dans l'hisloire du monde, 
eut pour inslrument actif une femme donl les 
aventures romanesques ont élé traveslies de mi I te 
manieres. Je neréveillerai pas ici les lalsificalions 
historiques ou dramaliques dont elle a élé le pre- 
texte ; il me sufíira de vous citer les naives paroles 
d'un témoin oculaire. 

« La filie d'un cacique de Guazacalco, sujet du 
» roí du Mexique, avait été transporlée dans sa 
» premiére ení'ance, pour des raisons que les au- 
!> leurs expliquen! diversement, dans une place 
» forte mexicaine voisine du Yucatán et qui se 
» nommait Xicalango. On Ty eleva pauvrement, 



— 89 — 

» en cachant son nom et sa noblesse; mais'les 
» malheurs de la guerre l'ayant livrée au cacique 
» de Tabasco, ce dernier fit cadeau de sa nou- 
» velle esclave á Fernand Cortez. On la baptisa , 
» el elle apprit sans peine la langue casliüane, 
)> parce que, entre autrcs dons naturels qui s'ac- 
» cordaicni avec sa naissance, elle avait , dit la 
» cbronique, une rare vivacité d'esprit. Quoi- 
» qu'elle fút toujours irés-fidéle a Fernand Cor- 
» tez, il la lint dans une confiance intime et nioins 
» decente qu'il n'aurail dü ; car il eut d'elle un 
* fils qui s'appela don Martin Cortez, et qui prit 
» l'habit de Santiago, en présentant comme un 
j litre la noblesse maternelíe. Cetteprise ri'habit, 
)> dit encoré le chroniquenr, était un moyen de 
» s'assurer de la fidéliié du jeune homme, ou plu- 
s lót, selon nous, c'élait une preuve nouvelle de 
» la passion de Cortez pour la mere, passion voi- 
» lee du pretexte de la raison d'Elat; car rien 
» n'est plus commun que d'appeler le raisonne- 
» ment au service des passions. í 

Nous ne suivrons pas Fernand Cortez dans 
ceite magnifique carriére, qui exigea aulant de 
sang-froid, de persévérance et de fermeté que 
celle d'Alexandre et de César. Ses conquétes l'é- 
loignérent de nos intéréts insulaires et de Tile de 
Cuba, pour ajouter a ia monarchie espagnole un 
de ses plus beaux fleurons. Toutefois Velasquez 
ful vengó : Cortez revi ni á Madrid oíírir á son 
maitre un empire etrecevoir en échange un mar- 
quisat. Dégoülé, désappointé et pauvre, l'homme 
qui avait ouvert á l'Espagne les ressources du 
nouveau monde mourut á soixanle-deux ans 



— 90 — 

Táme profondément blessée, découragé, presque 
desesperé, comme Velasquez, comme Pizarre, 
comme Christophe Colomb. Ne diriez-vous pas, 
mon cher comte, que ees existences trop puis- 
puissanles doivent loutes, comme ccl!e de Napo- 
león , s'éteindre dans le deuil et expier la gran- 
deur par la soufFrance? Lord Clive, le conquéranl 
anglais de l'Inde moderne, autre Fernand Corlez 
commercial, lorsque sa conquéte ful achevée et 
qu'il vint s'asseoir paisiblement á la chambre des 
pairs, trouva le í'ardeau de la vie si pesant, qu'il 
se suicida par ennui. 

Si le germe de la civilisaliou havanaise fut 
dú á l'bomme de guerre Velasquez, son dévelop- 
pement le plus moderne doil í'aire la gloire d'un 
nom plus doux et plus paisible, d'un patrióle aussi 
éclairé que dévoué : don Francisco Arango, trop 
peu connu de l'Europe. Croiriez-vous, mon cher 
comte, qu'au moment méme oü les phüosophes de 
France détruisaient la société, dans Tespoir d'une 
régénération impossible et d'un ideal qui devait 
toujours les fuir, il y avait, par delá les mers, 
des hommes parfaitement sages , associant Foidre 
au perfectionnement et sacrifiant a ramélioration 
de leurs semblables toule leurvie, sans déctama- 
tion, sans cupidilé et sans aucun espoir ambi- 
tieux? Tel fut don Francisco de Arango, né á la 
Havane d'une famille noble, le 22 mai i 765. La 
nature avait jeté cetle ame puré dans le moule des 
Fénelon, des Malesherbes ei des Las Casas. Je ne 
puis me défendre d'une émotion , que vous com- 
prendrez el que vous partagerez sans peine, de- 
vant ees existences auxquelles a manqué le cadre 



— 91 -> 

et la perspective cPun autre pays et d'une autre 
apoque, pour rivaliser avec les plus grandes 
gloires dont s'honore ]'humanité. L'Europe inat- 
tentive, absorbée dans ses intéréts, ne sait guére 
que celle colonie espagnole a produit queíques 
nomines comparables a Guillaume Penn, á Ma~ 
lesherbes ou a Guillaume Howards; elle ne sait 
pas que Tabolition de la traite a été réclarnée pour 
la premiére fois par le Havanais Árango. 

Cette précocité de talent et d'activité intelíec- 
íuelle, qui semble le signe particulier des nalures 
créoies, le distingua des sa quatorziéme année, et 
un de ses biograpbes rapporte que, demeuré or- 
phelin a cet age, il gouvernait íes intéréts de la 
maison paternelíe avec autant de maturiié et de 
prudence que s'il en eüt eu quaranle. En 1787, il 
se rendit en Espagne, oü il se íit recevoir, a vingt- 
deux ans , avocat au conseil royal. L'estime dont 
il ne tarda pas a s'entourer, et la mission de dele- 
gué qui lui fut concédée par Fayuníamiento de la 
Havane, ne lui servirent plus qu'á réclamer suc- 
cessivement contre tous les abus qui entravaient 
la prospérité de Tile, et en faveur de tous nos in- 
téréts. La conduite enliére de sa vie et l'emploi de 
sa fortune considerable furent consacrés á une 
seule ceuvre : Tagrandissement, la civilisation, 
Faccroissement agricole et financier de son pays. 

Gráce á la longue tyrannie qui avait pesé sur 
Tile, elle manquait de bras pour cultiver ses 
cbamps. Ses rares produits étaient devores par le 
monopole; la propriété lerriloriale n'cxisiait pas, 
car le propriétaire ne pouvait méme pas couper 
un arbre de ses bois sans la permission de la rna- 



— 92 — 

riñe royale ; la population se trouvait réduite á 
cent soixanle et dix mille troiscent soixante et dix 
ames; la produclion du sucre était devenue si 
pauvre qu'il ne sortait du port de la Havane que 
cinquante mille caisses de sucre par an ; enfin 
l'ile n'avait que des dettes, el le Mexique était 
forcé de Faider dans les dépenses nécessaires de 
son administrador) et de son agriculture. Du fond 
de ce néant commercial et politique, Arango tira 
par degrés la colonie qui Tavait vu naitre pour 
Félever a la prospérité qui lui était réservée. A sa 
voix les chaines de la métropole tombérent suc- 
cessivement, et le dernier bienfait conféré á sa 
patrie par ce citoyen si riche et qui mourut pau- 
vre, ce fu.t la liberté de nos ports; mere de 
notre opulence, source féconde de trésors pour 
TEspagne. 

Arango seníit, des Torigine, que ce dont Tile de 
Cuba avait le plus impérieux besoin, c'était le 
travail , et que si les bras venaient a manquer a 
cette agriculture encoré dans l'enfance, la détresse 
de la colonie élait assurée : aussi demanda-t-il 
d'abord une protection pour la traite : on man- 
quait alors de négres pour les sucreries et les ca- 
íiéries. Puis, des que nous eümes assez de bras 
pour nos cultures, il solliciía le remplacement 
progressif du travail áfrica i o par le travail d'une 
population blanche et libre. Sous ce rapport , il 
avait devaneé les idees de son siécle; mais en ré- 
clamant la suppression future de la traite afri- 
caine, il ne voulait ni exposer Tile aux dangers de 
rémancipalion ni la laisser veuve et dépouülée de 
ses moyens d'exploilation industriellc. Au com- 



— 93 — 

mencement de sa mission administrative, Arango 
acceptait la traite comme moyen temporaire et in- 
dispensable; il la repoussait ensuite el demandait 
á y suppléer par un travail civilisateur. Le labeur 
des esclaves releva notre agriculture mourante, et 
bientót Favenir prouva la justesse des vues d'A- 
rango. L'insurrection de Saint-Domingue vint at- 
tester á son tour Futilité de son opinión quant á 
Fintroduction d'une popuiation blanche. La publi- 
caron d'un excellent essai sur Fagriculture de la 
Havane et sur les moyens de favoriser ses progrés 
íixa l'atteniiou de la cour de Madrid et obtint pour 
la Havane plusieurs priviléges dont nous ressen- 
tons encoré les bienfails. Le cotón, Findigo, le 
café et Feau-de-vie furent declares libres de droits 
pendant dix ans, ainsi que Fexportation des pro- 
duiís agricoles et Fimportalion des ustensiles né- 
cessaires á Findustrie. En outre de ees priviléges 
qui ont fait la fortune commerciale de la Havane, 
raais qui lui ont été arrachés par la suite, Arango 
proposait Fétablissement d'une junta cíe fomento, 
d'un tribunal de commerce, et un voyage d'inves- 
tigation en Europe et dans le reste de FAmé- 
rique, pour recueillir et appliquer aux besoins 
de notre ile les documents reíalifs aux progrés 
industriéis. 

Toutes ees institutions furent créées, gráce á la 
confiance qu'avait inspirée Arango. Le comte de 
Casa Monlalvo , mon oncle maternel , nommé 
prieur du consultat nouvellemeut établi, entre- 
prit, de concert avec son ami Arango, nommé syn- 
dic du méme tribunal, ce voyage d'investigation. 
Arango n'avait alors que vingt-neuf ans. A son 



_ 94 — 

retour á la Havane en 1795, il publia la relation 
de son voyage (Relación del viage que hizo ei señor 
de Arango, con el conde de Casa Monialvo) ; plu- 
sieurs agriculteurs et mécanitiens les accom- 
pagnérent. Ce furent eux qui nous rapportérent 
la canne á sucre cTOiaiti. Les observations d'A- 
rango, les nouveaux procedes dont il avait recueilli 
les détails, et les hommes experimentes qui ve- 
naient s'établir dans notre ile, donnérent a notre 
prospérité agricole un nouvelessor. L'ile était gou- 
vernée par un homme de bien dont le souvenir est 
resté gravé dans le coeur des Havanais, don Luis 
de Las Casas. Les efforts et le succés d'Arango 
furent accueillis par ce gouverneur avec un véri- 
table enthousiasme, et il écrivit a sa cour que ce 
jeune homme était un vérilabíe joyau pour la 
gloire nationale, Cappui fulur de la Havane, et 
un homme d'Elatpour l'Espagne. S'identiíier aux 
intéréts et a Tbonneur de la colonie, ainsi qu'á la 
bienfaisance et au lalent du jeune creóle, était a la 
fois généreux et poliiique. 

Le successeur de don Luis de Las Casas, le 
marquis de Somerueíos, trrs-jaloux de son auto- 
rilé, éprouva cependant le inéme respect pour le 
mérile et les services d'Arango. II le regarda 
comme deja inür pour les honneurs et lui fit don- 
ner la croix de Charles III. Apiés s'étre acqüilté 
avec succés d'une raission diplomalique dans la 
province du Guarico , Arango eut occasion de dé- 
ployer une fermeté de caractére que les premiers 
événements de sa vie paisible n'avaient pas encoré 
mis en jeu. Le prince de la Paix s'étant lait nom- 
mer protecteur du commerce de la Havane crut 



pouvoir s'aUribuet* le résultat des i nipóts pour sa 
bourse privée. Le syndic du consullat, Arango, 
opposa á celte prétenlion injuste une résistance 
courageuse. Invincible dans la lulte, malgré les 
dégoíits et les perséculions qu'on luí prodigua, ii 
ne larda pas á prendre l'offensive, en signalant au 
gouvernemenl les vices de la régie du tabac, et en 
basardant ainsi sa posilion sociale et ses inléréts 
personnels. Son rapport sur la Culture el l'Ex- 
ploitation du tabac á la Havane est un chef- 
d'oeuvre, ainsi que celui sur les Moyens cCamé- 
liorer l' Agriculture de tile, et de soulager son 
Commerce. Gráce á lui, la régie de nos labacs, 
essentiellement vicieuse, fut détruite, et Texpor- 
tation des produiís de Tile, que la guerre avec 
TAnglelerre retenait dans nos magasins sans es- 
poir de trouver un débouehé, ne tardérent pas á 
se placer avantageusement. 

Des vertus antiques, un désintéressement hé- 
ro'ique et silencieux, se joignaient á la perseve- 
rante activité de ses services publics. II renonga 
aux droits judieiaires que nos coutumes allouent 
aux membres des tribunaux, abandonna á plu- 
sieurs reprises au trésor publie les émoluments 
de ses diverses fonctions, fournit avec une grande 
libéralité aux ft ais de piusieurs fétes publiques , 
et fit don á TÉtat de 24,380 piastres, sans comp- 
ter la valeur des livres donnés par lui á la biblio- 
théque de la Havane, volumes qui s'élevaient á la 
valeur de 4,000 piastres, ni la fondaiion, ni les 
dolalionsdu collége de Guiñes, qui lui coülérent 
50,000 piastres. Tous ees bienfaits, ensevelis dans 
le plus profond silence, furent voilés par la con- 



— 96 — 

slante modestie de don Francisco de Arango. 

Ii n'était pas étonnant qu'un tel citoyen füt éiu 
comme représentant de la colonie qui lui devaií 
des obligations si nombreuses et si ¿datantes, íl 
parlit, en Í8J3 , pour la Péninsule et obtint , 
comme couronnement de tant de services, la li- 
berté de nos ports, le droit de naturalisalion pour 
les étrangers et quelques mesures relatives á Pac- 
croissement de la popuíation blancbe. 'Marié, en 
1816, á dona Rila de Quesada, filie du comte de 
Donadío, il revint en 181 7 a la Havane, fut nommé 
conseiller d'État, intendant de Tile par intérim et 
grand-croix dlsabelle la Calbolique. Un titre de 
Castillo fut sollicité pour lui par rayuntamiento; 
et quand le roi le lui eul accordé, il le refusa, tout 
en témoignant sa reconnaissance de celte faveur 
royale. J'aurais peine á indiquer en détail les amé- 
liorations qu'il inlroduisit penclant les derniéres 
années de cette administrationvraiment glorieuse. 
II mourut le 21 mars 1837, á soixante-douze ans. 
Ce fut une des ames les plus purés, un des esprits 
les plus éclairés, un des courages les plus fermes, 
une des vies les plus généreuses dont notre apo- 
que doive étre fiére. Les derniéres paroles qu'il 
prononga sont touchantes : « J'emporte avcc moi 
» la conscience de n'avoir fait pleurer personne. » 

La Havane doit deux statues, Tune á son fon- 
dateur Velasquez, type de la forcé el de la réso- 
lution chevaleresque; Paulre á son bienfaiteur 
Arango, symbole plus doux des moeurs modernes 
et du períectionnement progressif de rbumanité. 
Dévoué, corps et ame, pensée et fortune, a sa pa- 
trie aimée, il n'a fait, pendant toutc sa vie, que 



— 97 — 

resserrer les liens de la métropole et de la coló- 
me, en donnant l'essor á tous les germes etouífés 
de notre prospérité, et un exernple et un enseigne- 
ment á nos gouvernanis. Vous me pardonnerez 
aisément, mon cher comte, d'avoir ailiré el fixé si 
longtcmps volre attention sur deux de nos gloires, 
et spéeialement sur ce Havsnais, dont le nom n'a 
peut-élre pas franchi les limites de notre ilc, et 
dont les vertus éclairées auraient fait la gloire des 
nations les plus civilisées de l'Europe. Au lien 
d'écarler des emplois publics tous les enfants du 
pays, il serait juste et politiqtie de profiler de 
leurs lurniéres et d'éncotírager leurs efForls. Au- 
jourd'hui méme plus d'im Havanais marcherait 
sur les traces du grand citoyen dont je viens d'es- 
quisser la vie, si une polilique sage et palernelle 
íeur permetlait de se méler s aux intéiéts natio- 
naux. Ge ne sont ni Fintelligence , ni le courage , 
ni Tardeur qui leur manque, mais la liberté de la 
carriére et la possihilité de Faction. 



LETTRE XíX. 



A MADAME SOPHIE GAY. 



Les guajiros. — Ennui du lieu commun. — Mélange de la 
civiiisation espagnole et desmoeurs iinli^énes. — Les mé- 
tiers á gages. — La maison. — Le ménage d-u guajiro. — 
Sa richesse. — La cuisine et le poulaiiler. — La guajira 
llonne. — Les amours du guajiro. — Son costume. — Son 
cheval. — Son repas.— Le zapateo. — Une nuit de Pépé 
Maria. — Marianita. — La négresse Francisca. — Le 
cocuyo, — Loi damour. — Les chiens. — Les coqs et 
les chevaux — La riviére débordée. — Don Catalino. — 
Sa meute. — Dangers. — Dévouement. — La valeur 
africaine. — La ga!anterie cbevaleresque. — La douceur 
creóle. 



Vous est-il arrivé quelquefois, ma chére amie, 
ele repousser avec dégoüt le lieu commun qui 
régne dans notre monde européen, les choses con- 
venues, le théátral et le faclice dont les vieilles 
sociétés sont pleines? Queje regrelle de ne pas 
vous avoir prés de rnoi , et de ne pas jouir avec 
vous de ees scénes primiliveset piquantes, de ees 
caracteres sponlanés, de ees sailües de passions 
et d'esprit qui ne doivent rien á la civiiisation, et 
qui vous charmeraient si vous étiez ici ! Ne seriez- 
vous pas heureuse, par exemple, de causer avec 



— 99 — 

un guajiro, produit singulier de l'Espagne et de 
la vie sauvage? 

Les guajiros, ou monteros (montagnards), íci 
ne ressemblent en ríen aux gens de campagne 
ailleurs. Troubadours, hommes de plaisir et cham- 
pions de tournoi, ils partagent presque exclusive- 
ment leur vie entre l'amour et les prouesses che- 
leresques. lis auraient aussi bien figuré á la cour 
de Fran^ois I er que dansnos savanes primitives, si 
leur passion indomptable pour l'indépendance ne 
les avait plutót destines a la vie sauvage qu 1 á plier 
sous le joug imposé par les hiérarchies sociales. La 
vie matérielle du guajiro est simple et rustique, 
ses penchanls sont ardenls et poétiques. Ge mé- 
lange donne a toutes ses aclions un caraclére ori- 
ginal et chevaleresque. 

En general, les métiers a gages sont exercés ici 
par les Espagnols et par íes habitants des Cana- 
ries, qui arrivent avec le projet de faire de dures 
concessions á l'ambition et á la cupidité. Mais les 
fils de nolre ile se soumeltent rarement á une si- 
tualion dépendanle. lis ont une fierté á eux, née 
de la beaulé du ciei qui les échauffe, filie de la 
riche nature qui les nourrit. Le guajiro qui ha- 
bite la ville travaiüe le moinspossible, vit de peu, 
danse le zapateo, fait des vers el les chante. 

Dans les gens de campagne, on remarque la 
méme différence entre l'Espagnol et le creóle, ou 
le guajiro : le premier exerce les charges de mayo- 
ral (majurdome) et autres métiers á gages; mais 
le guajiro, áTexception de Temploi de maitre de 
sucrerie auquel il s'engage , parce qu'il est de 



— 100 — 

eourte durée, préfére vivre de peu, gaiement et 
librement.il conserve quelques-unsdes penchants 
de l'ancienne race indienne, plante ses pénales íá 
oü le site luí plait, comme Foiseau fait son nid. 
Sa maison est encoré modelée sur la cliaumiére 
primitive des Indiens : huit arbres de la méme 
hauteur, enclaves sous Ierre, forment un carré 
parfait, et reQoivent á leur extrémité un réseau 
double de bambous qui, poses Iransversaiement, 
se croisent et sont attachés aux arbres par des 
lianes rouges; ensuite, on couvre ce grillage avec 
des feuilles de palmier qu'on appelle guanos. Pour 
achever ce travail, qui dure tout au plus une jour- 
née, on appelle á son aide tous les voisins. A peine 
a-t-on fini, avant ménie de s'occuper des cloisons, 
on fait rótir, au miiieu de la maison ébauchée, un 
cochon de lait que Ton mange en signe de réjouis- 
sance. Puis deux cloisons divisent rhabitalion en 
iroisparües égales;celle du centre est réservce 
pour le salón ; les deux autres servent de chambre 
a coucber á toute la famille. Les cloisons, formées, 
ainsi que la loiture, de lianes bejucos, aüachées 
transversalement et á jour, sont couvertes de Pe- 
coree dn palmier, qui, employée a cet usage, 
prend le nom de yagua. Enfin, la maison tout cu- 
tiere est terminée en moins de qualre jours ; la 
ciarte n'y penetre que par deux portes ménagées 
en face Tune de Fautre, pourfavoriser les couranis 
d'air. Ces portes, faites également de ijagua, s'ou- 
vrent perpendiculairement et restent suspendues 
par le moyen d'une tringle qiti, tendue á Fextré- 
mité, les accroche et les soulient en Tair, de ma- 
niere á former une tente pendant le jour. La nuit , 



— 101 — 

ceíte méme tringle sert á barricader la maison en 
dedans. 

En face de ceüe chaumiére s'éléve un autre bá- 
liment construit des mémes matériaux, mais plus 
éiroit, et partagé par un mur en deux comparíi- 
mcnts. L'un sert de dorioir aux chiens et aux 
chevaux pendant les pluies, et Fautre sert de cui- 
síne. D'ailleurs, point de portes, de fenélres, ni 
de muraiiles extérieures; les cotes sont tout ou- 
verts. La cloison du miiieu seule sert á soutenir le 
toit, preservé des ardeurs du soleil par les feuilles 
de painiier qui le couvrent. 

Au fond de la cuisine, et adossées au mur nii- 
toyen, sont placees trois enormes pierres qui ser- 
vent de fourneaux; au-dessus pend une marmite; 
et íout autour de la braise on voit épars des ba- 
nanes, des ignames, des buniatos et des papas en 
profusión; puis péle-méíe des assiettes, des tas- 
ses, des marmites de terre , des chiens, des 
oiseaux prives, de la vaisselle, la balea á savon- 
ner, des poules qui grimpent partout, des nids 
cbargés de monceaux d'ceufs, des serviteurs cou- 
chés sur une table ou par ierre; et teut cela est 
recouvert des cendres que la brise agite, et gardé 
par un redoutable máiin qui burle et montre les 
dents a Foiseau qui bat des ailes, aux feuilles qui 
frissonnent dans Fair. 

Pour compléter cette galerie, ajoutez a ees do- 
mames un jardin (Fuñe á deux caballerías de ierre 
(environ quatre arpents) entourant l'habilation. 
La se trouvent mélés aux légumes de toute es- 
péce, des arbres superbes, chargés de fruits d'un 
volume et dVn poids si prodigieux, qu'ils mena- 

2, LA HAYAüfE, 7 



— 102 — 

ceraienl gravenient les passants, si les ouvrages de 
Dieu n'étaientpas si coraplets. Le papayer et le 6a- 
nanier, qui pourraient fournir de 1-eurs larges 
feuilles de magnifiques robes de chambre; le 
camphrier , l'avocalier et Tarbre de pain , dont les 
fruits suííiraient á nourrir un réginient entier en 
temps de diseíte; le vanillier , avec ses gousses 
odorantes; l'arbre de la gomme éíaslique et des 
milliers de cactus en fleurs; toutes ees beaulés, 
exhalant des odeurs enivrantes et baíangant des 
íleurs superbes, sont gracieusement enlacées par 
des plantes grimpantes qui, serpentant des arbres 
aux toits des chaumiéres, adoucissent l'éclat du 
soleil. 

Nos guajiros sont inconslants; souveníils se las- 
sent du lieu qu'ils ont clioisi, et transportent leurs 
penates ailleurs: 1'édifice est bientól báli, puis ils 
sément leurs légumes. Quant aux beautés de leur 
premier domaine, ils lesretrouvent ici partout oü 
le soleil luit. Si par hasard il arrive au guajiro de 
préférer un terrain appartenant a un aulre, alors 
il passe un bail, á des conditions semblabíes á 
celles que coníraclent enEuropeles fermiersavee 
leurs propriétaires. Cela arrive raremeni,á de bas 
prix et á des termes forts courts. En general, il 
ai me mieux travailler pour son compte, et s'env» 
parer de la terre qui lui convient. 

La récolte, loujours abondaníe, dépasse ce qu'ii 
lui faut pour vivre et subvenir aux frais de son 
ménage. La terre, ici, n'a pas besoin d'engrais ni 
ifassolement, bien moins encoré de jacliére. Pour 
donner plusieurs récoltes á Tan, elle ne demande 
qu'un ou deux tours de charrue, cpiiduito par le 



— 103 — 

pére, et autant de poignées de graines répandues 
á mesure par l'enfant; — voiiá tout. 

Séme-t-on des jégumes, au bout d'un mois pn 
les récolte; si c'est de la maloja, quarante-huit 
jours, aprés le germe est éclos; et, a partir de la, 
íes récokes se succédent jusqu'a dix ou douze fois 
par an, saris qu'elles exigent d'autres soins que la 
peine de les couper. 

Cette derniére denrée donne un revenu de trente 
á quarante pour cent; — une caballeria de terre 
(environ deux arpents) représente 3,000 piastres 
de rente, ou 15,000 francs. Les bestiaux, á Cuba, 
se nourrissent de maloja et de graines de mais; 
et comme la grande culture absorbe l'attention des 
hauts propriétaires, et qu'ils ne récoltent pas de 
fourrages dans leurs terres, a l'exception parfois 
du mais, cest la maloja du guajiro qui fburnit 
leurs écuries et leurs étables. 

Dans le ménage, chacun apporte sa parí diffe- 
rente d'industrie. Le mari fournit tout ce qui con- 
cerne la basse cour; la femme, plus laborieuse, 
eleve les enfants et faií face au reste de la dé- 
pense, par le produit des chapeaux de paille et des 
cordes de majajua (1) qu'elle confectionne avec 
ses filies. Elles en font leur occupation exclusive, 
car elles ne s'abaissent jamáis á vaquer aux fonc- 
tions humbles du ménage, et quelle que soit la 
médiocrité de leur fortune, elles ont toujours un 
esclave. 

Délicates et fort soigneuses de leur tenue et de 



(i) Espéce <T<?cprce qui $§g| a faire des c4Wes extreme* 



— 104 — 

leur toilette, elles sont toujours habillées de blanc, 
et portent des fleurs naturelles dans leurs che- 
vcux. Elles ont la plus grande influence sur leurs 
maris, dont les soins délieats, les bonnes manie- 
res á leurégard, pourraient servir de modele á nos 
élégants de salón; et i! n'est pas rare de voir, les 
dimanches, des liommes de campagne conduire 
leurs femmes á l'église et porter le petit lapis 
qu'ils glissent sous leurs genoux. 11 est vrai qu'un 
guajiro ne se marie jamáis que possédé d'un 
amour effréné, et qu'il n'obtient les bonnes gráces 
de sa belle qu'aprés de longues épreuves de con- 
stance. 

Du reste, ses labeurs lui donnent si peu de 
peine, que sa vie presque entiére se passe par- 
tagée entre Tamour et le plaisir. Confiant dans la 
prodigalité d'une nature splendide, et sur de trou- 
ver partout des fruits savoureux et d'abondantes 
moissons, la paresse, la volupté, Tamour de Tin- 
dépendance, s'emparent de lui et dirigent toutes 
ses actions, II aime le luxe sur sa personne, passe 
la journée aux combáis de coqs et les nuits au bel 
air, sous les guarda-rayas, cliantant, la guitare á 
la main, en face de t estancia (1), les beautés de 
sa maitresse. II est poete et brave. Souvent, entre 
deux couplets, s'il apercoit son rival, il se bat 
avec lui, et lui donne un coup de machete (2) en 
Tlionneur de celle qu'il aime, ou en regoit un. 
Dans ce dernier cas, il pique des deux á travers 



(1) Maison tle ferme. 

(2) Graml couleau plat ct recourbó fort rcsseroblant au 
yatagán. 



— 405 — 

les cañaverales, galope sur son cheval fougueux, 
et va se faire panser , pour pouvoir recommencer 
le lendeinain; inais il revient toujours á cheval. 
Que dirait sa belle s'il arrivait á pied , dans une 
toilette désordonnée? Elle le dédaignerait comme 
un piteux amant, hors d'ctat de Tenlever si Toc- 
casion se presentan. 

Des que les rayons du soleil commencent a co- 
lorer les pales clartés du crépuscule du matin , le 
guajiro , deja ceint de son machete , armé de ses 
éperons, s'appréte á sauler sur son cheval. 11 dis- 
pose avec soin la bride : c est une corde de da- 
guilla, chargée tout du long de houífettes delaine 
de couleur, avec un frontón de la méme écorce, 
qui porte des ornements du méme genre ; ensuite, 
il lui lisse les crins, lui passe doucement et a plu- 
sieurs reprises la main sur le cou, et le regale 
d'un gros morceau de sucre , pendant que la béle 
fidéle hennit et bat du pied á la vue du soleil et 
sous les caresses de son maitre; enfin il le monte, 
pousse un siíílement aigu, lui lache la bride, el le 
coursier part comrne le venl.Un chapeau de paule 
á larges bords, entouré d'un mouchoir de soie de 
couleur, un pantalón blanc, par-dessus lequel 
passe sa chemise, le col brodé, ouvert et rejeté 
sur lesépaules, puis autour du cou un mouchoir 
de couleur á peine attaché et floüant : tel est le 
costume de notre homme. Son pied, élégamment 
chaussé, repose dans des souliers de maroquin de 
couleur, garnis d'éperons d'argent, dont les alta- 
ches en satin ont été brodées par sa maitresse. A 
l'un des cotes d'une riche ceinlure , autre présent 
de sa belle, est suspendu el machete, á la poignée 



— 106 — 

d'argent incrusléc de pierreries; de l'autre, on 
apergoit le bout d'ébéne de son poignard. Quand 
il fait des courses d'affaires, la sacoche est sus- 
pendue á son épaule, et lorsqu'il s'agit d'une ex- 
cursión amoureuse, la guilare oceupe sa place sur 
le derriére de la selle, á cote du parasol. Alors 
notre guajiro est complet. Une fois en route, le 
matin, il s'en va de sucrerie en sucrerie, d'un ca- 
fetal (1) aun potrero (2), vend ses denrées, re- 
couvre sesfonds, et revient manger avecsa famille 
un excellent agiaco, accompagné de bananes fri- 
tes et d'autres légumes. Áprés son repas, il de- 
mande des caries, prend des grains de mais pour 
fiches, et, atiablé avec ses joyeux compagnons et 
voisins, savoure avec délices les cigares que sa 
femme, sa filie ou sa maitresse onl roulés de leurs 
mains. Mais la partió est íinie, et le voilá de nou- 
veau á cheval accompagné de douces pensées, 
éclairé par les rayons du soleil couchant; il arrive 
ainsi jusqu'a la hiaisnn de sa guajira, qui, la tete 
liors de la porte, habillée de blanc, une íleur jetee 
négligemment sur Foreille, le regarde et lui sou- 
rit de loin. 

Aprés sa belle, ce que le guajiro aime le mieux, 
c'est son cheval et son machete. L'un est Fárne de 
sa vie vagabonde, le méne au bal, aux combats de 
coqs, aux rendez-vous d'amour. Le máchele, objet 
de luxe, n'en est pas moins une arme indispensa- 
ble; il a souvein á se cléfendre contre ses rivaux 
au sorlir du bal, contre les voleurs sur les routes, et 



(1) Cafiéric. 

(2) Páfcage. 



— 107 — 

conlre les meu les quiveillenttla'nsla courde sabelle. 

Écuyer, poete , galaní chanteur, joueur trouba- 
(fecfr, i I ajoúte á toutes ees qualités celle de trés- 
beau dauseur. La danse du guajiro est simple et 
ardente comme toute sa vie. Deux personnes, 
bomme et femme, commencent par un pas glissé 
et énergique, accentué de temps en temps par des 
coups frappés sur le parquet. — Ces coups mar- 
quent la mesure d'aprés le rhythme de l'air, fort 
simple d'ailleurs, et qui ne son jamáis de Taccord 
majeur et d'un accord relatif. Mais quelle passion 
dans les yeux et dansl'attitude du guajiro! quelle 
naiveté moelleuse et agan^ante dans la guajira! 
Ses niains soutiennent tégérement des deux cotes 
les píis de sa robe, qu'elle raméne souvent co- 
queltement sur le devant, comme ces fleurs timi- 
des qui resserrent leurs pétales á la chaleur du 
soleil. Luí, les deux bras derriére le corps , le 
poignet gauche pressé par les doigts de la main 
droile, Foeil vif, Tattitude conquérante, tantót il 
avance vers la danseuse, qui se retire á mesure 
et se laisse peu a peu renfermer dans ses der- 
niersreiranebements; tantót, feignant de seretirer, 
il ne tarde pas a étre envahi á son tour par la dan- 
seuse. Enfin, les deux acteurs de cette scéne se 
rejoignent, la danse prend un caractére plus vif, 
plus voluptueux, plus ardent, qui dure jusqu'á 
extinclion, el qui s'emporte souvent jusqu'au de- 
lire; mais ils ne s'arrétent jamáis et ne quittent 
leur place qu'en mesure, rarement á la fois et 
sans que la musique cesse. En general, l'homme 
est remplacé plusieurs fois avant la femme. 

Cette vie de román n'est pas sans aventures , 



— Í08 — 

vous le pensez bien, nía chére amie, et mon oncle 
m'a fait sur les guaj iros plus cTim récit plaisant et 
tragique. Celui que je vais vous transmetlre tex- 
tueliement, ii le tient du héros niéme de Pfrneer 
dolé, son voisin de campagne. Vous jugerez par 
ceíle histoire, qui n'est pas un conté, de Fimpor- 
lance du role que le machete joue dans le román du 
guajiro. 

Pépé María est le type du guajiro ; il ne vil que 
d'amour et de musique, son liumeur est gaie et 
douce, son ame généreuse est fidéíe en amilié ; eij 
amour, passionnée et enihousiaste. 

Sa mémoire est prodigieuse : outre les vers 
qu'il compose, il retient tant de couplets, lant de 
decimos, que, s'il les entonnait fun aprés l'autre, 
ii passerait sa vie entiére á chanter , arrivái-il á 
cent ans. Pour faire sa déclaration a une jeune 
filie, il enveloppeun anneau dans une decima, púis 
il fait en sorté qu'elle le trouve sous son chevel. 
Si la jeune filie porte l'anneau le lendcmain, le 
galant se croit agréé, et des lors il s'occupe exelu- 
sivement d'elle et passe une partie des nuits á 
chanter sous sa fenétre jusqu'au moment oú la 
belle ouvre la porte. II est juste de diré qu'il 
chante Jongtemps avant de réussir, et que quel- 
quefois il ne réussit pas. 

Comme tous ses pareils, Pépé Maria (car i! vi t 
encoré) partage sa vie entre les combáis de coqs 
et les belies, non qu'il ail plusieurs amours a la 
fois; Dieu merci ! le guajiro est trop passionné, 
irop sincere pour commettrepareille félonie; mais 
il a de la vénéralion pour le beau sexe lout enlier, 
et quoiqu'il n'airne qu'une belle, ii les couriise 



— 109 — 

íoutes; ses galanteries font de luí la terreur des 
peres et des maris. 

11 é(ait minuit : calme et solennelle, la nuit ré- 
pandait partout ses ombres et ses lueurs fugili- 
ves; la lime, suspendue sur l'azur foncé du ciel, 
descendait deja vers Thorizon et commengait a se 
cachcr sous la cime des arbres qui couronnent les 
hauteurs de la Vijia (i) ; on la voyait grossir par 
degrés en s'abaissant derriére les houppes épar- 
ses des palmiers qui, comme d'immenses colon- 
nades, s'allongeaient au loin a travers les ombres 
de la nuit. 

Nonchalamment appuyé conlre un des supports 
en bois rustique qui soutenaient la tente de sa 
maisonneíle, Pépé María semblait observer la 
marche des astres de la nuit. II était deja preparé 
pour soríir ; le machete pendait a sa ceinture , et 
les éperons brülaient á ses talons. Son cheval 
Moro, tout harnaché et lié a un poteau , n'aüen- 
dait que le signa! pour se mettre en course. Mais 
son maitre, immobile, le regard fixé sur la lune, 
semblait calcuier le cours des astres. Tout a coup, 
se dirigeant brusquement vers Moro, d'un saut il 
1'enfourcha sans íoucher les étriers, siííla et par- 
tit au galop. 

Au lien de prendre le chemin direct qui méne 
de San-Diego a Babia-Honda , il cherchail le 
moyen d'allonger sa route en tournant dans un 
labyrinihe de sentiers á peine batlus qui serpen- 
taient parmi les buissons de Manigua et les pal- 
miers qui couvrent les monts sauvages de Pena 

(1) Montagne qui occupe a peu prés le centre de Tile. 



— 110 — 

Blanca et du Brujo. Au bouí d'une demi-heure» 
il se trouva dans la plaine , au bord de la riviére 
qui baigne le pied de la montagne. II s'arréía , 
resta quelques instants immobile, et fixa son re- 
gard sur la lune... II était trop tót!... L'impatíence 
de revoir sa maítresse l'avait trompé, lui si ha- 
biíe á compler depuis Fenfance les heures par le 
cours des astres. La lune, qui, cachee par la mon- 
tagne, lui avait paru voisine de son déclin, se 
irouvait encoré trés-élevée. — Que faire? S'il ar- 
rive avant l'heure du rendez-vous , il s'expose a 
étre découvert, lorsque, tapi sous le fourré de 
bambous qui ombrage la maison de Marianita, il 
aüendra le signal. D'aiíleurs, elle ne sortira pas 
avant l'heure convenue ; car elle aussi , elle lit 
dans les astres. — « Comment (se disait-il á luí 
méme) ai-je pu me tromper ainsi? Les coqs de la 
Merced, de San-Ignacio, de la Candelaria et 
tous les coqs du monde ont deja chanté deux fois; 
et la lime, íá, fixe, ne bouge pas! et la charnie, 
celte charrue de peché , esl encoré renverséc 
comme si elle ne devait plus se relever! Voto a 
Dios!... » Et oubliant qu'il ne tenait plus les renes 
de son cheval, il donna sur sa selle un coup de 
poing formidable. Effrayé et plein d'ardeur, le 
coursier s'échappa comme le vent... Pépé María, 
irrité, hors de lui, le corps en avant, des poi- 
gnées de crins dans ses mains crispées par la co- 
lére, se mit a lui cnfoncer les éperons dans les 
flanes, sans s'apercevoir que le sang de son noble 
Moro ruisselait sur les rubans en saíin bleu de 
ciel qui rattachaient ses éperons. Moro, blessé, 
furieux , dans sa course rapide , ne sentait plus le 



— lii — 

mors, n'écoutait plus la voix, bondissait au ha- 
sard. Habitué d'ailleurs au but ordinaire des 
promenadcs noclurnes de son maitre, le cheval 
suivit la roule accoutumée et se trouva en peu 
de minutes auprés de Y Estancia du pére de Ma- 
ñanita. 

Alors s'établit une lutte formidable entre le 
cheval et le cavalier : l'un voulait avancer, Fau- 
ire i s'arréter ; la colére du maitre était á son 
comble. II avait perdu son chapeau de pailie, sa 
vessie remplie de cigares et de couplets qu'il des- 
linait a Marianita. Enfin, il parvint a ressaisir les 
renes, et poussaní un cri furibond qui résonna 
au loin sur la montagne, il arréta court le cheval 
fougueux, qui resta aussiíót immobile. La doci- 
lité dont Moro venait de faire preuve aurait pu 
désarmer le montero ; mais, aveuglé par sa fureur, 
il descendit, et tirant le machete, efíleura de la 
pointe le col de Moro. 

Pépé Maria aimait son cheval avec passion; íl 
Faimait autant ou mieux que sa maitresse. il 
l'avait elevé et tirait vanité de la beauté de Moro. 
Ses membres souples et délicats, le port fier de 
sa tete, son oeil ardent et son intelíigence rare le 
charmaient, Jamáis chien fidéle ne fut plus obéis- 
sant, coursier du désert plus agüe. Une fois en 
selle sur son cheval. Pépé Maria ne craignait plus 
les voleurs ni la justice, et maintes fois la velo- 
cité de sa course l'avait sauvé des embuches de 
ses rivaux. Sa passion pour ce noble animal allail 
jusqu'á l'adoration, et Moro la lui rendait bien. 
Lorsque son maitre venait le détacher du poteau 
pour le mener boire a la riviére, la joie de ce bou 



— 112 — 

animal se manifeslait de toules fagons ; il hennis- 
saii, battait des pieds , grattait la terre, el joyeux, 
caressant, pliait les genoux et s'inclinait pour 
lécher les pieds de son maiire; puis, arrondissant 
sa queue, les oreilles en avant , íes narines au 
vent, il tournait et retournait en sautant autour 
de lui. Alors Pépé María , jetant ses deux bras 
autour du cou de l'animal, lui secouait la tete 
comme a un enfant , le frappait doucement sur le 
frontón, et lui faisant de nouveau plier les ge- 
noux, sautait sur lui a poil et le menait á la ri- 
viére. — Tous ees souvenirs reparurent en foule 
et se pressérent dans le coeur du guajiro, lorsque 
la pointe de son arme efíleurait deja la poitrine de 
l'animal, qui, le front haut, les oreilles dres- 
sées , fixait sur lui son oeil briliant et paraissail 
altendre le coup mortel avec courage et résigna- 
tion. — La pointe du máchele glissa, Farme lomba 
a terre , et le guajiro appuyant son coude sur la 
selle et la main sur le front, la poitrine oppressée 
et la voix émue... : « Pardon , Moro mió, dit-il 
» comme si le cheval eüt pu le comprendre , je ne 
> suis plus a moi ! Elle seule est cause de mon 
» delire. — Moi, te tuer! toi, le compagnon de 
» mes peines et de mes courses lointaines !.... Pé- 
» risse plutót Tingrate! Patience, Moro! laisse 
» Táge arriver et le feu de la jeunesse s'éteindre; 
» alors tu auras de beaux páturages, de la íiberlé 
» et du repos! » 

Ainsi parlait a son coursier Pépé Maria, tout 
en ramassant sa vessie, ses cigares, ses sonneis 
et son chapeau de paule. L'heure avangait, les 
étoiles déclinant vers I'occident commengaient á 



— 115 — 

pálir sous la lueur des premiers rayons du jour; 
la Itine avait disparu, et les palmiers qui couron- 
nent la monlagne se détachaient deja sur un fond 
bletí lumineux. La campagne était encoré Hvrée á 
un calme triste et profond, et les pas du cheval, 
au milieu du silence et du repos, résonnaient 
comme sur la pierre d'une tombe. Moro avangait 
a pas lents sur une route bordee , d'un cóté d'é- 
paisses haies de piñones (1) qui lui cachaient la 
riviére, et de l'autre par le mur du cimetiére. 
Ríen n'effrayait Pépé : sa bravoure était renom- 
mée parmi les braves; mais son coeur battait bien 
fort en approchant du lieu qu'habilait sa mai- 
tresse. Au bout de dix minutes, la riviére tourne 
brusquement , et la route , frayée a travers la mon- 
togne , se trouve encaissée entre deux rocliers á 
pie. Alors seulement on découvre sur la gauche 
les báliments du Potrero (2) de don Antonio Mo- 
reíla, pére de Marianita. D'une main tremblante 
Pépé rassemble les renes; le cheval s'arréte. — 
Le regard du guajiro reste íixé pendant un instant 
sur les maisons du village , qui , presque enseve- 
lies dans des touffes d'arbres et enveloppées de 
fortes ombres, se laissent á peine distinguen 
Bieníót cependant il se remet en marche, et se di- 
rigeant vers le nord , il ne tarde pas á apercevoir 
distinctement le mur blanc qui renferme son tré- 
sor. Une croix noire se dessine au-dessus du 
mur... G'esl bien elle, c'est bien la maison qu'il 
cherche. Arrivé au bout de Faliée crorangers qui 

(1) Pins. 

(2j Domaine corfsacró au pacago des bestiaux. 



— 114 — 

séparaít les bátimenls de la route, Pépé Maria 
descendit doucement, aitacha son cheval á une 
branche, enfonga son cbapeau a larges bords sur 
le colé droit, tira á demi son machete, et, s'ap- 
puyant sur un des orangers, se livra aux ardentes 
réveries de Tamour et de Tespoir. A chaqué 
instant, il relevan la tete, croyant voir sa belle 
maitresse apparaítre entre les hautes maniguas 
qui le séparaient d'elle, blanche comm-e une eo- 
lombe et toinbant dans ses bras amoureux, trem- 
blante et craintive. 

La maison cependant restait plongée dans le 
siience le plus profond, et le mur blanc orné de 
sa grande croix noire ressemblait plulót á une 
pierre sépulcrale qu'au séjour de la vie et de 
Famour! 

Le montero demeurait immobile. Sous le bord 
de son cbapeau rabaüu, son oeii ardent plongeait 
un long regard , comnie s'il avait voulu pénéirer 
jusqu'á la place oü sa mailresse reposait. Ce qu'il 
craignait surtout, cétait d'élre découvert avant 
de l'avoir vue , et dans sa préoccupation extreme, 
il ne se défendait méme pas des cruelles piqúres 
d'un essaim d'abeilles dont la ruche élait voisine 
Ce la place qu'il occupait. Immobile, il faisait 
bon marché de son sang pour faire cesser lcur 
bourdonnement infernal, dans l'espoir d'enlendre 
un son , un soupir échappé de la fenétre de Ma- 
ñanita. II y avait quatre jours que Pépé Maria, au 
sortir du bal, s'était baltu avec un de ses rivaux. 
Marianita le savait ; son amant ne doutait pas 
qu'elle naffronlát tous les dangers pour venir tó 
voir et caJmer $e$ propres erajiue$ f 



— 115 — 

Mais le jour avan$ait; Pépó était toujours la, et 
Marianiía ne donnait pas signe de vie. — Son 
pére avait-il découverl le rendez-vous ! Soninquié- 
mde méme sur la destinée de son amant avait-elie 
íini par la faire succomber de lassitude? Le soni- 
meil l'aura-t-il surprísc? ou bien l'ingrale aura- 
t-elle oubiié le jour et l'heure convenus? « Je 
» chanlerai , s'écria le guajiro; elle s'éveiliera, ou 
» je me baltrai avec le premier qui sortira de la 
» maison!... Au moins, elle ne póurra pas me 
» diré demain , l'ingrate , que j'ai manqué a ma 
» parole ! Oui, je cbanterai et de ma plus forte 
» voix , quand je devrais étre enlendu de tout le 
» village , pour qu'elle apprenne que je sais mieux 
» aimer qu'elle. Perfide! Oui ! Et demain elle aura 
» encoré le courage de me diré : Pépé, si me 
» dormí! » 

Tout á coup le chant d'un coq se íit entendre, 
et tous les coqs des sitios environnants lui répon- 
dirent; le jour allait paraitre, car ils chantaient 
pour la troisiéme fois. Appuyé contre l'oranger, 
la main gauche sur la poignée du machete, le 
guajiro entonna d'une voix douce et barmonieuse 
le couplet suivant : 

c Muriendo me estoy de frió 
Junto un naranjo sombroso 
Mientras mi dueño amoroso 
Duerme largo á su alvedrio. 
A la inclemencia, al roció , 
Al sol , á Tagua y al viento 
Passo millares tormentos. 
Por mis males ni una hora 
Del mas mínimo contento (1). » 

(1) « h nws d<? frokl «res d'un mw&W wmfore \ W¡&{ 



— H6 — 

« Contento... x> répétérent les échos, et le coeur 
de Marianita bondit. — Elle se dressa sur son II t, 
et, avan^anl son bras vers la tarima de sa né- 
gresse , elle lui mil la main sur Fépaule, en lu 
disant d'une voix forte á plusieurs reprises 
« Francesca , Francesca , réveille-toi ! Pépé est la 
» Pobr edito! il meurt de froid !,.. » Un rontlemem 
sonore fut la réponse de Francesca, et la jeune 
filie de la secouer, de la pincer; mais elle ne bou- 
geait pas. 

La voix se fit encoré entendre : 

« Dices que no hay ocasión 
Para que hablemos aqui. 
Donde me temes a mi 
Y temes mi corazón. » 

Ce qu'on peut rendre á peu prés par ees mots, 
qui semble'nt vulgaires dans nolre langue : 

Pourqnoi ne veux-tu pas m'entendre 
Et ne pas causer avec moi? 
Pourquoi craindre ce coeur si tendré , 
Ce cceur qui ne bat que pour toi? 

« Non, non, s'écria la jeune filie agenouülée 
» sur son lit; tu te trompes : je ne te crains pas, 
» Pépé mío; mais je crains la col ere de mon pe re, 
» qui va t'entendre, et dont le sommeil est aussi 
» léger que le vol d'un oiseau. » 



dant que la maítresse de mon cceur dort tout a son aise. Je 
suis exposé au vent, au soleil , á la piule , ct je souíFre des 
millions de tourmenls ; et toas ees maux ne sont pas rachetés 
par la plus petite licurc du plus molndre plaisir. » 






— 417 — 
Le chant reprit encoré : 

« Digo non tienes razón 

Para de mi fe dudar. 

En casa, en el platanar 

Tu seras mi Dios, mi encanto; 

Y juro por lo mas santo 

Que noda te ha de faltar. *> 

Paroles na'ives, que je crains en vérilé de tour- 
ner en fort mauvaise poésie. 

Pourquoidonc ce cruel outrage 

De te voir douter de ma foi ? 

«Ten prends les saints en témoignage , 

Tu seras reine sans partage 

A la maison , et sous Tombrage 

Que versent nos bananes frais ! 

Toi seule seras ma déesse, 

Mon charme , mon enchanteresse ; 

Rien ne te manquera jamáis ! 

« Si! reprit la jeune filie, toujours assise sur 
» son lit, et comme frappée d'un triste souvenir : 
» voilá toujours vos premieres paroles, mais en- 
» suite!... Francesca, dormeuse! Léve-toi! Que 
» ton sommeil est dur ! Écoute ! Voici Pépé María ! 
x N'entends-tu pas qu'il se plaint? qu'il souíFre? 
» Que dois-je faire? Dis, negrita, dis? 

» — Je n'ai rien entendu, répondit la négresse 
i toujours couchée, étendant ses membres et fai- 
» sant craquer ses os. — Comment! tu n'as rien 
» entendu? Allons , léve-toi vite et va guetter par 
» les fentes de la yagua (1)... Tu me dirás si tu 
» l'apercois... Marche, diablesse! — JésusMaria! 

(1) Fenétre. 

2. LA HAYASE. 8 



— 118 — 

» Nina, reprit la négresse, il fait un íroid qui me 
d glace les os... Puis, la nuit est si sombre! il n'y 
» a pas moyen de bouger! — Comment! tu dors 
» encoré, Francesca? tu ne vois pas que Pepe 
» souffre et que je meurs? Éveille-toi ! » 

Et deja la jeune filie, debou't, passait et repas- 
sait ses petiles mains sur les yeux et sur íout le 
visage de la négresse, puis, lui prenant la tete, 
elle la secouait avee vivacité. <c Pour la sainte 
» Vierge, nina! ne crie pas, ne crie pas! tu ré- 
» veilleras papa, qui dort la, sur son hamac, dans 
» la salle. — Mais va, va regarder á travers la 
y> fente! » 

Eníin Francesca se dirige vers l'endroit que sa 
maitresse lui indiquait et appuie son visage sur 
Fouverture, pendant que la jeune filie, les deux 
mains appuyées sur le dos de la négresse , lui 
demande : 

« Vois-lu quelque chose? — ílien, nina, ni les 
» feuilles des bananiers ni le ciel! — Tu es done 
» aveugle? — Mais s'il n'y a personne? — Tu te 
» trompes, te dis-je, je Fai entendu! » 

Et repoussant la négresse avec impatienee, « va, 
» va, tu n'es bonne á rien : laisse-moi ta place. » 
Et la jeune filie, collée á la porte, le corps trem- 
blant, essayait en vain d'arréter les battemenls de 
son cceur. 

A peine son regard eul-il penetré á travers Fin- 
terstice, qu'elle apergut son amant... <c Le voilá! 
» Pobrecito /enveloppé dans son manteau , s'écria- 
» t-elle loute joyeuse; et je vois aussi son cheval 
* Mqtq k cOté de lui,,* Regwte, Francisca !»#- 



— 119 — 

» Écoute, va chercher dans la cage un cocuyo (1) 
» pour queje luí donne le signal! » 

Marianita prit le cocuyo, avanza son bras, l'ar- 
rondit en dehors de l'interstice , et agita en tous 
sens l'insecte ilamboyant, qui, comme un feu fol- 
let, se promena dans l'espace. Son amant vit le 
signal et s'avan§a ivre de joie. Mais, ó cruelle 
destinée ! a peine avait-il tourné l'angle de la mai- 
son, qu'un enorme chien se jeta sur lui avec fu- 
reur et le renversa ; Pépé, se relevant aussitót , le 
piqua de la pointe de son máchele. Le ehien, 
blessé, s'arréte; le guajiro releve son arme et la 
iaisse reiomber de tout son poids sur ('animal, 
qu'il coupe en deux. Alors tous les chiens du vii- 
lage d'aboyer, lesnégres de se lever et d'accourir; 
la jeune filie s'évanouit dans les bras de la né- 
gresse, et les portes de la maison s'ouvrirent avec 
fracas... Mais deja Pépé Maria s'était lancé sur 
son chevai et volait sur la route comme un oiseau. 
— Depuis ce temps , le galant guajiro a , je pense , 
continué le cours de ses aventures; si je les ap- 
prends, je vous les communiquerai. 

Aux affections el aux loisirs du guajiro il faut 
ajouter sa passion pour les coqs et les chiens. La 
beauté des premiers et la perspective de leur voir 
un jour vaincre leurs rivaux remplissent d'or- 
gueil le montero; et quand il tient son coq favori 
entre ses deux mains, qu'il lui ouvre le bec pour 
examiner si sa langue est rose, qu'il essaye l'effet 
de ses éperons aigus sur sa propre peau , pour 
savoir si la pointe est acérée, il faut voir ce sou- 

(1) Insecto Himmeux. 



— 120 — 

rircde lriomphe,cette confiante fierté qui l'anime; 
puis, avec quelle joie il raconte la généalogie de 
son coq, la pureté de sa race, les prouesses de 
ses aieux et les soins de son éducalion ! comme il 
est certain d'avance quil vaincra ses ennemis! 
Le lendemain vous le voyez monter á clieval pal- 
le plus ardent soleil, son parasol d'une main el 
son coq sur le poing gauche. 11 pan pour la pelea 
(combat) , qui souvent se passe á quatre ou cinq 
licúes de chez lui. 

La vie da moníagnard et de 1'homme sauvage a 
souvent pour auxiliaire la race canine : c'est une 
sauvegarde contre les aniínaux feroces, et souvent 
c'cst un secours nécessaire contre les attaques de 
rhomme , dans des régions oú la forcé est la seule 
loi. L'iníérieur de notre íle nourrit des Iroupeaux 
de mátins aguerrís et redoutables. Ges terribles 
solíais a quatre paites ont été récemment enroles 
dans les troupes des Étals-Unis, envoyés enrégi- 
mentés aux Floridos, sous les ordres d'un capi- 
íaine américain. Ne trouvez-vous pas cela lache et 
cruel a la fois? Chez un peuple organisé en corps 
social, pour qui la guerre a des lois presentes 
par rhumanité, c'est une tricherie au jeu. Quant 
á notre guajiro, qui vit au milieu des déserts, en 
bmte a toutes les attaques, qui se fait suivre et 
défendre par sa meute, rien de plus naturel et de 
plus legitime. II tient a cette escorte comme á sa 
propre vie. 

íl y a peu de jours, a San-Marcos , nous avions 
projeté, mes cousines et moi, une promenade du 
soir. Le temps était beau ; on avait envoyé le ma- 
tin plusicurs negres pour jeter des arbres , des 



— is* — 

hranches et dos palmiers sur la riviére, afin de 
nous en faciliíer le passage á pied. Cetle riviére, 
qui , comme une partie de celles de Tile, est saris 
pont el méme sans nom, a ceci de commun avec 
íoutes les amres, qu'elle grossit subitement, et 
que son cours paisible et peu considerable peut, 
d'un instant á l'autre, rouler des vagues irritées 
et tumultueuses. Semblables á une glace claire et 
limpíele dans leur état ordinaire, on les passe fa- 
cilement á gué; mais quelques heures d'orage suf- 
fisent pour en faire des torrents redoutables qui 
dérácinent les arbres et entrainent les rochers. 
II est vrai que qnatre gouttes d'eau de pluie ici 
rempliraient un verre. 

En approchant de la riviére nous fumes frappes 
d'un bruit étrange , et bientót nous nous aper^u- 
mes qu'elle venait de déborder, á cause sans dome 
d'un orage survenu dans les montagnes. On voyait 
les débris de notre pont volant, tourbilionnant, 
emportés et fracassés, au milieu de l'eau bouií- 
lonnante, dont le courant furieux entraínait lout 
sur la route. 

Vous pensez bien, ma chére amie, que nous 
renongámes á notre projet. On se cónsul tait pour 
déterminer le but nouveau de notre course, íors- 
que nous aper^iunes de Tautre colé de la riviére 
un guajiro sur sa mulé , suivi de quatre chiens 
qui se disposaient á passer le fleuve a gué. II s'ar- 
réta, mesura des yeux la distance qui le séparait 
de l'autre bord , et, baissant la tete, il parut hé- 
siter. 11 éiait en grand costume et portait le ma- 
chete, le poignardá manche d'ébéne, et un enorme 
fouet á la main. Son chapean á larges bords un 



— 422 — 

peu rabatlus nous avait empéehées d'abord de 
distinguer ses irails , lorsqu'une de mes com- 
pagnes, folie jeune filie, le reconnaissam : 

a DonGataíinOjS'écria-t-elle^vez-voiispeur? » 

II leva les yeux sans repondré, et piquant sa 
mulé des éperons, il s'élanca dans la riviére; les 
cliiens le suivaient... Pendant quelques minutes ií 
lutta conire le courant, poussant des cris aigus 
pour encourager sa monlure. Enfin, il parvint, 
non sans peine, á toucber l'autre bord avec Irois 
de ses chiens qui le suivaient de prés; mais le 
quatriéme, aprés une lutte de quelques instante, 
entrainé par le flot, disparut lout á fait. 

Don Caialino, descendí! de sa monture, deboul 
et appuyé sur le cou de la mulé, le mentón en 
avant , observait attenlivement la direction que 
prenait son cbien; mais á peine cessa-t-il de le 
voir, que, jetant son chapean , son machete et son 
fouet, il appuya ses talons sur le bord de la riviére 
et plongea dans l'eau... Une seconde aprés il avait 
disparu... Puis, on n'apercut plus qu'un léger 
frémissement sur l'eau... Bientót aprés on n'enten- 
dit plus que le bruit régulier du courant, le bruis- 
sement des feuilles foulées par íes pieds de la 
mulé qui passait en liberté, et les ébats joyeux 
des trois cliiens, qui, pour sécber leurs poils, se 
roulaient sur la sable. 

A nos cris accoururent plusieurs hommes qui 
travaillaient dans les campagnes environnantcs. 
On ne tarda pas á voir la moitié du chien hors de 
l'eau, trainant aprés lui un amas de lianes, de ro- 
seaux et de branches, dont il cherchait avee effori 
a débarrasser ses pattes de derriére, ne pouvaní 



— 123 — 

s'en servir. Un obstacle insurrnontable semblait 
embarrasser ses mouvements et s'opposer a sa dé- 
livrance. L'instinct de la conservation augmentail 
les forces de Tanimal ; il finit par amener hors de 
Feau la main de son mailre, qui , dans les con- 
vulsions de Fagonie, se cramponnait á lui... A 
peine Feut-on aper§u, qu'un négre, dont lesmem- 
bres ágiles , la peau luisante et l'oeil ardent annon- 
gaient la forcé et Tadresse, píongea dans le cou- 
rant, et bientót nous le vimes reparaitre souíflant 
comme une baleine, et tirant aprés lui le guajiro 
qui tenait toujours son ehien!... 

Comme vous voyez , mon amie, le guajiro est 
une étrange créature, et quelques-unes de ses 
qualités héroiques feraient envíe a nos lions d'Eu- 
rope. II semble que ce curieux et noble échantií- 
Ion de la race humaine reproduit les inslincts et 
le courage des anciens Mores, adoucis par tout 
ce que la naturé creóle a de souple et de tendré. 
On retrouve en lui l'ardeur enihousiaste de la 
valeur africaine et sa galanterie chevaleresque, 
temperes par cette gaieté insouciante, cette don- 
ceur de moeurs et de tempérament, que la beauté 
du ciel, unie á l'abondance et á la richesse de 
la nature, inspirent aux habitants de nolre ierre 
promise. 



LETTRE XX. 



A M. LE BAROiN CHARLES BUPLN. 



Les esclaves á la Havane. — Histoire de la traite. — Escla- 
vage des négres en Afrique. — Mot de Mungo-Park. — 
Tentatives coupables. — Dépérissement de ia race in- 
dienne. — Cruauté des Espagnols. — Douceur de la race 
indigéne. — Son amour pour lindépendanee. — Elles'é- 
teint. — Le philanthrope et saint Las Casas demande des 
Africains pour soulager la race indi enrié. — L'amour de 
rhumanité devient Torigine de Pesclavage en Amérique. 

— Diverses faces de la traite. — Effets funestes de Tes- 
clavage pour les colons. — L'esclayage avüit le travai! 
m aterí el. — Efforts des Havanáis pour remplacer les negros 
par des ouvriers blanes. — Réelamation singuliére d'un 
Catalán. — Les Européens plus durs envers les négres 
que les colons. — Poiitique coupable de la métropole. — 
Danger du mot de liberté la oü Ton a des esclaves. — 
Efforts pour coloniser. — Pénurie d'argent. — Malversa- 
tion des fonds.— Probibition de la traite. — Soixante etdix 
mille livres sterling données par l'Angleterre. — Détour- 
nement de cette somme. — Les vaisseaux russes. — 
Fourberie. — Exigenees des Anglais. — lis demandent le 
droit de visite. — La faiblesse du gouvernement cspagnol 
l'accorde. — Le ministére anglais demande que les capi- 
taines de bátiments espagnols arrétés soient jugés par les 
lois anglaises. — Noble re fus du gouvernement espagno!. 

— Abus du droit de visite. — Les emancipes. — Les es. 
claves les raéprisent. — Comment Tesclave comprend la 
liberté. — Les emancipes aux pontons. — Population 
blancbe comparativement a la noire. — Poiitique étroile 
et mal entendue des différents gouvernements qui se sont 
succédé eu Espagne. — Lois en faveur des esclaves de 



— 425 — 

Cuba. — Magnanimité de FEspagne envers eux. — Droits 
qui mettent Pesclave, sous plusieurs rapports, au niveau 
des liommes libres. — L 'esclave propriétaire. — La 
coartalion. — Le négre voleur. — Impunité. — Le négre 
qui s'afíxaneliit lonjours se repent. — Le négre marrón. 
— Cruauté de rancien code noir francais. — Inhumanité 
des Anglais envers leurs esclaves. — L'esclavage , dans 
un pays civilisé et protege par de bonnes lois, préférable 
á la liberté dépouillée de tout bien matériel est toujours 
exposée á la brutalité du plus fort. — Le négre n'est pas 
apte a un travaií régulier. — Le mayoral. — Le Bohio. — 
La priére du soir. — Le liberto. — De l'émancipation. — 
Probléme politique. 

Cuba, 10 juin. 

Ne criez pas anathéme contre moi, creóle en- 
durcie, élevée dans des idees pernicieuses, et 
dont les intéréts se rattachent au principe de l'cs- 
clavage : écoutez mes imparliales réflexions , et si 
vous me condamnez ensuite, je me livre á vous 
dans mon humiiilé, et demande gráce pour mon 
coeur en faveur de cet amour inquiet de la justice 
qui peut m'égarer, mais qui ne saurait jamáis dé- 
truire la généreuse pitié dans le coeur d'unc 
femme. 

Ríen de plus juste que l'abolition de la traite 
des noirs ; rien de plus injuste que l'émancipation 
des esclaves. Si la traite est un abus révoltant de 
la forcé, un attentat contre le droit naturel, l'éman- 
cipation serait une violation de la propriété, des 
droits acquis et consacrés par les lois, une vraie 
spoliation, Quel gouvernement assez riche indem- 
niserait tant de propriétairesqui seraientainsi dé- 
pouillés d'un bien légitimemenl acquis? L'achat 
des esclaves dans nos colonies n'a pas seulement 



— 126 _ 

été autorisé, il a été encouragé par le gouverne- 
ment, qui en a donné l'exemple en faisant venir 
les premiers négres pour le travail des mines. 

Aprés la découverte de l'Amérique, les nations 
les plus éclairés protégérent le commerce des es- 
claves ; l'Angleterre obtint nolamment le monopole 
de la traite, et le garda pendant plus d'un demi- 
siéele. Dans ees temps oü le monde était gouverná 
parla forcé matérielle, un négre nourri, habillé 
par son maítre, et qui acquittait ce bienfait par son 
travail, était plus heureux que le vassal, qui, 
aprés une corvée seigneuriale, payait ses rede- 
vanees, puis mangeait et s'habillait , s'il pouvait 
trouver de quoi s'habiller et vivre. 

Pour porter un jugem,ent équiíable sur les faits 
historiques , ií faut se repórter aux temps et aux 
lieux qui les ont vus naílre, examiner le degré de 
lumiére, les usages et méme les préjugés de l'épo- 
que ou du pays. On a done autant de tort á blámer 
TEspagne d'avoir été jadis une des premieres na- 
tions qui ait encouragé le commerce des esclaves, 
qu'on serait aujourd'bui coupable de le tolérer. 
Cependant, si Ton réfléchit qu'alors comme main- 
tenant les Africains condamnés a Fesclavage ont 
été préalablement destines a étre tués ou devo- 
res, on ne sait plus oü est le bienfait, oü est la 
cruauté. 

Lorsqu'une tribu faisait des prisonniers sur 
une tribu ennemie, si elle était anthropophage , 
elle mangeait ses captifs; si elle ne Tétait pas, elle 
les immolait a ses dieux ou á sa baine. La nais- 
sance de la traite determina un changement dans 
cette horrible con turne : les captifs furent vendus. 



— 127 — 

Depuis cette époque , le commerce des esclaves 
ayanttoujours augmenté, et Famour du gain s'étant 
développé proportionnellement chez ees barbares, 
les rois ou chefs de tribus onlfini par vendré leurs 
propres esclaves aux marchands européens. Le 
changement de maitres était un bienfait pour ees 
captifs. En Afrique, Tesclave est non-seulement 
plus mallraité que sous la dominalion des blancs, 
il est á peine nourri, n'est point habillé, et, s'ii 
devient vieux ou infirme, s'il perd un membre par 
accident, on le tue comme on ferait chez nous 
d'un boeuf ou d'un cheval. 

Ainsi , méme en abolissant la traite, on sera 
encoré bien loin d'atleindre le but d'humanité que 
se proposent les nations qui se croient philan- 
thropiques. On connait les efforts persistants de 
FAngleterre pour affranchir les esclaves dans les 
colonies espagnoles. Si la source de ses efforts 
éiait puré, la Grande-Bretagne aurait une belíe 
gloire á conquerir, celle de détruire le mal dans 
sa racine, en proclamant une sainte ligue en 
Europe. Cette nouvelle croisade aurait pour mis- 
sion d'aller en Afrique apprendre aux tribus sau- 
vages, soit par la persuasión, soit par la forcé, 
que l'homme doit respecter la vie et la liberté des 
hommes. Sans cela, le résultat de tant de nobles 
efforts sera incomplet et le but manqué; car, si 
Ton présente aux malheureux négres (et ils sont 
compétents dans l'aífaire), si on leur présente, 
dis-je, la cruelle alternative ou d'étre tués et man- 
gés par les leurs, ou de rester esclaves au milieu 
d'un peuple civilisé, leur choix ne sera pas dou- 
teux, ils préféreront Tesclavage. 



— 428 — 

<l Loin d'étre un malheur, c'est un bonheur 
pour l'humanité que l'exportation des esclaves 
aux Amules, dit le célebre Mungo-Park : d'abord 
parce quYls sont esclaves chez eux, puis parce 
que les noirs, s'ils n'avaient l'espoir devendré 
leurs prisonniers, les massacreraient. » Get aveu 
ft'est pas suspect de la part d'un Anglais elevé par 
la Société africaine á Londres, et nourri de ees 
máximes philanthrophiques qui, sous le voile de 
l'amour de l'humanité, cachent des vues d'intérét 
et de monopole. 

II est hors de doute que Tile de Cuba fait du 
sucre meilleur et en plus grande quantité que les 
colonies anglaises de rinde, et que l'abaissemcnt 
de 1'industrie coloniale de l'Espagne, livrant aux 
Anglais le monopole exclusif d'une denrée qui est 
aujourd'hui de premiére nécessité dans le monde, 
deviendrait une source de prospérilé pour la leur; 
car le sucre de la Nouvelle-Orléans ct du Brésil 
n'étant pas encoré comparable á celui de la Ha- 
vane, Tile de Cuba est la véritable et unique ri- 
vale des colonies anglaises. Aussi les tentativos 
les plus coupables, les plus hostiles, ont élé em- 
ployées contre elle par la rivalilé de FAngleterre. 
II est rare qu'une révolte de négres dans les habi- 
talions de Tile n'ait pas élé excitée par des agents 
anglais, quelquefois par des Francais. Un arnour 
mal entendu de la liberté sert de mobile á ees 
derniers; les autres n'obéissent qu'á une impul- 
sión inléressée. 

Pendant qu'on cherebait par de períides insti- 
gations á soulever les négres contre leurs maitres, 
le gouvernement anglais, appanenant au cuite 



— 129 — 

prolestant, comme chacun sait, faisait répandre 
aux AntiHes une prétendue bulle du saint-pére 
contre l'esclavage en Amérique.Gette bulle a-t-elle 
été verilablement octroyée par Sa Sainteté? Je se- 
rais tentée d'en douter. Toutefois elle a été pro- 
pagée á Cuba en langue latine et en langue an- 
giaíse comme piéce auíhentique. Je regrelte de 
n'avoir pas la copie de cet acte, qui d'ailleurs est 
imprimé, et qu'on a cherché a répandre clandesti- 
nernent á la Havane. Cette bulle, apportée par un 
Mtiment de guerre anglais, est un appel aux sen- 
liments religieux et une menace d'anathéme con- 
tre le catholique qui n'aiderait pas de toute sa 
puissance á la destruction de l'esclavage; elle de- 
clare en état de peché mortel íes fidéles qui , 
méme par lapensée, ne le maudiraient pas. 

Un tel mode de prosélytisme, employé dans les 
colonies, ne peut avoir d'autre résultat que la ré- 
volte.Évidemment, il nes'adressepasauxmaitres, 
si intéressés á conserver leurs esclaves, mais aux 
négres, chrétiens ignorants, qui croient leurs pro- 
pres iméréís d'accord avec des máximes ainsi pro- 
cíamées. Allumer á la ciarte divine de la foi le 
brandon de la haine et de la vengeance, est-ce la, 
j'en appelle aux gens de bien, aux gens de coeur, 
á la nation anglaise, des exploits que Famour de 
Fhumanité admelte ou justiíie? 

L'esclavage est un attentat contre le droit natu- 
rel ; mais il existe en Asie, il existe en Afrique, ii 
existe en Europe, aux États-Unis, au centre méme 
de la civilisation, et on le tolere; jamáis jusqu'ici, 
que noussachions, personne n'a osé, á l'aide d'une 
doctrine religieuse, Tattaquer en Rus§ie, II né- 



— 136 — 

veille les réclamations de la philanthropie que 
contre les colonies d'Amérique, oü il fut protege 
jadis par les mémes puissances qui le flétrissent 
mainienant; et cornme la forcé de la loi el. le droit 
s'opposent á Taccomplissement de leurs vues, on 
fait appel au fanatisme, á la sédition, au mas- 
sacre. 

Qu'on abolisse la traite, on n'atteindra pas en- 
coré, malheureusement, le but indiqué par les 
philanthropes, TañVanchissement de l'espéce hu- 
maine. Mais, entre une impossibilitéel une injus- 
tice, on aura fait ce qu'il est possible de faire : les 
Etats de FEurope civilisée auront rempli un de- 
voir, rendu hommage a l'humanité et calmé leur 
conscience du dix-neuviéme siécle. Toutefois il 
faut qu'ils commencent, avant tout, par respecter 
la propriété et la vie de leurs fréres. 

Je m'aperQois, monsieur le barón, que je m'é- 
carte de l'ordre de mon récit, et j'y reviens. 

A peine trente ans s'étaient-ils écoulés aprés la 
découverte de TAmérique, que la race indigéne se 
trouva considérablement diminuée. L'borreur qui 
s'empara des Indiens lorsquils sentirent leur in- 
dépendance enchainée, les rudes traitements que 
les Espagnols leur faisaient subir pour les forcer 
au travail, le désespoir causé par une si violente 
contrainte á des gens qui avaient toujours vécu 
dans l'indolence, toutes ees causes, réunies au 
íléau de la petite vérole, qui les décima au com- 
mencement du dix-septiéme siécle, firent bientót 
disparaitre du globe une race douce et inoffensive* 
Avant Tarrivée des conquérants , leurs besoins se 
boruuient k Yiyro de po-isson et do ftuits ? ú 



— 151 — 

abondants sur cette terre bénie. Les fruits, si j'ose 
m'exprimer ainsi, leur tombaient dans la bouche 
sans qu'ils eussent la peine de les cueillir, et la 
peche était un plaisir sensuel pour un peuple dont 
toutes les jouissances consistaient dans le repos et 
dans la contempiation de la nalure. Lorsque les 
maladies, la fatigue et le suicide eurent moissonné 
un grand nombre d'Indiens , les terres restérent 
en friche faute de bras pour les cultiver. L'aban- 
don et la solitude menacérent de stérilité ees 
belles contrées , conquises avec tant de bonheur 
et d'audace par la civilisation européenne. L'é- 
véque de Chiapa, fray Bartolomé de Las Casas, 
se constitua Tardent champion de cette race in- 
fortunée; ses paroles évangéliquesretentftent'jus- 
qu'aux extrémités du monde. Dans ees temps de 
barbare despotisme, il eut le courage de biámer 
un roi et de plaindre hautement un peuple mal- 
heureux. Ce saint homme fut le premier qui de- 
manda des Africains esclaves pour l'Amérique, 
d'abord afín de soulager la race indienne, qui 
allait s'éteindre, puis afín d'empécher les canni- 
bales de dévorer leurs ennemis. L'amour de l'hu- 
rnanité importa en Amérique le germe de Fescla- 
vage, dont l'origine fut due á la pensée chariíable 
d'un homme plein de courage et de vertu. II faut 
avouer qu'on était bien loin alors de cet ideal de 
perfectionnement social vers lequel on marche 
airjourd'hui avec tant d'ardeur.Maisreconnaissons 
une vérité importante : c'est qu'en tout temps il y 
a danger á envisager le bien et le mal d'une ma- 
niere absolue. Aujourd'hui méme, le monde esfc 
encoré bftfw n^al ortfonué pour que re*€lavago 



— 132 — 

doive, comparativement , étre regardé comme un 
bien. 

Nous venons de voir comment l'esclavage fut 
introduit en Amériqae. Aprés de vifs débats dans 
le eonseil du roí don Fernando, on résoíut d'en- 
voyer des négres pour remplacer les indigénes. 
Depuis 1501 jusqu'en 1506, il fut permis d'en 
inlroduire un petit nombre dans Hispaniola, au- 
jourd'hui Saint-Domingne, mais sous la triple con- 
diíion qu'ils seraient choisis parmi les Africains 
eleves et instruits dans la religión catholiquc á 
Séville, et qu'á leur tour ils instruiraient les 
Indiens. En 1510, le roí don Fernando expedía 
encoré de Séville cinquante négres destines au 
travail des mines. 

Le nombre des indiens natifs diminuait chaqué 
jour : ils se pendaient aux arbres ou émigraient 
aux Florides. Le roi ordonna qu'on les ménageát 
davantage, et surtout quon les laissát en liberté; 
mais ils étaient si faibies et si peu enduréis á la 
peine, que quatre jours de travail d'un Indien ne 
valaient-pas la journée d'un Africain; on se vit 
obligé d'auginenter le nombre des négres que le 
gouvernement faisait importer pour son compte. A 
cene époque, le monopole s'empara de la traite. 
Charles-Quint aulorisa les Flamands, en 1516, á 
introduire quatre mille nouveaux esclaves a Saint- 
Domingue, et plus tard le méme nombre fut con- 
cede aux Génois. Deja vers ce temps, et bien que 
nul traite semblable ne fasse mention de l'íle de 
Cuba , les chroniques parlent d'une révolte des- 
claves qui éclata dans la sucrerie de don Diego 
Colomb, fils tfe don Cristóbal; cq qui porterait a 



— 155 — 

croire qu'on avait introduit quelques négres par 
conirebande. Quoi qu'il en soit, ce ne fut qu'en 
1521 i immédiatement aprés la mort de Velas- 
quez (1), que pour la premiére fois les Fiamands 
amcnérent, avee l'autorisation dü roi , trois cents 
négres á Cuba. Les immcnses bénéfices de la traite 
avaient aüiré en Amérique un si grand nombre de 
Fiamands, que, dans píusieurs contraes, le nom- 
bre de ees derniers ayant surpassé celui des 
Espagnols, ils ne craignirent pas d'attaquer les 
anciens conquérants, qui les repoussérent. Néan- 
moins, la cour d'Espagne pril Talarme; le systéme 
deprohibiiion prévalut de nouveau dans le conseil 
du roi, et ce ne fut qu'en 1586 que don Gaspar de 
Peralta obünt un nouveau privilége pour iníro- 
duire á Cuba deux cent huit esclaves, moyennant 
la redevance de 2,540,000 maravédis, ou 6,500 
ducais. Un second privilége fut accordé a Pedro-? 
Gómez Reynal, pour vendré trois mille cinq cents 
esclaves par an pendant neuf années, a condiiiou 
qu'il payerail au roi 900,000 ducats par an ; enfin, 
en 1615, un troisiéme monopole fut accordé a An- 
tonio-Rodríguez d'Eivas, moyennant 115,000 du- 
cals par an. 

Pius lard , un nominé Nicolás Porcia acheta di- 
verses obligations appelées par les Espagnols 
cartillas del pagador, qui ne lui furent pas déli- 
vrées. Pour se rembourser, il obtint le privilége 
de ritnporlaliou des négres pour cinq ans; mais, 
n'ayant pas Íes fonds nécessaires pour Texploiter, 



(1) Premier gouverneur de File de Cuba , immédiatement 
aprés la découverte de Fernand Gortez. 

2. LA HAVANE. 9 



— 454 — 

il le ceda aux Allemands Kuntzmann et Becks , 
qui, aprés avoir fait fortune, ne payérent le pauvre 
Porcia qu'en le faisant incarcérer comme fou par 
le gouvernement de Carlhagéne. II l'était si peu, 
qu'il parvint á s'échapper de sa prison, aidé par la 
filie du geólier, qu'il avait séduite, et se rendit a 
la cour d'Espagne. L'attentat dont il avait été vic- 
time excita Tintérét du gouvernement; on le dé- 
dommagea en lui sccordant un nouveau privilége 
pour cinq ans. 

On voit que tous ees traites ont peu d'impor- 
tance, et que, jusqu'au commencement du dix- 
septiéme siécle, les esclaves introduits dans les 
Antilles furent en petit nombre. II est vrai que 
Tile de Cuba n'exploitait pas encoré de mines, et 
que TEspagne, tout oceupée des trésors qu'eiie 
tirait du continent, n'avait garde de songer aux 
parcelles d'or qui roulaient avec le sable de nos 
riviéres. D'aüleurs, elle avait a lutter conire la 
jalousie des autres puissances, qui la harcelaient 
de toutes fagons; guerre ouverte, pirales, ílihus- 
tiers, tout était bon pour lui faire payer sa belle 
trouvaiile d'outre-mer. Quoi qu'il ensoit, pendant 
le cours du dix-septiéme siécle, la traite cessa 
presque entiérement. Le roi n'octroya plus de pri- 
viléges et se borna á faire introduire de loin en 
loin a la Havane un petit nombre d'esclaves desti- 
nes au travaii des mines. Cet état de choses dura 
jusqu'á la guerre de succession, époque oú les 
Frangais vinrent éveiller notre agricuilure, qui, 
faute d'encouragement, était tombée en léthargie. 
lis livrérent des négres en échange du tabac, et 
Findustrie reprit quelque peu de mouvement; 



— 135 — 

mais , á la paix d'Utrecht , les Anglais obtinrent le 
raonopole de la traite. (Test á leur activilé et au 
grand nombre d'esclaves qu'ils introduisirentdans 
Tile, lorsqu'en 1762 ils se rendirent maitres de la 
Havane, qu'elle doit le développement nouveau de 
ses progrés agricoles. Le nombre des esclaves, 
qui, en 1521, était de trois cents, fut porté jus- 
qu'á soixanle mille en 1763. 

Que le saint homme de Chiapa me pardonne ! 
l'esclavage qu'il importa fut pour la Havane un 
deplorable germe; devenu arbre géant, il porte 
aujourd'hui les fruits amers de son origine, mais 
on ne saurait l'abattre sans courir le risque d'en 
étre écrasé. Source inépulsable de douleurs, de 
graves responsabilités et de crainle, il est en 
outre , par les excessives dépenses qu'il occa- 
sionne, un principe de ruine permanente. Letra- 
vaii de Thomme libre serán non-seulement un 
éíément plus pur de richcsse, mais aussi plus so- 
lide et plus lucratif. Si la prohibilion de la traite 
était rigoureuseraent observée, et que la colonisa- 
lion fut encouragée avec activité et persisiance, 
l'extinciionde resclavages'opéreraitsanssecousse, 
sans dommage, et par le seul fait de Faffranchisse- 
ment individué!. II faudrait, pour obtenir ce ré- 
sultat, que Timpéritie et l'amour du gain ne 
Temportassent pas sur les vrais intéréts de FÉtat 
et sur l'amour de Fhumanité; il faudrait qu'en 
présence du traite solennel qui prohibe la traite, 
on n'eút pas des barracones, ou marches publics, 
de négres bozales (1); il faudrait que les gouver- 

(1) Dénomination qui s'applique auxÁfricains sans instruc- 
tion et encoré sauvages. 



— 456 — 

neurs des villes n'autorisassent pas, par la pré- 
sence d'agents de pólice, le débarquement des 
navires négriers; ii faudrait, enfin , que le conlre- 
bandier marchand desclaves ne íút pas imposé 
d'une once d'or par tete de négre qu'ii introduit 
dans File. Ce honteux marché irouve son pretexte 
dans le zéle des amontes pour la colonie, qui , 
disent-elíes, périrail sans le comnierce des escla- 
ves; zéle dangereux pour ees autorités mames, car 
leur position serait fort compromise, si le gou- 
vernernent supérieur venait a connaitre leur cou- 
pable tolérance. Depuis la nouvelle prohibition 
de la traite, c'est-á-dire depuis cinq ans, les gou- 
verneurs des villes ont puisé a cette source im- 
pure plus d'un million de piastres, somme enorme, 
iríais faciie á expliquer, si Ton réíléchit que dans 
cet espace de lempson a introduit dans nos ports 
plus de cent mille esclaves, tandis qu'á peine y 
est-il entré trente á quarante mille colons ou 
autres émigrants de race blancbe (1). 

II y a diverses causes á cette disproportion. 
Une des plus tristes conséquences de Tescla- 
vage, monsieur le barón, c'est davilir le travail 
matérie!. L'agriculture étant la premiére et la plus 
genérale ressource des classes prolétaires, Texcé- 
dant de la population européenne se porterait de 
préférence vers un pays qui lui offre un bon sa* 
laire, le bien-étre et une belle natura, plutót que 
d'afíluer dans les froids déserts de TAmérique du 

(1) Cette lettre a été écrite^il y a un an ; depuis , le ge- 
neral Valdez, actuellement gouverneur general de Tile , a 
corrige tous ees abus et faít exécuter avec une légale sévé- 
rité le traite qui défend la traite dans la colonie. 



— 157 — 

Nord. Mais á peine les prolétaires européens arri- 
vent ils ici, qu'ils se voient confondus avec une 
race esclave et maudite. Leur orgueil se révolte ; 
ils rougissent de l'affront, puis ils cherchent á 
leur tour a se faire servir. Le premier usage que 
fait de ses premieres épargnes un pauvre labou- 
reur, c'est l'achat d'un négre, d'abord pour dimi- 
nuer ses fatigues, ensuite pour racheter la honle 
de travailler de ses propres mains. Ainsi , a loutes 
les apoques, les mémes abus ont développé les 
mémes passions; et nos mceurs rappellent encoré, 
au dix-neuviéme siécle, celle des Grecs, des Ro- 
mains et des temps féodaux. 

II y a quelques années, un Havanais, patrióte 
cclairé, confuí un projet qui Thonore. II fit appel 
dans un journal a cinquante laboureurs de Cas- 
tille, lieu de son origine. II leur offrait lous les 
avantages requis pour venir habiter Tile de Cuba 
et cultiver la canne a sucre dans ses propriétés. 
Peu de jours aprés, dans le méme journal , on vit 
paraitre la plus furibonde réclarnation de la part 
d'un Castillan résidant a la Havane. Ce dernier 
se plaignait amérement de l'insulte faite a son 
pays, ajoutant que les honnéles Castillans n'é- 
laient pas encoré réduits á un tel degré de misére 
et d'avilissement , qu'ils dussent s'appareiller 
(aparejarse) avcc les negros esclaves de Tile de 
Cuba. Ce superbe dédain des hommes blancs en- 
vers les négres n'est pas seulement produit par le 
mépris atlaché á Tesclavage, mais par le stigmate 
de la couleur, qui semble perpétuer au déla de 
raífranchissement la tacbe d'une condamnation 
primitive. On dirait que la nature a signé de sa 



— 138 — 

main rincompatibilité des deux races. Peut-étre 
uu jour devrons-nous á la civilisation une fusión 
fraternelle; malheureusement elle n'est pas en- 
coré prés d'arriver. 

Toutefois, une circonstance qui vous paraítra 
digne de remarque, c'est que les blancs creóles 
dans nos colonies sont plus humains envers les 
négres. que ne le sont les Européens, soit que le 
creóle devienne plus compaíissant a forcé de voir 
íes hommes d'Aírique vivre et souffrir prés de 
lui, soit que sa vie patriarcale le porte á étendre 
jusqu'aux noirs la picté paternelle du foyer do- 
mestique. II se monire non-seulement plus doux, 
mais moins altier envers ses esclaves. Tout en les 
traiíant avec Tautorité du maitre, il y méle je ne 
saisquelle nuance d'adoptive protection,je nesais 
quel mélange de la sollicitude paternelle et de 
Tautorité seigneuriale, qui ne manque pas de 
charme pour ees ames qui n'ont jamáis ressenti 
les supplices de Torgueil humilié. 

L'Européen qui apporte a Cuba les exigences 
raffinées de son pays , commence par témoigner 
pour le négre esclave une piiié exaítée; il passe 
de la, sans transition, au mépris pour son igno- 
rance; ensuite il s'impatiente de sa slupidité; et, 
comme le pauvre négre ne le comprend pas , il 
finit par se persuader qu'un négre est une sorte 
de béle de somme, et se prend a le battre comme 
un chameau. De tels procedes ne sont pas exclu- 
sivement le partage des maitres, ils sont aussi 
pratiqués par les domestiques européens qu'on 
arnéne á Cuba; leur orgueil, révolté á la vuc de 



— 159 ~- 

ia domesticité dégradée jusqu'á Fesclavage , les 
rend insolents et cruels. 

INéanmoins, cesinconvénients nesauraientétre 
insurmontables. Mille préjugés ont été déíruits 
par le temps et par la civilisation, mille difficultés 
aplanies par les progrés de la raison. Deja un des 
plus riches propriétaires de File avait formé, il y 
a plusieurs années, le projet d'élablir une sucre- 
rie-modéle, exploitée seulement par des honimes 
libres. Mais, au momentoü ilfutquestion defaire 
venir un certain nombre de colons allemandspour 
cet objet, des difficullés soulevées par l'autorité le 
forcérent a y renoncer. 

D'aulres colons, que les ravages causes par le 
cholera parmi les négres ont avertis du danger, 
commencent á faire travailler des hommes sala- 
ries, soit á la journée , soit a des prix convenus, 
mais seulement pour couper, rouler et charrier 
de la canne. Cet essai, qui leur a réussi, trouvera 
des imitateurs, ii ne faut pas en douter, surtout 
si Ton parvient a attirer dans la colonie des la- 
boureurs allemands, gens paisibles et bons 1ra- 
vailleurs. 

Malheureusement la politique suivie jusqu'á ce 
jour a preparé les obstncles qui s'opposent main- 
tenant a ce que le travail des hommes libres 
vienne remplacer celui des esclaves. II faudrait 
que le systéme actuellement en vigueur füt mo- 
difié d'aprés les nouveaux besoins. Le gouverne- 
ment espagnol a loujours redouté pour ses Éíats 
d'oulre-mer le contact étranger, d'abord á cause 
de la jalousie des autres nations, ensuite par les 
inspiraíions d'une politique craintive, soup^on- 



— 140 ~ 

neuse et peu favorable aux idees libérales. Les 
pcrtes et les malheurs de l'Espagne ont dú faire 
disparaítre depuis longtemps íes sentimenís d'en- 
vie qu'elle avait inspires, et les innovalions deja 
opérées dans ses institutions promeitent a sa co- 
Jonie une réaction heureuse. Quoi qu'il en soit, 
l'Espagne ancienne, au lieu de favoriser l'intro- 
dnctron des colons de la naélropole dans Tile de 
Cuba, craignant de se dépeupler elle-méme, deja 
épuisée d'homrnes par lesénrígralions aniéríeures 
en Amérique et par íous les íléaux qui ont pesé 
íour a tour sur sa terre désolée, n'a guére donné 
a la colonie, jusqu'au commencement decesiécle, 
d'aulres recrues que quelques avemuriers qui 
fuyaient pour éviter la conscription , et un petit 
nombre de négociants qui, deja enricbis sur ce 
sol, y fixaient leur domicile par reconnaíssance. 

On en était la, lersque la révolulion de Saint- 
Dominguc éeíata. Le développement de noire in- 
dustrie allirait alors dans Tile un grand nombre 
de négres d'Afrique. Enflammée chez nos voisins, 
3a lave pouvait se précipiter sur nous et nous en- 
gloutir sous sa coucbe brillante. D'un aulre colé, 
les grandes et nouvelles théories frangaises, ré- 
pétées par Techo des cortés de Cadix, iransmises 
dans nos villes par la presse et dans nos campa- 
gnes par des agents secrets, éveillérent des idees 
et des sentimenís inconnus jusqu'alors. Le mot 
liberté résonna dans la colonie, et plusienrs ré- 
voíles lui rcpondirent. A ce bruit, notre gouverne- 
ment comprit pour un moment tout le danger qui 
nous mena^ait. C'étaitpendant Tadministration de 
don Alexandro Ramírez, bomme d'une haule 



_ 141 — 

vertu et d'un zéle infatigable pour le bien public. 
Sous son influence, on organisa une junte d'en- 
couracjement en faveur de la'colonisation, seul 
moyen d'aceroitre la forcé de la caste blanche en 
face des bordes africaines, de conserver pour Fa- 
venir la prospérité de la colonie, et de détruire 
Fesclavage. Cette reunión de bons patrióles s'oc- 
eupa d'abord avee zéle de sa mission. Les établis- 
sements de Nuevitas, de Santo-Domingo, Isla- 
Amelia, Fernandina et d'autres furent oíiertsaux 
éinigrants. Mais la nouvelle institulion avait be- 
soin d'argent; la junte en manqua , et ses eíForts 
reslérentinfructeux.Sesfonctions sebornentmain- 
tenant a figurer sur la Guia de Forasteros (Guide 
des étrangers). Par un decreto real clu 21 aoút 1817, 
les fonds provenant de lacontribution sur les frais 
judiciaires furent destines a encourager la coloni- 
saíion; mais ne tarda pas á íeur donner un autre 
emploi , et les priviláges et franebises oiferts aux 
nouveaux colons par le méme décret n'ont pu por- 
ter aucun fruit. En attendant, les contrées desti- 
nées á recevoir la colonisation restent peuplées 
d'esclaves. Plus des deux tiers du territoire de 
cette íle, si admirable de beauté et de jeimesse , 
condamnés á ne point connaítre la main de Fhoniine, 
étalent encoré en splendides foréts vierges, en lia- 
nes sauvages et soiitaires, ropulence de sa séve 
indomptée. 

Sous le gouvernement de Ferdinand VII , en 
1817, M. de Pizarro étant ministre des aífaires 
étrangéres, FEspagne conclut avec FAngleterrc le 
traite par iequel elle s'imerdisait le commerce des 
esclaves etconcédaitaux Anglais Ivdroit de visite. 



— 142 — 

Encompensation des dommages qu'allaient éprou- 
ver les armateurs et les négociants espagnols, 
FAngleterre aceordait á FEspagne soixante et dix 
mille livres sterling! Sacrifice généreux, en appa- 
rence offert au cuite de la liberté, mais qui, par 
sa magnificence méme, décelait la véritable idole 
alaquelleil étaitconsacré. Toutefois, cette somme, 
au lieu de recevoir sa destination, ful en partie 
dilapidée, et le reste employé á Fachat de plu- 
sieurs vaisseaux russes en fort mauvais état, qui, 
destines a porter des troupes en Amérique pour 
combatiré Tindépendance du Mexique etduPérou, 
ne sortirent jamáis du port de Cadix et y pourri- 
rent. Ce marché immoral et frauduleux fut conclu 
par rentremise de M. N..., favori du roi, voué aux 
intéréts de la Russie. Plus tard , les Anglais dé- 
sirérent ajouter de nouvelles clauses plus rigou- 
reuses au traite d'abolition, qui, comme nous 
Favons deja dú, était chaqué jour violé ostensible- 
ment. lis insistérent a plusieurs reprises auprés 
du gouvernement espagnol. Jusqu'en 4834 leurs 
demandes furent éludées. A cette époque, M. Mar- 
tínez de la Rosa devint ministre desaffaires étran- 
géres, L'Espagne avait besoin de ménager le gou- 
vernement anglais, qui le premier se préta au 
traite de la quadruple alliance, et qui, par son in- 
fíuence, pouvait lui étre d'un grand secours contre 
le prétendant. Les Anglais, profitant de cette cir- 
constance, devinrent plus pressants. Entre autres 
exigences, ils demandérent que les capitaines de 
batimento négriers arrétés fussent jugés, soit par 
les lois contre la piraterie, soit par les lois anglai- 
ses : clause reciproque en apparcnce, mais seule- 



— 145 — 

ment en apparence. L'Espagne, intéressée au com- 
merce des esclaves, avait, depuis l'abolition de la 
traite, appuyé sinon protege Tarrivée des báti- 
ments négriers dans ses colonies. Ainsi, ce droit 
de visite aussi arbitraire qu'humiliant pour notre 
marine marchande, ce droit qui sert chaqué jour 
d'excuse a des étrangers pour violer, sous le pre- 
texte du moindre soup^on, le domicile maritime 
de l'Espagnol, et pour y commettre des actes illi- 
ciies, violents, souvent des larcins, ce droit odieux 
eiílétrissant aurait enfin été completé par celui de 
pendre ou fusiller, au gré du premier officier an- 
glais de mauvaise humeur, tout Espagnol prévenu 
de faire le commerce des esclaves ! Et comme, sur 
cinqbáiimenls, deuxau moins sont confisques sans 
inolif sufíisant, il en serait resulté que, sur cinq 
capitaines, deux auraient peut-étre été condamnés 
injustement a mort. 

Pour comprendre tout ce qu'il y a de révoltant 
dans ce droit ele visite, il faudrait connaitre la mul- 
titude de faiís, de procés, de réclamations dont il 
est la source. Quelques mois avant mon arrivée á 
Cuba, un négociant catalán, aprés avoir faitsa for- 
tune dans cette íle, fréta un bátiment. II s'em- 
barqua pour retourner dans son pays, avec sa fa- 
milíe et son trésor. A peine le navire se trouva-t-il 
bors du canal, qu'une croisiére anglaise Taborda. 
L'ayant visité, le commandant anglais decida que, 
d'aprés la construction du navire, íl était évidem- 
ment destiné á la traite des négres sur la cote 
d'Afrique. Était-íl vraisemblable qu'un homme 
enlreprít une telle expédition entouré de ses en- 
fants, de ses chiens, de ses oiseaux et de toutes 



— iU — 

ees innombrables bagatelles qui accompagnent le 
foyer domestiuue? Ces considérations néanmoins 
furent vaines : le navire, en attendant une deci- 
sión ultérieure, fut confisqué, et, deux joursaprés, 
la familie dépouillée et désolée fut rejetée sur les 
cotes de Cuba. 

Le gouvernement espagnol repoussa les deux 
propositions des Anglais centre les capitaines des 
bátiments négriers, Tune comme cruelie, 1'autre 
comme contraire á la dignité nationale. Aprés de 
vifs débats, il fut convenu qu'unc loi espagnole, 
rendue ad lioc, fiserait la peine réservée á ce 
genre de délit. 11 ne convenait pas á l'honneur de 
la nation anglaise qu'un ira fie dont elle avait eu le 
monopoíependantplus d'undemi-siéclefúlqualifié 
depiraterie. Uneaulrequeslion forlimporiante fut 
agitée á ce sujet. Le droit de visite et de prise une 
fois stipulé, il restait a décider ce que les Anglais 
feraient des négres saisis : le premier trailé n'a- 
vait rien precisé á cet égard. Embarrassés, et 
peul-élre émus d'une sorle de pudeur, les Anglais 
n'osérent pas d'abord en faíre un emploi lucralif; 
mais ils s'avisérent de les lácber sur nos coles, 
sous le nom iY emancipados, espérant apparemment 
que la présence des négres libres excilerait l'ému- 
lation des négres esclaves et les enlraínerait a la 
révolte. Notre gouvernement reclama conlre cet 
abus; les Anglais, au coniraire, vouíurent qu'il 
fut autorisé par une nouvelle clause ajoutée au 
traite. Le ministre espagnol refusa positivement 
d'y consentir. 

Les cargaisons de négres dils emancipes , dé- 
posées ainsi dans Tile sans autorisation légale, 



— 145 — 

étaient livrées au gouverneur lui-méme, qui les 
remetlait á son lourá divers colons, moyennant la 
redevance annuelle d'une once d'or par tete. A 
Fcxpiration de la premiére année, ees négres sont 
lenus de se présenter devant le gouverneur, qui, 
aprés s'étre assuré quils n'ont pas appris un état 
(ce qu'il ne font jamáis), les Hvre de nouveau au 
colon, ct toujours pour deux années; d'oü il re- 
sulte que leur son est précisément celui de i'es- 
clave, á cette exception prés, qu'ils manquent des 
soins et de la protection du maitre. Ceux qui se 
cbargcnt d'eux ri'étánt pas intéressés a leur conser- 
vation, les soumettent a des travaux bien plus pe- 
ni bles, et, la ressource de l'affranchissement leur 
étant interdite, leur esclavage devient éternel par 
le fait. Áussi, contre toutes les prévisions des An- 
glais, l'état $ emancipado, loin de séduire les es- 
claves, est pour eux un sujet de mépris. Lorsqu'ils 
veulent adresser une injure a ceux qui portent ce 
títre, ils les apostrophent en leur disant : « Vous 
n'étes que des emancipados. » Comme vous voyez, 
Monsieur, le sens du mot liberté net pas nette- 
inent compris par le négre; il estime le bien-étre 
matériel beaucoup plus que l'indépendance , ou 
peut-étrea-l-il assez de bon sens pour s'apercevoir 
que le bienfait est dans la chose et non dans le 
mot, et que le sort qu'onveut lui faire ne vaut pas 
celui qu'on lui fait. 

Aujourd'hui les Angiais, voyant le peu de suc- 
cés de ieurs plans, commencent á mettre á profit 
leurs captures négres, soit en les vendant sous 
inain, soit en les conduisant sur leurs pontons á 
la Trinité et ailleurs. La, les négres captifs soní 



— 146 — 

soumis á de pénibles travaux et á des privations 
telles, que le sort des esclaves du Cuba leur pa- 
rait tres-digne d'envie. Une partie de ees cargai- 
sons est destinée á retourner en Afrique; mais au 
lieu de rendre les négres á leurs foyers, on les 
conduit dans les établissements anglais des cotes 
africaines, que les négociants de cette nation , 
proteges par leur marine royale, remplissent de 
négres Iones pour vingt ou trente ans. Cette der- 
niére condition exempiant le maitre de tout devoir 
envers le négre , est mille fois pire que celle de 
l'esclave. 

Le nombre d'esclavesde Tile, nombre qui s'éle- 
vaitá60,000enl763,était, en 1791, de 133,559, 
el, en 1827, de 311,051 ; la population des blancs, 
relalivement aux bommes de couleur, était, en 
1827 , de U sur 56, et, en 1832, sur 800,000 
babitants, on en complait deja environ 500,000 
de couleur. Depuis, et jusqu'en 1839, le nombre 
des négres s'est considérablemsnt accru, compa- 
rativement á celui des coions, et je ne crois pas 
me tromper en le portant aujourd'hui a plus de 
700,000. 

Bien que, dans leurs théories avouées, les ati- 
torités se montrent toujours favorables a la colo- 
nisation, elle n'est pas encouragée ; et si les étran- 
gers qui abordent á Cuba sont recus sans diffi- 
culté, on ne fait rien pour en aüirer d'aulres. Ilest 
vrai que le plus grand nombre se compose d'An- 
glais et d'Américains du Nord, et que les intéréts 
des uns et les principes politiques et religieux des 
autres ne sont nulJemení en harmonie avec le sys- 
léme adopté a Cuba : on y redoute encoré plus 



— 147 — 

Taugmentation de la forcé des blancs, aidée de 
leur intelligence , que la forcé numérique des né- 
gres, qui, par suile de leur ignorance et de leur 
stupidité, sont en effet peu redoutables. Aussi, en 
négligeant la colonisation, tolére-t-on Faceroisse- 
ment des esclaves. Celte politique non-seulement 
est dépourvu'e de générosité, niais elle est injuste 
etnuisible aux véritables inléréis de la métropole, 
a laquelle Tile de Cuba est inlimemenl aüachée 
par les liens d'une race commune, par les moeurs, 
la religión, les habitudes et les sympalhies. Que 
le gouvernement lui donne des preuves de solli- 
citude, il la trouvera fidéle. Je ne crois pas me 
tromper en disant qu'il n'y a pas un habitant de la 
coionie qui, moyennant quelques salutaires mo- 
difications, ne préfére, soit par attachement, soit 
par la conscience de ses vrais intéréis, la domi- 
nation de l'Espagne aux ihéories libérales et plus 
encoré au joug de toute autre puisance. D'ailleurs, 
ses babitants ont donné assez de preuves en tout 
temps de leur arnour pour leurs fréres d'Espagne, 
en prodiguant leurs trésors et leur sang pour íes 
seconder dans les trisles débats que la métropole 
a soutenus. II est temps que la mere patrie y 
songe ; c'est chose dangereuse pour elle-méme de 
teñir la foudre suspendue sur la tete des colons. 
Si elle éclatait un jour, elle blesserait a mort la 
métropole en détruisant sa belle et fidéle coionie» 
LTesclavage, a Cuba, n'est point, comme ailleurs, 
un état abject et degradé; l'esclave est a couvert 
des caprices ou des fureurs insensées du maitre, 
et l'homme de couleur libre nest pas dépouillé 
des droits et des garanlies du citoyen parce qu'il 



— 148 — 

a été vendu un jour. Nulle part la voix de la phi- 
losophie et de la raison n'exerce aulant d'empire 
sur les préjugés de rang et de fortune. Tañáis que 
les républicains des États-Unis, tout en portant 
raífeclation de 1'égalité jusqu'au cynisme, acca- 
blent la race de couieur d!un intolerable mépris, 
le Havanais, nourri dans le respect des classes 
aristocratiques, traite le mulálre en frére, pourvu 
qu'il soit libre et bien elevé. 11 n'est pas sans 
exemple de voir le sang indien ou africain circu- 
lar dans les veines bleues (1), sous une peau blan- 
cbe, á la suite d'unions legitimes et avouées. On 
est surtout frappé de ees sortes de fusions dans 
Tintérieur de File, oü les traits des habitants tra- 
bissent souvent leur origine indienne; il n'est pas 
rare qu'un léger reflet doré sur la peau ou que des 
cheveux épais et crépus révélent le sang africain. 
Celte direcúon tolerante de Topinion doit éire at- 
tribuée aux lois éclairées et humaines jadis ac- 
cordées en faveur des négres par le gouvernemeni 
de la métropole. Si la nalion espagnole a été la 
premiére á cncourager le commerce des esclaves, 
elle a été la seule (ne vous en déplaise) qui ait 
songé á faire participer au bienfait des institutions 
européennes ees pauvres désbérilés.C'est que nos 
lois relévent d'une sainte inspiration, celle de la 
religión caibolique. Elle a développé la pieuse bu- 
manité de nos colons envers leurs esclaves; la se 
trouve la forcé imrnense qui a seule pu dorupter 
les préjugés de l'orgueil nobiliaire. L'Espagnol , 



(1) Sangre azul; le sang bleu est une expression espa- 
gnole pour signifier le sang noble. 



— 149 — 

profondément etsincérementaüachéása croyance, 
a subi cetíe ¡níluence dans ses lois comme dans 
ses moeurs, et c'est a rapplication des préceples 
d'huinanilé, de chanté et de fraiernilé, impósés 
par l'Évangile, que l'esclave doitici la plupart des 
bienfaits qu'on luí accordc. Livrée á sa propre 
forcé, la philosophie a produit des actions héroi- 
queset fécondé des verlus éclaianles;eile n'est ja- 
máis parvenue á abaisser Fprgueil el a faire éclore 
riiumililé ;cel effort sublime éiait reservé au puis- 
sant levier du sentiment religieux. 

Le moi esclavage ou servitude ne saurait avoir 
ici le méme sens que dans les codes romains, ou 
celte qualifícalion équivalait a l y exclusión de tout 
droit civil, oú l'esclave était un homme sans état , 
c'est-á-dire sans patrie el sans famille. Celte 
acception, bien que modifiée plus tard parlescou- 
tumes féodales, a toujours réduit á un ¿tal mise- 
rable les esclaves ou serfs , soit dans leurs ráp- 
ports avec leurs maitrcs ou seigneurs , soit dans 
leurs relalions avec tout homme libre. A Cuba, 
gráce á de bonnes lois el á la douceur des moeurs, 
Fesclave ne porte pas ce stigmate de réprobalion, 
et il serait aussi injuste que faux de le confondre 
non-seulemenl avec 1'esclave romain, mais méme 
avec le vassal des íemps féodaux. Par un rescrit 
royal (real cedida) du 5t mai J789, le maitre est 
obligé non-seulement de nourrir et de bien trai- 
ter son esclave, mais encoré de luí donner une 
certaine inslruction primaire, de le soigner s'il 
devient vieux ou infirme, et d'entretenir sa femme 
et ses enfants, quand méme ees derniers seraient 
^evenus libres. L'esclave ne doit élre soumis qu'á 

2. LA HAVAIVE. 10 



— 150 — 

imtravail moderé, etseulement deso/a$o/,c'est-á- 
dire pendant le jour, et á condition qu'il aura, 
dans le courant de la journée, deux heures de 
repos. Si Fun de ees poinls cesse d'étre observé, 
r.escláye a le droit de présenler sa plainte devant 
le syndic procuréur ou prótecteur des esclaves, de- 
signé par la loi comme son avocat. Si la plainte 
est fondee, le syndic peut obliger le maitre aven- 
dré I'éscláve, et l'esclave a le droit de chercher un 
maitre aillcurs; si enfin i'intérét ou la vengeance 
porte le maílre a demander un trop haut prix, le 
syndic procuréur fait nommer deux experts qui 
esiiment l'esclave á sa juste valeur. Si la plainte 
n'est pas fondee, il est rendu a son maitre. II est 
défendud'iníliger des peines corporelles aux escla- 
ves, á moins de fauíes graves, et méme, dans ce 
cas, fe cháliment est borne par la loi. Cette cruelle 
condition nous révolíe; elle est pourtant d'une im- 
périeuse nécessilé, le négre étant accoutumé á 
cene rigueur en Afrique des sa naissance. Soit 
babitude, soit qu'il ne senie pas le poids moral de 
cette ignomonie, il ne la mesure que par la dou- 
leur. Aussi sa répugnance au travail et son indo- 
lence ne cédent-elles qu'á la contrainte, qui, d'ail- 
leurs, semble bien plus révoltanle aux honimes 
nés dans les pays civilisés et pour qui les idees 
de dignité et de flétrissure ont un sens. Le soldat 
anglais n'a-til pas á supporter the flogging , le sol- 
dat allemand la sclüag, el le matalot franjáis les 
coups de corde et la bouline ? Revenons a nos pau- 
vres négres. Si le maitre frappe son esclave plus 
rigoureusement que la loi ne le permet, et qu'il y 
ait contusión ou blessure , le syndic procuréur dé- 



— 151 — 

nonee le coupable devant les magistrats, et de- 
mande, ati nom de son client, Fapplication de la 
peine; alors le maitre devient responsable devant 
le tribunal, et Fesclave offensé est revétu* par la 
loi detous les droits de Fhomme libre. 

L'esclave romain he pouvait rien posséder; 
tout chez lui appartenait á son maitre. A Cuba, 
par la real cédula de 1789, et, ce qui esl á remar- 
quer, par la coutume antérieure á cette disposi- 
lion légale , toul ce que l'esclave gagne ou posséde 
fui appartient. Son droit sur sa propriété est aussi 
sacre devant la loi que celui de Fhomme libre ; 
et si un maitre, abusant de son aulorilé, essayait 
de le dépouiller de son bien, le procureur fiscal 
exigerait la resiitution. Mais un droit encoré plus 
précieux, et qui n'existe dans aucun code connu, 
est accordé aux esclaves de Cuba, c'est celui de 
coartación, Cette loi doit encoré son origine aux 
anciennes moeurs des propriélaires et a leur cha- 
riló naiu relie. Non-seulement Fesclave, aussiíót 
qu'il posséde le prix de sa propre valeur, peut 
obliger son maitre á lui donner la liberté; mais, 
íaúté de posséder la somme entiére, il peut for- 
cer ce dernier á reccvoir des á-compte, au moins 
de cinquante piastres, jusqu'á Fentier affranchis- 
sement. Des la premiéré somme payée par Fes- 
clave, son prix est íixé; on ne peut plus Faugmen- 
ter. La loi est toute paternelle ; car Fesclave, 
pouvant se libérer par peiites sommes, n'est pas 
tenté de dépenser son pécule á mesure qu'il le 
gagne, et , par ce moyen , son maitre devient pour 
ainsi diré le dépositaire de ses épargnes. Et puis, 
Fesclave ne se décourage pas dans ses modestes 



— 152 — 

chances degain, devanl la perspeclive (Fuñe írop 
grande somme á reunir; il croit plus rapproché le 
bul de scs esperances, puisqu'il peut {'aíteindre 
par degrés. 11 y a plus (el ceci est un bieníail dú 
non á la loi, raais au maitre, el consacré par la 
coutume) : aussiiót qu'un negro est coartado, il 
est libre de demeurer hors de la maison du mai- 
Ire, de vivre a son conque el de gagn.er sa vie 
comme il l'cnlend, pourvu qu'il paye un salairc 
convenu et proportionné au prix de fesclave; en 
sorle que, du moinent oú celui-ci a payé les pre- 
mieres cinquante piastres, ií acquiert autanl ci'iii- 
dépendance qu'en aurait un hoinme libre, tenu, 
moyennant arrangement, a payer une delte á un 
crean cier» 

íl esl á remarquer que plusieurs de ees lois 
élaicnt indiquées d'avance par les coulumes libé- 
rales des colorís de Cuba. Guidés par un senii- 
rnent palernel, üs encGuragent et faciliten! Paf- 
franchissement de leurs esclaves; et ce résullat 
est plus i'réquent qu'on ne le pense. Indépendam- 
raent de la loi de coartación, le négre a plusieurs 
moyens d'acquérir de l'argcnt. Dans les iiabiía- 
lions, chaqué négre a la permission d'élever de 
la volaiile et des bestiaux, q\i\\ \em\ au marché 
a son profit , ainsi que les légumes qn'il cultive 
en abondance dans son conuco , ou jardín poiager. 
Ge ten ai n est accordé par le maitre et attenant 
au bohío f ou chaumiérc. Les dimanches et les 
soirs, a la bruñe, Tesclave, apres avoir rernpli sa 
lache, se livre á ce soin, qui se réduit, sur une 
ierre promise, a semer et á recueillir. Souvent, 
tdle est son indolence, qu'il faut les instances du 



— 153 — - 

maítre pour le décider a profiter de ce bienfaíí. 
La loi frangaise, vous ne l'ignorez pas, bien plus 
sévére que la nólre, refusait a l'esc'ave, avec le 
droit de propriété, la faculté de vendré; et, ce 
qui parait d'une rigueur inouie, il ne pouvait dis- 
poser de ríen, méme avec la permission de son 
inaiire, sous peine du fouet pour í'esclave, d'une 
forte amende coníre le maítre et d'une amende 
égale centre l'acheíeur (i). 

Les négres et négresses destines au service 
intérieur de la maison peuvent empíoyer leur 
lemps libre á d'autres ouvrages pour leur propre 
compte ; ils proiileraient davaníage de cette faveur 
s'ils étaient moins paresseux et rnoins vicieux. 
Leur désoeuvrement babituel, l'ardeur du sang 
africain, et cette insouciance qui resulte de l'ab- 
sence de responsabilité de son propre sort, en- 
gendrent chez eux les moeurs et íes habitudes les 
plus dérégiées. Ils se marienl rarement : a quoi 
bon? Le mari'et la fernme peuvent étre vendus, 
d'un jour a i'autre, a des maitres differents, et 
leur séparation devient alors éternelle. Leurs en- 
í'ants ne leur appartiennent pas. Le bonheur do- 
mestique, ainsi que la communauié des intéréts, 
leur élant interdit, les liens de la nature se bor- 
neni cliez eux a í'insünci d'une sensualité violente 
et désordonnée. Une pauvre filie devient-elle 
grosse, le maítre, s'il a des scrupules, en est 
quilte pour iníliger, au nom de la morale , une 
punition a la délinquante et pour garder ie négril- 
íon chez lui. Presque toujours la mere seule est 

(I) Voir le Code Noir, chap. XVÍii , p. 10. 



— 154 — 

cháiiée* La peine á laquelle elle est ordinairc- 
ment condaranée, et qui lui est le plus sensible, 
c'est Texil á la sucrerie pendant des mois, eí , en 
cas de recidive , pendan! des années. On conirnence 
par faire avouer á la coupable sa faute á genoux, 
et, aprés qu'elle a demandé pardon á Dieu et á 
son maitre, on lui rase la tete, et on la dépouiile 
de ses vétemenls de ville, qui sont aussilót rem- 
places par une chemise de grosse toile eí un jupón 
de listado (1). Montee sur une mulé , elle est expé- 
diée avec le requa (2) qui apportc les provisious 
de la semaine a la sucrerie. La, bien que munie 
d'une recommandaíion charítabíe de la señora 
pour le mayoral (5) , elle est soumise aux travaux 
de riiabilaiion. Cetle puniiion ne corrige ni la 
coupable ni ses compagnes, bien moins encoré les 
cómplices, et la race continué á croitre et á muí- 
tiplier commrae il plait á Dieu (4). 

Tandis que cela se passe ainsi dans une partió 
de File, par un contraste de mceurs et de princi- 
pes digne de remarque, dans un grand nombre 
d'liabitations l'esclave rec^oit une recompense pour 

(1) Espéce (Tétoffe grossiére rayée. 

(2) Caravane de mules attachées par la queue et portant 
les provisiemset les paquels de la ville á la campagne. 

(5) Chef et directeur des travaux des négres esclaves; on 
le choisit toujours parmi les blancs. 

(4) Le code-noir, dont nous avons sígnale plus haut la 
barbarie á plusieurs égards , contient cependant quclques 
réglements trés-humains et trés-moraux : tcl est Partióle 47, 
qui prohibe la vente séparée du mari et de la femme es- 
claves , et Partióle 9 , qui condamne l'homme libre ayant 
des enfants d'une négresse a Tamende et a la perte de l'es- 
clave et des enfants , á moins qu'il n'cpouse la femme es- 
clave. 



— 155 — 

chaqué enfant, legitime ou non, qu'elle niet au 
monde ; on lui donne méme la liberté si elle par- 
vient á en produire un certain nombre. Cette 
prime d'encouragement, fort conlraire aux bon- 
nes mceurs, est favorable á Taccroissement de la 
race et améliore le sort des négresses. A peine 
sont-elles enceintes, qu'on íes exempte de toul 
travail pénible ; elles sont nourries plus délicate- 
ment, et ne reprennent leurs occupations liabi- 
tuelles que quaranle jours aprés leur délivrance. 
«Tai vu en France , dans les campagnes , de 
malheureuses jeunes femmes, dans íes derniers 
mois de leur grossesse , passer, sous le poids des 
chaleurs de la canicule, des journées entiéres, 
courbées, moissonnant a la faucille! Pour l'ou- 
vrier libre, le jour sans travail est un jour sans 
salaire, et Texisience d'une pauvre familíe dépend 
souvent du travail de son cbef. Mais si un instan*, 
las de cette peine dure et incessante, accablé sous 
le poids d'une vie chargée d'amertume et de res- 
ponsabilité, il s'arréte pour reprendre haleine, 
la misére fond sur lui et sur les siens, le presse, 
rélouíFe et l'accable. L'esclave ici , objet de la 
pitié exaltée des Européens, léger d'avenir et 
d'ambilion, tranquillo, insoucieux, vit au jour le 
jour , se repose sur son mailre du soin de sa con- 
servaron, et, s'il est affligé d'une inñrmité a vingt 
ans, voit son existence assurée, fút-il destiné á 
vivre un siécle. 

Une des sources de profit du négre est le vol. 
II est rare d'en trouver de fidéles , et , avec des 
gens dépourvus de principes, la raison en est 
lome simple, c'est Timpunité. Un maííre dépouillé 



— 156 — 

par son esclave se garderait bien de le livrer á la 
justice, convaincu qu'il esl d'en étre pour l'argent 
volé , pour son négre el pour les frais du procés; 
aussi se borne-t-il á fustiger ie eoupable, qu'il 
garde cliez lui. Le voíeur recommence le lende- 
raain; mais si, avant qu'on s'aper^oive du larcin, 
ii Ta cmployé a son aíírancliisseinent , 11 est libre 
devant la loi, quand mame il serait convaincu du 
vo! , quand méme il aurait avoué sa faute un instant 
aprés Tavoir commise. On le contraint seulement 
á payer, sur le produit de son travail , la sornme 
volee. Ouire ce moyen illiciíe de racheter leur 
liberté , les noirs en ont un autre, dans les grati- 
fications d'argent qu'ils rcQoivent a tout propos de 
leur maitre, du niño, de la nina (I) , des paren is, 
des arnis de la maison; et córame les famiües sont 
nombreuses , que, la chaleur étant extreme, tout 
est ouvert, partout on les renconlre sur ses pas. 
Mi amo , un rea pa labacco ! — Nina , do rea pa 
vino! (Maitre, un real pour du tabac ! — Made- 
inoiseíle, deux réaux pour du yin!) En disant 
cela, ils avancent une main, se graiiant Toreilíe 
de Tautre, et vous monlrent leurs blanches dents 
avec un regard doux et suppliant qui vous fait 
venir le sourire sur les lévres, quelquefois les 
larmes aux yeux, et toujours poilcr la main a la 
bourse. 

Le négre carabali est le plus économe, et s'af- 
franchit en peu de lemps. il n'est pas rare qu'un 
esclave qui garde ses épargnes se trouve en me- 
sure de se racheter deux ou trois ans aprés son 

(1) Fsls et filie de la maison. 



— 457 — 

arrivée d'Afrique. Mais souvent il préfére Tesela» 
vage et dépose son argent entre les mains de son 
maitre. S'il essaye de la liberté, bientót le repen- 
tir le áaisit, et il revient prés du maiíre, qu'il 
supplie de le repréndre. J'ai vu, il y a peu de 
jours, un ancien esclave de mon onele qui s'était 
racheié il y a environ un an. 11 éiait venu voir 
son maitre et se reperitail amérement de l'avoir 
quitté ; des larmes brülaient dans ses yeux. « J'é- 
tais bien ici , disait-il, mi amo me donnait tous 
les ans deux habülemenis compleís, un bonnet, 
un madras , una fresada (couverture) ; il me nour- 
rissait bien, et, quand je devenais malade, il me 
faisait guérir. Maintenant, il me faut de Targent 
pour tout cela. Si je le gagne, on ne me paye pas 
comptant; si je suis soufFraní, il faut que je tra- 
vaille comme si je me portáis bien; et, si je suis 
obligó de m'aliter, le médecin emporte le fruit de 
ma peine! lo fui un caballo de libertarme. (J'ai 
élé un cheval de m'affranchir.) » 

Une fois le négre affranchi et hors de la mai- 
son , il est rare que le colon consente á le reprén- 
dre chez lui, surtout si le liberto a fait partie des 
esclaves de l'habiiation. L'indépendance, jointe á 
Tignorance et á la paresse , ne tarde pas á déve- 
lopper cliez lui des vices donl l'exemple serait á 
redouter pour ses compagnons. 11 est en general 
recéieur ; et, comme un des penchants dominants 
des négres est le.vol, il s'y abandonne davantage 
á mesure qu'il rencontre plus de facilité a le ca- 
cher. Le liberto a le droit de sortir de Thabitation 
quand il veut, et il en profite pour aller vendré 
dans les villages voisins le fruit des larcins de 



— 158 — 

sos camarades. Quelquefois ií donne asile á Tes- 
clave fugitif. Dans ce cas, on le condamne d'a- 
bord á deux, puis á irois mois de prison, et, s'ii 
y a recidive, á six mois, sans que ia punition 
puisse jamáis dépasser ce terme. Comparez á ce 
chátiment la peine infligée jadis, en pareil cas, 
par la loi frangaise. a Les affranchis ou négres li- 
bres qui auront donné retraite , dans leur niaison, 
aux csclaves fugiíifs , serón t condamnés par corps, 
envers le mailre, a une amende de 50 livres par 
chaqué jjour de rétention , et faute, par lesdits 
négres affranchis ou libres, de pouvoir payer 
Famende, ils seront réduiís a la condition u'escla- 
ves et vendus. Si le prix de la vente dépasse l'a- 
mende, le surplus sera déhvré á l'hópilal! » Et 
córame la somme exigée étail exorbitante et hors 
de tout rapport avec la pauvreté habituelle de 
Faffranchi , il payait toujours sa faute de sa liberté. 
Ainsi un acte charitable était puni, sous la loi 
frangaise, par la ruine, par la perte de la liberté 
et par Fexhérédation de la famiile enliére. íl faut 
avouer que, dans nos colonies, les lois de Thu- 
manité ont été mieux observées que dans celies 
de France. 

Toutefois, le liberto n'a que rarement Tocca- 
sion d'accueillir sous son toit le négre marrón; 
celui-ci préfére au foyer de Taífranchi la savane 
solitaire. L'herbe haute et touffue, enlacée aux 
buissons gigantesques de la cana brava (1), lui 



(1) Espéce de jone gigantesque qui s'éléve jusqu'á cin- 
quante pieds de haut, en bouquets de deux ou trois cents 
tiges. 



— 159 — 

oííre un asile beaucoup plus sur; ou bien , refugié 
sur les montagnes, il choisit sa demeure au fond 
des foréts vierges. La, protege par íes remparis 
impenetrables cíes arbres séculaires, abrité par 
les ampies rideaux des lianes sauvages, ií défie 
l'autoi iíé du maiire , la rigueur du mayoral et la 
dent meurtriére du chien. Lorsqu'il se sent bar- 
celé de trop prés, il cherche une retraite au fond 
des cavernes, ossuaires solennels, déposilaires 
íidéles des tristes reíiques d'une race inforlu- 
née (1). Mais bientót la faim et le désespoir Tobli- 
gent á se jeter de nouveau dans íes campagnes, 
préférant cette vie vagabonde et périlleuse au joug 
du travail. Néanmoins, si l'heure du repentir ar- 
rive, il implore IVssistance d'un padrino (2) qui 
le raméne au bercaií; moyennant quoi le maítro 
pardonne sans qu'il s'ensuive punilion. Le fugitif 
est-il pris par la forcé ou se trouve-t-il en reci- 
dive , on se borne á lui mettre les fers aux pieds , 
pour l'empécher de recommencer ; la justice nc 
s'en méle pas. 

Cette indulgence est bien loin de la peine infli- 
gée au marronnage dans votre code noir : « L'es- 
clave fugitif qui aura été en fuile pendant un 
mois, á dater du jour oú son maiire l'aura dénoncé 
á la justice, aura les oreilles coupées et sera mar- 
qué d'une íleur de lis sur une épaule; s'il y a reci- 
dive pendant un aulre mois, il aura le jarret 
coupé, et il sera marqué d'une fleur de lis sur 

(1) Les ossemenfs des indigénes qu'on a trouvés épars dans 
les plaines et les foréts ont été déposés dans ees cavernes 
profondes, situées dans plusieurs parties de File. 

(2) Farrain, 



— 460 — 

1'autre épaule; et la íroisiéme fois i! sera puni de 
inort! 5 N'est-ce pas, monsieur le barón, que le 
cceur se révolte, que les enlrailles frémisseni á 
Fidée de ees tortures insensées et cruelles? Ger- 
tes, si la révolte de Saint-Domingue ful le résul- 
tat des principes proclames par les apotres de la 
révolution frangaise , le code noir en avait pre- 
paré les voies par des rigueurs qui, cliez une na- 
lion aussi éclairée, aussi généreuse que la vótre , 
semblent a peine croyables. 

Mais si la législaiion fran^aise fut sévére eH 
dure, la loi anglaise est encoré plus acerbe cí 
plus inhumaine. Chose remarquable ! plus les na- 
tions sont gouvernées par des institutions libéra- 
les, plus elles resserrent le collier de fer qui 
opprime leurs esclaves. On dirait que le besoin 
de domination et l'orgueil liumain, comprimes 
par des lois équitables , cherchent á reprendre 
leur essor aux dépens de la race asservie. L'Es- 
pagne, avec son gouvernement absolu, estlaseule 
nation qui se soit oceupée d'adoucir le sort du 
négre. LTbumanilé de nos colons envers leurs 
esclaves rend la vie malérielle de ees derniers plus 
beureuse, sans aucun doute, que celle des jour- 
naliers francais, tandis que íes Anglais et les Amé- 
ricains du Nord abreuvent les négres de dégoüls 
et de douleur par leurs crucls Iraiiements , par 
leur méprisant orgueil. íls défendent a leurs escla- 
ves de se chausser ; et pendant qu'on voit chez 
eux , comme dans les colonies franc.aises , ees nial- 
lieureux marcher les pieds ñus et souvent en- 
sanglantés, pendant que de sveltes petites filies, 
aux luisanles épaulesde cuivre, parees de tous les 



— 161 — 

cbarmes de la jeunesse, mais bonteuses (lant 
rinslinct féminin éclaire Hgnorance) , osent á 
peine avancer leurs peliis pieds sur le bord de 
leu? courte jupe, on voil nos heureuses et insou- 
ciantes chinas (1) étaler coquettement sous les 
rayons du soleil, au boui de leurs jambes d'ébéne, 
un élégant soulier de salín blanc. 

La plupart des esclaves reserves au service 
intérieur des maisons sont, nés dans Tile : on les 
appelie criollos (2). Leur intelligence est plus dé- 
veloppée que celle des Africains, et leur aspee* 
franc et familier. lis rnénent une vie douee et sont 
fort indolents; d'oü il resulte qu'il faut soixanle 
ou qualre-vingts négres pour mal faire le service 
intérieur d'une maison qui serait bien tenue par 
six ou huit domestiques d'Europe. II y a quelques 
quelques années, par fraude ou par violence, deux 
íils d'un cacique furenl enlevés el amenes ici par 
un báliment négrier porlugais. On les vendit. Peu 
de temps aprés, une ambassade de couloumies, 
latones et babillés de plumes de couleur, aborda 
dans File, lis venaient de la parí de leur ehef ré- 
clamer auprés du gouverneur les deux princes 
enlevés. Le gouverneur consentit sans peine a 
leur départ; mais les jeunes gens refusérent de 
quitter Cuba, oú ils jouissaient, disaient-ils, trun 
bonbeur qu'ils n'avaient jamáis goüié dans leur 

(1) On appelie ainsi les cnfants des ne'gresses et des blanes. 

(2) Les négres nés dans Pile sont designes par ce nom , et 
leurs enfants par celui de rellollos , ce qui équivaut á un 
títre de noblesse entre eux. Oú la vanité va-t-elle se n¡- 
cher ! 



— 169 — 

pays. Ainsi l'état de prince en Afrique ne vaut pas 
celui d'esclave dans nos colonies. 

Ceci ne veut pas diré que Fesclavage soit un état 
désirable : Dieu me preserve de le penser! et 
vous ne me ferez pas, cenes, Pinjustice de m'en 
accuser: Je me borne seulement á lirer de ce fait 
une conséquence incontestable : c'est que les bien- 
faits de la civilisalion et des bonnes inslilutions 
corrigen* méme Fesclavage et le rendent préféra- 
b!e a Findépendance, dépouillée detout bien-étre 
matériel et toujours exposée au caprice et a la 
brulalilé du plus forl. L'exemple que je viens de 
citer n'est pas unique. J'ai vu á Pétablissement 
gymnastique de Cuba un jeune négre, íils d'un 
ehef riche et redoutable, vendu jadis aux mar- 
chands européens par íes ennemis de son pére. 
Dtpuis que celui-ei a découvert la demeure de 
son fils, il envoie réguliércment tous les six mois 
des émissaires pour lui persuader de revenir pros 
de lui; on n'a pas encoré réussi á Py faire con- 
sentir. En atlendant, et poussé par Pinstinct de 
sa nature primitive, il dompte en amateur les che- 
vaux destines au manége de la viile. 

Les esclaves employés aux labeurs de la cam- 
pagne sonitous bozales, et peuventa peine s'ex pri- 
mer dans notre langue. Leurs traits sont doux 
mais leur pbysionomie stupide. La fabrication du 
sucre, la plus pénible de leurs taches, est loin 
de Pétre autant que la plupart des travaux meca- 
ñiques en Europe. Cette fabrication devient d'ail- 
leurs chaqué jour moins laborieuse par Pappli- 
calion de nouvelles machines et de nouveaux 
instrumenls qui la simplifient, Quant á la main- 



— 165 — 

d'oeuvre agricole , elle exige peu de soins, sur une 
ierre qui ne demande aucune préparation et oü 
le plant de la canne conserve sa séve jusqu'á 
líente ans, sans qu'on ait besoin de le renouve- 
ler. Les paysans de Cuba, ou guajiros, la culti- 
vent comnie les fruits et les légumes, pour la 
vendré au marché. 

Un fait m'a frappée. Toutes les fois que j'ai vu 
le négre chargé du méme travail que le journalier 
européen, et que j'ai comparé les deux labeurs, 
j'ai trouvé, chez le premier, effbrt, fatigue, acca- 
blement, et chez l'autre gaieté, vigueur et coura- 
geuse intelligence. D'oú víent ce désavantage de 
la race africaine, si elle est, comme on le dit, 
plus forte que la nótre? Faut-il TaUribuer au 
climat ? Mais les négres sont nés sous le soleil 
brúlantd'Afrique. Esl-ce a leur slupide ignorance, 
qui augmente les diflicullés du travail, ou á l'in- 
dolencc, qui les endort? Toutes ees causes peu- 
vent y coniribuer; néanrnoins, la premiére, la 
plus influente de toutes, cest le peu d'habitude 
que le négre a contráete du travail. Quelque ro- 
baste et bien conslitué qa'il soit, il ne peut vain- 
cre ce désavantage. 11 est apte á courir, á sauter, 
a clompter íes animaux sauvages, mais ii repugne 
au travail régulier, pratique, pacifique, fruit de 
la civilisation et des bonnes institutions. Ses vio- 
lents exercices une fois accomplis, la fureur de 
ses passions une fois calmee, il ne tarde pas á 
retomber dans la plus slupide indolence. De la 
ees traitements sévéres, ees condamnables ri- 
gueurs des may orales, quand ils veulent con- 
iraindre les négres á un travail régulier. 



— 464 — 

Néanmoins, á la surveillance prés, ic travail 
des negres est, dans la colonie de Cuba, aussi mo- 
deré, aussi reglé, que eelui des journaliers de 
campagne en France. A cinq heures du maíin, le 
mayoral frappe á la porte des bojíos, el chacun de 
se lever et d'accourir au batey (1). La on dislribue 
le travail de la jóurnée, et les negres partent, con- 
duits par le contra-mayoral, ou sous-ehef. A Huit 
lieures, on leur porte un déjeuner coinposé de 
viandes et de légunies. A onze heures et demie, 
au son de la cloche, ils se rendent de nouveau au 
batey ; la on leur dislribue une ralion de viande 
deja cuite, pour leur épargner de la peine pen- 
dant les deux heures de leur repos. íls l'empor- 
tent dans leur bojío, oü ils preparen! un ragoút 
abondant, melé de forcé bananes et assaísonné 
d 1 ajonjolí (2) ; puis ils ontde la zambumbia (3) á 
discrétion. A deux heures, la cloche les rappelje 
au travail jusqu'ásix heures. En renlrant, ils ap- 
portent de l'herbe pour íes besliaux, et se rendent 
au batey au son de V Ángelus. La, ils íont a genoux 
la priére du soir, toujours sous la surveillance du 
mayoral. C'est un spectacle granel, toucharii el 
étrange, monsieur le barón, que celui de quatre 
cents esclaves prosternes priant TEternel á haute 
voix, sous l'ombrage d'arbres séculaires, en face 
de cette superbe nature dorée par les derniers 
rayons du soleil des tropiques. A ees éclatanls et 

(1) Grand espace de terrain , formant le centre des báti- 
ments de la sucrcrie. 

(2) Sorle de graine piquante et aromatique qu'ils aiment 
avec passion. 

(3) Jus de la canne fermentée. 



— 16o m» 

sauvages accents lances dans les airs, 011 sent le 
cceur se pretiere (fuñe terreur secrete. Une voix 
profonde semble vous diré : « Toutes les captivi- 
lés se ressembleni! » et Ton est tenté de joindre 
sa priére a la priére commune, en s'écriant comme 
les enfants d'lsraél : « Seigneur, quand sécheras- 
tu nos humes? quand serons-nous délivrés? » 
Aprés V Ángelus, ¡es négres rentrent chez eux, 
font encoré un repas, et se reposenl jusqu'au len- 
demain malin. Comme on le voit, l'ordre du tra- 
vail difiere peu de celtii des laboureurs en France, 
et si Tesclave est surveillé plus sévérement, il est 
sans conlredit mieux nourri. 

L'époque de la molienda (1) est la plus labo- 
rieuse, mais aussi la plus désirée. (Test le mo- 
ment de miséricorde : le maitre est la, prés des 
esclaves, qui les écoule, leur fait gráce s'ils ont 
mérité punition, el reprime le mayoral, toujours 
ápre el inexorable dans ses rigueurs. Mais leur 
plus redoutable adversaire e6l le conlra-mayoral, 
esclave comme eux , et par cela méme dur et sou- 
vent cruel envers ses compagnons, surlout si tel 
ou tel négre mis a ses ordres a fait parlie jadis 
de quelque tribu ennemie de la sienne. Alors il 
devient feroce, implacable, par esprit de ven- 
geance; il barcéle sans cesse sa victime; il ne lui 
accorde ni repos ni quartier; la communauté de 
leur deslinée, au lieu de calmer sa haine, Tirrite ; 
il profilerail volonliers de sa situation pour exler- 
miner son ennemi vaincu, si ce dernier ne se 
irouvait place sous la proteclion du maítre. 

(1) Ob designe ainsi Vélaboraüon éu sucre 

2. LA IIVYAISE. áí 



— 166 — 

Malgré la robuste constitution des négres, ils 
sont fort sensibles >aux impressions almosphé- 
riques : la chaleur et le froid leur causent de 
subites et graves indispositions. Ce serait une eu- 
rieuse et triste énumération que celle des négres 
qui périssent tous les ans, soil par les souíírances 
bu'on leur fait subir pour les transponer en fraude 
d'Afrique, soit par toute aulre cause. L'observa- 
tion a prouvé que, malgré les dangers de la íiévre 
jaune, la morlaiité des blancs est beaueoup plus 
faible proportionnellemenl que celle des négres. 
M. de Saco (1) evalué ceíle-ci, année commune, 
á dix sur cent, ce qui paraít exorbitaiu de prime 
abord, etce qui pouriant est loin d'étre exageré. 

Si les Africains n'avaient a luüer, dans File de 
Cuba , que contre l'excés de la chaleur, ils au- 
raient, vu Tanalogie des climats, un avantage in- 
contestable sur les ouvriers blancs; mais diverses 
circonstances détruisent cet avantage. Peu im- 
porte que la chaleur incommode moins les négres 
que les blancs, si, en arrivant a la Havane, ils ont 
á souffrir d'autres privations, d'autres douleurs. 
Sans paríer des maladies qui leur sont propres et 
qui exigent tous les soins des colons pour les con- 
server, une multitudc presque innombrable de 
négres périssent dans les traversées et dans les 
barracones, notamment depuis la prohibitionde la 
traite. Avant cette époque, les bátiments négriers 

(1) Patrióle éclairé, qui a écrit et publié plusieurs ou- 
vrages remarquab!es, commerciaux , politiqucs et scienti- 
fiqucs, notamment : Mi primera pregunta. — Examenes 
analitico-politicos . Plusieurs des renseignements que je 
reproduis ici sont puisés dans les ouvrages de ce pubüciste. 



— 167 — 

étaient soumis á une surveillance sévére de la 
pan de la pólice miliíaire; on vaccinail les négres 
á leur arrivée ; on soignait les malades; et, si la 
maladie élait coniagieuse, on les meüail en qua- 
rantaine. Ces excellenles mesures engagcaient les 
capitaines á trailer les négres avec plus de soín 
pendant la traversée, et la morfalhé était moins 
considerable. Mais, depuis l'abolition de ¡a traite, 
le oonli ebandier négrier, ne songeant qu'á se dé- 
doinmager du danger auquel il s'expose, entasse 
au fond de ses caehots mobiles aurant de malheu- 
reux qu'ils peuvent en contenir; et, aprés de 
longs jours et de longues nuils, il arrive au port 
avec une faible parlie de sa cargaison, accabíée, 
mourante, et souvent atlaquée de la peste. Alors, 
jetee sur de soíitaires rivages, elle reste sans se- 
cours, jusqu'á ce que la maladie et la mort s'en 
emparent. A ces calamites il faut ajouter les su- 
perstilions religieuses et Tinfluence qu'exercent 
leurs sorciers et leurs devins sur Tesprit de ces 
infórlunés; on les voit souvent ou se suicider, ou 
succomber á ces pratiques secretes et infernales, 
exigées par les affreux mystéres de leur obeak. 

Le plus redoutable fléau pour les Aíricains, 
c'est íe cholera. On ne saurait imaginer les ravages 
que ce fléau a exercés dans nos campagnes. Dans 
certaines habitations il a enlevé les deux tiers des 
esciaves en huit jours, tandis que des infirmiers 
blancs et leurs maitres, ne quittant pas les bópi- 
taux, donnaient des soins assidus aux négres atta- 
qués de la maladie, sans en étre eux-mémes 
atteints. 

Ces élémenis de destruction concourent a ren- 



— 168 — 

dre la mortalité des négres plns considerable que 
celle des hlancs. Le eolon jouit pendaní la traver- 
sée de soins aasidus et (ruñe nourrilure saine ; 
une fois débarqué, il prend loutes sortes de précau- 
tions pour s'accoulumer au cümat, il ne travaille 
que modérément et á ses heures. On a chercbé á 
répandre dans Tesprit des Européens des craintes 
exagérées sur les dangers de la fiévre jaune; c'est 
a torí. Cetle maladie est mainienant tellement 
connue que, si on ne la néglige point á son ori- 
gine, elle n'est pas plus a craindre qu'une courba- 
lure ou un refroidissement. Tout creóle sait la 
guérir; d'ailleurs, elle ne régne que pendaní les 
mois de le canicule. La plupart des étrangers qui 
abordent dans Tile a celle époque de í'année n'en 
sonl pas alteinls, el ceux qui le sont succombent 
rarement, surlont s'ils veulent se soumellre a un 
sage régime hygiénique, et s'éloigner des cotes 
pendant les premiers mois de leur séjour dans 
Tile; le danger n'est réellement a redouler que 
dans l'élroit rayón de deux ou trois lieues du bord 
de la mer. De fréquents exemples viennent á Tap- 
pui de cetle observador). Un séjour á Guana- 
Bacoa, pelite ville située á une dcmi-lieue du 
colé opposé á la baie de la Havane, suííii niéme 
pour éviter la maladie : circonslance d'aiitanl plus 
imporianie que, les sncreries éiam pour la plu- 
part éloignées de la mer, les colons qui se desli- 
Tscnt aux iravaux agricoles se trouvent en toule 
súreté. Les preuves de la bonié de notre climat et 
de son iníluence salulaire sur les étrangers sont 
nombreuses. Les iles Canaries ne nous envoienl- 
elles par des cargaisons d'hommes accablés par la 



— 169 — 

fatigue, aprés de longues traversées, et souvent a 
l'époque des plus fortes chaíeurs? Eh bien! le 
croiriez-vous? le nombre de eeux qui succombent 
est infiniment plus faible qus celui des Africains; 
pourlant, les uns et lesaulres sont non-seulement 
soumis aux rigueurs du climat, mais aussi aux 
travaux agricoles. Indépendamment de ees exem- 
ples , une fonle d'Européens et d'Amérieains du 
Nord vivent parmi nous, appelés par le commerce 
el l'appát des richesses. Beaucoup babitent la Ha- 
vane, méme pendant toute l'année. Les élrangers 
peuvent done sans crainte venir cultiver nos cam- 
pagnes vierges, qui leur offrent des trésors inap- 
préciables et non exploités. 

La douceur du colon de Cuba pour son esclave 
inspire a ce dernier un sentiment de respect qui 
approche du cuite. Ce dévouemenl de l'esclave 
est sans bornes : il assassineraii rennenii de son 
mailre, dans la rué, en plein jour, aux yeux de 
tous; il périrait pour lui sous la torture sans sour- 
ciller. Le mailre est pour Pesclave la pairie et la 
famille. L'esclave porte le nom du maitre , re^oit 
ses enfants quand ils viennent au monde, les nour- 
rit de son lait, les sert avec adoralion des leur 
plus tendré enfance, el, lorsque la maladie arrive, 
veilíe son maitre jour et nuil, lui ferme les yeux 
á sa mort, puis se traine par ierre, pousse d'af- 
freuK burlements, et, dans son désespoir, se dé- 
chire la peau de shs ongles. Mais si quelque ápre 
ressentiment s'éveille dans son ame, la férociié du 
sauvage reparait ; il est ardent dans sa haine 
comme dans son amour. Sa furen'r vengeres&e n'a 
presque jamáis pour objet son maitre. Lorsqu'une 



— 170 — 

révolte n'est pas provoquée par les étrangers , ce 
qui est rare, c'est Firritation contre le mayoral 
qui Fexeite. 

Voici un fait qui prouve la puissance morale 
du maitre sur Fesprit de ees sauvages. P^u de 
mois avant mon arrivée, les négres de la sucrerie 
d'un de mes cousins, don Raphaél, se révoliérent. 
C'était un nouveí établissemeni; les esclaves, ré- 
cemment arrivés d'Afrique, éiaient presque tous 
de naiion couloumie (1), c'est-á-dire assez bons 
travailleurs, mais violents, irascibles et préls a se 
pendre a la moindre contraríete. Cinq heures du 
matin venaient de sonner, le jour commengaít a 
paraitre; Raphaél était partí depuis une demi- 
íieure pour une autre de ses propriéiés, el laissaít, 
encoré livrés au sommeil, ses quatre enfants et 
sa feínme grosse. Tout a coup Peypia (c'est le noin 
de cette derniére) s'éveilla en sursaut, au bruit 
d'horribles vociférations accornpagnées de pas 
precipites. Eíírayée, elle sort de son lit, el, ou- 
vrant le vasistas, aper^oit tous les négres de 
la sucrerie qui se dirigeaient en désordre vers son 
habitation. Bientót ses enfants arrivent, pleurent , 
s'aüaehent á elle et poussent des cris. Elle n'avait 
que des esclaves a son service , et croit sa perte 
certaine. Mais a peine avail-elle i u le temps de 
recueillir ses idees, qu'une de ses négresses en- 
tra chez elle : « Nina, n'ayez pas peur, lui dit-elle, 
nous avons tout fermé, et Miguel est alié chercher 
le maitre. » Ses compagnes, qui Favaiem suivie, 
entourent leur maitresse. Les sédilieux avangaient 

(1) Couloumie , tribu d'Afrique. 



— 171 -~ 

toujours, trainant une sorte de lambeau ensan- 
glanté qu'ils se passaient de main en main, en 
poussant des sifílements aigus comme les serpents 
du désert. « C'est le corps du mayoral! » s'é- 
criérent a la fois les négresses, qui, toujours grou- 
pées autour de Peypia, táchaient de calmer ses 
alarmes, tandis que les négres, des le commence- 
ment de la révolte, couraient la campagne, á la 
reeherche de leur niaitre. Les révohés étaient deja 
presque aux portes de la maison, lorsque Peypia 
aper^oit par le vasislas le quitrín (1), ou voi- 
ture de son mari, qui s'avangait rapidement. La 
pauvre créature, qui jusque-lá avait attendu la 
mort avec courage a cóté de ses enfants, faiblit á 
la vue de son mari, sans armes, et venant droit 
vers ees furieux ; elle s'évanouit.... Cependant 
Raphaél arrivait de front sur les esclaves enivrés 
de sang ct tous armes. íl s'arréle en face d'eux, 
met pied a terre, et sans prononcer un mot, le re- 
gard sévére, du geste seul il leur indique la casa 
de purga (2).... Les esclaves cessent aussilót leurs 
vociíerations, láchent le corps du mayoral, et trai- 
nant le machete (3), la tete basse, se pressent, 
se poussent et rentrent atterrés! On aurait dit 
qu'ils voyaient dans cet homme desarmé Tange 
exterminateur. 

Quoique la révolte eüt cédé un moment, Ra- 
phaél, qui en ignorait la cause, et qui n'était pas 
rassuré sur les suites, voulut profuer de cet in- 

(1) Voiture du pays fort légére et commode. 

(2) Le bátiment oü on épure le sucre. 

(o) Arme des négres, qui a quelque analogie avec le yata- 
gán des Tures. 



<— 172 — 

stant de calme pour éloigner sa famílle du danger. 
Le quitrín ne pouvait contenir que deux per- 
sonríes; il eul élé imprudent d'allendre qu'on 
•préparát d'autres voiíures. On y transporta done 
Peypia,qui commengah á reprendre st i s sens, et 
on plaga les enfanls eomme on pul. lis allaient 
partir, lorsqtfun Loinme percé de eoups, rnourant 
et niéconnaissablc, se iraínanl sous une des roues 
du quitrín y sYfforga d'y monler et se cramponna 
sur le marchepied. On lisait sur son visage pále 
Jes signes du désespoir et les symptómes avant- 
coureurs de la mort; la terreur et Taizonie se dis- 
putaient ses derniers momenls. C'élait le major- 
dome blane assassiné par les négres, qui, aprés 
avoir échappéá leur férocité, faisait ses derniers 
efforis pour sauver un souífle de vie. Ses plaintes, 
ses priéres étaient declinantes. C'éiait pour Ra- 
phaél une cruelle alternative que de repousser les 
supplications d'un rnourant, ou de le jeler sur ses 
enfants tout dégoultant de sang et de fange! La pi- 
lié Peni porta. On 1'aitacha á la háte sur le devant 
de la voilure, et on parlit... 

Tandis que ceci se passait dans la sucrerie de 
Raphaél, le marquis de Cárdenas, frére de Pey- 
pia, et dont l'liabilation est a deux lieues de celle 
de sa soeur, avait élé prévenu par un esclave du 
péril qui la menagait, etaccourait á son secours. 
Enapprochantde rhabitalion, il apergutun groupe 
de rebelles qui, poussés par un reste de fureur et 
par la crainte du cháliment, couraient vers les sa- 
vanes y chercher un asile parmi les négres mar- 
rons. Le marquis de Cárdenas, alarmé par la nou- 
velle du danger que courait sa soeur, n'avait eu 



— 173 — 

que le teraps de monter á cheval et de partir ae- 
corapagné d'un de ses esclaves. A peine les 
fuyards apergurent-ils un homme blanc qinls cou- 
rurent sus, armes jusqu'aux denls. Le marquis 
s'arréta pour attendre : c'était lémériié. Mais son 
tógre, saisissant vigourensement par la bride íe 
cheval du maítre et le faisant relourner : c Mi 
amo, allez-vous-en !... Je m'eniendrai avec eux. t> 
Cela dit, il donna un coup de fouet au cheval, qui 
pariit au galop. La horde feroce se trouva face á 
face avec Tesclave; celui-ci la regm de piéd 
ferine, pour donner á son maiire le lemps de s'é- 
loigner. Ce brave et fidéle Joseph, car il est bien 
de conserver son nom, comme le nom d'un héros, 
ce vaillanl et courageux serviteur, aprés une dé- 
fense héroique conire ees forcenés, resta étendu 
sur le bord du chemin, frappé de trente-six coups 
de machete, le cráne fendu, une oreille détachée 
de la lele, les membres brises... Eh bien í Joseph 
vit encoré, et je le vois tous les jours. II a plu- 
sieurs cicatrices sur le visage ; sa physionomie est 
douce et ouverle; le pauvre négre parail heureux. 
Son maiire luí a donné la liberté ; d'abord il la 
refusée, et il ne l'aaccepiée plus tard qu\a la con- 
dition de rester auprés de luí, ct de le servir 
comme par le passé. 

La révohe, qui n'élait point préroéditée, n'eut 
pas de suite ; elle n'avait été motivée que par une 
trop rude punilion infligée á un esclave par le 
mayoral. En se dirigeant vers la maison du maiire, 
les révoltés vouSaient seulement lui exposer leurs 
griefs. Les négres demandérent gráce á Raphaél , 
et, á l'cxceplion de deux ou trois des plus coupa- 



— 174 — 

bles qu'on livra á la justice, Íes autres furent par- 
donnés. Un fait á remarquer et qui prouve Tatta- 
chement des esclaves pour leur maítre, cest que 
la premiére pensée des chefs de la révolte, avant 
de se soulever, fut d'arréter le jeu des cyiindres 
et la machine a vapeur. Sans cette précaution, la 
machine aurait indubilablement fait explosión et 
détruit la sucrerie. 

Non-seulement les colons de Cuba favorisent 
raffranchissement de leurs esclaves en leur pro- 
curant les moyens d'acquérir de l'argent, mais ils 
leur donnent souvenl la liberté. Un bon service, 
une preuve de dévouement, la femrne esclave qui 
nourrit un enfant de la farnille, les soins qu'elle a 
prodigues á un de ses membres dans sa derniére 
maladie, l'ancienneté des services, tout regoit sa 
recompense, et cette recompense est loujours la 
liberté. Souvent Tesela ve regarde ce bienfait 
comme une punition et Faccepte en pleurant. Je 
pourrais citer une foule de traits oú l'aífeclion du 
maitre et la reconnaissance de Tesclave honorent 
l'humanilé. Jusqu'á Tépoque oü la traite fut abo- 
lie, toutes les nations qui possédaient des colonies 
entravaienl raffranchissement. Le maitre qui ac- 
cordait la liberté á son esclave était obligé de dé- 
bourser en droits de controle une somme equiva- 
lente aux prix de l'esclave. La loi espagnole, plus 
généreuse, ne soumet ce bienfait á aucune laxe, 
elle réduit ses prescriplions a une simple carta de 
libertad, faite et signée par le maitre, qui la garde 
dans ses archives et en remet copie au négre. 
INanti de cette piéce, raífranchi a le droit d'exer- 
cer pour son compte toute espéce d'industrie. 



— 175 — 

Le liberto peut, á son tour, posséder des es- 
claves et des propriétés; il y en a dont la fortune 
s'éléve á 40 et 50,000 piastres. Mais la plus dure 
des condilions est celle de l'eselave d'un négre : 
maitre impiloyable, la féro'ñlé naturelle de ce 
dernier s'accroit par le souvenir de sa propre ser- 
vilude, el fait revivre pour son esclave la cruauté 
du sauvage afrieain. Lorsqu'il a obtenu sa liberté 
par coartación, il tache de conserver les franchises 
des esclaves; car, si l'eselave n'a pas de droils, ii 
n'a pas non plus de devoirs; et le négre qui , par 
son aííVanchissement, jouit des uns, voudrail con- 
tinuer á s'exempter des autres. Ainsi, toui en pos- 
sédanl des esclaves, des maisons, des ierres, il a 
soin de rester débiteur envers son maitre d'un 
medio (50 cenlimes) par jour, comme redevance 
des derniéres 50 piastres á rembourser sur le 
prix de sa liberté. Cette redevance, qui le place 
encoré au nombre des esclaves par rapport au 
íisc, i i ne la paye jamáis, et il s'exempie, par ce 
moyen, du service militaire et de l'iinpót, a titre 
d'esclave non totalement liberé. 

Quoique l'eselave posséde le droit de propriété, 
a sa mort, son bien appartient a son maitre ; mais 
s'il laisse des enfants, jamáis le colon de Cuba ne 
profite de cet hérilage; il garde soigneusement le 
pécule de Tesclave déíunt, le fait valoir, et , lors- 
que la somme est suffisante, il aífranchit les en- 
fants par rang d'áge. Souvent méne le négre de- 
venu libre laisse de préférence son hérilage a son 
mailre. En voici un exemple entre mille : á l'épo- 
que oú le cholera régnait ici, une vieille intirmiére 
assistait les négres de mon frére ; elle avait été son 



— 176 — 

esclave; mais, bien qu'affranchie depuis long- 
temps, elle conlinuait son service comme par le 
passé. La maladie s'aüaqua á elle; aussiiól elle 
íit prier son mailre de venir la voir : « Mi amo, 
je vais mourir, lui dit-elle, voici dix-huit onces 
que j'ai encoré amassées ; cest pour vous... Celle 
petite monnaie, su merced la parlagera entre mes 
camarades... Quan! a ce bon vieux (son mari), il 
va mourir aussi (i! se portail bien); mais en at- 
lendant, si su merced veui, elle peut lui donuer 
une once par-ci par-la pour l'aider á trainer sa 
vie... » La pauvre vieille ne mourut pas, mais elle 
guérit d'une maniere qui mérite d'élre racontée. 
Mon frére, dont la charilé angélique se portait 
partoui oü Ton souffrait, ne vouliu pas quilter ia 
pauvre palíenle, el envoya par écril au médecin 
des délails sur Pétat de la malade, lui deman lant 
de prompls secours pour elle. Dans la violence du 
mal, les gens de Tart ne suflisaicnl pas, el sou- 
vent les ordonnances se iransmeuaient d'un infir- 
mier a l'autre, á quelqnes modifications pies. 
Mon frére recail, en réponse á sa lettre, irois 
paquets de poudre, avec injonclion verbale de les 
adminisirer d'beure en heure. Ce ne ful qu'á 
grand'peine qu'on parvint á les faire prendre á la 
malade, qui se mourait... Un instant aprés arrive 
le médecin. « Eh bien ! dit-il. — Elle a lout pris. 
— Commeiu? — Avec peine, mais elle a tout 
avalé. — Avalé! vous lavez tuée! Ceite poiion 
élait deslinée á loul aulre usag>>... » El mon frére 
de se désespérer d'avoir causé la morí de la pau- 
vre vieille fernme! II Tavail sauvée. La négresse 
se calma un insiant apiés avoir absorbe la der- 



_ 177 — 

niére potion, dormit *profondément , guérit, et 
maintenant elle continué de soigner les malades. 

Je citerai un autre fait qui prouve á la fois Té- 
lévation el la délicatesse d'áme d'un esclave. Le 
comte deGibacoa possédait un négre qui, voulant 
s'affrancliir, demanda a son maílre le prix auquel 
il rimposait. « Aueun, luí répondií son mailre; tu 
es libre. » Le négre ne rcpondit ricn , niais il re- 
garda son mailre. Une larme brilla dans ses yeux, 
puis il partil. Au boul de quelques heures, il reñ- 
irá accompagné d'un superbe négre bozale qu'il 
avait éié acheler au barracone avec Targent qu'il 
destinait a son propre aíFranobissement. « Mi 
amo, dit-il au comte, auparavant vous aviez un 
esclave, maintenant vous en avez deux! i 

Les négres s'identifient avec les intéréts de 
leurs maitreset sont prélsá prendre fait et cause 
dans leurs querelles. Le general Tacón, ancien 
gouverneur de la Havane, qui a fait tanl de choses 
essentiellement bonnes dans cette colonie, mais 
dont le caraclére dur et inflexible a excité tant de 
ressenliments, se plaisait á humilier la noblesse 
par des actes de despotisme. 11 avait persécuté le 
marquis de Casa-Calvo, qui, á forcé de souíírir, 
finit par mourir en exil. Quelque temps aprés, le 
general Tacón donnait un grand diner. Plusieurs 
cuisiniers furent mis en réquisition ; mais le ineil- 
leur était le négre Antonio, apparlenanl á la mar- 
quise d'Arcos, tille du malheureux Casa-Calvo. Le 
gouverneur, ébloui par le prestige de sa haute 
position, pensa que rien ne devait lui résister, et 
demanda le cuisinier á sa maitresse, qni, comme 
vous le pensez bien, le refusa. Le capitaine géné- 



— 17$ — 

ral, piqué au vif, fit offrirá l'esclave, non-seule- 
ment la liberté, mais une forte recompense s'il 
quittait ses maítres pour venir chez luí; á quoi 
l'esclave répondit : « Dites au gouverneur que 
j'aime mieux l'esclavage et la pauvrelé avee mes 
maitresque la liberté et la richesse avec luí. » 

Les honimes libres de couleur jouissent parmi 
noos des garanlies et des droits accordés aux co- 
lons. lis font parlie de la milice et peuvent s'éle- 
ver jusqu'au grade de capitaine. Les compagnies 
de gens de couleur sont loujours les plus empres- 
sées a défendre Fordre public. Plus favorisés, plus 
heureux que íes mulátres de Saint-Domingue, nos 
hommes de couleur, loin de cbercher a les imiter, 
sonttoujours préts á sévir contre les révoltes des 
esclaves. Fiers de se sentir rapprochés de la caste 
blanche par des iois libérales, ils tachen t de se 
délacher complétement d'une race dégradée. 

II me reste peu de chose a ajouter sur ce grave 
sujet, monsieur le barón; je me bornerai á une 
derniére observation. 

Supposons que les Anglais parviennent a obíe- 
nir sans secousse, sans troubles, Fémancipation 
des esclaves dans nos colonies : quelle sera chez 
nous Fexistence de plus de sept cent mille négres 
en face de trois cent mille biancs? Leur premier 
seniiment, leur premier besoiu, quel sera-t-il? Ne 
rien faire. Je Tai dit : un travail régulier leur est 
insupportable; la forcé aseule pu les y soumettre. 
Les colonies anglaises, aprés avoir répandu plus 
de 25 millions de francs, nont obienu d'autre ré- 
sultat que la ruine de ragriculture et la transfor- 
mation de rancien esclavage en un état d'oisiveté 



— 479 — 

et de vagabondage plus malbeurcux et plus im- 
moral que la servitude. N'avons-nous pas encoré 
sous les yeux ie triste résultat de la révolution de 
Sainte-Domingue, ile jadis riehe, florissante, 
splendide, aujourd'hui pauvre, incuke, délaissée 
el produisant á peine de quoi nourrir ses oisifs 
haíniants, toujours ivres de vin et de fu mee de ta- 
bac? La paresse a d'autant plus d'empire sur les 
négres qu'eíle n'est pas combattue par le besoin. 
Á Cuba, la nalure suffit avec l.uxe á tous íeurs dé- 
sirs; le sol offre, sans culture et en profusión, 
des racines coiossales qu'on assaisonne avec des 
arómales exquis, sans autre peine que celle de se 
baisser pour les cueillir. Une maison? lis n'en ont 
pas besoin sous une atmosphére toujours bril- 
lante, oü les nuits sont encoré plus beiles que les 
jours. Quatre pieux, quelques feuilles de palniier, 
voilá tout ce qu'il faut pour se garantir de la pluie ; 
puis des tapis de mousse et de fleurs pour se rc- 
poser, et la voúte du ciel pour s'abriter. Quant 
aux vétements, la chaleur les leur rend inútiles, 
souvent insupportables. Un négre indolent et sau- 
vage, étranger á tout désir de progrés, d'ambiüon, 
de devoir, s'avisera-t-il jamáis de remplacer cette 
vie imprévoyanie, vagabonde et sensuelle, par les 
rigueurs d'un travail volontaire et d'une existence 
gagnée á la sueur de son front? 

Supposons encoré que, par un miracle, l'édu- 
cation morale des esclaves aífranchis, se dévelop- 
pant tout á coup, les amenát á Famour du travail : 
devenus laborieux, les négres ne tarderaient pas 
á étre tourmentés du désir de devenir propriétai- 
res; de la, rivalité, ambiüon, envié centre les 



— 180 — 

blancs et leurs prérogatives. Sous un régime po 
litique constilutionnel, dans un pays gouverné par 
des loiséquilables, ne pourraienl-ils pas réclamer 
le partage des mémes insiilutions? Leur accor- 
deriez-vous vos droils, lous vos privüéges? En 
feriez-vous vos juges , vos généraux et vos mi- 
nistres? Leur donneriez-vous vos filies en mariage? 
— « Ce n'est pas cela que nous voulons! s'écrie- 
ront les amis des noirs; qu'ils soient libres, sans 
doule, mais qu*ils se bornent á travailler la ierre, 
á charrier de la canne , comme des bétes de 
somme ! » — lis n'y consentironl pas, eux; s'ils 
font ce mélier aujourd'hui, s'ils se trouvent, en s'y 
soumetlant, aussi heureux qu'ils peuvent Tétre, 
dans leur élat imparfait d'hommes sauvages, le 
jour oú la lumiére de rintelligence luirá pour eux, 
ils se sentiront hommes comme vous, et vous de- 
manderont compte de leur abaissement; puis, si 
vous les repoussez, ils vous écraseront, et le cbamp 
de bataille resiera au plus fort. Faiies-y atten- 
tion : point de quartier entre deux races incom- 
patibles des qu'elles auront donné le signal du 
combat. 

Nous Irouvons un exemple de cette vérité dans 
les desastres arrivés áiNew-York, en juillet 1834. 
A peine les négresse sentirenl-ils libres qu'Hs as- 
pirérenl á 1'égaliié. Commenl forgueil des blancs 
répondit-il a l'appel? par le fcu et par le fer.Heu- 
reusement le nombre des emancipes étant trés-fai- 
ble (1), la terreur les saisit et ils s'enfuirent.Mais 

(1) II n'existc , dans TEtat de New-York , que 4í,870 per- 
sonnes de couleur sur 1,113,000 blancs, et dans la ville de 
Ce nom , 15,000 pcrsojines de couleur sur 200,000 Manes. 



— 181 — 

oü allérent-ils se réfugier? dans les Etats a escla- 
ves, pour y demander asile, protection et travail. 
Ainsi, les négres que la démocratie affrancbit dans 
le nord, sont refoulés par sa tyrannie et son or- 
gueil dans les Etais da sud, el he trouvent d'asile 
qu'au sein de Tesclavage. Ce précédent a singu- 
liérement calmé Fexaitaiion des abolilionistes de 
YAnli-slavery Society (Société contre Teselavage). 
Les phiianthropes bonnétes et religieux dont cette 
société se compose avaient jusqu'alors attaqué 
avec un zéle infatigable les préjugés qui sépareiH 
les négres des blancs, et avaient niéme essayé de 
mélanger les races par des mariages (1); mais, 
arréies par les conséquences graves de leurs pré- 
dications, iis se bornent aujourd'hui a encourager 
l'exportauon des négres en Afrique. Cette mesure 
sérait la plus sage, si elle était praticable, et sur- 
toul si elle était compatible avec la conservation 
de nos colonies. Ainsi, parlout oú on a essayé de 
Fémancipation, le resullat a élé : cessation de 
travail et ruine des colons, ou perturbaron et dé- 
sordre social. 

J'en étais la, lorsqu'un journal, oü se trouve le 
récit d'un procés qui vient d'élre jugé á la Marti- 
nique, me tombe sous la main. Cette relalion est 
accompagnée iFaccusations ameres contre les co- 
lons et de conclusions en faveur de Témancipa- 
lion. II s'agit d'une négresse qui, aprés avoir été 

(i) De tous les essais des abolilionistes pour rapprocher 
Íes deux races, celui des mariages a le plus irrité i'orgueil 
des Américains, ccmme lendant davantage á régalité. L T n 
rcvérend docteur ayant le premier celebré , á Utica , le ma- 
rtage d'un négre avec une jeune filie decouleur blanche, il 
y eut dans la ville un soulevemcnt, 

2. h\ HAVAiVE. 32 



~ 182 — 

la concubine de son maitre, empoisoime, par ja- 
lousie, le bétail de celui-ci. Le maitre impitoya- 
ble la jette dans un eachotet lacondamne au sup- 
plice de la faim; puis, accusé devant le tribunal, 
il est absous. Rien de plus révoltant! Mais qu'y 
a-t-il ici de plus odieux, du crime ou du jugement? 
Sans contredit le jugement. L'aclion.d'une mai- 
tresse qui empoisonne son amant par jalousie, et 
celle d'un hornme qui fait périr sa maitresse par 
vengeance sont des crimes horribles, mais des 
crimes commis sous Finfluence des passions; on 
en voit de semblables parmi les blancs. Ge n'est 
ni un argument de plus ni une preuve de moins 
pour ou contre Tesclavage. Quant au jugement, íi 
est inique, car il est le résultal de mauvaises lois; 
et si la législation de la colonie est vicieuse, il 
n'en résulie pas que Témancipation soit un bien. 
Corrigez vos codes; rendez-les plus sages, plus 
justes, plus humains, et vous pourrez, en accor- 
dant aux négres un sort meilleur qu'il nele serait 
par rémancipalion, vous absienir de dépouiller 
vos colons et de troubler le monde. D'ailleurs vous 
avez encoré un nioyen d'améliorer le sort des escla- 
ves : mainlenez rigoureusement Taboütion de la 
traite. Les inaitres veilleront avec plus de soin sur 
l'esclave, propriétó dont la valeur augmentera, et 
ce qui n'aura pas été obienu par Tliumanité sera 
dü a Tintérét. 

L'expérience prouve qu'il meurt á Cuba prés 
de moilié de plus (Taffranchis que d'esclaves.Pen- 
dant les années 1852, 1833 et 1834, il est mort 
dans Tile un négre libre sur trente, et un négie 
esclave sur cinquante-trois esclaves. 



— 185 — 

M aintenant je vous demanderai : 

Les négres esclaves sont-ils plus heureux en 
Afrique que dans nos colonies? 

Une fois arrivés en Amérique, trouvent-ils un 
avantage réel a étre emancipes plutót qu'esclaves? 

La justice et l'humanilé s'aceorderont-ellesavec 
rattentat á la propriété et avec la lulte sanglante 
qui résulterait de l'émancipation? 

Esl-ce par un sentiment de philantropie réel 
que les Anglais agissent centre Tesclavage dans 
les colonies espagnoles? Et les moyens qu'ils em- 
ploient pour arriver á leur but sont-ils compati- 
bles avec les sentiments de philanthropie qu'ils 
procíament? 

Le bien-élre matériel dont les esclaves jouis- 
sent á Cuba, la proteclion que les lois leur accor- 
dent , ne sont-ils pas préférables, pour eux, aux 
chances d'une vie vagabontle et miserable, pour 
les colons, aux perlurbations horribles que Fexis- 
tence de ees bordes sauvages, étrangéres aux 
moeurs, aux usages et aux préjugés de la colonie, 
pourrait y causer? 

Eclairez-moi sur ees diverses questions , mon- 
sieur le barón; je vous mande ce que Texpérience 
m'a suggéré ; je vous expose mes convictions et mes 
doutes; Tamour de la vérité a été mon seul guide, 
La justice abstraite est chose grande et sublime 
sans doute, mais rarement compatible avec notre 
faiblesse. Dieu méme , pour nous Taccorder ou 
nous l'imposer, est obligó d'y joindre l'équité, qui 
la tempere. 

FIN DU TOME DEUXIEME» 



oevra 



ENNE, 
i HISTO- 

LA RÉ- 

iés par 

Blanc ; 

emps du 
voí. 

rédigé 



LÁ HAVANE. 



3. LA HAUffiíi 



LA 



HAVANE 



PAR BIADAUE 



Ca Comtesse iHerlut. 



TOME TROISIEMJ5. 



BRUXELLES, 

SOCIÉTÉ TYPOGRAPH1QUE BELGE, 

AD. WAHLEN ET COB2PAGNIE. 

1844 



LETTRE XXI. 



A M. LE MARQUIS DE CUSTINE. 



La mort á la Havane. - Scéne de nuit. — Le bonheur ve'ri- 
table est dans l'équité de l'áme. — Le balcón. — La jeune 
filie. — Les oiseaux prives. — La négresse. — Pressenli- 
ment. — La morte. — Le catafalque. — I/enterrement. 

— Les négres en grand costume. — Le cimetiére. — Les 
ossuaires. — El señor Espada. — Négres et blancs inhu- 
mes péJe-méle. — Apothéose de TégaÜté et honneur aux 
hiérarehies humaines. — Le Havanais ne comprtnd pas 
la mort. — Vitalité sous les tropiques. — L'homme du 
Nord. — Prévoyance paternclle a Cuba. — Cuba manque 
de souvenirs. — Poésie de Pespérance. — La catiiédrale 
de la Havane. — La messe. — Architecture indigéne. — 
Les patronesses des saints. — Les robes de la Vierge. — 
Tombeau de Christophe Colomb. — Sainte-Héiéne et Cuba. 

— La vie des grands hommes ne s'accompiit qu'au delá dti 
tombeau. 



Vous, mon cher marquis, observateur si fin, si 
délicat, vous qui, ayant parcouru FEurope, avez 
recueilli de si riches moissons, et dont Tesprit 
philosophique a su si bien apprécier le bien et si 
sévérement condamner le mal, vous me penneürez 
de lever un coin du voile qui couvre encoré a votre 
pénétration nos régions tropicales. Vous y trou- 
verez plus de nature que d'art; et, si vous jugez 
que Tune ne vaut pas mieüx que Tautre, vous 



— 6 — 

conviendrez au moins que nous avons pour nous 
encoré Fespérance. 

La nuit était belle el brülante; les rayons de la 
lime se faisant jour á iravers les barreaux de ma 
fenétre ouverte, répandaient leur douce lumiére 
sur les íleurs peintes de ma moustiquaire, et ve- 
naient mourir en refleis roses sur les draps de 
mon lit. Bíeu et brillant de myriades d'étoiíes, le 
ciel se reflétait á la surface de la mer, qui , petu- 
lante de rnille feux, remplissait Fespace d'étin- 
celles fugitives tour a tour dispersées et empor- 
tées par la brise. Tout élait grandeur, silence, 
volupté dans la nature. Quoique fatiguée de ma 
journée, je ne pouvais, en face de tant de beautés, 
me décider á échanger la veille pour le sommeil, 
la vie pour la mort. 

— Non, me disais-je, la vie n'est pas si misé- 
sable que le pretenden! certains esprits fácheux, 
cerlaines ames exigeantes et superbes : la vue du 
ciel, labeauté de la nature, la lumiére, la paix de 
la conscience, biens á la portee de tous, sont pour 
l'homme de sublimes éléments de bonheur. Ces 
dons magnifiques et les jouissances qui résullent 
de la santé, de la forcé, de Fusage de nos facultes, 
et dont Fénumération serait infinie, sont autant de 
sujets de reconnaissance éternelle envers la Pro- 
vidence. Et pendant que je faisais ces réflcxions, 
mon regard, á travers ma moustiquaire, aperce- 
cevait, a la ciarte de la lune, des masses de cactus 
et de lianes toutes brillantes, qui., suspendues au 
toit de la maison voisine, se répandaient sur le 
mur et allaient se perdre en se jouant entre les 
barres du balcón. Ces cactus, ces lianes et ce 



balcón ramenérent naturellement ma pensée sur 
une jeune filie que j'y apercevais souvent a la fin 
da jour. Elle venait hunier Fair, et restait coucliée 
sur sa butaca, pendant qu'une négresse, assise á 
terre, lui lenait les pieds des deux mains sur ses 
genoux pour qu'ils n'eííleurassent pas la terre. 
Deux íomeguines prives voltigeaient autour des 
plantes grimpantes qui couvraient le balcón , et 
tout joyeux, venaient recevoir en chantant les 
graines que la jeune filie leur distribuait. Elle 
était grande, belle et d'une excessive maigreur.Sa 
peau délicate était pále et transparente; et quoi- 
que dans un état babituel de langueur, elle avait 
parfois des mouvemenls de folie gaielé : alors ses 
grands yeux noirs, profonds et voilés de longs cils, 
brillaient d'un éclat extraordinaire. Elle prenait 
la tete crépue de sa négresse ; elle folátrait avec 
elle, la frappait doucement sur les joues et faisait 
cent autres folies ; puis, lasse, souffrante, elle re- 
tombait sur le dos de sa butaca, et jouait machi- 
nalement avec les grains du chapelet pendu au cou 
de l'esclave, qui, attentíve, inquiete, le regard at- 
taché sur ses moindres mouvements, semblait ne 
vivre que de la vie de sa maitresse. Je ne sais quel 
charme, quel attrait me portait derriére ma per- 
sienne á l'heure oú la jeune filie paraissait : j'ai- 
mais á la regarder parce qu'elle était belle, je 
Taimáis parce qu'elle souífrait, et je craignaís 
chaqué jour de ne pas la retrouver le lendemain. 
— Ne vous est-il jamáis arrivé, mon cher mar- 
quis, d'éprouver une inquiétude secrete, sans 
cause, qui ressemble á la peur, et qui n'est sou- 
vent qu'un pressentiment avant-coureur immécliat 



d'un malheur? Depuis plusieurs jours elle n'avait 
point paru. Jene sais qu'elle crainte vague s'em- 
parait de moi en y songeant. Ce soir-Iá les fené- 
tres, comme toujours, étaient ouvertes, et quoi- 
qu'un calme profond régnáí dans la ville, je croyais 
entendre du fond de mon lit quelque agilation 
dans l'intérieur de la maison; mais á peine si je 
le remarquai. Dans nos habitations á jour, on est 
si accoulumé a plonger chez le voisin ? qu'on ne 
trouve plus de charme a la curiosité. 

La nuits'avangait;la brise de terre commengah 
á fraichir et á répandre un calme plein de douceur 
sur mes sens; je dormais deja, lorsque je fus 
éveillée par des cris comme je n'en avais pas en- 
tendu depuis mon enfance : c'était de la douletir, 
de la rage africaine !... — Une voix rauque et 
brisée répétait sans cesse : « Mi amo! mi amo ! 
nina ! ali ! nina de mi corazón ! » 

— C'est une négresse qu'onbat, m'écriai-je. 

L'áme indignée, revoltee, je sautai de mon lit, 
comme si j'eusse pu empécher lema!, et d'un bond 
je me trouvai cramponnée aux gonds de ma fené- 
tre. — Mais — quel triste spectacle , grand Dieu ! 
Le salón oú donnait le balcón voisin était dans l'ob- 
scurité : au déla, la vue se trouvait arrétée sur un 
lit de sangle posé au miíieu d'une seconde piéce, 
sur lequel je n'apercevais, a la dislance oü je me 
trouvais et á la íueur des bougies, qu'un bras pen- 
dant hors du lit et une forét de cheveux noirs 
trainant jusqu'á terre. — Plus loin, un homme as- 
sis, les deux mains sur le visage, se livrant a tout 
le désordre de la douleur; — puis une négresse, 
presque sans vétements, se roulait par terre, 



— 9 — 

crian et s'abandonnait ou plus violent désespoir : 
— • je compris tout! — Pauvre fleur! á peine 
éclose, ton cálice ne s'est ouvert que pour ren- 
voyer au ciel le parfum qu'il avait déposé dans ton 
sein! 

Le jour suivant, des le matin, un silence pro- 
fond régnait dans la maison. Les croisées étaient 
ouvertes, la porte d'entrée abandonnée á tout pas- 
sant. Au milieu du salón, sur un catafalque éclairé 
de pyramides de bougies et bordé de cierges, re- 
posait la jeune filie, enhabit de religieuse de Santa- 
Clara. Sa tete éiait ornee d'une guirlande de roses 
blanches, et tout son corps couvert de fleurs jetees 
par les curieux qui pénéiraient sans cesse dans la 
maison pour répandre de l'eau bénite sur la dé- 
funte. Le pére et la négresse avaient disparu : 
deux prétres seuls priaient auprés de Tange et fai- 
saient les honneurs au public, pendant que les 
deux tomeguines, juches sur le balcón, étourdis 
etjoyeux, becquetaient en jouant les gouttes de 
rosee qui brillaient encoré sur les cactus de la 
veille. # 

Le lendemain, le convoi réuni se mit en marche 
pour le cimetiére. 

L'enterrement d'une personne de haut rang, a 
la Havane, est entouré de pompe, comme s'il de- 
vait payer la dette entiére du souvenir. Le corps 
est déposé sur une voilure á quatre roues, la seule 
peut-étre qui existe dans la ville. Des prétres 
priant á haute voix suivent immédiatement; puis 
un grand nombre de négres , habillés en grande 
livrée, ornes de galonsá armoiries surtoutesles 



— 10 — 

eoutures et en culotte coarte, marehent sur deux 
rangs, portant des torches á la main. Les quitrins 
arrivent ensuite; chaqué personne seule occupe 
le sien, et le convoise prolonge considérablement. 
— Un négre en livrée, mon cher marquis, est un 
spectacle curieux, divertissant et fort peu en har- 
monie avec la gravité d'un convoi; et c'est a grand 
regret queje suis obligée, pour satisfaire á la 
vériléhistorique, de méler aux tristes images qu'of- 
fre ce récit la peinture fidéle de ce costume bril- 
lant et grotesque, porté seulement dans les enter- 
rements. Des cohortes africaines, ainsi accoulrées, 
se prétent mutuellement dans les familles, pour 
augmenter l'éclat des enterrenienís. Mais comme, 
dansl'habitude ordinaire de la vie, les négres sont 
fort peu vétus, qu'ils ont des épaules accoutumées 
á peine á se soumettre au poids d'une manche de 
chemise : lorsqu'üs se sentent accablés par ees 
habits de draps alourdis par les galons, et leurs 
tetes aífublées de chapeaux á trois comes; quand, 
au lien de leurs larges pantalons de toile, ils se 
trouvent emprisonnés dans des culottes collantes 
dedrap,on les voitsouííler comme des marsouins, 
les habits ouverts, les condes desmanches portes 
jusqu'au milieu du bras, par la tendance de 
l'épaule á s'en débarrasser, et, pour compléter la 
caricature, les chapeaux en arriére ou sur le coin 
d'une oreille, conservant á peine assez d'équilibre 
pour ne pas tomber de la tete. 

Le convoi partit : j'aurais voulu le suivre. Je 
sentáis le besoin de prier pour tout ce que j'avais 
perdu : — mon pére, l'image sainte de Mamita, 
planérent autour de moi le reste de la nuit; el !e 



— 11 — 

lendemain, á sept heures du raalin, j'étais en r/m- 
trin sur la route du cimetiére. 

Je sortis de la ville par la porte de W Punta. 
Aprés avoir longo les murailles sur le bord de la 
mer, nous passámes devant rancienne prison, qui 
sert actuelíement de cáseme á une partie de la 
garnison, el en tournant vers la droite, nous tra- 
versámes la belle promenade de la Punta et ses 
immenses ailées de sycomores. Bientót la mer re- 
parut á droite, bleue, calme, éblouissante des jets 
delumiére qui.tombaient á ilots du ciel sursa sur- 
íace. A ma gauche s'étendait une végétation splen- 
dide, baignée, par les rayons brulants du soleil; 
mais loin de s'aííaisser sous sa puissance, elle se 
montrait haute, orgueilleuse, jeune et ríanle, se 
dessinant dans de moelleux contours, étaient ses 
gráces dans ce golfe de lumiére et d'or. A cette 
vue, je sentís un rayón de joie qui me penetra au 
cceur. En vain mon esprit cherchait dans cette na- 
lure resplendissante quelques accordsdoux et mé- 
lancoliques qui répondissent aux sentiments dou- 
leureux, aux pensées de mort qui m'avaient 
assaillie pendant une partie de la nuit ; je ne trou- 
vais partout que la vie, la vie mouvante, jeune et 
paree de sa robe de noce. Mais bientót, non loin 
de la cote, j'apereus la tour de San-Lazaro, prison 
d'Élai, avee ses murs noircis par le temps, et lout 
iíchevelés et luisants du limón de la mer. 

Quelques pas plus loin, á droite , l'hópital des 
lazarinos et la maison des alienes vinrent tour á 
lour attrister mon cceur. — Ainsi, me disais-je, 
parioul oú la nature se manifesté, tout est gran- 
deur, magniticence ! partout oí| le pied de rhomma 



— 12 — 

pose son empreinte, il n'y reste que suuflíanee et 
misére! — Peu d'instants aprés, nous étions en 
face (Tun portique en pierres de taiile, simple, de 
bon goút, orné de bas- reliefs dans le frontón , et 
flanqué des deux cotes d'énormes raassifs d'ar- 
bres dont les fleurs et les fruits retombaient en 
profusión sur les urnes funéraires posees aux ex- 
trémiiés; nous étions á la porte du cimetiére. Le 
cimetiére se compose de deux longues allées pa- 
vees en dalles plates, formant une croix grecque, 
qui se divise en quatre compartiments égaux en- 
iourés cbacun d'une grille et de cyprés d'une 
grandeur prodigieuse. La premiére chaussée con- 
duil a une chapelle qui se trouve en face, á Tex- 
trémité de Tenceinte. J'étais á peine arrivée, que, 
toule troublée, le coeur ému, je me dirigeai d'un 
pas precipité, rnalgré la chaleur excessive, vers 
le fond de Fenceinte, non sans tourner la tele a 
droite et á gauche, dans Tespoir d'apercevoir un 
monument, une ligne, un mot qui m'indiquát la 
derniére demeure de mes parenis les plus chers, 
— Maisrien! aucune esperance ne venait encou- 
rager mes recherches : un terrain inégal et bour- 
soufflé comme du sable mouvant et volcanique 
s'ofírit d'abord á ma vue. A mesure que je me rap- 
prochais déla chapelle, j'apercevaisquelques pier- 
res sepulcrales. — C'étaient des lombeaux rangés 
en lignes, avec ees indications genérales á la teta 
de chaqué rangée. 

Para los presidentes gobernadores. 

Puis plus bas : 

Para los generales de los reales eocerciíos. 

Para los obispos. 



ss 13 — 

I J a?\7 /os ecelesiasticos. 

Puis, sur la ligne de !a noblesse, quelques pier- 
res tumulaires avec lesnoms et les litres des der- 
niers morts. — Du reste, point de fleurs, point de 
couronnes, aucun symbole cultivé par le souvenir 
de chaqué jour. — Puis, le nom de mon pére, de 
mamita, nulle part. 

Lasse, découragée, jem'appuyai un moment sur 
une des colonnes de la chapelle. — a A quien 
busca la señora*! (Que cherche la señora?) i bour- 
donna a mes oreilles une voix rauque et joviale. 
Je tournai la tete et j'apergus prcs de moi un 
homme de mine ouverte, á peine vétu, eoiffé d'un 
enorme chapeau de paiüe. « Je cherche Tendroit 
oú reposent les restes de mon pére et de mon 
aieule, lui dis-je. — Si la nina me dit leurs noms 
et l'année de leur mort, nous verrons. » Je lui 
donnai les indications. <l San Cristóbal, s'écria-t-il 
ce bon saint lui-méme, avec toute sa forcé, ne sau- 
rait soulever le poids qui lerecouvre! Lecimetiére 
de la Havane, voyez-vous, est trop petit pour le 
peiit nombre de ses habitants, et nul ne saurait 
avoir une place a part : chacun est enterré á son 
íour et lous péle-méíe; puis, lorsque le terrain 
commence á se gonfler, voyez-vous la, nina, eh 
bien! alors on fouiile la terre, on nivelle le sol, 
tout prét ensuite á recevoir de nouveaux hótes, 
pendanl que les os des anciens vont grossir les 
masses que voilá. » — Et il me désignait du doigt 
quatreossuairespyramidaux qui formaient — pro- 
fanation execrable ! — les quatre coins du cime- 
tiére. 

Jusquen 1805, les morts, ici, avaient repose 

3. LA HAVANE. % 



_ |4 _ 

sous le parvis des églises. Aceite époque, pendan! 
ie gouvernement de don Francisco Someruelos et 
par Tiníluence de Pévéque, el señor Espada, la 
Havane fut douée d'un cimetiére. Ce digne prélat, 
aussi saint qu'éclairé, convaincu des graves incon- 
vénients altadles á Phabilude d'enterrer les morís 
dans les églises, particuliérement sous Patmo- 
sphére brülante des tropiques, demanda au gou- 
vernement supérieur Pautorisalion et les fonds né« 
cessaires pour faire construiré un cimetiére. íi 
obtini Pan, et ne voyant pas arriver les autres, ii 
se chargea de faire Poeuvre a ses propres frais. Ge 
ne fut pas sans peine qu'il obtint de ses ouailles 
Padoption de ce saint asile, et qu'il pul leur per- 
suader que Páme pouvait aller au ciel , méme 
quand le corps repose sous le soleil, au milieu de 
la nature. Le saint homme, entrainé par Pexalta- 
tion de la ver tu évangéüque, de peur que la va- 
nité n'établit trop de différence entre la tombe du 
riche et celle du pauvre, défendit Pérection de 
tout monument et méme tout achat de terrain. II 
permit ensuite que les négres fussent inhumes 
péle-méle avec les blancs. Néanmoins, il établit 
des lignes de démarcalion pour les corporations 
et les autorilés, consacrant ainsi une hiérarchie 
aprés la mort, pendant que, pour ménager Penvie 
du pauvre, il ajoutait Pamertume a la douleur du 
riche en lui enlevant les cendres de ses proches. 
Au reste, Perreur du saint prélat ne diminue en 
ríen ses vertus et ses bienfaits, dont la mémoire 
sera toujours chére aux Havanais. 

Mais il serait juste et louable de modifier le re- 
lement du cimetiére, et de Pagrandir, pour que 



— 15- 
ia mere aille pleurer son enfant sur sa tombe, et 
qu'en y déposant une lleur, en pressant de sa main 
la terre qui le couvre, elle puisse croire qu'elle le 
caresse; pour que la jeune filie, en collant ses lé- 
vres conire le marbre qui renferme les restes de 
sa mere, puisse lui demander encoré un conseil, 
une bénédiction ; — el enfin, pour que dans ce ci- 
metiére, ceuvre du progrés et de la piété, la dé- 
pouille des morís ne soit pas jeiée aux venís, 
córame aux voiries de Monifaucon. 

D'ailleurs, l'imagination mobile des Havanais 
n'est que trop portee a l'oubli. La vie inlérieure 
de l'homme n'est que le reílet de la nature exté- 
rieure qui Tenvironne. Le Havanais n'a pas la 
pensée de la morí. 11 ne la comprend pas, ne s'en 
inquiete pas, en parle gaiement, córame d'un ban- 
quet, córame d'une féte. — Sous un climat puis- 
sam, oü la vie est partout, penetre partout, l'éner- 
gie ardente de la vilalité absorbe toules les 
¿acuites, et les tient sous sa puissance par la re- 
naissance perpétuelle de la nature. Comment 
Thomme du Midi, conslamment frappé par le 
spectacle saisissant d'une végétation granüose et 
splendide, dont la scve variée se reproduit sous 
mille formes, sous mille couleurs, et dont la vie 
est éternelSe, accoutumé a voir sans cesse sous ses 
yeux les fleurs, les boutons et les fruiís se renou- 
veler a la fois sur les arbres, sous un ciel toujours 
eliaud, toujours pur; — comment, dites-moi, mon 
ami, comment comprendrait-il la morí? La vie, 
c'est la jouissance, et il jouit de tout et toujours. 
La mort passe á cote de lui, et il ne s'en apergoit 
pas; il n'en a pas le temps ? agité, ébloui, ardent f 



— 16 — 

heureux qu'il est! — L'homme du Nord, au con- 
traire, accoulumé á lutter contre l'ápreté d'un 
climat dénué des secours de la terrc pendanl une 
partie de l'année, ayant loujours sous ses yeux le 
speclacle désolant de la nature dépouiilée, se 
irouve toiu naturellement familiarisé avec Tidée 
de la destruction et s'y complait par habitude.Les 
privations, le travail, la souffrance, le rapprochcnt 
de la mort. S'il chante, c'est une ballade sur ses 
ancétres, doni il rappelSe les hauts faits; s'il réve, 
il evoque les manes des hérps de sa tribu; et 
pendant ses heures de loisir il arrose religieuse- 
ment l'arbre qu'il planta sur la tombe de sa mere. 
Sons une aímosphére lourde, épaisse, dépourvue 
de soleil, en face de glaces éternelles et d'arbres 
dépouiliés, aucune varíete, aucun mouvement ne 
vient distraire ses pensées; rien de gracieux , de 
voiuplueux dans la naiure, né vient agiter ses 
sens. A forcé de calme, le sang se fige dans ses 
vcines, et il finit , pour ainsi diré, par vivre en 
inourant. 

íi ne faut pas croire néanmoins que chez les 
Havanais cetle iníluence de la nature ct du climat 
afíaiblisse la faculté de la douíeur, comme cclle du 
souvenir; bien au contraire, 1'intimité des liens 
de famille, la vie sociale concenüée dans les aíTcc- 
lions tendres et dans les plaisirs de Tamour, dé- 
veioppent en lui la faculté de sentir, exalte ses 
regrets á la perte des objets qui lui sont cliers. 
Mais son afíliction est aussi violente que fugitive, 
et je doute qu'on ait jamáis vu d'exemple dans ce 
pays, comme dans ceriains pays septentrionaux, 
de ees douleurs profondes qui durent aulant que 



— 17 — 

la vie, ot dont on finit par mourir : ici, la douleur 
peut tuer, mais non durer. 

Je me permeilrai une observation que vous ap- 
précierez, je n'en doute pas, avec toute la sagacité 
de votre esprit. A la Havane, le fils n'attend pas 
la niort de son pére pour jouir de Topulence. Le 
chef de la familíe, á mesure que chacun de sesen- 
fants arrive á l'áge de raison , lui fait sa part, et 
lui dit en la lui remettant : « Hio mío, foméntate 
(Mon fils, souiiens-toi). » Et córame on eleve une 
fortune en peu de temps, avant que le pére ait ac- 
compli sa carriére, les enfants sont riclies de leur 
propre bien, souvent plus riclies que leur pére : 
ainsi, le sentiment pur et saint de Tamour filial 
est rarement souillé par de coupables calculs, qui 
repugnen t autant a la morale qu'á la ¿ature. 

Préoccupée par ees réflexions, je ne m'étais pas 
apergue que nous étions deja dans la ville, et que 
inon we¿¡f rúo al 1 ait toujours devant lui, sur samule, 
en altendant mes ordres. Nous aurions marché 
longtemps encoré, si le son retentissant d'une 
cloche n'était venu frapper mes oreilles ; nous 
étions auprés de la cathédrale. 

La cathédrale actuelle de la Havane, dans les 
premiers temps modeste chapelle consacrée á saint 
Isidoro, fut reconstruite en 1724 par les jésuites. 
Peu d'années aprés, la compagnie de Jésus ayant 
été expulsée , son église devint la premiére pa- 
roisse de la ville. Son architecture n'a ni style ni 
anliquité : c'est un mélange de gothique , de mo- 
resque et de mexicain primitif qui , comme tous 
les ouvrages de Tart chez les peuples jeunes, est 
Fimitalion naive de la nature. Sur les découpures 



_ |8 _ 

africaines et du moyen age, on voit se grouperdes 
fruits entrelaces par des lianes et des guirlandes 
de fleurs, puis des imitations de feuilles de papayer 
larges et lustrées, comme de lágers rubans, se tor- 
tillant avec souplesse aulour de colonnes sans base, 
couronnées de panaches exubéranls, en corolie 
d'ananas. Celte richesse luxucuse, jeune et puis- 
sante, jetee ainsi naivement alílocons sur ees vieil- 
les formes traditionnelles, me rappelle ees villes 
superposées qu'on trouve en Italie, oü les genera* 
tions, foulées et refouíées les unes sur les auires, 
se servent mutuellement de linceul ; oü la vie suc- 
cede a la mort, sous une autre forme , á un étage 
supérieur; oü des jardins ravissants s'épanouis- 
sent á la cbaleur des catacombes. Comme vous 
voyez, mon cher marquis, Cuba manque de la 
poésie des souvenirs : ses éclios ne répétent que la 
poésie de Tespérance. 

Nos édifices n'ont pas d'hisíoire ni detradilion : 
le Havanais est tout au présent et a Tavenir. Son 
imaginalion n'est frappée, son ame n'est émue, 
que par la vue delanaturequiFenvironne; sesebá- 
leaux sont les nuages giganlesques traversés par 
le soleil couchant; ses ares de iriomphe, la voúie 
du ciel; au lieu d'obélisques, il a ses palmiers; 
pour í^iroueites seigneuriaies, le plumage éclatant 
du guacamayo ; et en place d'un tableau de Mu- 
rillo ou de Raphaél, il a les yeux noirs d'une jeune 
filie, éclairés par un rayón de la lune á travers la 
grille de sa fenétre. 

Le sondeseloebesdevenait de plus en plusslri- 
dent etsonore. Je ne sais, mais il me semblait que 
cet appei m'élait plus particuliérement adressé. 



« 49 — 

J'avais á prier pour mon pére, pour mamita. 

«Tentrai dans la cathédrale : la messe finissait. 
Tout était éclat dans l'intérieur de Téglise. De 
hautes pyramides debougiesallumées, commedes 
foyers ardents, rehaussaient la magnificence des 
aulels tout éblouissants de dorures, de reliques et 
de flambeaux en or et en argent incrustes d'émaux 
et de pierreries. Toute Téglise était jonchée de 
fleurs, dont les parfums divers se mélaient á IV 
deur de Tencens. Ces émanations inappréciables, 
Tharmonie suave de Torgue et Fextréme chaleur 
portaient a la fois le trouble et Tivresse dans les 
sens. La Sainte Vierge surtoutétait de toute beauté, 
éclatante de pierreries, de couronnes de fleurs et 
de gazes d'argent : on célébrait sa féte. 

Les dames de lahaute noblesse sont chargées 
du service particulier des saints et de la Vierge. 
Chaqué église a sa dame patronesse qui organise 
et dirige le service du saint qu'on y venere. Sa 
maison est composée de plusieurs employés et 
d'un majordome qui gére les biens du saint, pro- 
venant de sommes considerables a eux léguées par 
des ames pieuses. La dame patronesse surveiile 
Fadministration des fonds. Elle se charge exclu- 
sivement de renouveler les cosiumes de la Vierge, 
dont la garde robe est somptueuse et variée, ainsi 
que les ornements de son autel, composés de mille 
joyaux, de vaisselle d'or et d'argent et de drape- 
ries de dentelles. Lorsque les jours de féle arri- 
vent, c'est un assaut de luxe et de magnificence. 
Si le revenu est insuffisant, la patronesse couvre 
les frais, car il faut qu'á tout prix elle fasse hon- 
neur á sa foi et á son amour-propre. Le jour de 



— 20 — 

Fadoration du saint, la patronesse invite sa so- 
ciélé aux offices, et lui offre un magnifique refresco 
cliez elle en sortant de Féglise. Voici un fait ar- 
rivé l'année derniére, le jour de ma patrone, la 
vierge de las Mercedes, révérée parliculiérement 
ici. Ma tante, la comtesse douairiére de Montalvo, 
patronesse de la vierge, avait commandé les plus 
rielies étoíFes á Madrid pour le cosiume du jour de 
la féte, qui se trouvail a la fin de septembre, 
e'est-á-dire en plein équinoxe. Les étoffes étaient 
attenduesdepuis deuxmois, maiselles n'arrivaient 
point. La semaine de la neuvaine arrive, el point 
de robe neuve. 

Ma tante était au désespoir, lout élait désola- 
tion dans la maison... lorsque, la veille ni eme de 
la féte, apparait dans le portun navire tout désem- 
paré; ce navire apportait le trésor attendu ; et 
quoiqueTéquipage, se croyantperdu, eüt, pourdi- 
minuer le lest, jeté a la mer une grande partie de 
le cargaison , il avait non-seulement conservé le 
précieux depót, mois il Tavait exposé, et la caisse 
magique était devenue Fobjet de priéres fer- 
ventes. 

L'arrivée du bátiment, la veille méme du jour 
de la féte, aprés un si grand danger, est comptée 
au nombre des miracies de la Vierge de las 
Mercedes. 

L'office approchait de sa fin, on sortait de Fé- 
glise. Je ne sais si la priére collective est plus 
efficace que la priére individuelle; quant a moi, 
je ne prie jamáis avec autant de ferveur que lors- 
que je suis seule ; aussi je laissai s'écouler ce tor- 
v«nt humain, contemplant avec plaisir blancs , 



21 — 

hommes de couleur et négres mélés. Fiére du bon 
sens et de l'liumanité de mes corapatriotes, je me 
disais, en songeant á nos voisins du Nord : <n íci 
au moins les rangs s'effacent lá oú la religión 
régne, et la maison de Dieu est la maison de tous ! » 
Ma priére élait finie, j'allais partir; mais au mo- 
ment de traverser féglise, je ne sais quelle pierre 
tumulaire vint frapper ma vue a la droite du mai- 
tre-autel. Toute préoccupée de mes recherches du 
matin, je revins sur mes pas... C'était une pierre 
modeste scellée dans le mur; au-dessous d'elle on 
lisait cette inscription naive et toute primitive. 



« O restos e imagen del gran Colon! 

» Mil siglos durad, guardados en la urna 

» Y en la remembranza de nuestra nación. 



Sur la surface de la pierre on avait empreint gros- 
siérement les traits d'un homme... ou plutót d'un 
dieu, car Hercule en fit moins et fut admis dans 
rOlyinpe. Salut, illustre héros!... ColombJSalut! 
toi, dont la vertu égala la foi, et dont la foi égala 
la volonté!... Grand coeur, haute intelligence, qui 
sus reculer les bornes du monde connu, en affron- 
tant tous les dangers, toutes les injustices! mo- 
deste, simple dans la grandeur;fort 7 haut, puis- 
sant dans Tadversité... Toujours en proie aux 
passions et á Tenvie de la médiocrité, mais regar- 
gardant en piété la faiblesse humaine, il ne fit ja- 
máis le mal; et, grand, immense, continua son vol 
dans les régions supérieures, comme Taigle du 
désert. La nalure de Golomb est une belle crea- 
tion de Dieu , prédesiinée á changer la face du 



— 22 — 

monde ; mais en le douant de son rayón divin, 
fanal lumineux qui devait le guider dans ses re- 
cherches lointaines, il voulut le soumettre aux plus 
pénibles, aux plus douloureuses épreuves, pour 
qu'il n'oubliátpas qu'il était homme. 

Je ne sais ce qu'il y a de plus merveilleux dans 
Colomb, de sa volonlé ou de sa foi ; mais, sans 
aucun doule, ce qui releva au-dessus de sa propre 
gloire, ce fut sa sollicitude pour la postérité; et 
s'il se présenle grand et touchant a la ibis, lors- 
qu'en pleinecour, eniouré de tout Féclat du troné, 
assis a colé du roi Ferdinand et d'Isabelle, il ra- 
conte avec une modeste simplicité ce qu'il a vu , 
sans s'arréler á ce qu'il a fail; si plus tard il se 
monlre héroique lorsque, maítre souverain au mi- 
lieu de ses conquétes, il baisse la tete au nom du 
roi prononcé par Tinfáme Bobadilla, et se laisse 
charger de fers, Colomb ne fut jamáis plus digne 
d'admiration que ce jour oú, relournant en Espa- 
gne, á bord de la Nina, pour rendre compie de 
sa premiére découverte, il se trouva assailli par 
une violente tempéte au milieu de la mer Allan- 
tique. 

Lesmatelolsinvoquaientles saints, faisaientdes 
voeux, avaient recours aux charmes; le désespoir 
était parlout; leur perte paraissait inevitable, et 
on s'aitendah a chaqué instant á étre englouti sous 
les ílots. 

... Que faisait Colomb pendant que la mort se 
présenlait a luí sous une forme si effrayante?... 
11 écrivail le récit circonsiancié de son voyage, le 
plagait soigneusementdans une boite de fer-blanc 
enveloppée de toilecirée, puis Tenfermait dans 



— 25 — 

un gáteau de cire, et, aprés avoir pris les plus mi- 
nutieuses précautions pour qu'il füt preservé de 
Feau de la mer, il le jetait au fond de l'Ailantique, 
dans Tespoir qu'un accident heureux viendrait dé- 
eouvrir un dépót si précieux au monde! 

Colomb mourut á Valladolid, abimé dans les 
douleurs de Fáme et du corps, et sans avoir méme 
pu laguer son nom au nouveau monde qu'il avait 
dccouvert. Ses restes furent envoyés á Séville, de 
lá á Saint-Domingue, et eníin transportes a la Ha- 
vane en 1796. Ainsi, aprés sa mort comme pen- 
dant le cours de sa vie, sa destinée fut de courir 
le monde; mais la Havane saura garder un si bel 
héritage. La dépouille mortelle de Colomb repo- 
sant sur cette terre qu'il dévoila au monde au 
prix de lant d'eíforts et de souffrances, sur la- 
quelle il implanla le bienfait de la civilisation, 
est une grande pen§ée, remplie de noble et lou- 
cbanie poésie. 

La destinée de Thomme célebre sur la terre ne 
finit pas avec la mórt, ce n'est qu'au fond de sa 
derniére demeure que le cadre de sa vie est 
acbevé; c'est lá que Tharmojiíe se complete. La 
vie de Colomb n'a terminé son cours qu'en 1796, 
sur le sol havanais. Lá , se trouve sa réhabilitation 
et sa recompense. 

Le rocher de Sainte-Héléne, tombeau de Napo- 
león, devint dépositaire, non-seuíement de sa 
grandeur et de ses malbeurs, mais un simulacre 
visible et malériel de ses fautes et de son expia- 
tion : toucher á celle tombe fut une profanation , 
un assassinat, le meurtre d'une gloire, une faute 
qui dérangea Tordre moral de toute une destinée. 



24 

En fouillant cette terre consácrée par la volonté 
de Dieu, en remuant les cendres du héros, on a 
Iroublé l'ordre admirable des conséquences de sa 
vie; et, chose remarquable, le souvenir de cene 
grande gloire qui ne cessait de retentir dans le 
monde entier , lorsque son corps, comme un géant 
endormi, reposait sur son rocher sauvage, parait 
enseveli avec lui dans le caveau prosaique qu'il 
occupe. Napoleón á Sainte-Héléne appartenait 
au monde; aux Invalides, ii n'est plus quá la 
France ! 

Mes lévres efíleurérent la pierre sainte qui 
protege les restes de Colomb, et je sortis de la 
cathédrale faisant des voeux pour que le gou- 
vernement espagnol eleve un jour á cet homme 
illustre un monument digne de sa vie et de sa 
rnort. 



LETTRE XXII. 



A MADAME LA VICOMTESSE DE WALSH (i). 



Les deux veillées. — Mon parent Pobservateur. — Le velo- 
rio. — Le sacaleca. — Les eulottes du mort. — Sccnc 
nocturne. — La veuve. — Les amours. — La tertulia. — 
Minuit. — I/orgie. — Facétie. — L'Espagne et son éti- 
Cjuétte sur Pestrade mortuaire. — L'insouciance creóle á 
table. — Don Salurio. — Velar el mondongo. — Le 
leclion. — Le chien. — No Pepe el mocho. — El matador. 
— Le ba!. — Le mouchoir brodé. — Le Bouvier. — Pro- 
menade á la finca. — Amours. — Ropas homérique. — 
Moeurs bourgeoises et mceurs rustiques. 



Kayane, le 18 juin. 

Suivez-moi , chére táádame, vous clont l'origi- 
naliié piquante n'a rien perdu de sa fraícheur et 
de sa gráce au milieu des élégances parisiennes et 
des devoirs de la vie civilisée; venez dans un lieu 

(1) Cette lettre était éerite , lorsque madame la vicomtesse 
de Walsh fut enlevce a ses amis , á la suite d'une m aladee 
longue et douloureuse. Cette perle a été vivement sentie 
par tous ceux qui la connaissaient. La bonté de son ame, 
Poriginalité de son esprit , luí gagnaient tous les eceurs. Elle 
réunissait a ton tes les gráces féminines un courage et une 
-volonté énergiques , "voilés par une légéreté pleine de 
charme ct de bienveillance. Passionnée et ardente dans ses 



— 26 — 

¡nconnu et singulier vous méler par la pensóe á 
des moeurs qui n'ont pas été décrites et qui á 
peine ont éié observées. N'avons-nous pas dans 
notre monde assez d'empreinles eífacées , pour 
que les vives saillies de ees médailles qui vien- 
nent d'étre frappées et brillent encoré de leur 
éclat nalif, nous aüirent par un certain eharme?. 
Que de nuances equivoques dans notre Europe, 
oü tous les rayons et toules les couleurs se con- 
fondent et finissent par composer un crépuscule 
incertain! Ici, les couleurs sont francheset vives; 
elles plaisent par une gráce sauvage étrangére á 
notre vie habituelle. 

Je venáis d'écrire hier soir une "lellre á un de 
mes amis; je íui apprenais comment on traite á 
la Havane le granel problérne de la mort, lorsqu'un 
de mes parents, d'ún age assez avancé et obser- 
vaieur gai , entra choz rnoi et vouiut savoir quelle 
espéce de renseignements j'adressais á l'Europe 
sur Tile de Cuba. G'est un esprit distingué et cul- 
tivé qui figurerail tres-bien dans les salons de 
París et de Londres. II a fait de longs voyages et 
se plaií encoré aujourd'hui a parcourir toutes Jes 
cotes et tous les recoins de nolre ile, pourydé- 
couvrir quelques détails de moeurs qui amusenl 
sa curiosilé et sa vieillesse. 

a Vous avez raison, me dit-il aprés avoir lu 
» ma lettre au marquis de C. ; dans ce pays on ne 

affections, elle possédait cette loyauté vaillante , si rare , 
qui comraande le respect pour ceux qu'on aime, et savait 
défendre ses amis absents JusqU T á les faire aimex % de ses 
ennemis» 



— 27 — 

» sait pas et 011 ne veut pas mourir. La destruc- 
» don n'est jamáis présente á nos pensées, tant la 
» renaissance est prompte ici et la fécondité iné- 
» puisable. Vousétesfemme,et femme du monde. 
» Vos habitudes et vos idees ne vous ont pas per- 
» mis de descendre á ees observations populaires 
» et intimes qui seules peuvent faire bien juger 
» une race... Savez-vous ce que c est qu'un ve- 
» lorio (4)? » 

« — Voilá qui doit étre fort gai, mon cher 
» parent, lui dis-je. 

» — Infiniment plus gai que vous ne pensez; 
» et quand le bonheur me conduit a la campagne 
» et que je puis faire parüe d'une des troupes qui 
» veillent le mondongo (2) , je profite avidement 
» de la circonstance. 

» — Un mondongo, la veillée des morts et celle 
» des... voilá deux passe-temps peu aiirayants. 

» — Cest ce qui vous trompe. La poésie pasto- 
» rale, la gaielé cbampétre, la gráce des moeurs 
» ingénues, sont le fond véritable de ce diverlis- 
» sement que nos gens de campagne appellent 
» velar el mondongo. Quant á 1'auire cérémonie 
» fúnebre du velorio, elle fait jaillir du fond de 
» son deuil autant de folies plaisanteries, d'épi- 
» grammes, d'amourettes hasardées et de maria- 
» ges imprévus que vos bals et vos routs euro- 
» péens. Non-seulement les amis d'un mort, mais 
» les personnes qui, sans Tavoir connu, veulent 
» lui faire honneur, se réunissent autour du ca- 



(1) La veillée des morts á la Havane. 
(2; Le* entrailles d'un porc, 



— 28 — 

» davre et le veillent pendan! une nuit. íl y a des 
» gens qui ne manquení*pas un seui velorio, entre 
» autres ce don Saturio, que je vous ai monlré 
» l'autre jour , homme aux lévres épaisses , a 
» Toeil fixe et sans lamiere, au front bas et a la 
» bouche dilatée par un éternel sourire , vraie 
» caricature de volupté insouciante. Avant-hicr 
» méme ce personnage , d'ailleurs innocent, et 
» qui me considere beaucoup, entra chez moi et 
i me dit : 

» — Un de mes parents est décédé ; venez avec 
» moi au velorio. 

» Puis, d'une voix plus basse et d'un ton moi- 
» tiéplaisani, moitié mystérieux : 

i — Vous vous amuserez : il y aura de jolies 
spersonnes, et, par-dessus tout , un souper 
» magnifique. 

» 11 était neuf heures du soir : je mis ma ca- 
» saque de condoléance et je m'acheminai vers 
» la maison moríuaire, oü j'arrivai en peu de 
)> minutes. 

» A peine me trouvais-je dans la cour, qu'au 
» milieu du tumulíe et des conversations mélées, 
» ees mots vinrent frapper mon oreille : 

» — Quelles culottes portera le défunt? 

» — Nous n'y sommes pas encoré, répondit de 
» Fintérieur une voix chevrolante; celíe de eouíil 
» rose... ou cello de drap violet... 

» Alors je vois une vieille traverser la cour en 
» chancelant, passer devant moi, et qui, soule- 
» vant le rideau noir : 

» — Pas de culottes, s'écria-t-elle, c'est inuülc. 
» II portera Thabit de San-Francisco. 



» - — A la bonne heure, répliqua du fond de la 
» chambre une voix lúgubre et de circonstance, 
» qui contrastan singuliérement avec le mouvc- 
» ment et le tapage qui se faisaient dans la cour; 
» á la bonne heure, na (1) Barbarea! 

» C'était la voix du sacateca (2). Au bout de 
» quelques minutes le mort fut exposé; et chacun 
» de luí jeler de l'eau bénite. A mon tour je sou- 
» levai le rideau noir. Au sommet de plusieurs 
* gradins disposés en forme d'autel, et qui s'éle- 
x> vaient á plus de douze pieds, on voyait le cada- 
» vre livide. On Tentoura de torches, dont le 
» reílet rouge se jouait tristement dans les replis 
» bleus de la robe de Saint-Frangois : c'était un 
» spectacle plein de terreur. La tamba était iso- 
» lee , le visage du mort á découvert : ees yeux 
» fermés avec de la cire bouillante laissaient en- 
» core échapper, a iravers leurs paupiéres lirées, 
» quelques globules blancs qui ressemblaient á 
» des larmes figées, et sur le corps immobile et 
» roide se répandait une ciarte blafarde et vacil- 
» lante. On avait ouvert les portes et Ton donnait 
» accés á qui voulait entrer; c'était convier les 
» intéréts et les passions des vivanls au grand 
» enseignement des morts. 

» Mon tour arriva. — La ciarte de la lune, 
» presque aussi vive que celle de Taube en France 
» et en Anglelerre, enlrait par les fenétres ouver- 
» tes, tombait sur les degrés tendus de noir de la 
& pyramide mortuaire, et se mélant aux lueurs 

(1) Abréviation populaire de dona. 

(2) Celui qui fait métier cfhabiíler les morts. 

5. LA HAVAPfE. 3 



— 50 — 

» rougeátres des eierges, semblait ranimer la 
» figure du mort. 

» Ce spectacle mélancolique n'était pas du goút 
» du docteur Salurio, qui m'accompagnait. I! crul 
» devoir m'attirer d'un autre cote, sous pretexte 
» de rne présenter a la veuve el aux parents, qui 
» occupaieni une salle voisine. C'était quelque 
» cliose de triste que la sifuation de celte pauvre 
» femme, contraintc a faire parade de sa dou- 
» leur, se lenant immobile au milieu d'un cercle 
» qui chuehotait et s'entretenaií bas des nouvei- 
» les du jour et des affaires de la ville; puis, 
» chacun de se lourner par intervalles vers la 
» veuve avec un visage de circonstance, dont les 
7> muscles mal lendus portaieni encoré, dans la 
» grimace de la trisíesse, la trace récente de la 
» gaieté. Heureusement pour elle, les visiteurs 
» se renouvelaient constamment , et elle n'était 
» obligée de parler á personne. 

» Un petit orphelin, assis sur les genoux de sa 
» mere, apercevant la lombe á travers la porte 
» ouverte, s'éciiaii : « Maman, pourquoi papa 
)> est-il lá-haut? Comme il est bien vétu ! Dis-lui 
» queje veux Tembrasser. » Vous comprenez que 
» ees touebantes paroles chassérent bien vite le 
» docteur Salurio; il lira un cigare de sa poebe 
» el Tapprocha de la lampe; puis il se bata de me 
» diré : « Reslez ici; je vais a la cuisine prendre 
» une lasse de café. » Je me débarrassai bien- 
» tót á mon tour de la corvée qui m'était impo- 
y> sée, el je fus quitte en quelques minutes de ees 
» conversalions banales, si desolantes pour les 
» aííligés, si fastidieuses pour les indifférents. Je 



— 31 — 

» quiitai la veuve et passai dans une autre cham- 
» bre. Lá se présentait le spectacle le moins ana- 
» logue au silence et á la tristesse des cérémonies 
j mortuaires : une quarantaine de personnes des 

* deux sexes y formaient plusieurs groupes ani- 
» mes; les plus jeunes s'occupaient de ees jeux 
» qu'on appelle innocents ; d'autres causaient fort 
» á leur aise et mélaient á leur conversation des 
» éclals de rire. Quelques-uns entouraient une 
» vieille femme, la niénie qui avait donné son avis 
» sur le pantalón du mort, et qui racontait avec 
» une prolixité scrupuleuse ses mérites, ses ri- 
» chesses, ses vertus et tous les détails de sa ma- 
» ladie. Un personnage triomphait au milieu de 
» Tallégresse de cette salle : c'était le docteur don 
» Saturio. 11 se multipliait, prenait part aux jeux 
» innocents, apportait du chocolat á celle-ci, des 
» dragées á celle-lá, á la vieille du vin muscat, 
t> riant, fumant, causant, ne s'oubliant pas, et 
» d'une gaieté contagieuse qui faisait relentir la 
j salle entiére. Je portáis envié á ce brave homme 
» sur lequel glissaient avec tant de facilité toutes 
» les méditations sérieuses et toules les pensées 
» de la mort , bouífon habituel des veillées funé- 
y> bres, caractére que la Havane seule peut se 
» vanter de posséder. 

» Je sortis un moment pour prendre Tair. En 
» traversant un corridor, des voix douces et mur- 
» murantes frappérent mon oreille, non loin de 
» la salle oú gisait le mort. 

» — As-tu vu , Pepilla, comme elle l'a regardé? 
» Avec quelle fureur elle a brisé son éventail 

* lorsqu'on le condamna á m'embrasser? disait 



» une jeune filie á son amie en s'appuyant sur 
» son épaule. 

» — Lo viste, Pepyia, como lo miró? — Ya, 
)> lo vi , ya. — Y con que furia rompió el abanico, 

» cuando le condenaron! a darme un beso? 

» — Y el ! que colorado se puso ! 

» O ríanles illusions de la vie, puissante séve 
» de la jeunesse, ardeur des passions eréatrices! 
» fus-je tenté de m'écrier , comme volre magie 
» dérobe aisément á des yeux creóles le sérieux 
» de la mort! J'en étaislá de mes réílexions lors- 
» qu'cn tournant la tete j'apergus dans la chambre 
» du mort le cigare flamboyant du docteur Satu- 
i rio, qu'il raliumait á Pun des cierges du déíunt. 
» Le bruit des rires et des causeries devenait de 
s> momenl en moment plus lumullueux , et lorsque 
» minuit sonna, le fracas general, Techo des pas 
d qui traversaient les corridors, les voix vibran- 
» les des jeunes filies, le babil aigre et traínant 
» des vieilles, les doñees et vives paroles des jeu- 
» nes gens, le frólement des robes et le déplace- 
» ment des chaises, formerent un concert qui 
» aurait dú éveillcr le mort sur son caiafalque... 
j> Le mort resta tranquille, et les vivants allérent 
» souper. 

y> — Ge dut élre un granel moment pour don 
» Salurio. 

i — 11 fut magnifique. La serviette élendue d'unc 
» épaule a 1'auire, une fourchetle a la main droile 
» et brandissant un couteau de la main gauche, 
» il détruisait un jambón, langait des bons mots 
¿ de la plus aniique espéce , dépegait les volailles 
í dont il pouvait s'emparer et en faisait dispa- 



— 55 — 

» raflre les meilleures partios dans les profon- 
i> deurs de son estomac; c'est ainsi que cet ami 
» des morts conlinuait avec beaucoup de succés 
j son régne nocturne. Vers la fin du souper , ce 
t> fut á lui que les convives durent les plus bur- 
» lesques des invenlions pour égayer les derniers 
i momenls. 

ü La voix monotone du sereno (i) venait se 
t> méler par intervalles á ce tapage infernal , á 
j cette folie orgie, a la fin de laquelle don Salu- 
» rio, appesanti par les vapeurs du vin, alia s'as- 
t> seoir dans une butaca, au fond de la cour, et 
t> s'y endorrait. 

i Voilá, ma chére amie, ce qui s'appelle une 
» veillée des morts dans nolre pays. C'est une cu- 
t> riosité de nos moeurs bourgeoises qu'il ne fau- 
» drait pas regarder comnie la regle genérale , et 
» qui n'apparlient nullement aux habitudes aris- 
» tocratiques. Mais je n'ai pas chargé; j'ai méme 
d adouci le tableau réel de cette féte fúnebre. 

» — Et comment se termina-t-elle? 

» — Aux dépens du pauvre Saturio. 

í Les jeunes gens fumant leurs cigares dans le 
» patio (2) netardérent pas á l'cnvironner. Je les 
)> suivis : une gaielé vive régnait dans cette cour, 
» et les conversations des amoureux, places sous 
» les berceaux de lauriers-roses et de mimosas, 
» raélaient leurs murmures aux rires joyeux des 
» raconteurs. 

» — Válgame Dios! voilá un homme á pein- 



(1) Crieur public de nuit, 

(2) Cour. 



*~34 — 

» dre! s'écría l'un des jeunes gens en s'appro- 
> chant du docteur Saturio endormi et la bouche 
» ouverte. 

» Un bouchon brülé fut bienlót prét, et la vie- 
« time fut ornee des favoris et des moustaches 
3> qui manquaient á son visage. Ge furent alors 
» des exclamalions sans fin. Une jeune filie cou- 
» rut chercher un rniroir dans Tappartement du 
» mort, et se plaga devant Saturio, qui se ré- 
» veilla : eífrayé de sa propre figure , il se sauva 
» en poussant des cris qui ajoutérent á riiilarité 
» genérale. 

» Tout élait fini. — Les pales ciarles du jour 
t> se mélaient aux rayons de ia lune, et je regagnai 
y> mon logis, laissant cette bande joyeuse coníi- 
» nuer dans le patio, obscurci par la fumée des 
» cigares, ses causeries et ses amours. Que dites- 
» vous du velorio? L'Espagne et son étiquelte 
» Irónant sur Festrade mortuaire ; Tinsouciance 
» creóle autour du mort; une étourderie sauvage 
» venant se méler á ees souvenirs de civilisalion 
» pompeuse, n'est-ce pas la un ensemble unique, 
» formé de contrastes inattendus, et n'y trouve- 
» riez-vous pas le sujet d'un lableau a décrire? 

> — Vous m'avez fort intéressée, dis-je á mon 
7) parenl; assurément lespeiniresde moeurs bour- 
» geoises, Charles Dickens, Teniers ou Lesage, 
» tireraient bon parii de votre velorio. Mais je suis 
» trés-curieuse de savoir un peu ce que c'est que 
» le velar el mondongo, désignation, je Tavoue, 
» assez peu attrayante. 

» — Oh! c'est tout autre chose. C'est une cou- 
x> turne qui appartient á une classe inférieure, 



— 55 — 

» et que vous chercheriez en vain dans l'intérieur 
» de nos villes. Ce divertissement gastronomique 
d se renouvelle á la Noel, á Paques et aux Rois, 
» ainsi qu'aux fétes patronymiques. On se réunit 
» au bord d'une riviére on d'un ruisseau, hómmes 
» et femmes, jeunes ou vieux, les hommes avec 
» leurs pantalons de toile, leurs souliers de daim 
» et leurs chapeaux de jarei (i) aux rebords gi- 
s> gantesques; les femmes sont en mousseline 
» blanche et en souliers de soie. El matador, la 
5 chemise relevée jusqu'á l'épaule, joue le role 
» principal dans cette scéne bizarro que les der- 
» niers rayons du soleil éclairent. II s'agit de faire 
» lomber une victime liés-peu noble, un veau ou 
» un petit cochon, qui servirá au repas bomérique 
5 de l'assemblée. C'est la, córame vous voyez, un 
» debut peu éiégiaque pour une scéne idyllique, 
)) ma cbére Merced , et je me garderai bien de 
t> vous décrire pied á pied des préparatifs culi- 
» naires qui révolteraienl votre délicalesse. Pen- 
» dant que femmes et hommes président á la féte, 
» assis á terre sur leurs lalons, heureux plus que 
» des rois, dans la maison voisine, les patriarches 
» de la tribu jouenl al burro ou al lutiflor (2), et 
» le chien de la maison, prenant sa part du diver- 
» tissement general, guetle l'instant favorable 
i pour escamoter une portion du repas. Muni de 
» sa proie, il se sauve á toutes jambes, poursuivi 
» par les cris du groupe tout entier... Mais Tat- 
» tention genérale ne tarde pas á étre atlirée par 



(l)Paille. 

(2) Jeux de cartes. 



— 56 — 

» la negrita qui arrive distribuant des tasses de 
» café édulcorées de cassonnade (raspadura); 
» l'avant-scéne gastronomique finit, et la portion 
» poétique cominence. 

» — Vers les neuf heures, un personnage noti- 
» veau se montra. 

» — Ah ! s'écrie une guajirita (1), j'entends la 
» voix de no Pepe el mocho (2). Cette guajirita 
» n'avait pas douze ans, ou, comme on le dit si 
» poétiquement dans le pays, elle n'avait pas vu 
» accoucher douze fois le cocotier planté par son 
» pére le jour de sa naissance. En effet, cétait 
» Pepe le poete. 

x> — Güeñas (buenas) noches, caballeros, leur 
j dit-il en s'approchant (bonne nuit, chevaliers) ; 
» votre mondongo a une fameuse odeur! 

» — Bonne nuit, bonne nuit, lui répondent 
» vingt voix á l'unisson... Etta mandoline? 

» — Je Tapporte ; jamáis je ne me laisse pren- 
j> dre au dépourvu. 

j> Mais a propos, Merced, savez-vous ce que 
» c'est qu'un guajiro? — Si je le sais? lui répon- 
» dis-je (3). — Oh ! celui-ci , Pepe le tondu, c'est 
» la perle des guajiros, riche comme Crésus, trou- 
» badour intarissable, charriant son mais deux 
» ou trois fois par année, et passant le reste du 
» temps á courir le pays, sa mandoline á la niain, 
» pour chanter ses decimas, que tout le monde 
» aime et désire : decimas de jalousie, decimas 



(1) Petite guajira. 

(2) Señor Pepe le tondu. 

(o) Voyez la lettre xvni, a madame Sophie Gay. 



— 37 — 

» d'amour heureux , decimas de vengeance et de 

* passion, qu'il distribue aux jeunes filies, selon 
» l'état de leurs coeurs; homme utile, chargé de 
» loules les commissions du pays, et qui les exé- 
» cute fidélement dans l'équipage que voici : des 
» lunettes de fer sur le nez, la chemise par-dessus 
» le pantalón et la guitare en sautoir sur l'épaule. 

* No Pepe est un homme aussi iraportant dans le 
» pays que les plus célebres lions dans les salons 
» de Paris et de Londres. 

j> — Ah gá! s'écrie-t-il, qui prendra le tiple (1)? 

» — Je m'en charge, répond no Silvestre, petit 
» homme aussi gai que tortu, et qui, en effet, écor- 
» chant des ongles le íiptemétallique, accompagne 
» les coplas de noPepe> pendant que la disseciion 
» et le nettoyage du mondongo s'achéve, et que le 
» lechon, embroché dans un morceau de bois de 
» fer (yaya) , et mis en mouvement par un né- 
» grito, tourne avec majesté devant la braise en- 
» flammée, et projette sur le spectateur son ombre 
» appétissante. On rentre, et bientól commence 
» notre fameux zapateo. Des tabourets aux siéges 
» de cuir entourent la salle. Les uns assis, les 
» autres accroupisá terre, guettent avec une cu- 
» rieuse volupté cette lutte qui commence, la lutte 
» charmante et caractéristique de los zapatea- 
» dores. Je ne vous dépeindrai pas ce que vous 
» connaissez si bien , ees petits pas qui se pres- 
» sent avec une volupté enfantine, exprimant 
» d'une maniere ravissante Tagilité, la vivacité, la 
» naiveté des danseurs. Le plus alerte escamote la 

(1) Mandoline. 



— 58 — 

» place de son rival et lui succéde, frólant avec 
» ses pieds agües, en avant et en amere, le plan- 
» cber retentissant, et se démenant avec une 
» étourdissante légéreté. Bientót une des jeunes 
» filies lui jette la recompense désirée, le mou- 
» choir brodé, parfumé, portant des initiales et 
» mille feslons emblémaliques. Elle , á son toar, 
» aux yeux noirs, a la taiile souple, vive et ár- 
t> dente, rarnenant avec le bout de ses doigts les 
» plis de sa robe de ínousseline, poursnit et cher- 
» cbe íour á tour el hombre (le danseur), l'invitant 
» par une coquellerie pleine de charme; puis elie 
» lui échappe avec une vivacilé taquine , s'agite 
» dans les mille détours de sa danse ingénue, 
> comme le poisson frétille dans Pcati limpide, á 
» droite, a gaucbe, parlout, et, aprés mille dé- 
» tours, se relrouve a la place qu'elle avait quilléc. 
» Ce qui me charme, ma chére Merced, quand 
» j'assiste a ees divertissemenls populaires , c'est 
» de voir la poésie prendre peu a peu le dessus, et 
» s'élever, par un mouvement insensible, jusqu'á 
i effacer lout a fait le vulgaire pretexte de la féte. 
» Nous voici au tiple, au moucboir brodé, aux 
» danses langoureuses et petulantes de désir; 
i toutes les idees gastronomiques ont disparu ; un 
» cliquetis rapide frappe et agace 1'oreille; les 
» zapatetas s'animent par degrés; la danse finit 
» par acquérir un caraclére de vivacilé frénétique. 
» Le moucboir jeté parquelque rival embarrasse- 
» t-il un instant les pas de Thabile danseur, ii se 
» dégage dextrement de Tobstacle qu'on lui op- 
» pose, et continué la danse au milieu des applau- 
» dissements généraux. 



— 39 — 

» Ainsi se passe la nuit, jusqu'á ce que le pre- 
» raier sourire de l'aube soit annoncé par la voix 
» mále de quelque guajiro qui salue le retour de 
» Tastre du matin par ees mots : Voilá le Bou- 
j> vierü! En effet, son observation astronomique 
i ne tarde pas á se confirmer : de petits nuages 
» roses flottent bientót dilates sur l'émeraude du 
» ciel ; le laboureur s'achemine en guidant le pas 
» lent de ses boeufs, le muletier s'en va chantant 
s> sur la route, au son des clochettes monolones 
» que chaqué pas de ses mules fait tinter, et le 
» toit de guano (feuilles de palmier) qui donne á 
* nos paysages un aspect si caracléristique, brille 
» d'une lueur dorée. A peine le soleii se montre, 
» toute la troupe se met en marche et va prendre 
» le café dans quelque finca (1). On s'engage dans 
» de petits sentiers caches et tournoyants qui se 
» perdent dans les champs de mais; on arrive 
» couvert de rosee chez le maiire de la finca, qui 
» n'a guére que cinq ou six tabourets á oífrir a ses 
» hótes; mais la terre est la, et les uns s'accrou- 
» pissent , les autres s'étendent appuyés aux 
t> ceibas (2) qui entourent le batey (3), et tous 
» fument et savourent leur café. Quelques-uns 
» errent avec leurs belles par monts et par vaux , 
» jusqu'au moment oü l'ardeur du soleii les forcé 
» de rentrer. Les jeunes gens rejoignent alors le 
» reste de la troupe avec d'énormes puchas (4) á 

(1) Espéce demétairie. 

(2) Arbre gigantesque. 

(3) Grand espace ou esplanade devant les maisons de cam- 
pagne. 

(4) BouqueU. 



— 40 — 

» leurs vastes chapeaux, et les jeunes filies cou- 
» verles de fleurs á la tete, sur le sein et á la 
» ceinture. On retourne ainsi á la maison, et l'on 
« s'assied autour de la large table de yaya (1) 
» qui supporte Tappétissante terrine couronnée 
» d'une vapeur odoriférante, et accompagnée , 
t> d'une part, d'un petit porc qui montre les dents 
» á ses bourreaux, et de l'aulre, d'une pelite mon- 
t> tagne de bananes frites, disposée sur un grand 
» plat de bois {batea). On voit $á et la de petiis 
f> gáteaux de cassave, indispensable escorte du 
> /ec/ion.Bientótvingt cuillers se planient á l'envi 
» dans la cazuela (2) , qui bientót reste nette et 
» propre comme si elle sortait des mains du po- 
j> tier. Leclion, bananes frites, gáleaux de cassave, 
» tout disparait en peu de moments ; la fumée des 
» cigares couvre le champ de bataille, qui n'offre 
» plus que des débris... 

» . . . . Et de la veillée du mondongo, comme 
» de la veillée du mort, il ne reste plus, chére 
» cousine de mi corazón, que de nouveaux ger- 
a> mes de vie, de frais souvenirs, de riantes espe- 
ja ranees, des illusions nouvelies, des mariages et 
» des amours. 



(1) Bois (le fer. 

(2) Terrine. 



LETTRE XXIII. 



A M. BERRYER. 



Des lois et de radministration de !a justice á la Havane. — 
Chaos de la jurisprudente. — Sans lois, point de société. 
— Le fripon a beau jeu contre l'honnéte nomme. — Conflit 
des juridietions. — Les sorciéres de Macbetli. — Insuffi- 
sance des lois des ludes. — Toutes les autorités intéres- 
sées á Pétat actuel des choses. — Codes différents et 
contradictoires. — Les plaideurs et les juges. — Le juge 
lego. — Varíete de juges et d'avocats. — Pica pley tos. — 
Pedáneos. — Jmpossibilité d'étre jugé. — Le papier 
timbré. — Nécessité d'uue reforme. — Procédure en 
charrettes. — Heureux résultat ct'üne reforme. — Impu- 
nité actuelle des ministres de la loi. — Le cabinet du 
juge. — Ruine a la suite d'un proeés non jugé. — Réponse 
d'un juge. — La visite d'un avocat. — Squelette , piéce 
de eonviction. — Les habitants de Cuba entrent aujour- 
d'hui dans la condition genérale des peuples. 



Havane , 20 juillet. 

Vous désirez que je vous communique, mon 
spirituel et éloquent ami, quelques renseigne- 
nients sur la législation de notre colonie. Vous 
aurez peine á concevoir par quelle anomalie la 
douceur des moeurs, Theureuse nature des carac- 
teres et la facilité des ames conservent á la Havane 



— 42 — 

une sorte de bien-étre social, en dépit des plus 
étranges abus qui aient jamáis été organisés et 
enracinés pour la deslruclion de toule sociéié hu- 
maine. Vous serez surpris de tant d'irrégularité; 
vous, bríllant législateur, habitué aux formes con- 
sacrées de ce vieux droit romain épuré par Pexpé- 
rience des siécles, vous croirez que mes récíls 
fantastiques se jouent de votre sagacilé, si je vous 
raconte a queile espéce de juridiction est soumise 
cette íle bienheureuse, ma patrie. 

L'administralion de l'injustice remplace ici 
l'adminisiration de la justice. Jamáis conté de 
fées n'a égalé en singuiarités comiques et en in- 
ventions extravagantes le chaos des lois, le dédale 
des tribunaux, le désordre des codes, Tanarchie 
des juridictions et le bataillon confus des vautours 
de la loi, qui se disputent les lambeaux des for- 
tunes assez malheureuses pour tomber dans leurs 
griífes insatiables et légales. 

Les patrimoines se perdent, les mois et les an- 
nées s'ensevelissent, les générations des plaideurs 
y usent leurs (orces, et jamáis la sentence atten- 
due ne vient couronner de son dénoüment Téquité 
de la cause la plus evidente. — Non, je le répéte, 
vous n'y voudrez pas croire ; et si, aprés avoir étu- 
dié de prés les étranges cavernes sans nombre et 
sans issue de cette chícane infinie, oú s'engloutis- 
sent des trésors, des larmes et des monlagnes de 
papier timbré, j'essaye d'en dévoiler a l'Europe et 
a la métropole Todieuse et ridicule irrégularité, 
c'est , croyez-moi , dans Tespoir que cet aven , qui 
m'afílige, ne sera pas inutile; c'est dans l'espoir 
que rattention éveillée se portera enfin sur ce 



— 43 — 

sujet, le plus importan! de tous; c'est avec le vif 
désir que ma faible plume porte remede au mal le 
plus intime et le plus fatal d'une patrie que j'aime 
et á laquelle je serai heureuse de laisser ce té 
nioignage de ma tendresse inalterable. 

Que Ton ne parle point de reforme politique, 
d'indépendance nationale, non pas méme d'in- 
dustrie, d'agriculture, de chemins de fer et de 
lout ce qui fait la prospériié maiérielie des nations 
civilisées. Avant qu'il y ait pour Tile de Cuba une 
jusíice avec une sage reforme, lout perfectionne- 
ment est impossible : sans elle, aucune améliora- 
tion ne porlerait ses fruils. 

L'ordre, qui est la représentation idéale de la 
puissance divine se manifestant dans la nature, 
n'a pas, vous le savez mieux que moi, mon ami , 
d'aulre symbole dans la société humaine, que la 
loi : dans lout pays oü la loi n'est pas sacrée,la so- 
ciété n'existe pas. C'est par le benéfico particulier 
des pius douces moeurs ; c'est par cette puissance 
d'ordre, ingénue, sponlanée, qui repose dans les 
natures lieureuses et fáciles, que le désordre, or- 
ganisé depuis des siécles par ¡a loi elle-méme , 
n'a pas réduit en débris et en cendres la civilisa- 
tion de notre ile. 

Je pourrais vous diré en peu de mots : a Cuba, 
il n'y a pas de tribunaux, il n'y a pas de codes, il 
n'y a pas d'avocals, et j'aurais dit la vérité. Mais 
contre cette assertion s'éléveraient lout á coup des 
montagnes de procédures qu'on apporle aux plai- 
cíeurs sur des charrettes, des bataillons d'asses- 
seurs, des escadrons de juges, dont les uns sont 
lenus de savoir écrire, — letrados, — et dont les 



— 44 — 

autres sont obligés de ne ríen savoir, — legos; — 
sans compter des couvées ^escribanos et des vo- 
lees de pica-pleytos, — pique-procés, — qui vous 
prouveraientvictorieusementquela justice abonde 
dans Tile de Cuba. — Helas ! mon ami , elle y sura- 
bonde, et vous allez voir comment. 

Nous sommes trés-riehes en fait de lois. Nous 
possédons onze codes et seize tribunaux. Tout esl, 
en outre, disposé pour la plus grande commoditc 
du juge, pour l'agrandissement de la diéntele et 
de la fortune de Tavocat. De loi en loi , de code 
en code, il n'y a pas de contradiction qui ne puisse 
aisément faire jaillir de nos vieux doeuments la 
main d'un homine habile ou seulement patient. II 
n'y a pas de délai oü de déni de justice dont un 
plaideur ne puisse se procurer la bonne fortune, 
jusqu'á faire mourir de lassilude íes enfants et les 
petits-enfanls de son adversaire, épuisés et halc- 
tants dans le labyrinihe de ees lois contraires et 
dans les rangs tortueux de cette armée de jugeurs. 
Vous n'ignorez pas dans quelle situation languit 
la jurisprudence espagnole; eh bien! non-seule- 
ment nous sommes soumis a ce réginie, mais tout 
ce que la distance des lieux, le despotisme des 
gouvernements et Tapplicaiion de lois et d'ordon- 
nances destinées aux vaincus peuvent ajouter á la 
législation espagnole de confusión et d'arbitraire, 
nous le subissons depuis des siécles. 

Imaginez, mon ami, quel édifice, ou plulót 
quelle masure barbare ce doit étre que ce monu- 
ment sans fenétres et sans lumiéres, qui a pour 
base les vieilles lois gotbiques du fuero-juzgo , 
pour premieres assises, les lois espagnoles des 



lo *** 



fueros viejos, et pour étage supérieur, les lois feu- 
dales et romaines des siete partidas, la novísima 
recopilación, — méiange indigeste de lois et d'ar- 
rétés concernant loutes les races et loutes les apo- 
ques; puis, pour eouronnement ridicule d'une si 
absurde fusión , les lois des Indes , — leyes de In- 
dias, — les ordonnances des intendants de la 
Nouvelle-Espagne , — intendentes de la Nueva- 
España, — sans compter un nombre infini d'ar- 
réís rendus par des tribunaux supérieurs dans 
loutes les circonstanc.es et pour tous les cas pos- 
sibles, jugeant noir demain ce qiuls avaient jugé 
blanc liier, et connus sous le nom de reales or- 
denes el reales cédulas ; documents singuliers qui 
font autorilé, sans consulter un corps de lois, et 
qu'on trouve déposés dans tous les bureaux des 
administralions coloniales. Pour terminer celte 
mosaique monstrueuse, il faut ajouter, comme la 
derniére coupole du plus absurde des mélanges , 
les arréts des cours royales , — audiencias reales, 
— résultat contradictoire des volontés diverses 
qui ont gouverné Tile. Que votre imagination, gaie 
comme le sont loutes les imaginations riches, se 
représente le chicaneur havanais suspendu et ha- 
leíant sur le bord d'un immense Iac empoisonné 
de toutes les lois , de toutes les opinions, de tous 
les arrétés imaginables, lancant son filet en face 
de son adversaire, aussi utilementoccupé, et tous 
deux tiranl á la fois le poisson qu'ii leur faut! — 
Ici , a toute loi répond une loi contrairc ; á tout ar- 
iete un arrété fait anlitbése; ce que la jurispru- 
dence golbique decrete, la législation relative aux 
Indes le détniit. — Éirange situalion pour Favo- 

3. IA HAYASE r 4 



eat et pour le juge, qui vont a la chasse de Fini- 
quité, batíant ainsi tente leur vie le buisson de la 
loi , pour faire lever a chaqué instant les liévres 
les plus conlradictoires ! — C'est détruire non- 
seulement íoute équité, mais , ce qui est plus fa- 
tal pour un peuple, toute conscience du vrai et du 
jusíe. Le mensonge seul et la fraude trouvent leur 
conipte a cette législation du chaos, et Ton croit 
entendre les trois sorciéres de Macbeth qui, dan- 
sant autour du cbaudron magique, répélent en 
choeur : Ce qui est noir est blanc ; ce qui est bianc 
est noir; il riy a rien de vrai sous le del. 

Vous rae írouverez, mon ami, bien sévére, bien 
irritée; mais, d'un cote, Faspect du désordre 
blesse ma naíure, et. de Fautre, les maux de la 
patrie blessent mon coeur. Si du moins, comme 
dans Fancienne Franco, quelque bonne disposition 
légale, résultat de Fexpérience, mise en oeuvre 
par des écriis sages, planait sur cet océan de con- 
tradiciions burlesques, on pourrait espérer, sous 
la main de magistrats integres; cet élément salu- 
taire corrigerait Fanarcbie antique des lois primi- 
tives. Mais, par un malheur particuiier a notre 
pays, la meilleure partie de nos lois en est deve- 
nue la plus inutile; je veux parler des lois des 
Indes, qui ont mérité beaucoup d'admiralion dans 
leur époque et relativement á leur but ; mais le 
temps, Fextinclion de la race indienne et les pro- 
gres de la civilisation les ont rendues tout a fait 
inútiles-. Applicables aux populations vaincues, 
elies sont lourdes aujourdliui aux populations 
descendant des anciens conquérants; leur man- 
suétude élait bonne pour des races dans Fen- 



— 47 — 

fance; notre race civilisée a besoin de liberté, 
d'industrie, en place de celte charité chrétienne 
et sublime, esprit unique des lois des Indes, em- 
ployé á épargner les vaincus el inspiré par le bon 
et saint Las-Casas. Les conquérants espagnols ré- 
digérent ees lois bienfaisantes, et proportionnées 
á Téíat social encoré imparfait des peuples qui 
s'étaient soumis á leur glaive : l'applicaiion de 
cette partie de notre code a la civilisation est une 
evidente absurdité. 

Vous me demanderez sans doute pourquoi cet 
abus, ou pluíót pourquoi ees abus de toutes sortes 
n'ont pas frappé plus tót les esprits sages, et 
n'ont pas provoqué raccomplissement d'une re- 
forme si faciie, qui consisterait á résumer les 
meilleures lois dans un code complet et unique. 
II n'y a pas de Havanais bien elevé qui ne com- 
prenne cette nécessité et n'appelle de tous ses 
voeux cette reforme; et je dois ajouter que, parmi 
les membres des tribunaux et du barreau, il n'y 
a pas un honnéte homme qui ne joigne ses voeux 
aux cris de ses concitoyens ; mais vous savez com- 
bien est puissant et solide ce tissu qui maintient 
les abus par les intéréts et les intéréts par les 
abus. Quels sont, dites-vous, les pivots de cette 
étrange machine? — L'intérét du fisc, l'intérét 
des avocáis , l'intérét des juges, des grefíiers, des 
huissiers, des assesseurs, et de toute la tourbe 
qui vit de la loi. 

Pour réformer et fondre dans un syslérne d'u- 
nité ees codes contradictoires qui pésent sur nous, 
il faudrait que les avocats le provoquassent, que 
les magistrats Faccomplissent ? que la métropole 



_ 48 — 

le voulút. Mais plus les lois sont confuses, plus 
les procédures s'éternisent; plus il se salit de pa- 
pier timbré , et plus , lorsque ce papier sali se de- 
bite, il tombe de piastres fortes dans les caísses 
du fisc et dans les trésors des juges, des avocats 
et de leur suite. Ainsi , de tous ceux qui ont puis- 
sance et droit pour neüoyer cette álable a pro- 
cés, il n'en est pas un qui n'ait un inlérét direct 
á perpétuer, á aggraver, á étendre le mal. La 
victime, c'est la masse de la population elle-méme, 
qui n'a ni tiíre, ni aulorité, ni pouvoir pour 
échapper á cene saignée permanente et secouer 
toutes les sangsues atlachées á cbacun de ses 
membres. 

II semble qu'on ait épuisé les ressources du plus 
ingénieux artífice pour alteindre á la fois Téler- 
nité des procédures, l'impossibilité des jugements 
et la multiplication iníinie des juges qui ne jugent 
jamáis. 

Si nous quiltons un moment le ton de cette in- 
dignaiion que vous me pardosnerez sans peine, 
vous rirez avec moi de ees ricochets de tribunaux 
qui peuvent taire voyager un pauvre petit procés 
d'année en année, et peut-étre de siécle en sié- 
cle, á travers seize juridictions diíférentes. 

Croyez-vous qu'au sommet de cet escalier co- 
mique, on ait place, comme en Angleterre et en 
France, un jurisconsulte profondément versé dans 
les lois? — Non, non; c'était un procede beau- 
coup trop na'if , et nous avons des inventions bien 
autrement savantes : le chef de la justice est le 
capitaine general, juge de cape et d'épée, — de 
capa y de espada, — fait apparemment pour ju- 



U.' 



— 49 — 

ger avec le glaive, et que Ton appelle aussijwes- 
lego. 

Vous trouvez cet échafaudage assez plaisant, 
n'est-ce pas? — Mais atiendez. Ce juge n'est juge 
qu'á condilion de ne pas juger; il touche á la loi 
comme Sancho Panga touchait au festín qu'on pía- 
gait devant lui; et le roí a soin de nommer, pour 
l'aider dans les décisions qu'il ne rend pas, trois 
avocáis assesseurs du gouvernement , — asesores 
de gobierno , — qui remplissent précisément 
auprés de lui le role des médecins de Sancho 
Panga. 

Outre les appoiníements de plus de 5,000 fr., 

niille piastres, — que l'Etat paye á ees adju- 
dants de 1 intelligence du juge supréme, les pau- 
vres plaideurs leur livrent annuellement en hono- 
raires un tribut de 45 a 50,000 franes — 14 á 
1 5,000 pesos. — Quant au grand juge, qui ne fait 
rien , il regoit toujours un franc, — tina peseta, 
— pour chaqué signature qu'il laisse tomber acoté 
de celle de son assesseur; ce qu'il lui vaut par an 
environ 60,000 franes. — Ces assesseurs vous 
semblent déjá assez dróles; ils vont le devenir 
davantage : vous allez les voir changer de face, et 
au moyen d'une petite métamorphose et d'un nou- 
veau titre, comme le valet d'Harpagon, qui de- 
vient cocher aprés avoir été valet de chambre, 
devenir juges á leur tour , juges tout seuls, sous 
le titre de tenientes de gobernador. Alors ils lais- 
sent de cote le juge supréme, dont l'autorisation 
n'est pas méme nécessaire á la légalité de leur 
sentence. 

A ces deux juridiclions, dont l'une, comme 



— 50 — 

vous le voyez , se transforme et se partage d'une 
maniere toute nouvelle, puisque les assesseurs 
sont tour á tour aides de camp et généraux, suc- 
céde un troisiéme degré de juridiction , celui de 
deux alcades ordinaires, alcaldes ordinarios , — 
élus par Y ayuntamiento. II n'est pas défendu á 
ees messieurs de connaitre les lois; mais, dans 
le cas contraire, on s'en passe tres bien, et ils 
prennent le titre de juges lauques, — jueces legos 
— de la justice, avec l'accompagnement néces- 
saire de deux assesseurs, pour leur apprendre ce 
qu'ils doivent juger; en sorte que leur état-major 
devient plus brillant que celui du capitaine ge- 
neral lui-méme. Mais dans tous les cas la peseta 
ne leur manque pas pour rémunération de leur 
signature. 

Suivez-moi, s'il vous plaít, mon ami, et ne 
vous étonnez pas si le capitaine general, que vous 
avez deja vu paraitre comme frére lai, reparait 
maintenant á nos yeux sous le nouveau titre de 
juge milijaire, accompagné d'un auditeur de la 
guerre et de deux fiscaux, — fiscales, qui sont 
aussi avocats. Sous ce titre, il préside le tribunal 
spécial auquel sont déférées les causes qui regar- 
dent les membres de Tamice. — Cette irrégula- 
rite, ees transformations sont toujours accompa- 
gnées de la perception de la peseta par le président, 
et des pesos pour l'assesseur et les fiscales. — 
Voilá, si je compte bien, quatre manieres d'étre 
jugé, ou peut-étre de ne pas étre jugé. Mais ce 
n'est pas lout : nous avons encoré le tribunal de 
la marine, celui de Tartilierie et celui des conspi- 
rations , qui , — par une espéce de luxe , — com- 



— 51 ~ 

prend les attaques de grand ehemin , et le tribu- 
nal des gentilshommes de la chambre; puis le 
tribunal qui juge les débiteurs du trésor public; 
et le tribunal de commerce; et la cour.ecclésias- 
tique, dont Févéque est le juge; et le tribunal de 
la poste; et celui des lestaments et des biens des 
cñfants; et celui des pica-pleytos ; et enfin, car 
nous arrivons au bout de cette kirielle intermina- 
ble, le tribunal des demandes verbales, qui ne 
s'occupe que des aííaires au-dessous de cinquante 
piastres fortes. — - Les auteurs comiques solücite- 
raient en vain leur imagination pour lui deman- 
der une complication aussi originaie que cette 
vaste machine, destinée á exprimer les pesos et 
les pesetas des plaideurs. Si M. de Balzac, ou 
M. Éugéne Sue, ou quelque fécond romancier vi- 
vailau milieu de celte civilisation, il aurait bien- 
íót construit le plus amusant de tous les contes. 
Supposez un soldat de marine ou du corps d'ar- 
liilerie engagé dans le méme procés avec un avocat, 
un marin, un pica-pleytos et un débiteur de la 
real hacienda : le procés une fois engagé rebon- 
dira nécessairemení, comme la halle sur la ra- 
quette, du tribunal mililaire a celui de rartillerie, 
de celui de rartillerie á celui de la marine, et 
ainsi de suite, a travers les seize degrés de juri- 
diction, qu'il pourra bien parcourir de nouveau , 
moyennant le facile procede des app'els , qui 
exigent le renouvellement total des procédures , 
élevant ainsi moniagne sur montagne de papier 
timbré. — Cela ne peut pas étre autrement : cha- 
cune des professions a ses priviléges, — fueros, 
— et ne manque pas de s'en prévaloir devant ses 



*- m — 

juges «aturéis, dit-elle;... si bien que, de juge 
naturel en juge naturel, íoutes les généralions 
successives jouissent du droit de plaider, et jamáis 
de celui d'étre jugées. Je ne dois pas oublier les 
pedáneos, ou juges de campagne , — capitaines de 
quartier, — qui brochent sur le tout, au nombre 
de deux cent soixante-qualre, et qui, nommés 
par le gouverneur general , exercent avec une lati- 
tude miraculeuse cette tyrannie des petits, mille 
fois plus oppressive que le despotisme supréme : 
arriendes, emprisonnemenls arbitraires, arresta- 
tions , testaments á vérifier ou a légaliser , récla- 
mations au-dessous de dix piasíres, tout cela est 
de leur ressort, tout cela se paye , non des deniers 
de TÉíat, mais des deniers de la population, 
forcee, comme dans tout le reste de celte organi- 
sation judiciaire, d'acheter Tinjustice et de payer 
sa ruine. — Ilfaut voir notre juge pedáneo lirant 
íout l'argent possibíe de son écritoire, muHipliant 
les accusations pour augmenier ses bénéfices, á 
genoux devant 1'liomme puissant qui peut luí faire 
perdre son emploi , et pressurant le pauvre qui 
n'a point d'arme ou de recours contre cette obses- 
sion inevitable! 

Depuis \e juez-lego, ou capitaine general, jus- 
qu'au juez-pedaneo , ou petit juge de paix de vil- 
lage, tous les individus composant la grande 
machine judiciaire n'ont qu'un intérét, celui de 
perpciuer les procés, source ahondante et unique 
de íeurs profits. íl est impossible que tous ees 
encouragemenís donnés a la fraude, que toutes 
ees primes accordées á Finiquité, ne portent at- 
leinte á la moralité des habitants de cette ile. Jus- 



— 55 — 

qu'á présent ils se sont bornes á esquiver par des 
compromis la ruine des familles, ou, quand ils 
sont sages, á se garer, autant que faire se peut, 
de cetle monstrueuse jurisprudence comme d'une 
avalanche; mais le fripon a beau jeu, el s'en sert 
comme d'une chance malhonnéte de fortune : il 
commence par s'emparer de la propriété d'autrui, 
soit par emprunt, soit par fraude , puis il le lance 
dans cette mer sans fin de tribunaux, de gens de 
loi et de papier timbré, renouvelle sans cesse les 
appels , et reste provisoirement tranquille posses- 
seur du bien qu'il a usurpé. En attendant une 
reforme si impérieusement nécessitée , la prospé- 
rite de notre beau pays demeure entravée , les 
échanges et les transactions sont paralysés par les 
obstacles que présentent la nuliité des garantios; 
la persévérance du fripon triomphe de l'équilé 
honnéte, facile á se décourager, car toutes les 
chances se multiplient pour l'improbilé contre la 
probité, pour la ruse contre la candeur, pour la 
rapacité contre la délicatesse. — L'ame s'attriste, 
mon ami , et la pensée ne peut se défendre des 
angoisses d'une sévere méditation, quand on ré- 
fíéchit á quoi tient le sort des populations et 
des races, et combien il faudrait peu de chose 
pour donner l'essor á tout une prospérité para- 
lysée, á de grandes destinées enchainées peut- 
éire á jamáis. Donnez a Tile de Cuba deux choses, 
des chemins et une légisiation , aussitót l'ordre 
matériel et l'ordre moral vont changer. — Toutes 
les questions accessoires et subsidiaires de la 
traite, du gouvernement, des instituiions politi- 
ques, des impóts, seront emportées par un tor- 



— 54 — 

rent irresistible de résullats qui ne demandent 
que ees deux améliorations pour éclater. Les pro- 
fessions qui tiennent au barreau et á Ja magistra- 
ture, forcees aujourd'hui á délourner á leur profit 
une grande partie de la fortune publique et pri- 
vé© , au lieu d'élre un objet de crainle et souvent 
de haine pour leurs concitoyens, prendraient, si 
l'État les rétribuait, Fbonorable position d'une 
indépendance utile aux aulres et conforme á leur 
capacité; elles n'yperdraientrien en fait d'argent, 
elles y gagneraient lout en fait d'honneur. — Vous 
souvenez-vous d'un niot bien profond que le cé- 
lebre auteur de Wertlier a place dans son román : 
— « Souvent dans les plus mauvaises dioses hu- 
maines ilya plus de malheur que de crime. » 

Vous blámez sans doute la négligence de nolre 
métropole , qui , sans faire acception de nolre 
époque et de nos progrés, soulient á travers l'Océan 
le géant difforme de cette iégislation qui nous 
écrase. Elle est moins coupable que malheureuse. 
II y a longtemps que les vastes bras de la monar- 
chie espagnole étaient irnpuissants á étreindre les 
conquétes que le génie chrétien et castillan avait 
faites par déla la mer. Charles V s'était épouvanté 
de son oeuvre, et il avait reculé devant son em- 
pire. Cette abdication dont Voltaire a tort de se 
moquer n'est que la terreur d'un homme dont la 
main ne peut soutenir le sceptre qui lui pese. 
Quand j'étudie dans Tbistoire la deslinée de ce 
royaume, sur lequel le soleil ne se couchait ja- 
máis, je me rappelle cette légende allemande d'un 
cavalier, qui, ayant volé un beau cheval, le sent 
tout á coup grossir , grandir, s'élever et précipiter 



— 55 — 

Fécuyer présomptueux , poür éclater bienlót en 
tonnerres et en fumée. L'Espagne est parvenue á 
une terrible époque de dissensions et de dou- 
leurs qui permet á peine au plus habile de ses 
gouvernants de jeter un coup d'oeil sur ses colonies 
lointaines. 

Toutefois le moment est venu de songer á ees 
colonies fidéles et fécondes. L'absorption britan- 
ñique menace de les envahir ; elles peuvent, si on 
les néglige, devenir inútiles ou dangereuses, et 
les plus fáciles reformes les changeraient en gre- 
niers d'abondance pour la mere patrie , en foyer 
lumineux pour la civilisation des Antiiles , en 
gloire pour FEspagne civilisatrice. Revenons á 
l'état acluel des dioses. 

Une lutte interminable a dü s'établir entre les 
diverses compétences et les priviléges multipliés 
dont je vous ai donné la liste. A ce malheur on a 
opposé une calamite nouvelle, comme ees méde- 
cins qui essayent de guérir une maladie par une 
autre, ou plutót qui ajoutent un mal inutile á 
des infirmités incurables. Le tribunal de compé- 
tence, — junta superior de competencias, — qui 
a pour objet de mettre d'accord lant de préten- 
lions, n'aboutit qu'á recueiílir une nouvelle mois- 
son de pesos et de pesetas. On peut accorder 
jusqu'á un certain point les compétences contra- 
dictoires; mais les lois qui se combattent, qui les 
accordera? — Mais les interprétations des juges, 
les arrétés desgouverneurs, qui souvent ont cassé 
la résolution de leur prédécesseur, e sempre bene, 
comment les accorder? La sentence portee á 
Textrémité oriéntale de Tile, le jugement con- 



— 56 — 

traire porlé dans la méme cause á son extrémité 
occidentale, le procés-verbal timide ou menteur 
du juge pedáneo, Tarrét du tribunal militaire fa- 
vorable au soldat et cassé par le tribunal maritime 
si la partie adverse est un marin ; comment réta- 
blir riiarmonie dans un concert de telles disso- 
nances? — Je vous Tai dit , mon ami, il faut les 
ames les plus douces, les plus nourries de miel, 
les plus désireuses de paix, pour que la guerre 
ne soit pas aux qualre coins de Tile. II faut aussi 
que parmi les ministres de cette loi tortueuse et 
désorganisatrice, il se trouve des esprits assez 
droits et des coeurs assez bonnétes pour en corri- 
ger rimmoralité féconde. 

Croiriez-vous que lorsqu'un homicide est com- 
mis á soixante lieues de la Havane, dans les 
ierres, il faut que les pauvres gens cites en té- 
moignage viennent a la ville á travers un pays sans 
routes, dépenser, je ne dis pas leur fortune, 
mais les derniéres ressources de leur pauvreté, 
sans que la loi leur accorde aucune indemnité? 
Si ees abus n'ont pas été redressés, c'esl que tou- 
tes les indemnités sont : pour les juges, á com- 
mencer par le capitaine general, qui touche, 
comme arbitre de la loi, 25,000 piastres par an; 
pour les alcades, qui touchent de 4 a 5,000 pias- 
tres; pour les assesseurs titulaires, auxquels on 
paye, pendant la marche du procés, marche si- 
nueuse comme vous savez, quelquefois mille pias- 
tres, plus ou moins, selon le degré de lenteur et 
le nombre des paperasses judiciaires. Chaqué 
page que ees messieurs grossoient leur vaut une 
peseta; et la plupart des procés s'élévent á qua- 



— 57 — 

iré ou cinq volumes de quatre cents á s¡x cents 
feuilles chacun. 

L'État accorde au lieulenant du gouverneur 
mille piastres par an, traitement qui s'accroit de 
14 ou d5,000 piastres, par le déluge d'écriiures 
dont nous avons parlé. Avocats, défenseurs, pro- 
curadores et escribanos gagnent par page exacte- 
ment le méme prix. II faut voir avec quelle habi- 
leié ees messieurs, d'un mot faisant une ligne, 
de ,six lignes une page, profitent de rélasticité 
de la loi et entassent les volumes in-íblio, qu'ii 
faut ensuite portersur descharretleschez le client 
ruiné. — • Savez-vous ce que coüte ce chaos legal 
á la population havanaise? Trois millions de pias- 
tres fortes par an. Le compte est facile á faire : 
nous payons au trésor royal 500,000 piastres de 
papier timbré, dont chaqué feuille vaut au moins 
cinq piastres quand elle fait partie d'un procés. 
Ainsi tombe dans l'escarcelle de V escribano, de 
Y asesor , du jaez-lego, du teniente, du procura- 
dor, de Y alcalde, de Yoydor, du pedáneo, du /is- 
cal, de Y abogado et de Y auditor, la somme colos- 
sale que je viens d'annoneer. Pour rendre la vie 
á cette colonie magnifique, il faudrait le sacrifice 
d'une partie de ce tribut, mais d'une partie seule- 
ment, — car le papier timbré serait toujours 
d'usage. — Ce sacrifice, dis-je, serait aussi effi- 
cace si lesassesseursrecevaient desappointemenls 
de FEtat, si l'exercice de la justice et de son ad- 
ministration était livré aux juges seuls et que 
Tabsurde hypothése du jaez-lego füt supprimée, 
si les magistrats indépendants , louchant des ho- 
noraires suffi§ants et inamovibles, avaient a appli- 






— 58 — 

quer un code simplifié r extrait des anciennes 
législations du pays : alors tous les abus dispa- 
raitraient a la fois. Sans doute le trésor public 
serait obligé de rétribuer la hiérarchie judiciaire ; 
mais, d'une part, Faccroissement de la prospérité 
publique fournirait largement la compensation 
de \ce déboursé, par i'augmentation du produit 
des impóts et par les droils de mutation eneoura- 
gée par la eonfiance dans les lois; et, de Fautre, 
notre commeree et nos íinances acquérant un dé- 
veloppement nouveau, apporteraient des tributs 
plus considerables. Supposez que les trois mii- 
lions de piastres soient employées a Tindustrie et 
au commeree de Tile, cette somme ne produirait- 
elle pas des intéréís dont la métropole recueilíe- 
rait le bénéíiee? — Que je serais heureuse, mon 
ami, si les germes que contiennent ees observa- 
tions d'une femme guidée par le simple bon sens 
et Tamour du pays pouvaient devenir fértiles pour 
une des régions du monde les plus mal adminis- 
trées et les plus fáciles a regir; si les hommes 
d'État d'Espagne, parmi lesquels se trouventdes 
intelligences supérieures et sagaces, s'arrétaient 
un moment pour écouter cette voix faible, mais 
soutenue par la raison , par les faits, par les inté- 
réís, peut-étre par les craintes de l'avenir; si je 
pouvais liáter la destruction , sans violence, de 
ce systéme barbare, ruine des familles, plaie du 
pays, nuisible á la métropole, oü la loi est muette, 
oú des rames d'écriture n'aboutissent qu'á verser 
des trésors dans des mains avides, oü l'esprit de 
corps, entretenu et fomenté par les fueros, donne 
á chaqué privilége un espoir d'accomplir l'ini- 



— 59 — 

quité, á chaqué profession la ccrtitude d'échap- 
per á la loi , á chaqué classe sociale une forteresse 
pour s'y défendre sans craindre le chátiment de 
ses délits, comptam pour chaqué crime un asile 
spécial ! — Lamentable confusión, augrnentée en- 
coré par la mauvaise subdivisión des districts 
judiciaires et par l'impunité donnée á tous les 
ministres de la loi, quelie que soit la flagrante 
immoralilé de leurs actes. 

II m'aurait été facile d'égayer cette leítre de 
plus d'une anecdote qui vous aurait amusé , si le 
colé triste et sérieux de notre systéme judiciaire 
n'avait frappé mon esprit et ne s'était pas emparé 
de toute ma pensée. J'aurais pu vous montrer le 
ministre de la loi escorlant la charreüe des pro- 
cédures dans les rúes de la Havane; j'aurais pu 
entrer dans le cabinet du juge , et vous le faire 
voir enseveli de toutes parts entre des muraílles 
de dossiers et occupé pendant des années á dé- 
chiffrer cet imbroglio sans fin , á propos d'un pro- 
ees dont le resume pourrait lenir dans une feuille 
volante ; j'aurais pu vous faire voir un petit procés 
absorbant le temps et les soins de trois genera- 
tions, et une de mes párenles, riche de quatre 
millions de piastres, á laquelle les chicanes sus- 
cilées par ses cohéritiers, aprés la mort de son 
mari, n'ont pas laissé , au moment de son décés, 
de quoi fournir aux frais de son enterrement; 
j'aurais pu vous repeler les paroles d'un des avo- 
cáis les plus hábiles dans i'escrinie juridique, 
dont j'ai fait tout á l'heure le portrait, komme 
chargé de dettes nées de ses vices, á qui l'on de- 
mandait commentilpouvait dormir tranquilledans 



_ 60 — 

cette situation de fortune : « Demandez plutót á 
mes créanciers , répondit-il , comment ils peu- 
vent dormir. Ils savent bien que je ne les payerai 
que quand je le voudrai, et que les intéréts et le 
capital sont également entremés mains! » — Mais 
la plus jolie anecdote de ce genre esl celle-ci : 
elle fournirait, certes, une comedie charmante, 
si la vraisemblance ne manquait pas queíquefois 
á la vérité la plus authentique. 

Un habile dans ce genre, et qui est parvenú á 
une sorte de célébrité perverse par 1'audace et la 
ruse avec lesquelles il s'est serví des armes terri- 
bles que luí ofírait la législation du pays, voya- 
geait un jour dans l'un des plus riches cantons de 
l'ile. 11 passa prés d'une propriélé magnifique, 
dont la situation pittoresque, la fertilité et le bon 
entretien le frappérent d'admiration. Voilá nolre 
homme, encbanté, qui s'arréte, l'examine le len- 
demain sous lous ses aspects, et finit par s'y inlro- 
duire. Le propriétaire, assez étonné de la visite, 
écouta paliemmenlle promeneur, qui, aprés avoir 
couvert d'éloges les cbamps, les bois et les potre- 
ros du maitre, íui demanda s'il voulaitlui vendré 
son domaine. Sur le refus de ce dernier, auquel, 
d'ailleurs, notre avocat faisait une offre inaccep- 
table, il s'cn alia et dressa ses batteries, bien 
résolu de conquerir ce qu'on ne voulait pas lui 
vendré. II y avait dans une partie assez éloignée 
de la propriété une grotte que notre bomme avait 
remarquée, et á laquelle on pouvait aboutir de 
rexléfieur sans rencontrer aucun obstacle. 

L'avocat se rcnd la nuit au cimetiére d'un vil- 
Jage : il rccuciile un des squclcttcs que í'incune 



_ 61 — 

havanaise laisse toujours exposés á l'air, va le 
jeter dans la grotte et intente au propriétaire, á 
cause de ce malheureux squeleüe, un preces avcc 
sommation, assignation et frais si exorbitants des 
Fabord , que le propriétaire , aprés avoir subí cet 
assaut pendant huit niois, se découragea et de- 
manda gráce á son adversaire , aimant mieux 
renoncer en faveur de ce terrible ennemi á la 
propriété convoitée, que de rester exposé plus 
longtemps á la batterie qu'on avait ouverte con- 
tre lui. 

On ferait un volume d'anecdotes aussi singu- 
liéres, et la scéne burlesque du Légalaire uni- 
versei n\a pu élre représentée au naturel que dans 
notre pays. Deja don Joaquín Uriarte a presenté, 
sur cette matiére si importante de la reforme 
judiciaire, un excellent mémoire qui contient á 
peu prés tous les points capitaux du sujet. Avant 
lui , queSques publicistes avaient appliqué les 
raémes observations a Tétat deplorable maismoins 
monstrueux de la législation espagnole; car urg 
des singularilés de cette belle race íbérique, si 
vigoureuse pendant des siécles, c'est de posséder, 
méme au sein de la décomposition sociale, une 
foule d'esprits puissants et lumineux, auxquels il 
ne manque que Foccasion et la possibilité de se 
déployer, d'agir et d'étre útiles. C'est á eux que 
j'adresse ici la priére sérieuse d'un ame patrioti- 
que et d'un esprit réfléchi : je leur demande de 
ne pas laisser périr dans Fanarcliie morale et dans 
la ruine pécuniaire le plus beau domaine que pos- 
sede l'Espagne par déla les mers , de fixer un 
TOomcnt leurs pensées, d'élendre (Tune main pro- 

3, IJk HAYASE, § 



— m — 

tectrice sur ce pays du soleil que le génie espagnoi 
a découvert, que Findusíriéespagnole a fécondé , 
et qui, pour enrichir davantage la patrie elle- 
niérae de sa propre riclicsse , ne reclame que la 
faculté de soulever un peu la píerre de ce tombeau 
dont la loi le couvre. II ne faut pas qu'aux yeux 
de FEurope la gestión coloniale de FEspagne et 
son administraron íoiníaine apparaissent plus 
longtemps sous cette forme arriérée et barbare. 
Le temps est venu et les circonstances pressent : 
FAngleterre est la qui guette sa proie ; FAmérique 
sepíentrionale, avide de commerce et propriétaire 
cFesclaves, nous regarde d'un oeil (Fenvie et se 
írouve préte a faciliter notre ruine. Les décou- 
vertes industrielles de FEurope opposent á la 
production du sucre colonial une rivalité dange- 
reuse; la populaticn blanche n'a pas encoré rem- 
placé par les bras des travailleurs européens les 
services de la race noire, qu'une philanthropie 
mal comprise lui dispute; enfm, tous les symp- 
tómes se réunissent pour lous annoncer qu'il est 
temps de ne plus compler sur le bonheur d'une 
position unique, sur des ressources presque mi- 
raculeoses dans leur abondance et sur une pro- 
spérité qui se renouvelait d'elle-méme, de quelques 
entraves qu'on la chargeát. Race favorisée, qui 
avait prosperé sans lois precises, sans regulante 
administrativo, avec une agriculture dans Fen- 
fance et une industrie non perfeclionnée! 

Nous rentrons aujourd'hui dans la condition 
genérale des peuples. Aprés avoir été les enfants 
gales de la nature, il ne nous est plus permis de 
conserver cette heureuse et charmante insouciance 



_ 63 — : 

du jeune age. Que la méíropole nous donne le 
bienfait de bonnes lois, administrées réguliére- 
ment par des hommes honorables et indépendants 
(elle en trouvera ici méme qui font exception et 
la gloire du pays) , et ce grand bienfait, digne 
d'elle, suivi d'une éternelle reconnaissance, en- 
trainera aprés lui íous les perfeclionnements ma- 
tériels, toutes les améliorations de détail, tous 
les développements d'industrie et de eivilisation 
que Tile de Cuba espere encoré. 



LETTRE XXIV. 



A M. DE GOLBÉRY. 



Du gouvernement de la Havane. — Mot d'Oxenstiern. — 
Dictature militaire conservée de uosjours. — Lapolitique 
n'est que Vart de se conformer aux temps. — Repugnan ce 
des rnétropoles a favoriser le libre progres d'une colonie. 

— L'Angleterre et les États-Unis. — Danger chimérique. 

— La charge de capitaine general , tel!e qu"elle est éta- 
blie , impossible á bien remplir. — Arrété de Ferdi- 
nand Yií. — Vdriíabie danger pour la colonie. — Les 
Havanais ecartes des ernplois publics. — La representa- 
ron nationale accordée, puis interdite sans rnotifs par les 
cortés de 1837. — Lois spéciales promises et non accor- 
dées. — Mot sublime de Mirabeau. — La résistance aux 
progrés naturels des choses bumaines porte malheur. — 
Des gouvernements qui se sont succédc. — Le general 
Tacón. — Don Luis de Las-Casas. — Le prince d'Anglona. 

— Modifications nécessaires. 



Havane, 12 juín. 

Que faites-vous maintenant,mon amifRétablís- 
sez-vous des textesgrecs? Éies-vousjuge, savant, 
dépulé, agriculteur ou cliátelain? Soignez-vous 
vos foins? récoltez-vous vos vignes? Faites-vous 
la guerre á un Alletíünd pour la France, ou 
á quelque Frangais pour rAlIcraagnc? Je vous 
connais et vous aime daíis toutes ees capacites. La 



— 65 — 

diversité de vos altitudes et de vos aptitudes 
embarrasse un peu une correspondance aussiloin- 
taine que la nóire. Toutefois j'ai envié aujourd'hui 
de vous parler politique, et la plus singuliére po- 
litique du monde. QuiUez TAcadémie des inscrip- 
lions ; descendez de votre ancien manoir, si vous 
y étes , et venez vous asseoir sur les bañes de la 
chambre des députés, oú, en attendant le prési- 
dent, nous causerons de Tile de Cuba, de son 
gouvernement, de sa politique. Elle vous rappel- 
lera trop le mot d'Oxenstiern : ce Ce qui gouverne 
» le monde, mon fils, cest bien peu de sagesse et 
» beaucoup de folie. » 

L'Espagne a peur que sa colonie ne la quiüe; 
voilá toute sa politique. River les anneaux qui 
l'enchainent, lorsqu'elle n'a ni la voíonté ni le 
pouvoir de s'émanciper, voilá quelle est la con- 
stante et unique préoecupation de Pautorité, Quant 
á un gouvernement legal, á une administraron 
réguliére, á un régime sérieux et prévoyant, c'est 
un luxe dont nos nomines d'État ont pensé jus- 
qu'á présent que nous pouvons nous passer. La 
colonie est encoré soumise áunedictature féodale, 
née du moyen age et de laconquéte, sans rapport 
avec le progrés du temps, avec les circonstances, 
le commerce, l'industrie et les nécessités de Tile, 
qui se meurt, ainsi étoufíee, sans loi et sans gou- 
vernement reglé; mais elle reste espagnole, et 
c'est tout ce qu'on lui veut. L'Espagne , tout oceu- 
pée de sa vie intérieure, ne se doute ni du mal 
qu'elle nous fait ni de la frivolité de ses craintes. 
Elle se cramponne follement, maígré les legons 
du passé, á cette politique meuríriére qui a frappé 



~ 66 — 

de paralysie subite les facultes héroiques d'un 
grand peuple. 

Le gouvernement de l'íle de Cuba se réduit á 
un pur despotisme mililaire, concentré sur la tete 
d'un seul homme, sans controle, sans responsabi- 
lité, sans surveillance. Souvent ce cbef a été 
homme bonnéte, homme capable; mais sa toute- 
puissance est inévitablement contraire a i'imérét 
de la colonie qu'il régit. II faut, pour qu'il con- 
serve un pouvoir iiiimité, qu'il la représente 
dangereuse et toujours préte á prendre son vol 
vers l'indépendance. Le capitaine general tient 
tout sous sa main; toutes les autorités iui sont 
soumises; tout tremble devant lui; le sort de 
chacun depend de sa volonté ou de son caprice; il 
peut emprisonner, déporter, condamner á son gré 
et sans jugement préalable; et la presse, en- 
chainée, dort d'un sommeil profond, 

Comme vous voyez, nous sommes encoré ici 
sous une autorité dictatoriale semblable á celle 
qu'exergait le vice-roi sur la Flandre espagnole ; 
pouvoir extra-legal, nécessaire jadis aux conque- 
rants pour maintenir sous leurs lois les popula- 
tions sauvages. Mais quelle anomalie singuliére 
dansla civilisation modernejqu'unFernandCortez 
contemporain , qu'une autocratie féodale conser- 
vée á l'état de pétrification, exergant sa dictature 
arriérée en 1840 ! II est surprenant qu'un tel 
anachronisme n'ait pas réussi á étouffer le com- 
merce dans une ile toute commerciale, á nouer 
dans sa croissance une prospérité pleine de séve, 
lorsque ee symbole stérile du passé s'assied, pour 



— 67 — 

la glacer, au sonimet de toute ceüe civilisation qui 
ne demande qu'á jaillir et á s'épancher. 

Vous savez mieux que moi, mon ami , que la 
politique n'est que Fart de se conformer aux 
transformations du temps, et de faire passer les 
peuples, saris violences et sans secousses, á tra- 
vers les phases diverses que doivent subir ieurs 
institutions el leurs nioeurs. C'est ce qu'ont fait 
admirablement les Espagnols lorsque, entre le 
douziéme et le seiziérae siécle, ils se sont monlrés 
tour á tour athléíes du catholicisme, défenseurs 
de FEurope chrétienne , investígateme héroiques 
du nouveau monde. La majesté de cetíe vie anté- 
rieure les avail ensuite fixés et immobilisés dans 
leur passé héroique; ils ont laissé á d'autres 
peuples rhonneur de conlinuer ce grand role -de 
civilisateur. 

II y a toujours dans les métropoles une source 
de ré'pugnance impérieuse á favoriser le libre pro- 
gres d'une colonie; FAnglelerre elle-méme, la 
plus habile des temps modernes en fait de coloni- 
sation pralique, a oublié une fois ce devoir, et sa 
filie legitime, FAmérique du Nord, lout anglaise 
cependant de coeur et de volonté, a baltu sa mere 
et s'est émancipée. Tant qu'elle avait été jusle en- 
vers sa colonie américaine, il n'y avait pas eu le 
moindre danger. Áu fur et á mesure de sa crois- 
sance , elle avait reformé ses lois et établi une 
harmonie progressive entre ses institutions et ses 
moeurs; et c'est au travail éclairé du philosophe 
Locke et du ministre Shaftesbury dans la rédac- 
lion de lois libérales, que FAngleterre dut, pen- 



— 68 — 

dant un demi-siécle de plus , la possession de ses 
États dans l'Amérique du Nord. 

Mais quand le despotique lord North youlut 
exercer un pouvoir arbiiraire et traiter la colonie 
comme un enfant asservi , cette faute grave de- 
cida la rupture des liens qui rattachaient á la 
mere patrie. II est curieux de lire, dans la cor- 
respondance de Franklin, de Washington et du 
gouverneur Morris, combien les Anglo-Amérieains 
étaient éloignés de vouloir se révolter, combien 
ils étaient fiers du titre d'Anglais, et quelle faible 
concession eut suffi pour conserver á l'Angleterre 
cette possession magnifique. Aujourd'hui méme, 
les Anglais negardent le Ganada, malgré les sou- 
venirs franjáis, qu'á forcé de prudence politique 
et de concessions sages. La, du moins, ees con- 
cessions pourraient sembler périüeuses en face 
des Américains du Nord et au milieu d'ur.e popu- 
laiion hostile á leur métropole; cependant, telle 
est la puissance d'une politique habile, d'accord 
avec la situation et se servant du ílot qui la porte, 
que le vieux Ganada francais est encoré une colo- 
nie britannique ! 

Quant á nous, je le repele, nous sommes pro- 
fondément, exclusivement Espagnols. Aucune des 
dissidences qui séparaient de la vieille Angleterre 
les puritains de TAmérique ne nous éloigne de la 
mere patrie. L'intérét de TEspagne est le nótre; 
notre prospérité servirait la prospérité espagnole; 
le développement de nolrecommercerenrichirait; 
le désir de Témancipalion ne pourgait éclore que 
du sein d'une oppression trop prolongée. 

Vous savez que la race indienne n'existe plus 



— 69 — 

parmi nous : nous sommes tous Espagnols. Au- 
cune des conditions du Mexique et da Pérou , 
aucun des motifs qui les ont precipites vers une 
indépendance dont ees républiques nouvelles pro- 
fitent si peu, ne se retrouve parmi nous. Accou- 
tumés á considérer le titre d'Espagnol comme un 
honneur, l'événement qui nous détacherait de 
l'arbre généalogique nous apporterait une dé- 
chéance, et non un bonheur. D'ailleurs le resul- 
ta t de l'émancipation du continent meridional est 
assez triste et assez sanglant pour ne nous donner 
aucun désir de Timiter. Ce malheureux spectacle 
ne peut que fortifier parmi nous le sentiment 
aristocratique , déjá trés-énergique ; et , pour 
ceux qui connaissent ce pays, c'est quelque chose 
d'insensé que de lui supposer la plus íégére sym- 
patbie démocratique. 

Ainsi vous me demanderez, aprés touí, quels 
sont les pouvoirs représentalifs dans Tile de Cuba, 
quelle est la balance de, ees pouvoirs, comment 
ils s'équilibrent, Je vous répondrai en peu de 
mots : — Nous avons un roi : — c'est le capi- 
taine general; — il a pour conseil de ministres : 
— le capitaine general, — lequel se sert á lui- 
méme de chef de la justice, de ministre de la 
marine et de préfet de pólice. II constitue aussi 
sa chambre baute et sa chambre basse; tel est 
uotre gouvernement représentatif; il n'est pas 
compliqué, córame vous voyez. 

Le capitaine general, de plus, représente la 
guerre; son sceptre , c'est Tépée, dont il fait tour 
á tour une píume de légiste , une vara de magis- 
trat, un fouet de maitre desclaves et une férula 



— 70 — 

de précepteur; il juge tout, il esí maítre de tout. 
L'esclavage des blancs est le premier élément po- 
litique de cette ile, á laquelle on reproche Tes- 
clavage des noirs. 

L'homme le plus habile ne suífirait pas á bien 
remplir la charge de capitaine general ; Fhomme 
le plus vertueux y conserverait diíficilement son 
integre justice. Tous les détails de la vie privée 
lui appartiennent; tout Fensemble de la vie pu- 
blique dépend de lui; il exile qui lui déplait, 
eomme il revoque un jugement á son gré, car il 
est la justice méme. 

La charge de capitaine general n'est conférée 
que pour cinq ans, mais on peut la proroger. 
Comme vous voyez, le premier principe de la po- 
litique espagnole relativement á File de Cuba, — 
politique surannée et dangereuse , — est de rem- 
placer la proximité par la toute-puissanee, et 
d'écarter les dangers que pourrait faire nailre 
Féloignement du pouvoir central, en déléguant 
Fautorité éphémére á un dictateur militaire. Ge 
principe fatal est écrit dans Fordre royal du 
28 mai 1825, adressé au capitaine general.- — « Sa 
Majesté — ainsi s'exprime ce document curieux 
et qui a du moins le mérite de la franchise, — 
autorise pleinement V. E. á se regarder comme 
investi de tous les pouvoirs conférés par la loi aux 
gouverneurs de villes en état de siége : en consé- 
quence, Sa Majesté donne á Votre Excellence le 
pouvoir le plus ampie et le plus illimilé, pour 
bannir de File les personnes employées ou non 
employées, quclles que soient leurs professions, 
leur rang ou leur naissance , pourvu qu'il les juge 



— 71 — 

dangereuses á la sécurité de Tile , ou que leur 
conduite publique ou privée lui inspire des soup- 
§ons, les rempla^ant entiérement par des servi- 
teurs fidéles envers Sa Majesté et des personnes 
qui inspirent toute confiance á Votre Excellence. 

» Votre Excellence a également le droit de sus- 
pendre l'exécution de tous les ordres ou arrétés 
relatifs aux diverses branches d'administration. 
Votre Excellence fera en tout ce qu'elle jugera 
convenable au service royal. » 

Cet ordre de Ferdinand Vil n'a jamáis été re- 
voqué, et nous vivons encoré sous cette loi violente, 
aggravée encoré depuis par des dispositions nou- 
velles qui en augmentent l'arbitraire et l'étendue. 
Enfin, Fétat normal de filé est, á proprement 
parler, un état de siége. — Mais pourquoi cette 
terreur? Que pourrions-nous opposer á la metro- 
pole, en cas de dissidence et de conflit? Elle est 
maitresse de toute la forcé armée , et a pour auxi- 
liaire la terreur qu'inspirent plus de 800,000 es- 
claves. 

D'une part, les républiques meridionales ne 
nous présentent aucun espoir de proíection efíi- 
cace; d'une aulre, la fierté chevaleresque du sang, 
nos habitudes de politesse aristocratique, le ca- 
tholicisme inveteré de la population, nous éioignent 
instinctivement des républiques du Nord. Tous nos 
penchants espagnols répugnent á cette fusión. Mais 
il ne faut jamáis placer les intéréts des hommes 
en opposiüon avec leurs devoirs ni méme avec 
leurs goüts : il s'opére alors des transactions inat- 
tendues et qui surprennent le monde. 

Si notre répugnance pour les mceurs améri- 



— 72 — 

caines du Nord élait une fois vaincue, et si la 
douleur trop vive de l'oppression détachait jamáis 
File de la mere patrie, je ne doute pas qu'il n'y 
eüt la un grave danger, et que les États-Unis eux- 
niémes ne le favorisassent de tout leur pouvoir. 
Vous jugez que la fédération démocratique avec 
les États du Nord offre une grande facilité d'asso- 
ciation, sans exiger aucun changement de moeurs 
et d'babitudes. Pourquoi placer Tile sur cette 
pente deplorable? Pourquoi ne pas la reteñir sans 
cffort et sans peine, par la prévoyance et la bien- 
veillance, dans le cercle de sa nationalité, dont 
elle serait désolée de sortir? 

Aueune autorité politique, aucun emploi public, 
ne sont accordés aux Havanais; les charges, les 
places et les honneurs sont tous reserves aux 
Espagnols envoyés de la métropole. Cette rnéfiance 
ou ce dédain blesse profondérnent les creóles, 
dont les cceurs et les bourses ont toujours été 
ouverts a la métropole, et qui, en échange, se trou- 
vent assimilés aux habitants d'une ville en élat de 
siége. C'est méconnaítre tous les éléments de la 
situation; c'est changer violemment un état de 
dioses qui ne demande qu'á s'améliorer; c'est at- 
tirer sur sa lele les calamites que Fon redoute. 
L'Espagne, en ses jonrs de danger, nous a promis 
cependant, et d'une maniere solennelle, des insti- 
lulions bienfaisantes. 

Lorsque FEspagne, soulevée contre Napoleón, 
réunit toutes ses í'orces pour repousser une agres- 
sion ¡njuste, des députés représentant les posses- 
sions américaines de FEspagne vinrent s'asseoir 
dans Fassemblée des Cortés convoquées á Cadix. 



— 75 — 

Parmi eux se trouvérent quelques hommes de 
talent. Le comte de Montalvo , un des Havanais 
Jes plus distingues, M. de Saco, connu par plu- 
sieurs ouvrages d'un haut mérite. II leur arriva ce 
qui arrive aux Irlandais qui entourent O'Connell 
au parlement d'Angleterre. Formant un groupe 
compacte au milieu d'une assemblée divisée, ils 
purent quelque temps décider la plupart des ques- 
tions, en portant á droite ou á gauche le poids de 
leurs votes. D'accord avec le parti liberal, qui 
dVilleurs avait toutes leurs sympathies, les dépu- 
tés américains firent voter, le 15 octobre 1810, 
Fégalité complete des droits entre les Espagnols 
des deux mondes, mesure juste, favorable aux 
intéréts de la colonie et de la métropole, et qui 
fut sanctionnée par la constitution de 1812. L'ile 
de Cuba fut représentée jusqu'en 1814 aux di- 
verses assemblées des Cortés. 

Eífacée par la rentrée de Ferdinand VII, resti- 
tuée en 1820, la constitution rendit aux députés 
de Cuba leur existence et leur position, que, sans 
provocation aucune, détruisit en 1823, avec la 
constitution elle-méme , la révolution nouvelle. — 
Quoi ! ce qui était jus'3 hier serait injuste de- 
main! Tristes le^ons données aux peuples! En 
faisant vaciller si souvent les lois et les institu- 
tions, seul ílambeau terrestre des nations et des 
races, ce mouvement qui les agite et les inquiete 
íinit par détruire leur vie morale. 

II faut pardonner beaucoup á l'Espagne, qui 
subit encoré ceíte osciliation douloureuse á la^ 
queile anean groupe social ne résisterait. Ses 
malheurs sont l'excusc de Fabaadon involontaire 



— 74 — 

dans lequel les guides de ses destinées eompro- 
mises ont laissé languir une colonie si importante. 

Cuba suivait de loin les tristes aUernatives de 
la constitution espagnole. 

A la mort de Ferdinand, on vit paraítre le 
statut royal, estatuto real, et s'assembler les états, 
estamientos, qui rendirent á Cuba le droit de re- 
presentaron. En 1836, la révolution de la Granja 
effaca de nouveau la constitution de 1812, et avec 
elle le droit de representaron pour la Havane. 

Deja les députés de Cuba s'étaient mis en 
marche , et quelques-uns d'entre eux étaient ar- 
rivés á Madrid, lorsque leur mandat fut brisé tout 
á coup par une révolution faite au nom de la liberté. 
Le 16 janvier 1837, les Cortés, réunies en séance 
secrete, résolurent de ne point admettre dans leur 
sein les députés des colonies , et de les gouverner 
désormais par des lois spéciales. Cela fut encoré 
decide sans provocation de notre part, aprés que 
nous avions accepté la constitution, qui fait de 
File de Cuba partie integrante de la nation espa- 
gnole, et quoique l'égalité des droits fut admise 
depuis longtemps comme loi fondamentale entre 
les colonies et la métropole, et, enfin, en dépit 
de la lettre missive qui autorisait les élections de 
la Havane et invitait les députés á se rendre á 
Madrid. 

II fallut done que notre íle se considérát dé- 
sormais, non comme soeur, mais comme sujette; 
non comme égale, mais comme soumise. Une 
commission de seize membres, nommée pour 
examiner la question , confirma la résolution prise 
en séance secrete, el le gouvernement y donna les 



— 75 — 

mains. LTénergiqae protestation des representante 
coloniaux vint se briser contre íant de volontés 
hostiles. Ainsi, la colonie, blessée dans son inté- 
rét, dans son droit, dans ses sympathies, dans 
son legitime orgueil, resta privée de tout moyen 
de défense ou de réclamation contre Fancienne 
machine d'oppression militaire qui pese encoré 
sur elle. L'Espagne constitutionnelle aime et désire 
la liberté; qu'elle se rappelle done le mot sublime 
de Mirabeau, ce mot qui a retenti au milieu des 
premiers succés de la révolulion frangaise : Vous 
voulez étre libias, et vous ne savez pas étre justes! 
Le moment est venu oü l'Espagne doit rendre á 
notre colonie sa representaron nationale et ses 
droils enlevés.Ce sera un acted'équité nécessaire, 
une garantie pour son pouvoir, un gage d'alliance 
indissoluble avec sa colonie. Elle comprendra que 
le pouvoir féodal d'un dictateur militaire ne vaut 
pas pour elle un pouvoir legal, raisonnable, équi- 
table, et qui serait mille fois plus ferme et plus 
durable s'il était confié á un gouverneur general 
entouré d'un conseil colonial qui ne lui enléverait 
aucun de ses priviléges nécessaires. Que Ton per- 
mette done aux métamorphoses de Tliumanité de 
s'accomplir avec une pacifique liberté, et qu'on 
ne s'obstine plus á soutenir des formes sans vie, 
au lieu de laisser la vie se développer et changer 
la forme. La résistance insensée aux progrés na- 
íurels des dioses humaines améne toujours des 
catastrophes.Pienongons enfin á cetle souveraineté 
patriarcale et plus que despotique, établie chéz 
nous par la conquéte, et passons, il en est temps, 
á ungouvernement d'accord avec les intéréts de la 



— 76 — 

métropole et les nótres : rien de plus simple, rien 
de plus facile. II ne s'agít pas de démocratie, 
d'émancipation , d'indépendance ; il n'est pas 
question de supprirner les droits de la mélropole, 
de soulever des chicanes stériles, de diminuer le 
nombre des troupes. II suffirait d'un conseil colo- 
nial, élu par les habitanís mémes de Cuba, assez 
nombreux pour que l'assemblée ne dégénérát pas 
en monopole exciusif , et assez souvent renouvelé 
pour qu'il n'assumát pas une dictature permanente. 

Le gouverneur general, président naturel de 
cette législature , conserverait un pouvoir impo- 
sant; ií resterait maitre des forces de terre et de 
mer et chef de toute l'administration. 

Soumise á ce régime, les colonies frangaises, 
avant la Révoiution, étaient parvenúes á une telle 
prospérité, qu'il a fallu, pour la compromeüre, 
Pépouvanlable contre-coup de 1790. 

Le progrés des colonies anglaises, longtemps 
gouvernés d'aprés les mémes principes, n'a pas 
été moins consíant, et elles ne succombent pas 
méme aujourd'hui , malgré les efforts combines 
de toute la philanthropie européenne. 

C'est un honneur pour les hommes investís 
d'un pouvoir si vaste et si terrible, d'avoir pensé 
á améliorer le sort de la colonie qui leur était 
confiée. On compte, je dois le diré, un petit nom- 
bre de ees hommes respectables; et ceux mémes 
qui n'ont pas profíté de leur forcé pour faire le 
bien , ont donné plus de preuves d'incurie et d'in- 
lérét personnel que de violcnce et de cruauté. 
Parmi les noms de ceux qui ont mente Faffeclion 
et la reconnaíssance des Havanais, j'en citerai 



— 77 — 

plusieurs. Don Louis de Las-Casas, rhomonyme 
du saint protecleur des Indiens, s'est vivement 
inléressé á la prospérité du pays. Vers la fin du 
dix-huitiéme siécle, ce diseiple des Turgot et des 
Franklin établit á la Havane une société écono- 
mique, au sein de laquelle il convoqua tous les 
honimes distingues du pays, et qui fut le premier 
germe de nos progrés actuéis. II fut fondateur de 
la bibliothéque publique, de notre premier ouvrage 
périodique, rédigé gratuitement par íes membres 
de la Société économique, de Tbospice et de la 
maison de bienfaisance pour les enfants orphelins 
pauvres. La Havane doit á ce capitaine general 
une foule d'instilutions philanthropiques , dont il 
est vrai que mes conciloyens se sont empressés de 
faire les fonds. Sans préjugés et sans haine contre 
les Havanais, entouré de la confiance et de l'ami- 
tié publiques, la gratitude universelle Ta suivi 
dans le tombeau. Notre prospérité date de son 
gouvernement. 

Personne ne connaissait mieux le caraclére 
creóle que le general Vives : mollesse, facilité, 
tolérance, tels furent les caracteres de son admi- 
nistration toute paternelle, du reste pauvre et 
imprévoyante quant aux destinées et aux progrés 
de Cuba. Mais s'il n'introduisit aucune reforme 
parmi nous, il ne fit de mal á personne; et, pen- 
dant les dix années de sa gestión, Cuba offrit un 
asile, méme aux exiíés politiques forcés de fuir 
le sol embrasé de TEspagne. 

A ce gouvernement paisible , qui se faisait trop 
peu sentir, succéda la gestión également honnéte 
par Tintention, mais dangereuse par le fait, de 

5. LA HAVANE. 6 



— 78 — 

Rícaforíe, neveu de l'archevéque de León. Sans 
prévention contre les creóles, mais faibie et en- 
louré de gens avides, il suivit et creusa la route 
indolente et passive de Vives. Sous son admini- 
stration, les désordres se multipliérenl a leí point 
qu'il í'allut nommer á sa place un gouverneur 
d'une trempe de caractére plus ferme. 

Le successeur de ees deux chefs indolents fut 
le célebre general Tacón, dont le nom fait frémir 
de colére la plupart des habitaras de la Havane ; 
c'est pour eux le symbole de la typannie. Cepen- 
dant il a irouvé des défenseurs , la plupart 
Espagnols, qui font valoir les perfectionnemenís 
matériels que la colonie a dus á la persévérance 
de sa volonté, et qui, parlant de la, vont jusqu'á 
l'élever á Théroisme. Ses ennemis, presque tous 
membres de la nobíesse havanaise et victimes de 
sa rigueur, s'écrient avec amertume contre ses 
arrestations imméritées, ses bannissemenls des- 
potiques, la brutalité de ses formes et de ses 
acles. 

II faut cependant chercher á conciíier ees deux 
opinions par une juste impartialité. 

Les circonstances oü se trouvaient Tile de Cuba 
et TEspagne étaient critiques. Le general Tacón, 
habitué au métier des armes, homme de guerre 
plutót qu'administrateur, contemporain, par le 
caractére et les idees, des premiers conquéranls 
de TAmérique plutót que fils de la civilisation 
actuelle, ne manquait pas d'activité, de sagacité, 
de droiture. Une forét d'abus 1'accueillil á son ar- 
rivée; ii y porta la hache, sans ménager les per- 
sonnes et sans égard pour les intéréts. Espagno! , 



— 79 — 

il n'eut point pour les Havanais la sympathie que 
méritent leurs mceurs douces et aimables. Sans 
pitié pour le faible, sans considéralion pour les 
familles, foulant aux pieds les préjugés et les 
bienséances, il acheta des améliorations útiles 
au prix de la haine universelle. « Je ne suis pas 
venu ici, disait-il tout haul, pour faire le bonheur 
de Tile, mais pour servir FEspagne. » De la, une 
irreconciliable hostililé entre Tacón et notre arisío- 
cratie ; de la, la dureté imperturbable avec laquelle 
il traita les colons les plus respeclables. Les ames, 
envenimées par ees procedes, furent insensibles 
á ses bienfails. 

Gráce a l'incurie des gouverneurs précédents, 
la Havane était detenue un repaire de brigands; 
plus de pólice, plus de sécurité, non-seulement 
dans les villages et les campagnes, mais dans la. 
capilale clle-méme. Dans les rúes les plus fré- 
quenlées, le vol et Tassassinat marchaient tete 
hauíe. Les commis des banquiers ne pouvaient 
aller en recette qu'escortés de soldats au miíieu 
du joiir; on eniendait, á midi, le cri fúnebre 
ataja! arréte! retentir dans les places publiques. 
Le vol, la vengeance, ne profitaient pas seulement 
de cet état de choses; le meurtre était souvent 
reffet d'une ivresse da sang. Le jour tombé, ious 
les habitants se barricadaient dans leurs maisons. 

Sous le soleil des tropiques, deuxpassions, 
celle du jeu et celle de la vengeance, menagaient, 
par leur impumté,ía société elle-méme. On voyait 
des criminéis et descondamnés se promener libre- 
ment, gráce aux immunités, et conlinuer ouver- 
lement leur vie coupable. Les fonclionnaires 



— 80 — 

gardaient dans leurs pocbes Targent destiné á 
l'entreiien des prisons; saris éclairage et sans pó- 
lice, les mes n'étaient pas méme pavees; enfin, 
la désorganisaüon sociale était parlout. 

A la voix du dictateur, tout changea. Le general 
Tacón arracha á la municipalité les fonds dont elle 
ne faisait aucun usage, pava les rúes, les éclaira 
par des lampes á reverberes , construisit des 
marches et des promenades, crea un champ de 
manoeuvres, eleva une prison, et arréla les dila- 
pidations particuliéres que lhabitude avait trans- 
formées en lois. Une fois les rúes pavees et 
éclairées, des gardes de nuit et des patrouilles 
exercérent une surveillance impitoyable. Les mai- 
sons de jeu, fréquentées par íes tifa des meillcures 
familles, furent fermées, les loteries quotidiennes 
anéanties. Mais la main redoutable qui détruisait 
tous ees abus pesait si durement sur le pays, 
qu'elle semblail vengeresse plutót que réforma- 
trice. Tacón était un bienfaiteur brutal , qui trou- 
vait des ingrats parce quil était barbare. Tout 
soupgon de résisiance á ses vues était puní de la 
maniere la plus cruelle. La terreur l'environna 
bieniót, et un groupe d'Espagnols, la plupart sans 
considéralion et sans fortune , devint l'iustrusnent 
de sa dictature. Chaqué jour, 1'abime qui le sepa- 
rait des intéréts el des aií'ections du pays se creu- 
sait, et l'isolait davantage. On affirme quune 
inquisition odieuse était organisée, et que des 
délaüons calomnieuses en étaieni le résullat; que 
le seeret des letlres avait été violé de sa propre 
main ; on citait des faits de rapacité et de péculat 
qu on aurait peut-étre pardonnés á d'autees, mais 



_ 81 — 

qui n'ont jamáis été prouvés. On s'élevait contre 
un systéme d'espionnage qui suivait les citoyens 
de la Havane jusqu'á Barcelone et á Cadix. 

La clameur genérale s'élevait contre luí avec 
une violence qui augmentait encoré i'obstination 
de sa tyrannie. Ni l'influencedu climat ni les habi- 
tudes creóles ne purent dompter son caractére in- 
tratable; ses qualités méme étaient en désaccord 
avec tous les traits du caractére national. II ne 
pardonnail pas, ne cédait jamáis, et ne savait ni 
s'arréter ni fléchir. Lorsque la municipalité — 
cabildo — essaya de lui opposer cette forcé d'iner- 
tie, la plus puissante de toutes, aussitót le manie- 
ment des fonds dont elle disposait lui fut enlevé. 
< Puisque les fonds pour le pavage, lui di t Tacón, 
vous servent á ne point paver, et que ceux pour 
l'éclairage vous servent a ne pas éelairer, je saurai 
mieux faire. » Et la ca pítale s'éclaira, et les rúes 
devinrent praticables. Tacón semblait jouir á la 
fois de son infatigable activité et de la colére de 
ses ennemis ; il répétait en riant a ses famiiiers : 
« Qui se fait obéir n'a jamáis tort. — En joue, 
fea! c'est le mot d'ordre de ma politique. » 

C'était jouer le role de Pizarre deux siécles 
trop tard; c'était d'ailleurs séparer impolilique- 
ment la nationalité havanaise de la nationalité 
espagnole. 

Le commerce, les classes moyennes, les em- 
ployés espagnols, se groupérent autour de ce chef 
qui était en horreur á la propriété fonciére et 
agricole de la haute aristocratie. II restait calme 
dans cetle situation, eí, lorsqu'on lui faisait quel- 
ques représentations sur sa conduite : Je ne gou-< 



— 83 — 

vernerai pas autrement, disait-il ; si Ton n'est pas 
de mon avis , qu'on me rappelle. » 

La terreur qu'il inspirait étail telle, qu'il ne se 
trouva pas d'avocat qui voulüt se charger d'atta- 
quer devant les tribunaux un officier pubíic espa- 
gnol accusé de malversation. 

Comme Louis XI, Tacón fut utile et haL 

C'était dans la confiance des Havanais, et non 
dans une volonté despotique, que le general Tacón 
aurait dü chercher le levier de sa politique. IVien 
de plus étranger á nos caracteres que la persécu- 
tion et la durelé. II y a chez nous tant de pitié 
pour le malheur, une tendresse d'áme si facile a 
émouvoir, que nous prenons toujours le partí du 
faible et du condamné. Ges qualités généreuses 
et charmantes s'insurgérent á la foiscontre le gou- 
vernement de Tacón: ceux qui aimaient la liberté, 
et ceux qui vivaient dans la dissipation, partisans 
de Tarislocraiie, joueurs prodigues, esprits philo- 
sophiques et indépendants, membres des munici- 
palités et du barreau, lous s'irritaient contre le 
dictateur. 

II finit par s'isoler totalement de la population 
supérieure de la Havane, qui le regardait comme 
un bourreau, et ne s'appuya plus que sur la por- 
tion commergante, presque tout espagnole, de la 
population. 

Aprés Tinsurrection de la Granja, le general 
Lorenzo prociarna la constitulion dans Tile, et 
toute la partie oriéntale se souleva. De nombreux 
exils, prononcés par le general Tacón, sans forme 
de procés, étouíférent la révolte, ou plutót la 
prévínrent sans coüter une goutte de sang. Dans 



— 83 — 

cetle circonstance , sa prudence ne fut pas appré- 
ciée, et on cria contre Farbitraire de ses arresta- 
tions. Le general Tacón fut enfin rappelé et rem- 
placé par le general Espeleta, homme probé et 
conciliant, mais qui ne resta que par intérim. 
Tacón fut escorté á son départ par un concert 
discordant de malédiclions et de bénédictions, 
d'invectives et d'éloges, qui ont laissé á l'histo- 
rien la tache la plus pénible. Le commerce de la 
Havane demandait une statue pour son protecteur; 
les membres des familles qu'il avait privées d'un 
pére ou d'un frére réclamaient sa mise en accu- 
sation. — Tout ce tumulte venait tourbillonner 
sur la tete blanchie d'un honime de soixante- 
cinq ans, petit, d'un tempérament faible, qui se 
contentail de repondré a ses ennemis par un exposé 
trés-simple de son gouvernement, et qui alia mou- 
rir en Europe, sans se préoccuper le moins du 
monde des inimitiés qu'il laissait vivantes sous le 
tropique. 

Toutes les reformes útiles de Tacón furent puis- 
samment secondées par l'intendant general des 
finances de Tile, don Claudio Pinillos, comte de 
Villanueva , homme habile, integre et actif, dont 
la capacité financiére est venue souvent au secours 
de la métropole. En moins de trois ans, le pro- 
duit des rentes doubla, et les impóts baissérent 
sur quelques points. Cuba, qui, avant 1808, re- 
cevait du Mexique prés de deux millions de pías- 
tres pour fournirá ses dépenses d'utilité publique, 
n'eut plus recours qu'á ses propres ressources, 
et Ton vit s'élever un aqueduc de deux lieues de 
long, des casernes, des douanes, un quai. Les 



*» 84 — 

rúes de la Havane, autrefois infectes, furentar- 
rosées par des eaux jailüssanles. Un chemin de 
fer de trente-six lieues de parcours relia la ville 
au riche distriet de Guiñes, ei loule la gestión du 
comte de Villanueva laissa dans les esprits des 
traces d'autant plus favorables que , Havanais lui- 
méme, plein d'urbanité et de douceur dans ses 
relations personnelles, il ne corrompit par aucune 
violence et aucune maladresse le souvenir de ses 
bienfaits envers Tile. Tant que le comte de Villa- 
nueva et le general Tacón purent s'entendre, 
cette harmonie prévint la scission des intéréts 
espagnols et havanais, et le soulévement des es- 
prits. Plus tard, quand les choses furent plus 
envenimées, l'iníendant se détacha de Tacón, et 
continua son administraron bienfaisante, sans 
prendre part á la guerre qui se livrait autour 
de Jui. 

Au nom de cet excelíent intendant it est juste 
de joindre ceíui de don Francisco Ramírez, né 
dans les Asturies, et qui , venu íort jeune en Amé- 
rique, apprit á eslimer les Havanais, qui n'ou- 
blieront par ses services. 11 donna la premiére 
impulsión a notre éducation primaire, fonda plu- 
sieurs chaires et plusieurs écoles, lutla contre le 
commerce de Cadix en faveur de la liberté de nos 
ports, favorisa la colonisation blanche, et crea le 
viilage de Nuevitas, au nord de Puerto-Principe. 

Cilons encoré avec éloge le prince d'Anglona , 
gouverneur general; son administration, qui a 
succédé á celle d'Espeleta , s'est distinguée par 
plusieurs actes d'utilité publique et d'ernbellisse- 
ment local, raais surtout par la courageuse fer- 



— 85 — 

mete de sa conduite envers les autorités britan- 
niques. (Test lui qui a rétabíi et reparé Tancienne 
promenade qui porte aujourd'hui le nom de pro- 
menade d'Anglona; la bonne cornpagnie s'y porte 
maintenant de préférence á celle de Tacón, que 
Tanimosité publique semble poursuivre dans ses 
oeuvres mémes. 

II faut le diré, la situation dun capitaine gene- 
ral devient chaqué jour plus difíicile. Place entre 
les efforts de TAngleterre, Tinlluence des États- 
Unis , et le besoin de progrés qui se fait sentir 
dans les classes supérieures, il a besoin de s'ap- 
puyer sur les Havanais pour se maintenir avec 
utiíité et avec honneur. íl faut qu'il rapproche 
de lui et fasse participer á l'adminislration ceux 
qui possédent dans Tile un intérét agricole et 
territorial. La moisson que le trésor d'Espagne 
recueille parmi nousendeviendra plus abondante. 
Toules les fois qu'on a laissé un Havanais pren- 
dre part aux affaires, le commerce a prosperé, 
Tindustrie a fleuri, les caisses de TÉtat se sont 
remplies. La voix d'Arango a été écoutée, elle a 
valu á TEspagne quelques millions. 



LETTRE XXV, 



A GEORGE SAND. 



Les femmes havanaises. — Caractére de leur organisation 
physique. — Luxe poétique de la nature. — Point de 
corset. — La butaca. — La volante. — Passion pour la 
danse. — L'orchestre. — La musique du pays. — Carac- 
tére du rhythme. — Le Stiauss havanais. — Son costume. 

— Les pauvresses. — Maisons á jour. — Adiós, hasta 
cada momento, — % Cette maison est a vous. » — Pudeur 
et nudité. — Choix pour les mariages. — Les femmes des 
pays á esclaves. — La peliíe négresse — Beauté des en- 
fants.— Luxe des Havanaises. — La jeune mere. — Pepyo. 

— La grand'mére. 

Cuba, 1er juillet. 

A qui , plutót qu'á vous , adresserai-je mes 
observations sur les femmes de mon pays, sur 
leur maniere de vivre et de sentir, á vous qui 
comprenez si bien mon sexe et dont la plume 
éíoquente a si souvent intéressé les ames géné- 
reuses aux souffrances des femmes dans les so- 
ciales civilisées? Ne vous attendez pas a des récits 
ardents et pathéliques , colores par les feux des 
tropiques,á de tragiques histoires, dont l'intérét 
repose sur la jalousie furibonde et le poignard 
ensanglanté. La Havanaise chasie, quoique d'une 



— 87 — 

ame et (Tune nature ardentes , ignore les raffine- 
ments romanesques de cette yie de coeur, ees 
tourments et ees voluptés imaginaires, fruils éclos 
en terre cbaude , qui n'ont ni parfum ni saveur, 
passions souvent factices, plantes parasites qui 
desséchent la jeune séve dans sa premiére ver- 
dear. 

La Havanaise est en general de taille moyenne 
et minee; mais, quelque gréles qu'elles soient, 
ses formes sont toujours vivement aecusées. Elle 
a les extrémités petites et délicates comme celles 
d'un enfant. Ses pieds, menus et póteles, sont 
habituellement chaussés, ou, pour mieux diré, 
enveloppés de satin blanc, car ses souliers ont á 
peine des semelles, et n'ont jamáis pressé le pavé 
des rúes. Le pied d'une Havanaise n'est pas un 
pied, mais un luxe poétique de la nature. Son 
cou, finement attaché, fait pivoter mollement sa 
tete douce et voluptueuse. Sa taille n'a jamáis été 
compriméedans un corset, et quoique naturelle- 
ment minee , elle reste en rapport avec les autres 
formes de son corps , sans demander la beauté á 
une disproportion exagérée que l'art £t la nature 
repoussent a la fois. La liberté dont elle jouit des 
Tenfance, la douce et constante chaleur de Tat- 
mosphére, conservent a ses membres toute leur 
fraicheur et leur souplesse primitives, et donneíit 
quelque chose de doux, de velouté et de tendré á 
sa peau, souvent d'une blancheur pále, mais sous 
laquelle on entrevoit un reílet chaud et doré, 
comme si le soleil Teüt pénétrée de ses rayons. 
Ses mouvements , empreints d'une cerlaine lan- 
gueur voluptueuse, sa démarche lente et pares- 



— 88 — 

seuse, sa parole douce et cadencée, contrastent 
parfois avec la vivacité de sa physionomie et avec 
les jets de feu qui s'échappent de ses yeux noirs, 
longs , et dont le regard n'a point son pareil. Elie 
ne voit jamáis le soleil que lorsqu'elle voyage. 
Elle ne sort qu'á la nuit tonibante, et jamáis a 
pied. Outre Tinconvénient de la ebaleur, la fierté 
arislocratique lui défend de se méler au monde 
des rúes. Laborieuse, des le matin on la voit oc- 
cupée a travailler de ses propres mains les hardes 
destinées á ses négres ou la layette de son enfant. 
Mais lorsque l'ardeur du soleil pese sur latmo- 
sphére, toute oceupation lui devíent impossible. 
Elle marche a peine et passe au bain ou a manger 
des fruits une partie de la journée; le reste, á se 
bercer sur la butaca. Vers la bruñe, la gracieuse 
sylphide, habiliée de blanc, la tete ornee de fleurs 
naturelles, se met en mouvement, monte en vo- 
lante (1), va chez les marchands, ne descend 
jamáis, se fait apporter tour a tour le magasin 
entier sur son marchepied , puis va prendre le 
frais. S'agit-il de se meare en route, d'aller á !a 
campagne : ^elle passe tranquillement de la butaca 
á la volante, aífronte le plus ardent soleil, en robe 
blanehe , tete nue et sans ombrelle. On dirait un 
héros sur la breche aíFrontant le canon. 

Par un contraste facile a expliquer, les Hava- 
naises aiment la danse avec fureur; elles passent 
des nuits entiéres sur pied, agitées, tournoyantes, 
folies et ruisselantes, jusqu'á ce quelles tombent 
anéanties. 

(1) Yoiture découverte du pays. 



La contredanse havanaise se danse avec le corps 
plutót qu'avec les pieds : c'est un mélange de 
valse, d'un cerlain pas glissé et de balancements, 
qui présente un caractére de mollesse et de vo- 
lupté indéíinissable et se prolonge jusqu'au rao- 
menl oü la fatigue des danseurs vient au secours 
de rorchestre. Ges rausiciens sont parfaitement 
plaisants par la recherche de leur costume. La 
musique de la contredanse havanaise, comme le 
pas de la danse lui-méme, reproduit compléte- 
ment le caractére creóle, melé en tout delangueur 
et d'élan. La phrase de la cantiléne , toujours syn- 
copee, fait réguliérement un temps d'arrét avant 
d'accomplir le rhythme, puis reprend d'un bond 
comme si, aitardée á la mesure, elle s'empres- 
sait de la compléter. Ces airs havanais sont pour 
la plupart en mode minear , comme presque toules 
les mélodies primitivas; et les inspiratíons des 
compositeurs étant l'ceuvre de l'instinct plutót que 
de l'art, se nuancent d'harmonies étranges et 
na'ives dont le charme est á la fois mélancolique 
et deliran!. C'est toujours le maitre d'orchestre, 
Téléga nt négre Placido, le Strauss ha vanáis, qui 
invente les airs de danse. Rien de plus original 
que ses compositions, si ce n'est son costume, 
exactement calqué sur celui de 1798 en France. 11 
porte un habit en queue de morue, des culottes 
ja-unes attachées aux genoux par des rubans qui 
tombent jusqu'á la moitié de la jambe. 11 est 
chaussé de bas de soie chinés, de souiiers en peau 
de daim avec une roseíte couleur pensée, et, pour 
compléter le costume , il porte un jabot et des 
manchettes en dentelle. 



— 90 — 

La femme de haute classe, ici, comprend les 
avantages de sa position et en a les habitudes, 
niais elle est simple et d'un caraclére doux : elle 
ne cherche a convaincre personne de son impor- 
tance par la roideur , Timpertinence, le dédain. 
II y a qoelque chose d'adorable dans cette cálinerie 
souple, dans cette pudeur de la grandeur qu'eiles 
emploient envers leurs inférieurs; et souvent 
j'admire la bonté angélique de ma tante, lors- 
qu'elle voit arriver dans son intérieur, dans la 
partie la plus intime de sa maison, prés de son 
lit , de pauvres femmes qui entrent partout ici 
sans se .faire annoncer, et qui, avant de luí de- 
mander l'aumóne, commencent par s'asseoir sans 
qu'on les y invite ; la , elles restent autant que bon 
leur semble, sans que rien leur fasse sentir qu'eiles 
importunent. 

Une des habitudes auxquelles il est difficile 
aux Européens de se faire ici, c'est de voir pené- 
trer partout íes gens du dehors. Toutes les portes 
sont ouvertes, y comprise celíe de la rué, qui 
n'est jamáis refusée a personne. Vous avez autour 
de vous cent négres pour vous servir, et pas un 
ne vous garantirá des fácheux. Les femmes regoi- 
vent a toute heure : cette coutume de vivre a jour, 
commandée impérieusement par le climat, peuí 
d'abord paraitre fatigante pour Fhabitant du Nord, 
accoutumé a jouir a son gré de l'isolement et de 
la méditalion ; mais d'autres avantages peuvent 
le dédommager amplement. Si Ton regoit á toute 
heure, on se gene peu avec les visileurs : l'habi- 
tude vous en fait des amis, et l'affection remplace 
Tempesé de la politesse. Les personnes que vous 



— 91 — 

adoptez devienneni membres de la famille et par- 
tagent vos peines et vos plaisirs. Quant aux im- 
portuns, on ne s'en inquiete guére; les hommes 
partent, les femmes continuent á manger des fruits 
et á se bercer; et, si elles sont parfois trop era- 
tourées, du moins elles ne sont jamáis délaissées. 
Vos femmes, en Franee, sont plus maitresses de 
leur temps et réglent á leur gré leurs rapports 
sociaux ; elies ont des jours , des heures marquées 
pour recevoir, et s'arrangent pour ne pas étre im- 
portunées, mais ce soin de leur personnalité leur 
est payé en égoisme. La striete politesse remplie, 
elles voient s'éloigner les visiteurs, souvent pen- 
dant des mois, parfois des années , si elles ne 
rappellent la foule par des fétes et des plaisirs. 
Avouons que, quels que soient les inconvénients 
de la cordialité creóle, il est doux, pour les fem- 
mes surtout, qui par instinct éprouvent le besoin 
de s'appuyer sur l'affection, de s'entendre diré 
par un ami : « Adiós, hasta cada momento (1) ! » 
A leur tour, elles sont adorables dans leurs ma- 
nieres et dans leur hospitalité envers les étran- 
gers. A la premiére visite, elles vous adoptent 
comme l'ami de la maison; et quand une d'elles 
vous dit : a Esta casa es suya, » ce n'esi pas une 
vaine formalilé, mais une oífre sincere du coeur; 
vous pouvez étre sur de trouver tous les jours, 
cliez elle, votre couvert á table, et á la campagne 
votre lit. 

Rien négale la gráce naive, la parole cares- 
sante de nos femmes et Tharmonie qui existe 

(1) « Adieu | jusqu'á chaqué moment, » 



— 9$ — 

entre la tendré musique de leur voix, le tour ori- 
ginal de leurs pbrases et íeurs gestes attrayants. 
Pourtant, rien d'immodeste dans leur laisser ailer, 
rien d'inconvenant dans leur gaielé. 

L'intimité de la vie de famille pourrait offrir des 
ineonvénients graves, si l'babitude n'en éloignait 
le danger. Cette familiarité , cette nudité méme , 
n'ont d'égale que leur innocence. La publicité 
constante de la vie privée, Paspect continuel des 
négres dans Fétat compíet de nature jusqu'á l'áge 
de huit ans, détruisent chez nos jeunes filies une 
seule pudeur, celle de la vue, et ne portent 
aucune atleinte a la pureté de la pensée, a l'hon- 
néteté du coeur qu'elles conservent toujours. Leur 
imagination n'ayant jamáis élé flétrie par des íec- 
íures dépravées, par de mauvaises máximes, ne 
s'exalte point a faux et ne va pas d'avanee a la 
recbercbe des seerets de la nature. Ainsi, cette 
naiveté primitivedesmoeurs bavanaises, sans dan- 
ger pour des tempéraments ardenis et d'un déve- 
ioppement précoce, serait une source de scandale 
et de désordre dans un pays d'Europe, pour cer- 
taines femmes du Nord, pales, irritables etattar- 
dées qui , devancant Tamour par une culture 
forcee , perdent la virginité du coeur avant de 
connaitre la passion. 

Ici la jeune filie, encoré enfant, épouseThomme 
de son cboix, pourvu toutefois qu'il soit son pa- 
rent. Une famille s'allie rarement a une aulre; la 
baute noblesse, si avenante dans les rapporls 
ordinaires de la vie, redoule beaucoup les mésal- 
liances et méme le mélange d'un sang étranger, 
fut-il aussi pur que le sien. Ges unions entre 



— 93 — 

deux enfanls de la ¡neme famille, eleves ensem- 
ble , sont presque toujours beureuses. L'amour 
mutuel, se confonclant avecl'afíection tendré d'une 
camaraderie enfantine, semblable á l'amour fra- 
lernel qui lui survit, ne permet dans aucun cas 
ni l'oubli, ni les mauvais procedes. Malgré les 
dangers qu'éveillent, avec un sang brulé par le 
soleil , le laisser aller de la vie intime et les habi- 
tudes sensuelles des femmes, elles sont pudiques 
par un profond inslhiCl d'honnéteté nalurelle. 
Leur éducation simple, leur piélé ar dente et exal- 
tée, les porlent á tout ce qui esl bien, par amour 
pluíót que par crainte de Dieu. 

Un fait m'a paru digne de remarque : c'est qu'á 
la Havane , comme dans tous les pays á esclaves, 
la femme est plus hautement placee qu'ailleurs. 
Reine d'un vasselage atteniif , enlourée de consi- 
deraron et d'amour, ayant beaucoup d'iníluence 
dans sa maison , elle est rarement accessible á 
une mauvaise pensée. Comme on n'a jamáis con- 
sulté l'ambition, la vanité, la cupidilé pour le 
choix d'un mari, rhomme qu'elie épouse se trouve 
toujours en rapport d'áge el de goüts avec elle. 
Elle Taime, et n'arrive pas au iit conjugal, le 
coeur en révolíe, rimaginalion entrainée vers 
d'autres liens et d'autres désirs. Elle n'est pas 
condamnée á toujours feindre, le plus cruel des 
supplices. Sa vie est plus modeste, ses jouissances 
ont moins d'éclat que celles de la femme dans les 
pays oü la civilisalion esl plus rafíinée; mais elle 
ne subit pas les tortures de la vanité humiliée, 
les angoisses mortelles d'un coeur fatigué par une 
recherche vaiue, usé par des sentiments factices 
o. ía havane. 7 



— 94 — 

ou passagers, livré á la jalóusie et á l'enmn. Elle 
ne s'est pas vue punie de 1'amant par le mari, et 
du mari par l'arnant. Jugée sévérement par l'opi- 
nion et par elle-méme, dégoútée de tout, délais- 
sée dans son intérieur, elle ne cherche pas á se 
dédornmager de sa vie manquee en déversant sur 
la vie des autres les amerlumes de son cceur. En- 
fin, elle n'a jamáis eu la pensée infernale de 
chercher une émotion dans íes douleurs d'une 
autre , en enlevant sans amour l'amanl de son 
amie. 

Aussitót qu'une petile filie commence á bé- 
gayer, on luí fait cadeau d'une petile négresse qui 
devient sa corapagne de jeux, puis sa femme de 
chambre, et qui, au bout de quelques années, 
obtient la liberté. La nourrice est une espéce de 
malrone qui devient libre, si elle est esclave, 
aussitót qu'elle a fini d'allaiter; mais elle reste 
dans la maison, oú elle est fort considérée. L'at- 
tachement de ees négresses pour leurs nourrissons 
est une sorte de cuite, une adoralion véritable. 
Absorbées dans ce seniiment unique, leurs pro- 
pres enfants leur deviennent á peu pies indif- 
lerents. 

Rien de comparable á la beauté des enfants á 
la Havane. Ce sont des íleurs a la fois puissantes 
et exquises qui s'épanouissent á la chaleur de ce 
cieí éblouissant. Pas un ruban, pas un lien n'a 
jamáis pressé leur chair délicate. Leur costume 
se réduit a une légére chemise de linón qui ne 
leur va qu'au-dessus du genou , trés-décolletée 
sur la poilrine, garnie de dentelles et sans man- 
ches , avec des neeuds de ruban sur leurs épau- 



— 95 ~ 

les ; leur petite lele est nue ainsi que tout le reste 
du corps; puis on les jelte sur une nalte. II faut 
voir alors ees petits membres en liberté s'arron- 
dir, puis se roidir, cherchant sans entraves á 
développer leur forcé et leur vie ; et cetle peau 
élastique et vivace, raffermie par le coniact de 
Fair, faire naítre á chaqué mouvement, a chaqué 
essai, de petits plis, de ravissantes fossettes, des 
gráces adorables! Non, l'Albane n'a jamáis ríen 
imaginé de plus charmant. 

Ce léger cosiume des enfants est pourtant fort 
coüteux. Chaqué petite chemise est brodée en 
soie de couleur et ne sert qu'une fois. On pourrait 
la broder en laine, elle serait plus solide; mais 
c'est justement pour ce motif quon ne le fait pas. 
Le luxe des femmes est d'une grande recherche; 
— ce n'est pas un luxe d'apparat, mais de sen- 
sualité. C'est pour elles une maniere d'étre et de 
vivre, car leur costume est déla plus grande sim- 
plicilé : le matin un peignoir ou robe ampie en 
linón ; le soir, elles sont aussi habillées de linón ; 
mais elles portent des manches courtes, des cor - 
sages décolletás, et leur tele , coifíee en cheveux, 
est toujours ornee d'une simple fleur naturelle 
placee sans art et sans apprét. Sous cette simpli- 
cilé se cachent des délicatesses rares; leur linge 
est de la plus fine batiste garnie de dentelles; 
elles en changent plusieurs fois par jour. Les 
robes de linón, toujours brodées et garnies éga- 
lement de dentelles, ne se portent que dans leur 
premiére fraicheur : aussilót blanchies, elles pas- 
sent aux négresses. Une Havanaise ne se sert que 
de bas de soie et ne les porte que neufs i m les 



— 96 — 

óíant , ellesles jette. Ses pelits souliers sont bien- 
lói liors de mise et abandonnés, comme le reste, 
aux négresses, dont le coslume ne manque pas 
d'originaliié. G'est chose tout á fait diveriissanie 
de voir ees négresses traverser, chaniant ou fu- 
mam, ees immenses salons éclairés en tous sens 
par les rayons du jour! Avec leurs robes de linón 
jetees sur une chemise qui ne vas pas au-dessous 
du genou , le iout tombant sur la poilrine et íes 
¿paules, souvent au delá, avec leurs souliers de 
salió en pantoufles bordant leurs cous-de-pieds et 
leurs jambes noires comme l'ébéne, on les pren- 
drait pour des cbauves-souris aux ailes transpa- 
rentes, vokigeant á la ciarle du jour. 

Une Havanaise ne porte jamáis deux fois ses 
robes de bal, bien qu'elles soient du plus grand 
laxe et envoyées á grands frais de París mais 
une jeune filie aimerait mieux n'aller jamáis au 
bal, que de s'y présenler pour la seconde fois 
avec le méme coslume, — Au théátre, les fem- 
mes sont toujours en grande toilette et portent 
souvent des diamants, ainsi qu'au bal : elles en 
ont en grand nombre, toujours montes a Paris. 
Les draps de lit, comme tout le reste de leur 
unge, sont en batiste fort empesée; et ma surprise 
ful grande lorsqu'on me presenta pour la premiére 
fois un essuie-mains en linón garni de dentelles 
et trés-amidonné. Les liis sont en fer, sanglés et 
couverts en damas. Ma lame a eu ratlention de 
me régaler, en ma qualité d'Européenne, d'un 
peiit mátelas en damas bleu , de Tépaisseur d'un 
pain a cacbeter. Les oreillers sont en étolfe pa- 
reille^couverls de linón, brodés d'enire-deux , 



~~ 97 — 

puis d'une large dentelle au bord et fermés par 
des noeuds de rubans bleus; les rideaux du lit, 
aussi en linón, releves par des noeuds de rubans 
pareils ; les draps sont en batiste trés-c!aire; 
celui de dessus, seule eouverture dont on fasse 
usage ici, est toujours garni de dentelles. — Je 
vous laisse á penser l'effet piteux que pouvaieni 
faire, á colé de ce luxe merveilleux, mes cliemi- 
ses en simple loile de Hollande et mes pauvres 
bas de íil d'Écosse !... Mais ce qui fut un véritable 
scandaie pour tous, ce sont de malheureux sou- 
liers en maroquin noir apergus au fond de mes 
malíes : — « Jésus-Maria! s'écria-t-on , qu'cst-ce 
» que c'est?... Ces souliers pour ton pied ! pour 
» ton pied de la Havane encoré! fiü! » — J'en 
étais vraiment moriiíiée ; car on ne comprenait 
pas que ma peau se fut endurcie en Europe au 
point de supporter le supplice de teís souliers. Et 
pourtant, pensais-je avec amertume, a part moi, 
j'ai tant de peine á marcher conime les autres 
femmes en Europe ! 

L'extréme jeunesse des méres et le développe- 
ment précoce de l'enfance nuisent extrémement á 
la premiére éducation. L'enfant prend d'abord sa 
mere pour sa camarade, et la nonchalance creóle 
prive celle-ci de Ténergie indispensable pour re- 
prendre ses droits et sa gravité de mere. En face 
de la faiblesse maternelle, l'enfantdevient volon- 
taire et impérieux. Le mal est moins grave, quant 
á l'éducation des filies, dont le caractére doux, 
souple et tendré, s'exalte d'une vive tendresse 
pour leurs parents; mais l'éducation premiére 
des gargons est souvent manquee. Vous en aurez 



— 98 — 

une idee si vous assistez avec moi á une petite 
scéne dont j'ai été témoin il y a deux jours, et 
qui peut servir de type á toutes les éducations 
havanaises. 

C'était dans l'aprés-midi : j'étais établie avee 
quelques jeunes femmes dans le salón, en face du 
port, chacune assise, ou pour mieux diré couchée 
sur une ampie butaca en maroquin. La journée 
était brülante ; pourtant la brise agitait portes et 
fenétres et se jouait avec les blanches ét légéres 
draperies de nos peignoirs. Un intímense plateau 
de fruits, posé au milieu de nous, devenait la 
proie de notre soif ardente et désordonnée. Plus 
avide que les autres, je comptais savourer ees 
trésors dont j'avais été longtemps privée; — tout 
á coup et au milieu de ma folie joie, pendant que 
je saluais tendrement chacune de ees anciennes et 
chéres connaissances, et que je leur donnais des 
preuves non equivoques de mes souvenirs, je vis 
entrer un petit homme, que j'aurais pris pour un 
nain, sans ses beaux yeux au regard limpide et 
naif, sans la peau de son visage fine comme le 
duvet d'une peche. II pouvait avoir un peu moins 
de douze ans. 11 porlait des bolles et un habit á 
la frangaise, un jabot, un chapeau sur la tete et 
une badine a la main... Vous auriez dit le chai 
botté! 

« Mama , dit-il en entrant , ma voiture est préte, 
» je vais diner avec un de mes amis; adieu , á ce 
j> soir! 

» — Mais Pepyo, reprit sa mere, de sa voix 
s languissante et douce, Pcpyo, quelle idee as-lu 
» de sortir par cette chaleur? 



— 99 — 

» — II ne fait pas chaud , mama. 

» — Mais je ne veux pas que tu diñes dehors ; 
» tu as deja passé la journée d'hier avec tes 
» amis. 

» — Je passerai encoré celle-ei , mama. 

» —Mais tu sais que tu dois aller au bal ce 
» soir; il faudra que tu rentres pour faire ta toi- 
» lette, cela te faiiguera. 

» — Cela ne me faiiguera pas, mama. » 

Et á chaqué réponse, il mangeait un fruit. 

« — Enfin, Pepyo, je ne veux pas que tu sor- 
» tes... entends-tu? 

» — Adieu, mama. » 

Et faisant une pirouette, il disparut. 

« — Que muchacho! » dit la mere d'un ton 
moilié tendré et moitié chagrin en le suivant des 
yeux. 

Et il n'en fut plus question. 

« — Dis-moi, China, dis-je á la mere, est-ce 
» ainsi que vous élevez vos enfants ici? 

» — Et que faire? 

» — Les faire obéir. 

» — Et comment? 

» — Avec de la volonté. 

» — Et s'il ne veut pas faire ce qu'on lui dit? 

» — On l'enferme. 

» — T si le da la alferecía (1) ? » 

Ces méres si faibles n'hésitent jamáis lorsqu'il 

(1) « Et si cela lui donne l'attaque de nerfs. » 



— 100 — 

s'agit de se séparer de leurs enfants ponr les faire 
élever en Europe; c'est avec un courage héroique 
qu'elles les lancent au milieu des mers á la re- 
cherche des connaissances nouvelles et des en- 
seignements útiles á la vie. C'est bien la nature 
des femmes... pusiílanimes dans les petites dioses, 
sublimes dans les grandes. 

Mais, pauvre mere, ne sais-tu pas que ta ten- 
dresse aveugle impose á ton enfant une tache 
immense et que tu l'obüges a étouífer un jour les 
mauvais germes que ta faiblesse a déveSoppés en 
luí et qui souvent deviennent incorrigibles? que 
ta coupable indulgence le rend impérieux, per- 
sonnel, lache á la peine? que l'amour maternel 
véritable n'est pas dans la volonlé qui piie, mais 
dans la forcé qui guide? que la tendresse filíale 
s'allie avec le respect, et que la bonté qui inspire 
la eonfiance n'cst pas incompasible avec la fer- 
meté inexorable qui impose ce qui est juste? qu'il 
n'y a rien de frivoíe et d'indiíférent pour l'en- 
fance? enfínque les premieres impressions, comme 
les racines de Farbre , développent et nourrissent 
de leur séve les branches et les feuilles?... 

Chers compatr iótes , pardonnez ees avis á la 
sympaihie de votre sceur! 

INéanmoins, et malgré les mauvais resultáis 
que produit la faiblesse des jeunes méres, la ten- 
dresse filíale est ici plus exahée que partout ail- 
leurs. Ceüe bonté inépuisable du cceur maternel 
agit puissamment sur des natures ardentes, pré- 
disposées a ne vivre que par les affections. Toules 
les douceurs de cetle exislence indépendanle, de 
cetle minutieuse tendresse dont Tenfant est en- 



_ 401 — 

touré, se confondent avec l'image de celle qui en 
est 1 ame et la parent de toutes les joies du cceur, 
de toutes les émotions de la reconnaissance. 

C'est une chose touchante de voir le respect 
dont les méres de famille sont ici entourées lors- 
qu'elles arrivent á un age avancé! Souche puis- 
sante d'une poslérité nombreuse, la grand'mére 
est le bul de toutes les attentions, de la vénéra- 
tion de tous. Les fetes, les banquets de noces ont 
lien chez elle ; on la voit présider la grande table, 
simplement vétue, ses cheveux blancs, qu'elle 
n'a jamáis cherché a eacher, releves et nattés. 
Toutes les recherches, toules les gáteries sont 
pour elle ou viennent d'elle. Et lorsque arrive le 
jour qui doit lerminer cette vie patriarcale, elle 
s'éteiut doucement, sans peine et sans remords, 
comme elle a vécu. 

La femare du grand monde en Europe est sou- 
vent bien á plaindre lorsque l'áge luí enléve les 
ch armes de la jeunesse ; car il est rare qu'elle sache 
vieillir. II faut du bon sens, de la prévoyance, et 
peut-étre toute la vie qui a precede, pour qu'elle 
arrive préparée a celle époque solennelle. Mais 
que devient-elle lorsque tous ses moments n'ont 
été consacrés qu'aux agilations de la vanité et de 
la galanterie, et qu'aprés avoir donné sa vie en- 
tiére aux plaisirs faclices, elle se les voit enlever 
tour a tour par la jeunesse qui l'environne? Alors, 
elle jette íes yeux autour d'elle et s'apergoit pour 
la premiére fois, que n'ayant pas pris l'habitude 
de l'abnégation, ayant vécu pour elle-méme et 
pour elle seuie, personne ne se croit en devoir de 
se dévouer pour elle. Isolée et pleine d'amertume, 



— 102 — 

elle cherche á se faire des amis dans la vie polití- 
que, dans la vie d'intrigue, et meurt comme elle 
a vécu, courant á la recherche du bonheur dans 
des agitations stériles et impuissantes. 



LETTRE XXVI. 



k M. GENTIEN DE DISSAY. 



De Pagriculture á la Havane. — Topograpbie de l'Ile. — Les 
brises.— Puissance de la végétation. — L'agriculture dans 
l'enfance. — Premiére sucrerie dans Tile. — La Compagnie 
des Indes. — Monopole. — La contrebande. — Les Anglais 
s'emparent de la Havane. — lis infectent lile de négres. 

— Essor de Vagricullure. — Les colons de Saint-Domingue 
á Cuba. — Culture du café. — Revenu exorbitant des 
sucreries. — La ferrne de la Beauce. — Prodigalité. — 
On a tort de comparer TagricuUure europécnne á Tagri- 
culture havanaise. — Les engrais. — Danger qu'offre la 
destruction des foréts. — Bicbesse des foréts de Cuba. — 
Impossibilité de les exploiter , faute de routes. — JNéces- 
sité de planter des foréts artificielles. — Les chemins de 
fer seront lá lorsque les plantations auront grandi. — Si 
la dévastation réglée continué, dici a cent cinquante ans 
il n'y aura pas une forét dans Tile. — Variété darbres. — 
Revenu surprenant d'un bois soumis á des coupes réglées. 

— 12,000 piastres de capital donneront 9,750 piastres par 
an. — L'oranger perd ses fruits dans la poussiére des 
routes. — Au bout de dix ans, une plantation de ce fruit, 
qui aura coüté 24,153 piastres, donnera 19,000 piastres 
de revenu. — Le miel. — Excellence de la cire de Cuba. 

— Le fil d'ananas. — Préparation facile de cette préciease 
niatiére premiére. — Grandeur prouigieuse des légumes 
de Cuba. — La vie et la mort dans un fruit. — La banane. 

— Ses métamorpboses. — Le riz. — Point de machine en 
1842. — Les caféiries. — Diminution de leur valeur. — 
Luxe désordonné. — Panique des propriélaires. — 11 faut 
finir ce qu'on a commencé. — Vices de Texploitation á 
perfectionner. — Les Árabes la font mieux. — Beauté 



— 104 — 

des plantalions de café. — Souvenir d'Europe. — Les 
savanes. — Les dangers de la liberté ponr les bestiaux. 
— La tournée dü savanero. — La meute de Gibaros. — 
Ménagé des animan x. — Inondations. — Pertes conside- 
rables qireües occasionnent. — Le ma'is originaire de 
Cuba. — - Dissidence des opinions a cet égard. — Prcuves 
incontestables de son droit de cité. — II était sacre pour 
les aborigénes. — La maloja. — Maniere simple de la 
cultiver. — Exploitation onércuse des sucreries. — Le 
cacao croit sponlanéracnt dans Tile. — Puissance de sa 
végéíation inconnue jusqu'á la fin du dix-hniticme siécle.* 
• — Maniere singuliére de la semer. — Friandise des 
vaciles et des perruches. — Exploitation riche et impar- 
faite. — Richesse inépuisable pour les r nouveaux colons 
qui viendront habiter dans Tile. — Eventualité de la 
prospérité havanaise. — Pourquoi. ~ Imprévoyance de 
la prospérité facilement acquise. — Insouciance du culti- 
vateur. 



Cuba , 10 juillet. 

Vous me demandez, mon cher Geniien, des dé- 
tails slatistiques, industriéis et agricoles sur mon 
pays natal, ses protluits, ses ressources. En vé- 
rité, voilá des sujets bien effrayants pour une 
femme; toulefois, je vais tácher de vous satisfairc 
de mon mieux. 

Vous savez que notre ile, située dans l'Océan 
atlantique entre les deux continents américains, 
se trouve, par sa poshion unique, Fentrepót du 
commerce et de la navigation du nouveau monde. 
Bornee a l'ouest par le golfe du Mexique, á Test 
par Tile Saint-Domingue, au nord par le canal de 
Bahama et les iles Lucayes, et au sud par la mer 
des Antilles, sa posilion, dans la zonetorride, á 
trois degrés de la ligne boréaíe, la protege contre 
l'excessive chaleur, ordinairement si intense dans 



— 405 — 

ees latitudes. Le terme moyen de sa lempérature, 
au mois de juilleí, est de 28 á 30 degrés, el au 
mois de janvier, de 21 á 22 (Réaumur) . Mais cetle 
présence constamment voisine du soleil , celte 
lempérature á peu prés la méme toute Tannée , 
concentrent aulour du sol un foyer brülant , qui 
deviendrait intolerable, á certaines époques de 
l'année, sans la brise de nier qui s'éléve régulié- 
rement, en lout temps, de dix á onze heures du 
matin, et dure jusqu'au coucher du soleil; alors 
elle est remplacée par la brise du soir. La pre- 
miére, imprégnée de la fraicheur des couranls, 
porte avec elle je ne sais quoi de tonique qu'elle 
enléve a la parlie saline de la mer; la seconde 
arrive á son tour chargée du trop plein des va- 
peurs embrasées de la terre , rétablit l'équilibre, 
emporte avec elle et décharge son électricité dans 
la mer. La configuraron de Tile, longue et élroite, 
est irréguliére : elle forme un are, dont la partie 
convexe se trouve du cote du póle arctique. Sa 
longueur est de deux centvingl lieues maritimes 
(deux cent vingt-sept lieues, selon M. de Hum- 
boldt) ; sa parlie la plus large , de 37 , et la plus 
étroíte, de 7 degrés. La superficie de Tile, calcu- 
lee á irois milie cinq cents lieues bavanaises (de 
cinq mille varas), est sillonnée par un grand 
nombre de ri vieres, dont quelques-unes roulent 
avec íeur sable de la poudre d'or. Eües sont en 
general peu étendues a cause de la latitude du ter- 
rain et de la direction des montagnes qui, s'éle- 
vant au centre de lile, les déversent au nord et 
au sud, et augmentent ainsi la viíalité puissante 
de la terre. On compte jusqu'á cent dix ri vieres 



— 106 — 

qui ont des noms; il y en a peut-étre autant qui 
n'en ont pas. 

La partie occidentale de Test contient de belles 
lagunes d'eau douee ; mais une partie des cotes du 
sud , oú le lerrain est has, se trouve sujetle aux 
inondalions. Des salines ahondantes, non-seule- 
ment peuvent fournir aux besoins des habitanls, 
rnais eiles ont longternps approvisionné leMexique 
et d'autres pays voisins; aujourd'hui elles donnent 
íoujours un excédant, et deviendraient un objet 
considerable de commerce, si íes plus belles, 
comme celles de Guanes et celles de Sal, n'é- 
taient pas infructueuses par négligence ou par 
oubli. Des sources d'eaux minerales, abundantes 
et de toutes qualités, surgissent sur plusieurs 
points de l'íle : celles de San-Diego et de San- 
Juan de Contreras sont les plus renommées, ou 
pluiót les seules que Ton ait encoré soumises á 
l'analyse. 

Des rosees ahondantes, des pluies réglées, á 
de certaines époques de l'année, la chaleur douce 
et constante de l'atmosphére, une conche végé- 
lale puré, et dont Fépaisseur considerable sedi- 
mente encoré des dépouilles que laissent les foréts 
primitives, donnent á la végétalion de cette ile 
une vigueur et une puissance merveilleuses; le 
sol méme ne suffit pas a la conlenir. Une quantité 
immense de plantes envahissent l'air et y cher- 
chent la vie et Texpansion que leur refuse la terre, 
trop chargée de ses produits. A peine échappées 
de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'en- 
lancent d'arbre en arbre, de rocher en rocher , 
elles montent et descendent sur les murs , sur les 



— 107 — 

toits des maisons; les corolles ouvertes, elles 
cherchent Tacrion bienfaisante da soleil , et leurs 
feuilles exuberantes s'épanouissent au soufíle de 
la brise. Une multitude de plantes parasites , 
douées d'une forcé vitale prodigieuse, s'élévent 
jusqu 1 á la coupole des arbres; et la, se jouant au 
milieu de leurs riches panaches, suspendues avec 
gráce sur ees colosses de nos foréts, elle balancent 
leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des 
branches mobiles et gigantesques. En Europe, 
les fleurs rampent, iei elles s'élévent et volent 
comme des oiseaux, córame des mouehes dorées 
dans des jardins aériens. Eli bien! mon ami , 
cette íle si belle dans toutes ses parties, oü les 
volcans, les tremblements de terre, les animaux 
venimeux sont inconnus, oú le plus beau ci^l et une 
végétation splendide oíí'rent leurs trésorS"au pre- 
mier venu, cette ile est aux trois quarts inhabitée. 
La partie occidentale est la plus peuplée. En 
prenant pour point central la Havane et en décri- 
vant autour d'elle un cercíe qui ernbrasse vingt 
lieues á Touest et quarante lieues á Test, on de- 
termine le grand foyer dans lequel la population 
se concentre. Son accroissement a été bien rapide 
dans ees derniers temps : dans Tespace des vingt- 
cinq ans qui viennent de s'écouler, on a défriché 
plus de terrains que pendant les trois cents an- 
nées qui succédérent a la conquéle de TAmérique. 
Les vi 1 les de Santiago de Cuba, Puerto del Prin- 
cipe, Villa Clara et Trinidad deviennent autant de 
centres de civiíisalion qui cherchent, en se rap- 
prochant les unes des autres, á augmenier leur 
forcé et leur prospérité. 



— 108 — 

Malgré toutes ses beaulés, File de Cuba fut 
négiigée et languit dans les premieres années qui 
suivirent la déeouverte, pendant que sa sceur 
ainée, Tile Espagnole (i), résidence du gouver- 
neur general des ludes, éiait l'objei de sa sollici- 
lude parliculiére, et prospérait. 

Les deux branches d'agriculture auxquelles 
essayérent de se livrer des l'origine les habiiants 
de Cuba, furent le tabac et la eanne á sucre; mais 
les bras manquaienl pour cultiver la derniére, et 
le tabac se vendait difficilement. Ce narcotique, 
dont les indigénes faisaient un si grand usage, 
fut d'abord repoussé par les conquérants comme 
l'origine d'une jouissance impie et barbare. On se 
borna done a exploiter quelques mines de cuivre 
et a élever des besliaux qu'on vendait ensuile aux 
capitaines de bátiments qui trafiquaient avec lo 
Mexique et la Vera-Cruz, dont les ports de Tile 
étaient i'entrepóí. 

Le brigadier González de Velosa fut le premier 
qui elabora du sucre a Cuba. Associé au veedor 
Cristóbal de Tapia et a son frére, il fit venir des 
malériaux et des ouvriers, el construisit une. su- 
crerie en 1532. Cet exemple ne tarda pas a élre 
suivi; mais rimperíeetion des machines, gros- 
siérement confectionnées en bois durs, exigeant 
de grands frais de main-d'oeuvrc, ne laissait aux 
propriéiaires que de foi t minees profits. 

Cependant Tabondance du sucre et sa qualité 
supérieure le firent rechereber partout, et, en 



(1) Saint-Domiiiftue. Voyez, dans la leltre sur les noms 
historiques, l'histoire de la premiere ciYÍlisaüojí de Tile. 



** 109 — 

1761 , íl y avait deja soixante á soixante et dix su* 
creries dan$ Tile. L'élablissement de la Real Com* 
pania vint stimuler le zéle des agriculteurs, En 
méme temps qu'elle amenait des négres pour le 
travail de la terre, elle faisait des avances aux 
cultivateurs de tabac, dont les établissements 
étaient encoré dans l'enfance, mais dont la pro- 
spérité future n'élait plus douteuse : la plante 
havanaise élait proclamée préférable á toute autre. 

Les avanlages que la compagnie apportait au 
pays étaient détruiís en partie par les transactions 
arbitraires qu'elle imposait aux agriculteurs á la 
faveur de son monopole : d'une part, en les for- 
gant a lui vendré leurs denrées á vil prix, et de 
l'autre, en se faisant payer des marchandises infé- 
rieures á des prix exorbitants. Le gouvernement, 
sollicité par les frequentes réclamations des 
Havanais , leur octroya les mémes franchises 
d'exportation qu'ii avait concédées á la com- 
pagnie; mais ils n'en profitérent pas. 

La guerre s'alluma entre TEspagne et l'An- 
"gleterre ; aussitót la conirebande s'empara du 
commerce, et les échanges d'esclaves et d'autres 
marchandises de premiére nécessité, pour du 
tabac, des cuirs et du cuivre, n'eurent plus lieu 
que par fraude. 

C'est en 1762 que Tere de prospérilé commenca 
pour Tile; elle manquait de bras pour le travail ; 
les Anglais, maitres de la Havane, y jetérent un 
grand nombre d'esclaves (1 ) . Un an aprés, TEspagne 



(i) Voyez ia letíre sur les enclaves a M. le barón Charle* 
Dupin. 



3> U HAVANE, 



V 110 — 

redevínt maítresse de Cuba, et la traite continua 
á prendre du développement. A mesure que le 
nombre des négres augmentan, et que le gouver- 
nement accordait quelques franchises au com- 
merce, l'agriculture prenait un nouvel essor. 

Plus tard, la révolution de Saint-Domingue 
remplit nos campagnes de cultivateurs laborieux 
et inteiligents. Le café , qui jusqu'alors navait été 
exploilé que pour l'usage domestique des cam- 
pagnes, devint un objet de spéculalion. Les emi- 
gres frangais établirent de belles caféiries dans 
les districts de San-Antonio et de San-Marcos; 
nos concitoyens les imitérent, et cette branclie de 
culture devint encoré une source de richesse. A 
partir de cette époque, Cuba, dont la prospérité 
grandissait, devint Tobjet de toules íes spécula- 
tions; et, pendant que TEurope élait livrée aux 
desastres de la guerre civile, cette belle partie du 
monde offrait un asile hospitalier aux agriculteurs 
ruines, aux ames lasses et dégoütées de violences 
eide crimes. Onvoyait s'élever parlout, et comme 
par magie, des sucreries et des caféiries nou^ 
velles. Les capitalistes faisaient volontiers des 
avances aux nouveaux planteurs, comptant sur 
leurs ressources et sur leur bonne foi ; les mar- 
ches, toujours bien approvisionnés d'ojets impor- 
tes, offraient peu de produits destines a l'expor- 
tation, et les récoltes se trouvaient vendues á des 
prix eleves trois et quatre années d'avanee. 

Lebénéfice enorme recueilli sur ees précieuses 
denrées fit négliger les autres cultures, et le prc^ 
priétaire , au lieu de semer le grain dont ii avait 
besoin, préféra racheter. Les petites cultures, si 



— 111 — 

riches et si vanees qu'elles pussent étre , se trou- 
vérent négligées; les gens de campagne mémes 
aimaient mieux s'associer au gain des grands 
propriétaires et recevoir de forts salaires que 
d'essayer les chances d'un petit établissement. 
C'est ainsi que la culture du ble a toujours été 
dédaignée á Cuba, córame celle du cacao, du cotón, 
de l'indigo et tant d'autres. 

Pour vous donner une idee du revenu approxi= 
matif d'une sucrerie, je vais vous transcrire un 
calcul qui se trouve sous ma main, et qui a élé 
publié cette année dans un rapport de la Sociedad 
patriótica de la Havana. Le produit d'une sucre- 
rie ici est, terme moyen, de 2,000 caisses de 
sucre, ou 34,000 arrobas. Trois cinquiéraes de 
cassonnade et trois cinquiéraes de sucre blanc, 
vendus au terme moyen de 6 et 10 réaux Tarroba, 
donnent une valeur tálale de 36,870 piastres 
fortes. D'aprés ce rapport , la sucrerie a dü coúter 
100,000 piastres fortes; les frais de production et 
d'élaboraiion , largement calcules, s'éléveront á 
16,870 piastres fortes, et le produit net sera de 
20,000 piastres fortes, sur lesquelles on peut en- 
coré déduire 5,000 piastres fortes pour les mau- 
vaises chances du prix de vente. II resulte de la 
qu'un capital de 100,000 piastres produira un 
revenu net de 15,000 piastres, cest-á-dire 15 
pour 100 d'intérél. Coniparez ce produit au re- 
venu d'une de vos meilleures fermes de la Beauce, 
et vous coraprendrez pourquoi les habitants de 
Cuba se sont bornes jusqu'á présent á la culture 
de la canne á sucre. 

A la vue de cette végétation prodigieuse, les 



— 112 — 

premiers colons se mirent á y puiser conime l'en- 
íant dans un trésor. Aprés avoir détruit avec rapi- 
dité une grande partie des foréls primitives , ils 
élablirent á leur place des sucreries, que Ton 
exploitait trente ou quaranie ans. La conche végé- 
tale du lerrain comrnencail-elle á se fatiguer, ils 
abattaient encoré d'autres' foréts, enlevaient le 
matériel de la sucrerie, el le poríaient sur le sol 
nouvellement défriché. Ce systéme deslructeur 
existe encoré áujoufd'hüi, Si on n'y porte pas re- 
mede, la salubrité de File en sera altérée, et la 
fertilité du sol détériorée. On pouvait pardonner 
ceüe imprévoyance aux premiers colonisateurs de 
Cuba, qui, trouvant un terrain dont la fécondité 
vierge ne demandait á Hiomme que peu de travail, 
de capitaux et de soins, profitaient de cette ri- 
chesse, que la nature jetait sous leurs pas. La 
somrae de la population n'ayant jamáis corresponda 
á Tétendue du territoire, il devenait facüe de quit- 
ter une terre épuisée, des qu'elle avait donné tous 
ees produits. Mais la continuation d'un tel systéme 
devient aujourd'hui sans excuse; ii est urgent de 
rempíacer, par une mélhode plus savante et plus 
en harmonie avec le progrés de la population et du 
tenips, ce procede primitif et barbare. 

Quelques théoriciens ont eu tort de comparer 
l'agriculture curopéenne a l'agriculture hava- 
naise. 

Le coniinuel labeur et le renouvellement inces- 
sant que les agriculleurs européens ont dü faire 
subir á leurs terres, toujours sollicilées, toujours 
épuisces, n'a aucun rapport londamenlal avec la 
xnéthode naturelle que doit pratiquer Fagriculieur 



— 413 — 

havanais, reeevant beaucoup du sol etlui deman- 
dant peu. 

LTengrais est une richesse factice; il est inutile 
d'y avoir recours la oú la richesse naíurelle ahonde. 
On ne peut done s'éionner si le Havanais n'a pas 
encoré étudié et mis en pratique cette science 
européenne qui sert de base a Tagricuíture des 
vieux payseivilisés, la science des engrais, Ainsi, 
Féléve des bestiaux, si étroitement liée á la ri- 
chesse agricole en France et en Anglelerre, a dú 
rester á la Havane lout á fait distincte de Tagri- 
culture. 

Aujourd'hui le moinent est venu de consulter 
Fexpérience de i'Europe. A forcé d'arracher du 
sein de celte terre prodigue les bienfaits qu'elle 
recele, sans lui fournir les moyens d'un renou- 
vellement nécessaire, on commence á Fépuiser. 
11 faudrait done inlroduirc progressivement le se- 
cours des engrais dans Fagriculture de la Havane. 

Une autre question grave se présente : celle du 
danger qu'oífre dans Tavenir la destruction des 
foréts, et la nécessité non-seulement de faire 
reproduire celles qu'on abat, mais d'en planter 
de nouvelles, comme objet d'exploilation et de 
spéculation. En laissant la terre á découvert, l'ac- 
tion des rayons du soleil agit directement sur 
elle, la chaleur devient plus intense, rhumidilé 
s'évapore, et de nouvelies et fréquentes maladies 
se développeront sans qu'on puisse leur assigner 
leur véritable cause. D'ailleurs, aprés que Ton a 
dépouilié le sol de végétation, les pluies et les 
rosees diminuent et la terre souífre et languit, 
privee de son engrais. Enfin Cuba, douée par la 



— H4 — 

nature d'une profusión précieuse d'arbres forestiers 
de construction et deluxe, retrouverait unasource 
de riclies revenus dans l'exploitation de ses foréts. 

il faudrait done, pour donner un développe- 
ment énergique á laprospérilé de Tile, et pouvoir 
suriout épargner la main-d'oeuvre, si fortement 
menacée par l'émancipation; il faudrait, dis-je, 
d'une part, substituer aux vieilles machines et 
aux procedes imparfaits, les inventions de Tin- 
dustrie européenne, et d'une autre, iñtroduire 
dans l'exploitation du sol havanais une multitude 
de cultures aujourd'hüi dédaignées, dont l'exploi- 
tation est facile á peu de frais et dont le produit 
serait considerable; enfin, il faudrait tirer partí 
des belles foréts tropicales qu'on laisse impru- 
demrnent dépérir : telles doivent étre les princi- 
pales préoecupations des propriétaires havanais. 

Les trésors que recélent les foréts de File de 
Cuba sont inconnus á l'Europe ; peut-étre n'existe- 
t-i! pas un pays au monde qui , relaiivement á son 
étendue, posséde une aussi grande variáté de bois 
précieux de construction. Mais l'ile n'a presque 
pas de routes, et celles qui existent sont, pendant 
une parlie de l'année, de vrais bourbiers oü la 
voiture la pluslégére s'enfonce jusqu'aux essieux 
des roues. Lorsque la seca (saison de sécheresse) 
arrive, les orniéres, de trois et quatre pieds de 
profondeur, s'encombrent de masses compactes et 
dures contre lesquelles viennent se briser les 
pieds les plus sürs et les plus ágiles des mules du 
pays. — Mais, dirait aux Havanais un homme de 
bon conseil, ne vous découragez pas, et songez á 
Favenir. Plantez des arbres de choix. La nature 



— 115 — 

est pour vous, vous le savez : ici, en trois ou 
quatre années, une graine devient un géant. Sou- 
mettez les foréls primitives á des coupes réglées; 
ne brülez pas les souches sur place, ce qui rend 
le sol inhabile á produire; car l'utiliié de la cen- 
dre est trop passagére et ne compense pas la perte 
du sol vegetal que la ílamme enléve á la terre, et 
la dureté calcinée que celle-ci acquiert par Pac- 
hón du feu. — Le temps marchera, des chemins 
de fer seront la, tout préts á transponer vos ar- 
bres dans le port, et votre prévoyance aura con- 
quis une inépuisable ricbesse. 

Sur toutes les terres défrichées et destinées á 
l'établissement des sucreries, ii est indispensable 
de conserver une partie de la forét pour fournir 
du combustible aux exigences de l'élaboration. 
Ordinairement une caballería de forét (dix-huit 
cordeaux) suffit pour alimenter les cbaudiéres 
pendant toute une année : dix caballerías en 
coupes réglées suffiraient done, par leur renou- 
vellement, á fournir une sucrerie pour toujours. 
Au lieu de cela, on prend du bois sans ordre et 
sans prévoyance, et on finit par raser les foréts; 
puis on met le feu aux racines. Par ce procede, 
on défriche tous les ans dans Tile, pour Télabo- 
ralion du sucre seulement, mille caballeiúas de 
forét, qui supportent annuellement les pertes 
suivantes : 

Sucreries. . . 1,000 

Agriculture 1,000 

Incendies dans les savanes .... 100 

Total. . . "2,100 ' 



*~ 116 — 

Si nous portóns á cent caballerías le trés-peút 
nombre de bois qui se renouvellent par leur pro- 
pre puissance, il restera toujours environ deux 
mille caballerías de foréts détruites, et quinze 
cents ans suffiront pour que Tile n'en posséde plus 
une seule. — Mais les Havanais, je Fespére, 
seront assez avises pour ne pas tarir eux-mémes 
cette source féconde de prospérité ; ils ne vou- 
dront pas détruire ainsi leur avenir, en repous- 
sant du pied cette riche et colossale moisson que 
Dieu, dans un jour de prodigalité, répandit sur 
leur sol; ce serait un crime de lése-nature, et ils 
mériteraient d'en porter la peine. 

V ácana, surnommé par sa solidité le fer des 
végétaux, le céclre, le majagua, le frijolillo aux 
veines nuancées, le granadilla léger á la couleur 
pourpre, l'ébéne noir et lustré comme Taile d'un 
oiseau de nuit, et cent autres que je ne citerai 
pas i'ci , offrent, par la varióte de leurs qualiiés, 
par les nuances brillantes et capricieuses rccelées 
dans leurs racines, des ressources sans nombre 
au luxe et á Tindustrie. Les terrains de qualité 
inférieure, dédaignés jusqu'á ce jour, convien- 
draient fort aux planiations des foréts artificielles ; 
et quancl je parle de qualités inférieures de ter- 
rains , je ne veux indiquer que cciíes qui sonl 
moins propres á la culture de la carine á sucre et 
du tabac. II est incontestable que les planiations 
d'arbres de construction tels que Y ácana, Yacajou, 
le céclre, Yijeuse, óu d'arbres et'd'arbusles conve- 
nabies á la nourrhure des bestiaux, tels que la 
guásima, \b g'aroübier, Yorangcr, le yaya, le 
chátaignier tffade, le palmier, etc., ou enfin cello 



— 117 — 

des espéces bonnes á brüler, rendraient á Cuba, 
non-seulement les bénéíices qui lui sont journel- 
lement enlevés par la destruction imprévoyante 
des foréts primitives, mais lui rapporteraient 
d'autres avantages encoré plus précieux, par le 
revenu considerable qui résulterait de ees per- 
fectionnements. 

Voici un calcul que je tiens d'un de nos meil- 
leurs économisles, et dont le resume vous sur- 
prendra ; il est colossal comme la nalure des 
trapiques. Dix caballerías de forét á cinq ou six 
lieues de la Havane, bien eniretenues et parta- 
gees en coupes réglées de dix ans, cest-á-dire 
une caballería par an, rendent 50 piastres par 
jour (250 franes) , soit 18,250 piastres fortes par 
an. II faut en déduire les frais d'exploitaüon, qui 
se partagent de la maniere suivante : 

Achat de vingt-cinq chevaux, trans- 
pon et sacs 5,150 p. 

Seize négres á 500 piastres, pour 
confectionner, poner, etc., le 
charbon 8,000 

Dépenses imprévues 850 

Total des débours .... 12,000 p. 



Intérétá 1 p. °/ par mois . . . 1,440 
Louage du terrain á 100 piastres 

par caballería 1,000 

Nourriture des négres 750 

A repórter. , . 5,170 



— 118 — 

Report. . , 5,170 

Nourriturc des vingt-einq chevaux. 4,562 
Gages de deux maycnwles ou sur- 

veillants 600 

Dépenses imprévues ...... 168 



8,500 p. 

Produit. . . 18,250 p. 

Revenu net. . . 9,750 p. 

II resulte de la que 12,000 piastres de dé- 
boursé donneraient un revenu de 9,750 piastres 
fortes! 

Un grand nombre de petites cultures offriraient, 
sinon des profiís aussi magnifiques, au moins les 
plus brillants revenus. Tels sont le cotón, l'in- 
digo, le cacao, dont les essais ont été deja si 
beureux, le nopal pour la cochenilie, les múriers 
pour les vers a soie, qui offrent de si brillants 
resultáis demontres par la prospérité rapide de la 
magnanerie établie par le docteur José Magín Ta- 
rafa, la vanille, si abondanie chez nous et dont 
on proíite si peu, ainsi que le poivre, le safran et 
d'autres plantes huileuses, comme le man, le 
pinon , la higuereta , el ajonjolí , el núrasol , 
i'arbre de la gomme élastique, et cent autres 
qu'une nature généreuse laisse échapper de son 
sein, et qui ne demandent qu'á étre cultives pour 
répandre avec profusión les trésors enfermes dans 
leur séve. Dans le nombre de ees diverses cul- 
tures, une des plus précieuses, et qui oífrirait de 
splendides récoltes, est celle des orangers. On a 
peine á croire qu'on n ait pas encoré eu l'idée de 



— 119 — 

faire un objet de spéculation de cette production, 
qui surabonde chez nous. 

Le développement de l'oranger sauvage est trés- 
rapide. Trois ans aprés avoir été semé, il a deja 
de douze a quinze pieds , un an plus tard, il pro- 
duit environ cent oranges ; au bout de dix ans, trois 
á qualre mille; et comme le fruit se conserve long- 
temps sur l'arbre, on voit la floraison suivante se 
développer á colé de la malurilé du fruit, et le 
méme oranger offre ainsi en tout temps ses co- 
rolles embaumées mélées á ses fruits d'or. Mais, 
pour bien profiter de ce fruit précieux, il est indis- 
pensable de le greífer avec des plants tf oranges de 
Chine, espéce la plus délicate et qui devient á 
Cuba d'une qualité supérieure. Cette opération 
retarde de deux ou trois ans la premiére floraison. 
Si on plante les arbres á vingt pas de distance 
Fun de l'autre, on en aura 3,800 dans une cabal- 
lería (dix-huit cordeaux), donnant chacun , terme 
moyen, 1,500 fruits, qui, vendus au prix ordi- 
naire du marcbé, c'est-á-dire qualre piastres le 
mille, produiraient 22,860 piastres, sorame exor- 
bitante, qui équivaut á la plus brillante récolte 
d'un bon cafetal. Mais les frais sont bien moins 
considerables que ceux d'une caféirie, comme 
le prouve le calcul suivant : 

Intérét par an , de l'achat de 

quinze négres . ..... 612 p. 

Nourriture et entretien , ídem. . 684 
Habillements, ídem, . . . . 30 

Gages d'un mayoral ou surveillant. 408 

A repórter. ♦ , 1,734 



— 120 — 

Report. . . 1,754 

ídem d'un conducteur de boeufs. 508 

Louage par an de deux caballerías, 

une pour les orangers, l'autre 

pour la nourriture des boeufs. 400 

Quatre paires de boeufs. ... 49 

Deux charreltes 29 

Dépenses imprévues. .... 350 



Total des dépenses. . . 3,000 p. 



Reste net 19,800 p. 

II est vrai que ce résullat n'est complet qu'au 
bout de dix ans; mais, des la cinquiéme année, 
la récolte paye plus de la moitié des frais ; á la 
sixiéme, ii reste déjá un excédant considerable; 
etau bout de dix ans, un capital de 24,153 pias- 
tres aura assuré au cullivateur un revenu de 
^9,000 piastres. 

En attendant, nos orangers, ees trésors natu- 
rels, cette mine opulente, ne servent ici qu'á 
joncher les grandes routes et les potreros de mil- 
liers de fruits et de íleurs qui périssent négligés 
par l'apalhie, par l'ignorance et par la morgue du 
bonbeur. Une partie des routes sont bordees 
d'orangers et de cilronniers pendant plusieurs 
lieues, et loujours les guarda-rayas (mur ou 
séparation) d'un cafetal se composent de quatre 
ou cinq mille arbres de celte espéce. 

On profite un peu mieux du produit que don- 
nent les abeilles, et surtout de la cire; mais la 
spéculation en serait plus fructueuse si on ne 
Tavait reléguée au nombre des revenus de second 



— 121 — 

ordre, el livrée a de pauvres cultivateurs qui, 
n'ayantni les moyens ni Finstruction nécessaires, 
nont pas pu appliquer a cette branche d'induslrie 
les nouveauxperfectionnements adoptes dans d'au- 
ires pays. La cire que produit Tile est d'une qua- 
lité supérieure, et seuíement comparable a celle 
de Venise. Les premieres ruches furent apportées 
de la Floride, et commencérent dans la premiére 
année á donner un rapport considerable. Les 
abeilles emigrantes sortaient d'un jardín pour 
rentrer dans un autre, et se crurent encoré chez 
elles. On ne commenga a exporter la cire qu'en 
1770. Pendant quelques années, il n'en partit du 
port de la Havane, terme moyen, que 2,700 arro- 
bas (de 24 livres). Mais bienlót ce produit fut 
tres-demandé par JeMexique, le Pérou et rislhme 
de Panamá, et en 1805, Texportation s'éleva jus- 
qu'á 42,400 arrobas, sans compter la consomma- 
tion de File, qui est trés-eonsidérable.Dans la 
stalislique de l'année 1827, la production de File 
se trouve portee á 63,460 arrobas, et l'exporta- 
lion á 22,402 1/4, ce qui porte la consommation 
inlérieure a 40,757 5/4. Depuis cette époque, 
Pexportalion a toujours diminué, a cause des 
troubles politiques, qui ont fait cesser les Com- 
munications entre Cuba et la Nouvelle-Espagne. 
Néanmoins, la supériorité de cette denrée la 
rendrait Tobjet de demanaes réitérées, si les 
agriculleurs avaient pu continuer a lui donner 
des soins. 

Un autre de nos produits, Tananas , pourrait 
devenir une source ahondante de richesses. Ge 
fruit, couronné avec faste par la nature, et dont 



— 122 — 

la brillante suprématie semble rehaussée encoré 
par les épines acérées et aristocratiques qui le 
défendent contre la dent des animaux , offre non- 
seulement une jouissance au goüt du friand, mais 
une destination précieuse et lucrative. Deja mise 
á profit avec succés dans Tlnde et dans les íles 
Philippines, elle pourrait avoir ici un plus grand 
développement que partout ailleurs. L'ananas 
n'est pas seulement un objet de luxe et de volupté 
raíBnée ; ses feuilles recélent des fibres d'une 
íinesse extreme, qui ont toutes les qualités re- 
quises pour élre tissées et transformées en une 
sorte de batiste de la plus grande beaulé. Les fils 
qui sorlent de ses feuilles sont disposés en pelits 
paquets comme ceux du lin. Si vous les examinez 
au microscope, vous leur reconnaissez toute la 
souplesse, tout le briilant et la douceur de la soie; 
ils sont transparents, trés-unis, et propres a rece- 
voir toutes sortcs de teintures. La maniere de 
préparer ees íilaments de l'ananas est simple et 
expéditive. La feuüle se compose d'un grand 
nombre de fibres qui la parcourenl d'un bout á 
l'aulre, enveloppées dans une pulpe glulineuse. 
On place ceite feuille sous une machine dont Tac- 
lion rapide écrase á l'insiant la feuille, et laisse, 
sans lesión aucune, les íilaments a nu; puis on 
lave ees derniers, et on les fait sécher á Tombre. 
Ce procede est si simple, qu'une demi-heure aprés 
la premiére préparation on peut remettre celie 
précieuse matiére entre les mains du tisserand, 
non pas, comme le lin, flétrie et putréfiée, mais 
fraiche, intacte, blancbe, et encoré brillante de 
sa séve primitivo. II serait bien simple et peu 



— 123 — 

coüteux de meare á profit á Cuba ceüe produe- 
tion, dont l'abondance est telle qu'on vend au 
marché six ananas pour un medio (dix sous de 
France). 

La culture de Pananas n'exige presque pas de 
frais ni de soins; elle n'offre aucune mauvaisc 
chance, car les varialions de i'atmosphére n'ont 
aucune influence sur sa végétation; tous les ter- 
rains lui sont bons, jusqu'aux rochers les plus 
ápres; le plant d'ananas prospere la oü aucun 
autre fruit ne peut éclore : il n'y aurait qu'á le 
vouloir pour tirer un revenu ¡mportant de ce fruit 
précieux. Une culture facile, des récoltes ahon- 
dantes et sures, un procede peu coúteux et expé- 
ditif pour préparer le íil, et la vente du fil sans 
concurrente, en attendant l'époque oü Fétofíe 
toute confectionnée pourra sortir des fabriques 
mémes de la Havane, tels sont les avantages que 
presenterait ce nouveau mode d'industrie. 

Vous ne sauriez vous représenter Topulence de 
la nature dans ees contraes : la plupart des légumes 
et des fruits sont d'une grosseur incomparable et 
d'une variété prodigieuse; la yuca, le buniato, le 
ñame, la pomme de terre méme, acquiérent un 
degré de croissance tel, qu'un seul de ees fruits 
suffit á nourrir un homme pendant vingt-quatre 
heures. En deux jours, le radis devient gros 
comnie une orange. Des fruits enormes, de la pro- 
portion d'une tete humaine, et du poids de cinq á 
six livres, se balancent, suspendus aux domes de 
nos arbres. La yuca atteint plus de trois pieds de 
longueur, et sert á faire le pain de cassave, qui , 
comme vous le savez , remplace le pain de froment 



as 124 — 

pour les négres, et Famidon, objet d'une enorme 
consommation dans Tile. Une caballería de terre, 
plantee de yuca, donne un revenu de 3,000 pias- 
tres (15,000 fr.) par année. Par un de ees con- 
trastes mystérieux dont la nature a seule le secret, 
ce légume renferme la vie et la morí : sa parlie 
farineuse produit le pain de cassave, et le jus 
qu'on en extrait devient un poison violent. Cepen- 
dant le fruit tout entier est fort agréable a manger, 
et s'emploie réguliérement dans de certains raéts 
du pays fort savoureux. 

Parmi nos excellents produiís , la banane est 
un des plus exquis et des plus ahondante. Les 
négres en sont trés-friands, en mangent á discré- 
tion, et la préférent au pain de cassave, et ménie 
au pain de farine de ble. La banane peut se 
classer entre le fruit et le légume : elle est douce 
et fondante, cest la plus saine et la plus agréable 
nourriture. On la mange crue, cuite, rótie, dans 
son germe, dans sa verdeur, dans sa rnaturilé, et 
toujours sous des formes diyerses et avec des 
gotits- diíférents. II y a deux espéces de banane, la 
banane. mole et la banane femelle. Je dois diré 
que la derniére est la plus délicale, la plus ahon- 
dante, et ceíle qui se conserve plus longtemps, 
aprés avoir subi quclques préparations. On les 
confit a peu prés comme des figues, et on les ar» 
range dans des boites qui partent par cenlaines 
pour les États-Unis. La production en est si ahon- 
dante dans File, que non-seulement elle fournitá 
la nourriture des négres et du reste.de la popula- 
ron , mais qu'on Temploie a l'éléve des bestiaux 
etdela volaille, Un tmnanier est un vérilahlemaí 



— 125 — 

de cocagne, l'image complete de l'abondance. 
Figurez-vous, mon cher Gentien, une admirable 
coupole de feuilles colossales, lustrées et lisses 
comme du satin, chacune de cinq á six pieds de 
long et deux a irois de largeur, prolégeant majes- 
lueusemeiit de leurs riches rameaux une multilude 
de grappes composées de cinquante a soixante 
fruits, chacun long d'environ un pied , et lout 
cela balancé par la brise chaude des tropiques! 
— Ditos si cela ne vauí pas volre belle avenue de 
chátaigniers, aux petits fruits, auxpetites feuilles, 
le lout chátié par la brise du nord. 

Le riz est le fond de tous les ropas á la Havane ; 
pourtant nous sommes obligés d'avoir recours á 
nos voisins du nord pour fournir á la consomma- 
tion. Les peiils agriculteurs, á qui ce genre de 
produit est abandonné, n'ont pas encoré pu se 
procurer la machine á batiré le grain, qu'ils sont 
obligés de remplacer par la forcé des bras et des 
poignots, ce qui casse le grain, le rend plus coü- 
teux et fatigue Touvrier. Du reste, la culture en 
est simple, et la récolte se fait quatre mois aprés 
avoir semé. Ordinairement, on plante dans les 
intervalles des plañís de riz, de V ajonjolí, des 
tomates, du millet, du otáis; et beaucoup d'autres 
graines dont les fleurs variées se confondant, of- 
frent á Toeil une richesse de couleurs mélées plus 
brillantes que l'arc-en-ciel. 

Un calcul statislique que Fon vient de me com- 
muniquer atteste que la récolte de riz en 1857 fut 
de 52,897 arrobas, l'importation de 59,820 1/2; 
ce qui porlerait la consommalioná 112,717 1/2 ar- 
robas ( de 24 livres) , dont plus de la moilié vien(¡ 

5, LA HAVANE, # 



— 126 — 

de l'étranger. Et cet état de dioses dure encoré! 
Ne trouvez-vous pas deplorable que Ton aille cher- 
cherailleursun produit de premiére nécessilé que 
la nature nous fournirait si généreusement, et 
cela en 1842, faute d'une machine! 

Mais parlons enfin, mon cher ami, de nos gran- 
des et primitives cultures, dont je ne vous ai pas 
encoré entretenu. Vous serez étonné d'apprendre 
combien la culture du cafier, jadis si brillante, 
est devenue actuellement onéreuse á Cuba. Les 
rivalités sans nombre, la méthode vicieuse appli- 
quée á la culture de cet arbuste, la somptueuse 
recherche quon eraploie dans les caf'éiries, en 
ont tellement diminué le revenu, qu'á peine tire- 
t-on aujourd'hui 4 pour 100 de celles qui sont 
le mieux administrées. On pcut les considérer 
comme des maisons de campagne plulót que comme 
des biens de rapport. Un grand nombre de pro- 
priélaires, sans chercher les causes et le remede 
du mal, ont obéi a une terreur aveugle et détruit 
leurs caféiries pour fonder des sucreries, se sou- 
meltant ainsi a des pertes considerables, sans 
songer qu'aprés avoir creé, ce qu'il y a de mieux , 
cest d'exploiter. La baisse du prixdu café est, il 
est vrai, réelle, et nos propriétaires n'y peuvent 
rien; mais quih perfecíionnent la culture, ils 
augmenteront leurs produits, diminueront leurs 
frais et accroitront leurs revenus. Le cafier, vous 
le savez, est vivac?, et demande un terrain fort. 
La terre vierge et nouveüement défrichée est la 
plus convenable á sa culture. Dans Tespace de 
240 pieds, on peut planter une pépiniére de 
100,000 plants. La semence germe au bout d'un 



— 127 — 

mois ou de six semaines. Une des grandes fautes 
de nos eultivateurs est de planter les arbres trop 
prés les uns des autres; cela détourne leur séve, 
qui se répand en feuilles, au détriment du fruit, 
et mainte iloraison qui, dans le développement 
premier, donnait l'espoir d'une brillante récolte, 
s'éliole dans cette abondance stérile : vous diriez 
ees belles íilles bien découplées dans leur jeune 
verdeur, dont la séve dévie toup á coup au nioment 
oü leur jeunesse éclot. A peine Tarbre a-t-il at- 
teint deux ans, qu'on le coupe á la hauleur de 
4 á 5 pieds, en forme de parasol. Le bul de cette 
opération est de lui enlever une partie des bran- 
ches droiles pour repórter toute la séve vers le 
fruit. Mais, en rapetissant Tarbre, on diminue la 
source de la graine. Les Árabes, nos maítres dans 
ce genre de culture, le pensent ainsi, lorsqu'ils 
laissent croitre leurs arbres jusqu'á 25 ou 30 pieds; 
ce qui leur rapporte beaucoup plus de grains que 
nous n'en cueillons, et prolonge la vie de leurs 
arbres au delá de la durée des nótres. II est done 
évident que la coupe de Tarbre et Tentrelien de 
celte coupe diminuent le produit et augmenient 
les frais. On reproche encoré une autre faute á 
nos agriculteurs : c'est de faire cueillir le fruit 
sur les arbres et de contraindre les négres a rap- 
porter chaqué jour un nombre fixe de livres de 
café. Vous pensez, mon cher Gentien, vous qui 
avez si bien édudié Tart de Téconomie rurale, 
que Tavantage qu'oífre Taugmentation de la lache 
est loin de compenser en qualité la perte du 
grand nombre de graines venes arrachées par in- 
souciancQ ou par la paresse attardée d'un négre, 



— 128 — 

qu¡, apres avoir dormi deux heuressous Tarbic, 
se prend á regagner le temps perdu. Nos récoltes 
seraient bien plus ahondantes si, imilant encoré 
les Árabes, nous laissions mürir les graines, ne 
les cueiilant que lorsque, á une secousse donnée 
á l'arbre, elles se détacheraient d'elles-mémes : 
par ce procede, le café gagnerait en qualité, ei 
la main-d'ceuvre diminuerait. Pour préserver du 
soleil les cafiers et leur procurer de la fraicheur, 
il est indispensable de planter, dans des lignes in- 
termédiaires a celles de cafiers, d'autres plantes, 
d'autres arbres. Dans ce nombre, les bananiers 
sont préférables. La largeur et i'épaisseur de leurs 
feuilles porte un ombrage plus rafraichissant; 
elies atlirent davantage l'humidité el la comniuni- 
quent á leurs voisins; puis, la nature a éiabli je 
ne sais quelle harmonie entre ees deux arbres, 
qui semblent se chercher et se plaire ensembie. 
Quoi de plus frais et de plus admirablement beau 
que les feuilles luxueuses et lustrées des bana- 
niers retombanl avec souplesse sur une gracieuse 
boule d'émeraude qui parait aspirer sa forcé vítale 
dans les gouites de rosee qu'elles laisseni échapper 
sur ses graines de coraii? 

D'autres arbres fruiliers, comme Y aguacate, le 
manguier, le mamey , le caimitier, viennent ajou- 
ter, par la variété de leur feuillage et les vives 
nuances de leurs fleurs, á la gráce na'ive, á la 
fraicheur pleine de jeunesse el de ciarle de ees 
champs incomparables. Mais ii serait important 
qu'il y eíit une intention d'utilité dans le choix 
de ees arbres et de ees plantaiions qu'on méle aux 



— 129 — 

caficrs, et qui ponrraient ajouler un profit réel 
au revenu de la caféirie. 

Vous souvenez-vous, mon cherGentien, de ees 
belles soirées d'automne passées si doucenient 
au cháteau de Dissay, lorsque le soleil, d'un rouge 
enflammé , mais sans chaleur, projelait ses rayons 
sur la pointe de vos peupliers, et que, ses der- 
niéres lueurs pálissant par degré, allaienl s'égarer 
entre les découpures et les bas-reliefs de vos tou- 
relles? Je vois d'ici ees massifs éclairés par un 
ciel brumeux, mélancolique et plein de charme, 
jetes §a et la et coupés par le cours calme et lim- 
pide du Clain; — je vois ees nuances infinies du 
ieuillage, dont la dégradation pourrait servir de 
fac simile a la vie humaine. — Mon souvenir me 
raméne aussi vers ees prairies artificielles que 
j'aimais tant á contempler, toutes vivantes de vos 
troupeaux et de leurs clochettes, et de cette bonne 
Modeste, grondant ses chiens, poursuivant ses 
moulons, et s'arrétant, hors d'haleine, pour nous 
faire une ployade bien gauche, bien afíeclueuse, 
son bonnet de travers et ses blanches dents mises 
á découvert par un franc sourire. — Cette excel- 
lente filie, gardienne, mailresse d'école et mé- 
decin á la fois de son troupeau, qui, connaissant 
le tempérament, les maladies, les défauts et les 
perfections de chacun des moutons qui lui sont 
confies, ne les méne paitre que sur le terrain qui 
leur est favorable, la oíi Hierbe a les qualités re- 
quises, enrégimentés coinme des soldáis, qui les 
gourmande, les punit sils s'écartent de la route 
indiquée, puis les rentre au bercaii comme des 
enfants ; — c'est, mon ami 9 que vous étes dang 



— 130 — 

un pays civilisé, plus fagonné que vrai, et dont le 
bien-étre s'achéte au prix de la liberté. Trans- 
portez-vous par l'imaginaiion dans une de nos 
savanes de plusieurs lieues : la, Therbe sauvage 
enferme les éléments de la vie et de la mort; sa 
séve ardente et primitive se répand égalernent en 
végétaux salutaires comme en substances véné- 
neuses. Vous la verrez tantót riche, puissante, 
s'élangant á 4 ou 5 pieds de terre avec une varióte 
surprenante de íleurs, de pousses, de rejetons, 
entrelacée et étreinte par des plantes parasites 
d'un effet étourdissant á Poeil; tantót génée, vi- 
ciée par quelque élément nuisible, se pressant 
par touffes isolées mélées de pousses maigres, et 
dont Taspect desolé semble indiquer aux animaux 
la mort qu'elles enferment. C'est dans ees vastes 
plaines sauvages et solitaires, bornees seulement 
par des foréts vierges et des riviéres, qu'habitent 
nuit et jour, et pendant leur vie entiére, des mil- 
liers de boeufs, de vaches, de chevaux, de génis- 
ses, d'ánes et de truies, exposés au serein, á la 
pluie, aux ardeurs du soleil, aux maladies, au 
poison , aux débordements et á la mort. Mais ils 
sont libres; point d'éperons, point d'aiguilions, 
la nuit, le jour, ils sautent et bondissent á sou- 
liait; et lorsqu'au milieu de la journée, adossés 
aux vieux troncs de la forct, ils s'étendent par 
centaines a Tombre du majagua, du cédre et du 
ceiba colossal; lorsque, par une belle nuit plus 
claire que vos journées d'hiver, ils ruminent au 
bord de la riviére, entre le sommeil et la veille, 
ayant pour litiére les fleurs de la prairie et pour 
abri la voüte étoilée du ciel, ils ne regreltent pas, 



— 431 — 

certes, les litiéres de paille séche ni le toit de 
chaume de Técurie. 

Tous les matins, les savaneros (hommes des 
savanes), sur des cbevaux ágiles, et suivis de 
plusieurs gibaros (chiens sauvages), vont faire 
la tournée dans les savanes. Un fois la, iis se par- 
tagent le terrain, et chacun d'examiner s'il n'y a 
pas de bétail malade mordu par les chiens, em- 
poisonné par les inauvaises herbes, ou mort; puis, 
si les génisses, les juments et les truies ont dé- 
posé des nouveau-nés, iis aménent avec le veau 
la mere a l'écurie, oú elle reste pendant quinze 
jours. La jument erre en liberté avec son poulain, 
et on ménage á la truie un abrí dans la forét avec 
sa peiite famille : la, on en a soin jusqu'au mo- 
ment oú celle-ci peut se tirer d'aífaires par elle- 
méme; alors toute la famille est lachee de nou- 
veau dans la savane. 

Quelle que soit rexactilude des savaneros á 
remplir leur devoir, il est impossible qu'ils puis- 
sent donner une surveillance exacte a un si grand 
nombre de bestiaux, et a des distances aussi con- 
siderables. Souvent une grande partie des trou- 
peaux périssent faute de secours. Comme vous 
voyez, cette maniere d'élever les bestiaux réunit 
tous les inconvénients et tous les piaisirs de la 
vie sauvage, mais, dans Fintérét de leur conser- 
varon, il est a désirer qu'on atiente tant soit peu 
á leur liberté. Un des graves inconvénients a re- 
douter dans les savanes, est Tinondation : sou- 
vent, aprés une forte pluie, la nuit, la riviére dé- 
borde, gagne une partie de la vallée, et engloutit 
en un instant une grande partie du troupeau. 



— 152 — 

Les savanes dépendent toujours des grandes 
propriélés, qui perdent parfois ainsi dans une nuit 
pour la valeur de 50,000 ou 60,000 piastres. 

Les pofreros, destines aussi á élever des bes- 
tiaux, sont, en plus peíites proportions, mieux 
surveiliés et garanlis : le lerrain est enlomé d ? un 
mur en plantes vivaces , en nopals et autres 
cactus. On y engraisse les animaux destines a la 
manutention des habitations; et ceux qui sont fati- 
gues par Texcés du travail y trouvent du repos et 
d'excellenls páturages; souvent on en prend en 
pensión moyennant une rétribulion rnensuelle, 
mais les potreros sont spécialement destines á 
Féléve des mules. 

L'ile de Cuba, qui a donné á l'Europe le cho- 
colat, nourriture deslíanles classes européennes, 
la pomme de terre, nourriture des pauvres, le 
tabac, jouissance devenue universelle, cetté ile, 
qui a perfectionné et protege la culture du café 
et de la canne a sucre, est aussi la mere d'.un 
trésor vegetal; le mais, dont on na pas jusquVici 
fait assez d'usage en Europe, et qui, renfermant 
beaucoup de substance alimentaire, pourrait ri- 
valiser avec la patale pour la nourriture des classes 
ouvriéres et agricoleSe Celte opinión n'est point, 
je le sais, partagée par tous les savants, qui sont 
charmés de soutenir les droils du vieux monde, 
et qui nóus prouveraient, s'ils l'osaient, que Vir- 
gile et Horace prenaient leur café le maiin comme 
M. de Voltaire. Celte manie de tout rctrouver dans 
Tantiquité et de tout rapporter a elle, aurait dü 
ceder á Tévidence. Fierre Martin, le ministre et 
Fauteur des lettres si connues, le poete Creilla, 



— 133 — 

Jean de Léry, Jean de Laet, Torquemada, nous 
apprennent qu'une des premieres merveilles que 
les Européens admirérent dans le nouveau monde 
fut une espéce de ble gigantesque, á la tige ele- 
gante, au grain doré, aux feuilles grandes et lisses. 
On ne peut s'empécher de reconnaitre le mais á 
ees divers signes, el l'étonnement des Européens 
prouve que celte plante leur était inconnue. 

Mais le mais, nominé sentli par les Mexicains, 
cultivé au nord et au sud de Téquateur sur un 
espace de plus de quatre-vingts degrés, peut. ét-re 
consideré eomme le froment de Tautre hémi- 
sphére. Son milité, sa fertilité, son énergie de 
puissance de reproduction, avaient inspiré aux 
peuples de ees régions pour cette plante une véné- 
ration qui aílait jusqu'au cuite. Le pain des sacri- 
fices était fait de farine de mais, et pétri par les 
filies du soleil, avec le sang des victimes. La 
déesse de la fécondité, la Cérés de cette mytho- 
logie, nommée Linsentli, du moí senlli, recevait 
pour oífrande les prémices de la moisson. Les 
idoles de México étaient toutes faites de mais, et 
on les brisait pour en dislribuer les morceaux aux 
fidéles. En quelques provinces, on se servait des 
grains dores du maiscomme de monnaie ou comme 
un signe d'échange. Entin, dans les années sté- 
riles, quiconque dérobait un épi de mais était 
puní de mort; telle était la rigueur de la loi mexi- 
caine. 

II y a quelque chose de juste et de reconnais- 
sant dans ce cuite rendu á Tune des forces de la 
nature, qui fournissent á l'humanité le plus de 
ressources dans tous les temps et dans tous les 



— 134 — 

lieux. Ce ne sera pas vous, mon eher Gentien, 
qui serez hérétique envers ceíte religión de l'a- 
griculture, et vous trouverez que les Mexicains 
avaient raison. Sans entrer dans les proíbndeurs 
de cette queslion érudite, que je laisse a de plus 
savants, queslion relative a la vieille origine du 
mais, je m'en remets á Topinion de ce sage, de 
ce savant universel, qui a éclairci lout ce qu'il 
touchait, et dont Tesprit est aussi précis que ses 
connaissances sont vastes et approfondies, M. de 
Humboldt : « Tous les botanistes, dit-il, dans 
son Essai polilique sur la Nouv elle-E spacjne , s'ac- 
cordent á soutenir que le mais, ou ble de Turquie, 
est un véritable ble d'Amérique, donné par le 
nouveau monde a rancien. » Quand les Européens 
arrivérent en Amérique, le tea mais, haolii en 
langue aztéque, et mais, en langue baiiienne, 
était cultivé depuis la partie la plus méridionale 
du Chili jusqu'á la Pensylvanie. Les Toltéques, 
d'aprés une tradition des peuples aztéques, intro- 
duisirent á México, au septiéme siécle, la culture 
du mais, du cotón et du poivre. 11 peut bien se 
faire que ees diverses classes d'agricultures exis- 
tassent avant les Tolleques, et cette nation, dont 
la civilisation a été si hautement vantée par les 
historiens, n'a fait que leur donner plus d'exten- 
tion. Fernandez rapporte que méme les Otomites, 
peuple nómade et barbare , plantaient le mais. La 
culture de cette graminée s'étendail par déla le 
Rio- Grande de Sant-Iago, que Ton appelait autre- 
fois Tololollah. Notre mais ne ressemble pas á 
celui que produit l'Europe; au lieu d'avoir cette 
saveur acre et un peu grossiére que lui donne le 



— 135 — 

soleil de vos latitudes, la farine intérieure de sa 
graine est fondante, douce et d'une saveur déli- 
cate , et sa culture est aussi facile que son produit 
est ulile et abondant. La maloja, feuüle du mais, 
serta nourrir les bestiaux, et la graine á engraisser 
les volailles. Quand elle est fraiche, on l'emploie 
pour faire des gáteaux, des pátes et de funches 
(espéce de polenta) qui mériteraient une place 
sur les tables des gourmets les plus délieats. 

On compte trois récoltes de cette graminée pré- 
cieuse, sans parler d'une quatriéme moins ahon- 
dante, que les cultivateurs nomment la récolte 
A' aventure; et lorsqu'elle est cultivée en maloja, 
on en fait jusqu'á douze par an. 

Quand on séme le mais á la main, comme le ble 
en Europe, il pousse serré et ne produit que des 
feuilles, ou maloja» Espacé et semé dans des sil- 
lons réguliers, la récolte devient ahondante en 
grains, qu'on recueille qualre mois aprés la se- 
maison. Comme la plante absorbe beaucoup de 
suc nulritif, on ne doit placer que quatre grains 
dans chaqué trou , prenant garde de ne pas trop 
rapprocher les distances. 

A peine semé; on le voit sortir de terre; et au 
bout de quatre mois il donne sa graine. II y en 
a de plusieurs couleurs, mais le meilleur, et á 
peu prés le seul qu'on trou ve dans le pays, est 
jaune avec deux points blancs sur la graine; c'est 
la le mais originaire de Tile et celui que les 
botanistes on nommé ble des Indes. 

Le cacao est encoré un trésor naturel, dont 
la production est due au sol de Cuba sans avoir 
jamáis été importé; mais, comme bien d'autres, 



— 136 — 

cette richesse n'est pas expíoitée. Cependant, le 
petit nombre d'essais d'exporlalion qu'on a faits 
jusqu'á présent auraient dú encourager les agri- 
culteurs, si la rareté de la population blanche 
n'était ici en raison inverse de la prodigalité de la 
nature; et, chose bizarre et digne de remarque! 
sur ce sol oü tant de précieuses productions se 
récoltent á peu de frais plusieurs fois dans l'année, 
et dont les revenus sont si brillants, on ne s'atta- 
che qu'á la créalion de propriétés compliquées, 
dispendieuses, qui exigent une main-d'oeuvre scan- 
daleuse, et dont le revenu, proportionnellement 
aux dépenses, n'est pas aussi considerable que 
celui du tabac et de la maloja dans les environs 
des villes, et que le serait celui d'un grand nombre 
d'autres productions de l'íle. 

Depuis la conquéte. Tarbre qui porte le cacao 
n'a été cultivé que dans les environs de la ville de 
los Remedios; partout ailleurs il pousse sponta- 
nément, et sa riche gousse une fois mure tombe 
et ne sert qu'á rendre a la terre la séve dont elle 
Tavait douée. Le cacaotier est un arbre dont la 
longévité est incalculable. On voy ai t encoré, il y 
a peu d'années, prés de los Remedios , de ees ar- 
bres séculairesqu'on soupgonne avoir existe avant 
l'arrivée des Espagnols dans File, et dont aucune 
tradition ne rappelle la naissance. Ge ne fut qu'á 
la fin du dix-huitiéme siécle que Texistence du 
cacao de los Remedios, ayant commencé á étre 
connue dans ses environs , on en íit des demandes. 
C'est ainsi que les villes de Puerto-Principe et 
aulres villes voisines apprirent que dans leur 
propre pays, á colé d'elles, la nature leur offrail, 



— 137 — 

¿Tune quaüté supérieure, le fruit qu'ils allaient 
chercher si loin á haut prix. A cette apoque on 
vendait le cacao de los Remedios á 6 piastres le 
quintal : depuis ce temps, son exporlation élant 
devenue plus considerable, tous les cuhivateurs 
du dislrict en ont planté et vivent a peu prés de 
son produit. Toules ees récoltes réunies rendent 
aujourd'hui de quatre a cinq mille quintaux , 
dont on reserve le huitiéme pour la consomma- 
tion intérieure; le reste est exporté pour Puerto- 
Principe , et produit de 60 a 70 mille piastres 
par an. Ce revenu est invariable; le fruil étant 
tres-estimé, l'extraction en est infaillible. Les 
années fértiles , on le vend de 15 a 20 piastres 
le quintal, et le prix s'élevant, á mesure que la 
récolte devient moins productivo, le propriétaire 
préfére les mauvaises années aux bonnes ; elles 
épargnent la main-d'oeuvre sans diminuer le 
revenu. 

La graine du cacao se séme d'une maniere sin- 
guliére; la oü vous voulez un arbre, il vous faut 
semer trois graines séparées, qui produiront un 
germe. Trois trous, formant un triangle á un 
demi-pied de distance , regoivent chacun une 
graine; mais elles ne doivent pas étre couvertes 
ni méme jetees au fond de Touverture, mais seu- 
lement posees légérement sur le bord et en partie 
sur le sol ; c'est ainsi sans doute que le mystére 
de Tunion s'opére. La graine ainsi á découvert 
n'est garantie de l'atteinte des oiseaux que par 
une couche de feuilles séches. Chacun des arbres 
est espacé de douze pieds. Le germe est hors de 
terre durant irois ou quatre jours aprés avoir été 



— 138 — 

semé, et la premiére récolte se fait au bout de 
qualre ou cinq ans. Cet arbre est (Tune vigueur 
exlraordinaire : des qu'il commence a produire, 
rien ne saurait l'ébranler; les intemperies, la 
gréle, les plus forls ouragans le rendent encoré 
plus apte aux riches íloraisons, et si la tempéte 
lui enléve une partie de ses branches, celles qui 
lui restent se chargent du double et triple poids 
de la séve. La fécondilé de cet arbre est telle qu'il 
n'y a pas un pouee de son écorce qui ne soit cou- 
vert de ses gousses , méme les parties de sa propre 
racine que le passage des eaux laisse a découvert. 
Sa culture n'exige aucun soin et ne présente 
d'autre mauvaise chance que la voracilé des va- 
ches et des perruches, qui en sont trés-friandes. 

Le cacaolier donne deux récoltes par an. Mais, 
ce qui est désolant, c'est de voir ees arbres magni- 
fiques batlus sans pitié pour en arracher les 
fruits : n'y aurait-il pas un moyen plus doux, 
plus conservateur, pour atteindre le but? Les 
cultivateurs n'ont pas encoré de calcul approxi- 
niatif sur la quantité de cacao que donne chaqué 
arbre; mais ils assurent que dix mille arbres 
donnent de six á huit arrobas (de vingt-cinq 
livres). 

Vous voyez, mon cher planteur, que malgré 
tous les avanlages qu'oífre ce produit , la culture 
en est restée a l'état primitif. Combien detrésors 
sur cette terre admirable dont les cinq sixiémes 
sont couverts de foréts primitives , et qui n'atten- 
dent que la main de l'liomme pour se répandre 
et l'enrichir. Lorsqu'on songe á cette multitude 
d'hommes dont le vieux monde regorge, dont 



— 159 — 

l'Angleterre ne sait que faire, dont le poids op- 
presse 1'AlIemagne, et dont le sol volcanique de 
l'Irlande infortunée frémit, on voudrail avoir de 
la puissance et des ailes, pour aller soufíler des 
paroles d'espérance et d'avenir aux pauvres qui 
souffrent; on sent l'ardent besoin de posséder un 
íevier formidable pour les transponer d'un élan 
dans ees terres fortunées. 

(Test un véritable malheur pour un peuple que 
de devoir sa prospérité á des circonstances éven- 
tueiles, et dont le seul avenir est fondé sur la du- 
rée d'une bonne chance : cest la veine du joueur; 
avec elle le vertige simpare de lui ; au premier 
monceau d'or que la fortune lui jette, il croit la 
teñir a jamáis sous sa main ; il s'agite, continué á 
jouer, expose toute sa fortune, pendant que 
l'amour-propre et la convoilise, ees mauvais con- 
seillers, lui souíBent a l'oreille : « Va, va, de Tor; 
tu auras de Tor! » Et aprés une nuit sans som- 
meil, il reñiré chez lui sans une obole. 

Les Havanais, séduits par l'encouragement et 
les facilites que les gouvernements accordaient á 
la traite, et par la suprématie non contestée de 
ieur sucre, concentraient toute leur altention, 
tous leurs capitaux sur la culture de la canne á 
sucre et la construction des sucreries : on y atta- 
cha mente une sorte d'opinion aristocratique. Les 
fonds considerables, Tétendue du terrain qu'exi- 
geaient ce genre d'établissement, le nombre de 
négres que Ton employait, pla§aient les proprié- 
taires dans une hiérarchie élevée, et constiiuaient 
en leur faveur une sorte de haut patronage, ou 
pour mieux diré une véritable souveraineté, Oulre 



— 140 — 

les enormes capilaux employés aux fabriques el á 
l'achat des négres, il faut, pour élablir une su- 
ererie, au moins 30 caballerías de ierre (60 néc- 
tares). Ceux qui nont pas les fonds nécessaires 
pour subvenir á ees dépenses ou a celles qu'exige 
une caféirie, deviennent eulíivateurs de labae, 
sitieros (possesseurs de pelites métairies), mayo- 
rales (chefs conducleurs de négres), criadores 
(éleveurs de bestiaux), monteros (eultivateurs 
monlagnards). Dans tous ees éiats, on reeueilie 
des profils considerables ou de forts appoiníe- 
menls; mais on vil au jour le jour. Le Havanais 
n'épargne pas son bien. Un des malheurs de la 
prospérité facilement acquise est d'étre toujours 
accompagnee d'imprévoyance. íl est vrai que la 
difficulté des communicalions, le mauvais état des 
routes, l'éloignement des villes et des villages, et 
la faible proportion de la populalion comparée au 
terriloire , privent l'homme des campagnes des 
moyens nécessaires pour vendré ses récoltes. Ce 
manque de débouchés le rend insoucianl, et lors- 
qu'il voit ses greniers déborder, et que le sol 
continué á lui rendre de nouvelies récoltes dont 
il n'a que faire, il se décourage et la paresse le 
gagne; l'abondance, la beauté de la nature, la fa- ■ 
cilité de la vie Temportent, et il passe sa vie la 
guilare á la main, ses chansons dans sa blague á 
tabac et le machete au cóté, á íumer et a chanter 
sa belle. 



LETTRE XXVII* 



A M. LE VICOMTE SIMEÓN , DIREGTEUR GENERAL 
DES TABACS. 



Premier usage du tabac. — Les sauvages enseignent une 
nouvelle jouissance aux lions de la civilisation. — Les 
premiers idéalisent ce plaisir en y cherchant des inspira- 
tions religieuses et morales. — Les raffinés des temps 
modernes en font un instrument de jouissances grossiéres 
et matérielles. — Le tabac , originaire de TAmérique. — 
Persécution contre le tabac. — Étrange punition infligée 
par Méhémet-Ali-Bey. — Manieres diverses de fumer. — 
— Cacique ivre de tabac. — Usage étendu du tabac. — 
Schisme. — La plante du tabac apportée pour la premiére 
fois en Europe vers le milieu du seiziéme siécle. — Son 
usage aussitót adopté. — Jean Nicot Tapporte en France 
en 1560. — Le cardinal de Sainte-Croix Tintroduit en 
Italie; sir John Hawkins en Angleterre. — Nouvelle per- 
sécution. — Jacques Ior et le Misocapnon. — Fagon et 
le nez de son représentant. — L'Espagne persécute aussi 
le tabac. — 11 triomphe partout et établit son empire sur 
le globe. •— Maniere de cultiver le tabac á Cuba. — Fa- 
bricaron des cigares. 



Havane, 15 juillefc. 

Vous ne m'en voudrez pas, mon cher vícomte, 
d'avoir tant tardé á vous donner de mes nouvelles, 
Depuis mon départ de France, emportée avecra- 
pidité par la vapeur, ma vie glisse sur la terre et 

3. LA HAVANE, i 



— 142 — 

sur l'eau comme un feu follet, et les impressions 
nouvelles qui rae frappent se pressent et se suc- 
cédent si promptement, que je me croirais le 
jouet (Fuñe fée, si le souvenir ou le regret ne ve- 
naient souvent me ramener á la vie réelle. (Test 
dans un de ees moments que je prends la plume 
pour vous parler un peu de ce pays que vous 
aimez; et, comme, par esprit de devoir, vous vous 
plaisez a Taire des recherches dans le domaine de 
vos attributions , je viens me faire pardonner mon 
silenceen vousadressant quelques renseignements 
sur le fruit précieux dont vous étes Fheureux dis- 
pensateur. 

Vous savez quelle fut la premiére origine de 
cette habitude, aujourd'hui devenue si impérieuse 
en Europe , ou plulót si tyrannique : l'usage du 
tabac. Christophe Colomb, en arrivant á Cuba, fit 
explorer le pays par deux hommes de son équi- 
page. A leur retour , ils rendirent un compte exact 
á leur chef de ce qu'ils avaient vu et observé. — 
« Ces deux chrétiens, dit l'amiral dans son rap- 
port á la cour d'Espagne , rencontrérent en che- 
min beaucoup d'Indiens des deux sexes ayant á la 
bouche un petii. tison allumé dont ils aspiraient 
la fumée!... » C'était tout simplement le parfum 
du tabac. 

Ainsi ces peuplades encoré sauvages, sans com- 
municaiion avec le monde civilisé , cette race 
ingénue et primitiva, enseigna, communiqua et 
rendit indispensable á la vie de tous les peuples 
civilisés et non civilisés du globe, Hiabitude la 
plus arliticielle et la plus repugnante au goüt na- 
tura! ; et l'éliie de l'élégance européenne, la jeu- 



— 443 — 

nesse parfumée jadis de roses et d'aloés, adopta, 
comme le supréme complément d'une vie de 
recherches , la coutume empruntée au pauvre 
Indien de nos savanes! Si, au moins, comme luí, 
elle luí demandait par cette ivresse l'oubli de la 
douleur; si, en aspirant la fumée du tabac, elle 
cherchait, comme leBrésilien, a éclaircir le flam- 
beau de son intelligence, ou si elle en faisait un 
symbole de paix, comme l'Indien de l'Orénoque, 
qui éteignait dans les vapeurs de son calumet la 
haine et la vengeance! Mais vous autres, gens de 
la civilisation raffinée, vous ne cherchez dans la 
fumée du tabac qu'une derniére sensation maté- 
rielle, dans la poudre á priser qu'une maniere de 
dégager le cerveau , le moyen d'éternuer. 

II a fallu seulement trois cents ans pour que 
cette habitude des Indiens de Cuba devint une 
nécessité pour les habitants du globe. Quelques 
savants ont essayé d'enlever á TAmérique Tinitia- 
tive de ce goül bizarre, On a prétendu que l'herbe 
de la nicotiane, ou tabac, était connue en Orient 
avant que rAmériqueenrévelátrusage ál'Europe. 
Mais tous les orientalisles soutiennent que ni les 
ouvrages orientaux antérieurs a la découverte du 
nouveau monde, ni les récits des voyageurs ne 
font mention du tabac. 

II est vrai que, d'aprés Bell , les Chinois fu- 
maient depuis plusieurs siécles, mais d'autres 
herbes aromatiques sans doule, et non du tabac. 
lis ne connurent cette plante que lorsque les Por- 
tugais leur en apporterent la semence en 1599. 
C'est a peu prés á la méme époque, pendant les 
trente ans que les Portugais conservérent des éta- 



= 444 .— 

blissements dans le golfe Persique, que l'usage 
du labac fut introduit en Perse ainsi que dans 
linde. Mais ceci me rappelle une anecdote fort 
origínale rapportée par sir T.homas Herbert , ar- 
rivée pendant son séjour en Orient. 

Deux ans aprés rexpulsion des Portugais de 
Perse, on introduisit dans la ville de Kazbin qua- 
rante chameaux chargés de labac. Les conduc- 
teurs, ignorant encoré (on voit que les télégraphes 
et les chemins de fer n'existaient pas en Perse) 
l'expulsion des Portugais , conduisaient íranquil- 
lement leur denrée au marché, lorsque le favori 
du schah, Méhémet-AIi-Bey, qui n'avait pas recu 
le piseak (cadeau) accoutumé , commanda qu'on 
leur appliquát le cháüment voulu par la loi. On 
coupa sans délai et préalablement les oreiíles aux 
marchands; ensuite, pour les punir par oú ils 
voulaient lenter lesfaibles, on leur déchiqueta le 
nez , puis , ordonnant l'ouverture d'un enorme 
trou dans la terre en guise de pipe , Al i-Bey le íit 
bourrer de quarante charges de tabac, objet de 
la contravention, et aprés y avoir mis le feu, il 
octroya gratis au peuple le piaisir de humer pen- 
dant plusieurs jours la plus nauséabonde et la 
plus puante des fumées. 

Les Tures ne connurent l'usage du tabac que 
par l'Europe, á la méme époque que les Perses. 

Un autre Anglais, Sandy, écrit en 1610 : i lis 
(les Tures) cherchent leurs délices dans le tabac, 
dont ils font usage avec un petit tuyau, au bout 
duquel ils placent un gros bout rond en bois, 
usage qu'ils ont appris depuis peu des Anglais ; et 
si on ne les décourageait pas de cette jouissance 



— 145 — 

(un chef maralle, Bam, vient de faire traverser 
une pipe dans le nez d'un Ture, et lui a fait par- 
courirainsi les rúes), ce goút serait deja general. » 

Mais revenons a notre ile. « L'herbe dont les 
índiens aspirent la fumée, écrivait don Bar totu- 
meo de Las-Casas en 1527, est bourrée dans une 
feuille séche, comme dans un inousquelon, de 
ceux que font les enfantspour l'époque de la Féte- 
Dieu. Les Índiens l'allument par un bout, puis 
sucent et humectent par l'autrc extrémilé, en 
aspirant intérieurement la fumée avec leur ha- 
leine,cequi lesassoupit entiérement et lesplonge 
dans un état coniplet d'ivresse. » 

Le capitaine don Gonzalo Hernández de Oviedo 
Valdez, alcade de la forteresse de Saint-Domin- 
gue, nous donne encoré des détails curieux sur 
l'usage du tabac chez les Índiens de la Havane. 

« A cóté d'autres vices , dit-il dans son His- 
toire des Lides, les indigénes ont celui de pren- 
dre des fumigalions faites avec une berbe qu'ils 
appellent tabaco , et qui leur fait perdre le sens; 
et voici comment ils s'y prennent. Les caciques, 
ou bommes d'importance, se servent d'un luyau 
de qualre á cinq pouces de longueur, et minee 
comme le petit doigt de la main. Ce tuyau se ter- 
mine par deux autres tuyaux qu'ils enírent dans 
leurs narines, et le troisiéme passe sur la fumée 
de l'herbe qui brúle. La ils aspirent une, deux, 
trois et plusieurs fois, jusqu'au moment oú ils 
tombent a terre , élendus sans connaissance , 
ivres et endormis d'un profond sommeil. Aussitót 
que le cacique s'étend par terre, ses femmes (les 
-paiens en ont beaucoup) viennent le prendre et 



— 146 — 

elles Temportent dans son lit, si toutefois le caci- 
que le leur a ordonné avant; car, dans le cas con- 
traire, elles le laissent la oú il se trouve, jusqu'au 
moment oü il revient de son delire. 

* Je ne sais, ajoute le bonbomme d'alcade, 
quel plaisir on peut trouver a devenir une béle 
immonde, lorsqu'on est un chrétien; et pourtant 
quelques-uns de ceux-ci comrnencent á imiter les 
Indiens, seulement, á vrai diré, en cas de mala- 
die et pour oublier leurs douleurs. s 

Nous venons de passer en revue, dans ees rela- 
lions diverses, trois manieres difFérentes de fu- 
mer, dans lesquelles on retrouve les modeles du 
cigare et de la pipe, tels qu'on s'en sert encoré 
aujourd'hui. Le luyan triangulaire seul portait, 
parmi les Indiens, le nom de tabaco, et non la 
feuille ni la plante. A la Havane, on conserve 
encoré cette dénomination au mousqueton (1) , 
comme le designe fray Bartolomeo de Las-Casas, 

La nicotiane, ou bien le tabac, était cullivée 
avec un soin particulier par les Indiens , qui y 
attachaient non-seulement une idee de jouissance, 
mais encoré un sentiment religieux; ils l'appe- 
laient bénie de Dieu , cosa santa. Le mot tabaco 
parait appartenir á un des dialectes américains, 
et fut employé généralement dans les Antilles, 
aprés la conquéte, par les Espagnols. Ceux-ci, 
sans doute, l'emprunlérent aux indigénes , qui 
eux-mémes l'avaient pris aux Caraibes , lorsqu'ils 
visitaient ees cotes le fer et la torche en main. 

La plante qui produit le tabac croit aujourd'hui 

(1) Fumar un (abaco , dit le Havanais (fumer un cigare). 



— 147 — 

sans culture sur la plus grande étendue du nou- 
veau continent el des iles adjacentes, mais elle 
parait originaire de Cuba. Quoi qu'en disent quel- 
ques compilateurs modernes, c'est la que les 
Espagnols la trouvérent pour la premiére fois, et 
lous les rapports du tenips en font foi. Depuis, 
eile s'est répandue avec rapidité par toul le globe. 
La nalure , comrae si elíe eüt prévu sa brillante 
deslinée, la doua de toules les qualités souples, 
de toutes les facultes résislantes, larendit propre 
á tous les climats; et depuis Cuba jusqu'en Suéde, 
depuis la Turquie jusqu'au Maryland, on voit 
croítre et prospérer celte plante curieuse et bi- 
zarre. L'abondance de ses produits est prodigieuse; 
on comptc ( Linnée) jusqu'á quarante mille trois 
cent vingt graines sur un seul de ses pieds, et le 
germe de ees graines se conserve aple á la repro- 
duclion pendant plusieurs années. 

Le tabac fut connu en Europe vers le milieu 
du seiziéme siécle, et son usage fut, en peu de 
teinps , adopté généralement , mais ii eut á es- 
suyer de rudes et virulenies attaques, qui provo- 
quérent des défenses chaudes et éloquenles; ce 
fut un véritabie sebisme ; et si les proposilions de 
Calvin et de Luiher enflammérent les cerveaux 
des ihéologiens et bouleversérent TEurope, le 
tabac rnit le feu aux quatre coins du monde. 

Ce fut Jean Nicot, ambassadeur de France en. 
Portugal, qui apporta le premier échanlülon de 
tabac, en 1560, en France, et en fit présent á la 
reine mere Caiherine de Médicis, circonstance 
qui rehaussa le prix de cette nouveauté. On l'ap- 
pela la nicotiane, du nom de Tambassadeur. 



~ 448 — 

Elle fut introduite en halie par le cardinal de 
Sainte-Croix, nonce en Portugal, et elle y re^ut, 
conime en France, le nom de son iniroducteur : 
herbé de Siánle-Croix. Les qualités qu'on lui re- 
connut bientót lui valurent les differenles nomi- 
nations de buglom ou panacée antarcliquc, Ü* herbé 
sainíe ou sacrée, jiisquiame du Pérou, et bien 
d'autres. 

Sir John Hawkins apporta, en 1656, le tabac 
en Angleterre. Quoique deja, en l'année 4568, 
d'aprés Slow, on en eüt apporté un échanlillon, ce 
ne fut qu'en 4656 qu'il commenga á étre mis en 
usage. Les jeunes gens de la cour s'en cmparérent 
les premiers et le mirent á la raode. 

Sir Walter Raleigh , quelque temps favori de la 
reine Élisabeih, et sir Hughes Middleson, son 
ami , donnérent le ton, en fumant dans la rué et 
autres lieux publics, jouissant d'un air béat du 
parfum enivrant qu'ils exhalaient aulour d'eux. 
On les regarda d'abord avec surprise, puis on les 
imita, et l'usage du tabac devint enfin a la mode, 
méme parmi les femmes. C'est aíors que ce plai- 
sir devint Tobjel d'une persécution acharnée d'une 
part, et d'un engouement irresistible de Tautre. 
Stow en parle comme d'une herbé filante dont 
i'usage est une offense a Dieu, pendant que Spen- 
cer, dans sa Fa\t¡y Queen, lui donne la denomi- 
naron de d'ivin tabac. Le roi Jacques I er devint le 
perséculeur le plus acharné du tabac, et sa haine 
pour cette plante anrait équivalu a une défense 
chez une nation moins indépendante que la nation 
anglaise. Pendant qu'Amurat IV passait des pipes 
á travers le nez de ses sujets, que le schali de 



— 449 ~~ 

leerse coupait les oreilles et déchiquetait les nari- 
nes aux siens , que le czar moscovite rasait le nez 
tout enlier á ses serfs, que le pape Urbain VIH 
langait des excommunications contre ceux des 
íidéles qui tenleraient de priser, le roi Jacques I er 
faisait de la littérature sanglante, et langait des 
anathémes contre l'innocent tabac. 

D'aprés la direclion donnée á ees punitions 
cruelles, qui tombaient toujours sur le nez, il est 
évident que Thabitude de priser preceda celle de 
fumer, ou devint plus genérale dans les premiers 
temps. Les curiosités historiques vous plaisent, 
et je ne vous priverai pas de quelques curieux 
extrails sur l'ouvrage du roi Jacques, le Misocap- 
non. Vous y verrez avec surprise combien l'usage 
du tabac était désordonné á celte époque en An- 
gleterre. 

« Et quant au désordre qu'on commet, dit le 
roi, avec cette dégoütanle habitude, n'est-ce pas 
une sálete oisive, que de s'y livrer á table, lieu 
de respect, de proprelé et de modeslie? Les hom- 
mes ne rougissent-ils pas de se lancer á travers 
la table la fumée de leurs pipes, mélant cet air 
empoisonné avec le parfum des mets, et causant 
du dégoút á ceux qui détestent cet usage? Mais ce 
n'est pas seulement á table ; il n'y a pas de temps 
ni de lieu qui échappe á cette incivile coulume. 
Y eut-il jamáis une pareille folie que celle de ne 
pas pouvoir aborder un ami sans lui offrir un 
cigare, comme chez les Orientaux? Ce n'est plus 
comme un remede, mais comme un plaisir qu'on 
roffre , et celui qui ose refuser la pipe est traite 
de niais insociable, comme il arrive aux buveurs 



— 150 — 

dans les pays froids cTOrient. Oui, la maítresse 
de maison méme ne saurait faire quelque chose 
de mieux en faveur de sa servante que de lui don- 
ner de sa main délicate une pipe de tabac! » 

Voici encoré un échantillon curieux des moeurs 
de l'époque et de la politique du roi Jacques. 

« N'est-ce pas, continue-t-il, le plusgrand des 
peches, que vous, hommes de loutes classes de 
ce royaume, eleves et destines par Dieu a consa- 
crer vos personnes et vos biens a la conservalion 
de l'honneur et de la síireté de votre roí et de la 
république, que vous vous rendiez ainsi inaptes 
á ees deux dioses? Vous n'étes plus capables 
méme de célébrer le sabbat, comme le font les 
juifs; vous n'étes plus bous qu a demander du feu 
á vos voisins pour allumer votre pipe. Voyez coni- 
bien cetle liabitude est nuisible a vos intéréls! 
Demandez-le plutót á la noblesse d'Angieterre, 
qui est obligée de payer a chacun de vous 300 ou 
400 livres tous les ans, pour entretenir celte pré- 
cieuse sálete. » > 

La sorame paraitrait exorbitante, si on ne son- 
geait pas que le tabac se vendait encoré cher á 
cette époque, et qu'il était d'un usage bien plus 
general parmi la noblesse d'Angieterre et la classe 
moyenne, qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce qui con- 
tribuait encoré a augmenler les frais de la con- 
sommation, c'était la couiume rigoureuse d'offrir 
des pipes de tabac aux hótes et aux visiteurs. 

La persécution contre le tabac s'élendil á son 
tour en France. Un grand nembre de pamphlets 
furent lances a la fois, entre autres celui du doc- 
teur Fagon , sous ce tilre : Ex tabaci usu fre- 



— 151 — 

quenti vita est brevior. Ce méme docteur Fagon , 
ayant une thése á soutenir contre cette substance 
pernicieuse, et se trouvant indisposé, envoya á 
sa place un de ses collégues dont la voix nasale 
et sifílante trahit, pendant tout le discours, la 
présence du tabac dont ses narines étaient em- 
barrassées. 

L'Espagne méme ne fut pas exempte de cette 
haine contre le tabac. L'évéque des Canaries, fray 
Bartolomeo de la Cámara, depuis évéque de 
Salamanque, défenditaux prétres de priser deux 
heúres avant et deux heures aprés avoir dit la 
messe, ainsi qu'au clergé en general de prendre 
du tabac dans les églises, sous peine d'excommu- 
nication et d'une amende de 1,000 maravedís. 
Comme vous voyez, il ne manquait plus rien au 
tabac, pas méme l'honneur de la persécution, 
pour éíre adopté sans retour dans toues les par- 
lies du monde. 

La supériorité du tabac de Cuba n'est pas con- 
testée. On Vi cultive parliculiéremenr, du cóté de 
l'ouest, dans un district nomrnée la Vuelta abajo. 
Les meilleurs terrains pour cette culture sont les 
terres sablonneuses et légéres. Nos vegas (champs 
de tabac) sont sitúes le long des riviéres; mais le 
tabac le plus exquis se recueille dans le voisi- 
nnge des riviéres de la Consolación et de San- 
Sebastian. Les diñerences aimosphériques sont 
si peu sensibles entre les diverses parties de Tile, 
qu'elles exercent peu d'influence sur le degré de 
supériorité du tabac; ses diíférentes qualités 
tiennent seulement a la nature du sol. Si Ton par- 
venait, á forcé de soins et d'analyses chimiques, 



— 152 — 

á rendre le sol également propre á cette culture 
sur tous les poinis de Tile, elle deviendrait non- 
seulement une source ahondante de rlchesse, mais 
un encouragemenl puissant pour la population 
blanche. 

(Test en famille que le tabac se cultive et s'éla- 
bore, et dans de pelites proportions. Un labou- 
reur actif peut, a l'aide de sa femme et de ses 
enfants, cultiver jusqu'á une demi-caballeria de 
terre (un hectare) , contenant de vingt-cinq a trente 
mille plants de tabac, plantes a un pied de dis- 
tance; les intervalles sont remplis par du mais, 
du riz et d'autres grains, qu'iis recueilíent sans 
peine ni frais. 

Un des grands avantages de la culture du tabac, 
eomme je viens de vous diré, c'est d'ouvrir un 
champ vaste a l'industrie et au bien-élre de la 
population blanche. Divisée en petiles propriétés, 
elle offre aux colons un débit sur, sans concur- 
rence ni rivalicé, et ne saurait jamáis étre trop 
ahondante; car l'usage du tabac est répandu par 
tout le globe, et celui de Cuba a la suprématie 
sur tous. Le travail qu'il exige est doux , la main- 
d'oeuvre peu coúteuse : dans les soins délicats et 
variés de la manipulation et confection, le culti- 
vateur trouve moyen d'employer sa famille, et 
jusqu'á ses plus jeunes enfants. Si, par le moyen 
de préparations faites a la terre, on parvenait á 
étendre la culture du tabac sur tous les points de 
File, les campagnes se peupíeraient, et avec le 
travail et la richesse se propagerait la civilisalion 
par les rapports commerciaux. 

Le tabac et la maniere d'en faire usage , non- 



— 155 — 

seulement ont été découverts á Cuba, mais la 
plante elle-méme semble avoir été un don exclu- 
sif de la nature envers elle; et quoique dans 
d'autres parties de i'Amérique méridionale, elle 
croisse spontanément, córame a Cuba, l'excel- 
lence de sa qualité, sa végétalion primitive dans 
Tile , la circonstance remarquable d'avoir été la 
seule plante cultivée, et, qui plus est, vénérée 
par les Indiens, gens indolents d'ailleurs, dont la 
nourriture se réduisait á la peche et aux fruits 
sauvages , tout porte á croire que les bénéfices 
inappréciables de la culture du tabac furent par- 
tieuliérement accordés par la nature á notre ile; 
et c'est encoré une preuve de sa prédilection 
pour Cuba, que d'élablir sa souveraineté sur un 
produit magique, clevenu nécessaire au monde 
entier. 

Néanrnoins , gráce aux mesures étroites de 
répression inquisitoriale adoptées jadis par la 
factorerie, la culture de cette denrée precíense 
est loin d'avoir acquis tout son développement. 

Depuis 1755 jusqu'en 1765, le eommerce du 
tabac avait été livré a plusieurs compagnies par 
des contrats particuliers. A cette époque on éta- 
blit la factorerie pendant le régne de Ferdinand VI, 
et, sous pretexte de perfectionner et de dévelop- 
per la culture du tabac, on en défendit 1'extrac- 
tion. Cette mesure n'ayant réussi qu'á diminuer 
les récoltes, en 1785 et 1795, on decreta plusieurs 
reformes dans la factorerie et on en augmenta la 
subvention jusqu'á 50,000 piastres ; mais on dé- 
fendit la fabrication du tabac aux particuliers, et 
on crea en méme temps des agents visiteurs, pour 



— 154 -. 

surveiller et mesurer rigoureusement les récoltes, 
afin (Ten bien recouvrer les droits. Ces entra- 
ves, celte odieuse exaction, furent suivies d'une 
grande diminution dans les récoltes. Aprés s'éire 
élevées, sous le monopole des compagnies en \ 720, 
jusqu'á 600,000 arrobasen exportation, outre la 
consommation intérieure, elles diminuérent si 
rapidement que,, malgré l'allégement oblenu en 
4803 des frais de la íactorerie, réduite a un seul 
directeur, les récoltes de 4804 n'e fournirent 
plus á la consommation de Tile. Depuis cette épo- 
que, on chercha a diminuer quelques abus; mais 
la prohibition n'ayant pas été extirpée, la racine 
du mal resta, et la culture du tabac continua á 
languir jusqu'á 4827, oú cette importante denrée 
fut entiérement délivrée des entraves arbitraires 
de la factorerie. La plus belle partie de nos pro- 
duits aurait été infailliblement ruinée, sans cette 
sage mesure, provoquée et exécutée par notre 
illustre compatriote l'intendant de la Havane, don 
José de Pinillos, comte de Vilianueva. 

Mais la culture du tabac n'obtiendra un plein 
succés a Cuba que lorsque le gouvernement es~ 
pagnol, par des concessions et des avaniages, 
attirera de nouveaux colons dans Tile. 

Les vegueros (cultivateurs de tabac) sont fort 
hábiles a perfectionner la qualité du tabac; le 
desbotonar , deshijar y descogollar, sont autant de 
moyens pour accroitre la beaulé, la douceur moel- 
leuse de la feuille et méme sa nuance. D'autres 
recherches déterminent les mérites de la confec- 
tion , íivrée entiérement a la femme et aux filies 
de la maison ; et lorsque yous cheminez á pas 



— 153 — 

lents, aspirant avec délice un de ees certains ci- 
gares de la Reina que vous connaissez si bien , 
savourant en vrai gourmet son parfum et admirant 
son aplitude á prendre feu et á le conserver, sa- 
chez-le , et ne vous étonnez plus de rien, ce cigare 

ardent et moelleux á la ibis a été vous le 

dirai-je? mais oui, un historien doit tout diré, 

il a été, comnie tous eeux que vous fumez, roulé, 
oui, roulé sur la cuisse non voilée d'une de nos 
filies de campagne, appelée guajira. 



FIN BU TOME TROISIEME. 



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LA HAVANE. 






4. LA HAYAHE. 



' 



LA 



HAVANE 



PAR M ADAME 



Ca Comtf 0£e itterlm. 



TOME QUATRIÉMB, 



BRUXELLES, 

SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE, 

AD. WAH1EN ST COMPAGNIE. 

1344 



LETTRE XXVIII. 



A 2tK LE DUC DECAZEg. 



Civilisation intelleetuelle de la Havane. — On ne sauraít 
prescrire des limites á la pensée. — La lumiére de la 
seience penetre partout. — Mouvement general et magné- 
tique de la pensée. — Position avantageuse de Cuba , fa- 
vorable á 1'instruction de ses habitants. — Puisqu'on ne 
peut pas arréter le mouvement civilisateur , il faut l'en- 
courager pour pouvoir le guider. — Les Havanais fondent 
une académie littéraire. — Le capitaine general la dissout. 

— Chaires de sciences et de littérature interdites. — Les 
Havanais envoient leurs enfants á Fétranger pour les ele- 
ver. — Ordre supérieur aussitót de les taire rentrer. — 
La courtisanerie et l'intérét obtiennent ce qu'on a refusé 
á la justice. — Un collége s'établit a la Havane. — D'autres 
se forment á Tabri du premier. — Le gouvernement ne 
donne point de fonds pour ees établissements , qui sont 
seulement toleres. — Le riche qui paye y est seul admis. 

— Le fils du pauvre n'a qu'á étre mendiant ou bandit. — 
Les amis du pays. — Petit nombre d'écoles primaires 
défrayées par les habitants. — Le gouvernement recoit 
de Cuba et ne luí donne rien. — Résultat deplorable de 
cette parcimonie. — Representaron théátrale en faveur 
de rinstruction publique. — Eíforts honorables de la so- 
ciété patriotique. — Don Luis de Las-Casas , gouverneur 

general, abandonne une partie de son propre revenu pour 
Pinstruction primaire. — II fait allouer un revenu pour 
cet objet, provenant d'une contribution sur les habitants. 

— Le gouvernement s'en empare. — Deux casernes et un 
collége dans un couvent habité par des dominicains. — - 
Heureuse idee du general Tacón. — Le cliquetis des 
armes, la voix du professeur et le chant des moines. — 



«- 6 — 

Maree montante de civilisation. — Musée d'histoire nalu- 
relle. — Académie de dessin. — Nos illustres. — Saco.— 
José de la Luz. — Domingo del Monte. — Montalvo. — 
Avenir de la civilisation intellectuelle. 



Havane, 9 jtiillet. 

En essayant, mon cher duc, de vous donner 
quelque idee de Féducation á la Havane, je me 
trouve placee entre deux impressions contradic- 
toires : la conscience d'un progrés irrecusable et 
qui ne cesse de s'accroítre, et le sentiment vif de 
ce qui nous manque, de notre infériorité relative, 
et du peu de secours que rencontro parmi nous le 
mouvement civilisateur. 

Le besoin de l'instruction est vif, l'avidité des 
connaissances extreme ; les intelligences sont 
promptes, les ames préparées, les mceurs acces- 
sibles a toute amélioration ; pasun rayón qui parte 
de l'Europe dont la chaleur ne nous penetre en 
méme temps que sa lumiére, et qui ne soit saluc 
par Tenthousiasme creóle. Cependant quelles im- 
perfections, quelles lacunes, ou plutót quel néant 
dans Torganisalion de notre inslruclion publique, 
dans les tendanccs de notre éducation privée! 

La méme crainte qui a empéché jusqu'ici !a 
métropole de nous donner un gouvernement et 
des lois Tempéche de nous donner une éducation. 
II y a danger pour elle dans celte derniére faute, 
plus encoré peut-étre que dans les deux pre- 
mieres. La forét desvieilles lois peut obstruer le 
sol et ne pas permettre a l'équité de se faire jour. 
On peut, aprés tout, faire durer par la forcé les 



— 7 — 

iraditions de Tautocratie patriarcale et militaire; 
mais on ne prescrit pas á la pensée de rester im- 
mobile dans de certaines limites. 

La science nous vient de TEurope et de l'Amé- 
rique septentrionale, par les voyages, les livres, 
íes Communications orales, et par ce mouvement 
magnétique, le plus grand des phénoménes mo- 
raux , qui ne permet a aucune latitude de rester 
étrangére á ce qui se passe sous les latitudes plus 
éloignées. II n'y a point, vous le savez, mon cher 
duc, de murailles pour la pensée; et cela est si 
vrai , que la civilisation chinoise elle-méme va 
étre entamée tout a l'heure par la guerre, intro- 
ductrice brutale de la lumiére européenne. 

Pour nous, nous n'avons pas besoin de moyens 
si violents; la zone lorride n'est pas éteinte dans 
nos veines; elle fait bouillonner plus ardente la 
séve du sang espagnol. Tout nous rattache au 
vieux continente le passé de nos souvenirs, le pré- 
sent de nolre industrie, Tavenir de notre société. 
Nos Communications sont ÍYéquentes, et méme, en 
enchainant la presse par la censure, en fermant 
nos ports á tous les livres d'Europe , on ne peut 
ni enchainer les pas des jeunes creóles, ni impo- 
ser silence a celte grande voix qui emane des 
États-Unis comme des rives du Gange, du golfe 
de Saint-Laurent comme des Palus-Méotides, de 
FEurope qui s'endort comme de TAsie qui s'é- 
veille. 

La position insulaire, l'activité industrieuse et 
le coramerce, source de richesses indispensables 
á nos creóles, facilitent encoré cette instruction , 
pour ainsi diré spontanée, dont il est impossible 



— 8 — 

de les priver, et qui s'empare si aisément de la 
souplesse de leurs organes et de l'heureuse promp- 
titude qui caractérise leurs esprits. 

lis savent tres-bien ce que c'est qu'un collége 
en France, quelles sources érudites ne cessent 
de couler en Allemagne, combien de connais- 
sances on exige d'un gradué d'Oxford ou de Cam- 
bridge : — les efíbrls de quelques vrais sages, 
pour populariser la science en la confondant avec 
le sentiment religieux, ne leur sont pas ignores. 

lis savent qu'il y a des populations entiéres de 
Danois et de Suisses qui lisent, prient, iravaillent 
et prospérent sous la loi de la plus admirable 
combinaison d'énergie intellectuelie et d'élévalion 
moraíe que le légisiateur ait jamáis réussi á dé- 
veíopper. 

Du moment oú il est impossible d'étouffer les 
rayons lumineux qui partent de tous les points, 
le meiíleur parfi serait de les admetire sous la 
condition de les diriger. Les désirs contrarios, 
les penchants reprimes, les volontés enchainées 
oíírent plus de dangers que les mémes puissances 
n'en oífriraient librement asservies á une direc- 
tion utile : la poudre á canon, qu'est-elle, aprés 
tout ? — une forcé comprimée. 

A la mort de Ferdinand VII , lorsque TEspagne 
arislocratique essayait d'imiler la culture et la 
civilisaiion de la France et de TAngleterre, quel- 
ques Havanais, profitant du mouvement donné 
par la mere patrie, obtinrent la permission de 
former une académie liuéraire, titre peut-étre 
assez mal choisi, mais qui, enfin, conlenait un 
avenir et un espoir d'amélioration intellectuelie. 



— 9 — 

Mais, á peine la permission accordée, le capitaine 
general vit dans cetle institution un germe de re- 
forme politique et un foyer dangereux. On cora- 
nienca par la suspendre ; quelques mois aprés, 
eiie fut dissoule. Plus d'une fois il est arrivé á 
des jeunes gens instruits de réclamer la permis- 
sion de fonder et de desservir á leurs frais plu- 
sieurs chaires de littéraiure et de sciences; ce fut 
en vain : la méme terreur retint notré gouverne- 
ment. En l'absence de tous moyens d'instruction, 
beaucoup de peres de familie prirent le parti 
d'envoyer leurs fils a l'étranger, puiser aux sour- 
ces les plus ahondantes la science dont leur pays 
ctait privé. 

Des qu'on le sut a Madrid, un ordre royal vint 
enjoindre aux habitanis de Cuba de faire revenir, 
dans le plus bref délai, tous les jeunes gens qui 
recevaient leur éducation a l'étranger, avec dé- 
fense de recourir jamáis á de pareils moyens. 
Comme la plupart des tyrannies exagérées, cette 
défense a fini par tomber dans une espéce de dé- 
suétude, et a fait place a une tolérance qui laisse 
encoré la porte ouverte a Tarbitraire. 

Ce fut au moment de cet incroyable rappel, et 
pendant la dictature du general Vives , qu'un Es- 
pagnol entreprenant obtint du gouverneur, son 
concitoyen et son protecieur, la permission de 
fonder un collége qui, dans de telles circonstan- 
ces, offrait une perspective de gains assurés et 
considerables. 

Quelques atures institutions du méme genre se 
formérent ensuite, mais toujours sous la main et 
par les frais des particuliers. Les basses classes 



— 10 — 

manquaient totalement d'instruction primaire ; le 
gouvernement n'avait pas vouiu établir une seule 
école á son compte. Si les fils des riches n'oble- 
naient qu'á grand'peine rinstruction nécessaire, 
comment les fils des pauvres Tauraient-ils obtenue 
ou acquise, sans une école fondee par le gouver- 
nement, sans un instituteur payé par les deniers 
publics? 

Cette situation , propre á faire des assassins et 
des bandits pluiót que des citoyens, a éveillé Tin- 
térét généreux de quelques-uns de nos compa- 
triotes, qui se sont réunis pour former une Société 
tíAmis du patjs (sociedad de Amigos del pciys) , 
société occupée cVailleurs de beaucoup d'autres 
détails, et qui n'a, pour entretenir et propager 
rinstruction publique dans Tile, que les fonds 
peu considerables fournis par les souscriptions 
annuelles de ses membres. Aussi, les écoles pri- 
maires sont-eíles encoré en petit nombre; et cette 
colonie, qui envoie 50 a 60 millions de francs 
par an á la métropole, ne peut en obtenir un ma- 
ravedís pour élever ses enfanls. 

Vous ne verrez pas sans intérét, mon cher duc, 
le document suivant, qui semblera curieux ávotre 
expérience d'homme d'Élat, et qui vous apprendra 
qu'en 1836, sur 417,545 Havanais libres, blancs 
ou de couleur, 9,082 seulement assistaient aux 
le^ons des écoles. Sur ees 417,545, il y avait 
99,599 enfanls de couleur, libres, de cinq á 
quinze ans. Si Ton réfléchit que le reste de la 
population, appartenant á une époque antérieure, 
a regu nécessairement un degré d'instruetion beau- 
coup moins étendu, et que méme aujourd'hui le 



— 11 _ 

nombre des enfants que Ton instruit ne dépasse 
pas 9,000, on sera eífrayé de la profonde igno- 
rarle dans laquelle languit sans secours supé- 
rieurs la population de notre iíe. 

En i 836, 90,517 enfants restaient absolumení 
sans éducation et sans instruction; aujourd'hui, 
le nombre dépasse 100,000, car la population 
s'est accrue, et les écoles primaires, toujours de- 
nudes de ressources, nont pas pu la suivre dans 
son accroissement. 

Au milieu de tant de détresse, et ne pouvant 
rien obtenir du gouvernement, les Havanais eu- 
rent recours, — ■ le croiriez-vous? — á la caisse 
du théátre et a l'argent des bals masques pour 
fonder des écoles. Ce fait revele a la fois Fardeur 
du bien et la sociabiliíé qui distingue avec hon- 
neur le caractére havanais. — Mais pauvre pays, 
que celui oú le bal masqué íonde une école, et oú 
le Domino noir sert á l'éducation du pauvre!... 

C'est surtout á la Havane et aux environs que 
les efforts de la société patriotique fondee en 4793 
par le gouverneur don Luis de Las-Gasas, com- 
mencent á fructifier. Certains noms paraissent 
doués d'une vertu magique, — tel est celui de 
Las-Casas. 

Don Luis de Las-Casas a sacrifié une fortune 
de 41 a 42,000 piastres de revenu pour répandre 
Tinstruction primaire dans notre ile; Finstitution 
fondee par lui lutte encoré avec un courage vrai- 
ment admirable centre les injustices les plus 
flagrantes et le dénüment le plus absolu. 

Un fait de Tadministration du general Tacón 
peint admirablement le degré d'intérét que nos 



_ m — 

enfanls ont inspiré jusqu'á présent á nos góuver- 
nants. Ce chef aimait á s'entourer de troupes 
prétes a marcher et a le défendre; il s'était place 
entre deux casernes, Tune á l'avant-garde, celle 
de la Fuerza, et Tautre a l'arriére-garde, qu'il 
avait élablie dans le couvent de Saint-Dominique, 
oú se trouvait la bibliothéque de l'université. 

On chercherait en vain á se faire une idee clu 
spectacle confus que présentait un collége oecupé 
á la fois par des soldáis, des nioines dominicains 
et des écoliers; le bruit des commandemenis mi- 
litaires se mélait a la voix des professeurs, et le 
cliquetis des baionnettes aux lectures et aux exa- 
mcns. Le couvent de Saint-Dominique est irés- 
petii et les bátiments en sont incommodes : votis 
jugez sans peine quelles bonnes études pouvaient 
faire les jeunes Havanais dont les parenls payaient 
pensión. — Cet état de choses dura environ cinq 
ans. 

Une fois le régiment sorli du cloitre pour aller 
habiter sa nouvelle cáseme, les études reprirent 
leur cours, et la bibliothéque, transportée dans 
des salles plus convenables, ne cessa pas de s'en- 
richir, gráce a la générosité des citoyens : elle 
compte aujourd'hui plus de six mille volumes; il 
n y en avait que trois mille en 1837. 

Ne vous semble-t-il pas voir une maree mon- 
tante de civilisation lumineuse se jouant des di- 
gues et des volontés contraires, et s'avangant 
lentement par un progrés presque insensible mais 
assuré? 

Nous avons deja un musée d'histoire naturelle 
dirige par Tinfatigable et intelligent don Felipe 



— 43 — 

Porz, et une académie de dessin, établie en 1815 
par Tintendaut don Francisco Ramírez, auquel le 
pays doit et conserve une si vive reconnaissance. 

II n'y a pas une tentative de développement in- 
tellectuel qui ne renconlre chez nos creóles une 
sympathie active et désintéressée, pas un de leurs 
enfants qui, aprés avoir voyagé en Europe, n'en- 
ricliisse son pays des lumiéres de la civilisation : 
conquétes inevitables que le lemps nous apporte 
et qui s'accroissent á Tarrivée de chaqué navire 
qui entre dans nos ports. Aussi, malgré la situa- 
tion que je vous ai signalée, mon cher duc, le 
nombre et la valeur des hommes distingues dont 
notre íle s'honore dépassent-ils tout ce que Ton 
pourrait attendre ou espérer. 

Économistes hábiles, écrivains remarquables, 
savants qui se placent au courant et au niveau de 
tous les progrés européens, publicistes, poetes 
méme, nous avons tout cela; il ne manque peut- 
étre que des circonstances favorables pour que 
les noms de don José- Antonio Saco, de don José 
de la Luz, de don Domingo del Monte, s'environ- 
nent d'un éclat européen. 

Don José de la Luz est un esprit fin, pénétrant, 
chimiste de premier ordre, romarquable philo- 
logue, spirituei écrivain. Les ouvrages polémiques 
publiés par don Jose-Antonio Saco, député de 
l'ile de Cuba, sur les intéréts et la situation des 
Antilles espagnoles, se feraient estimer dans tous 
les pays du monde, par la netteté des apenáis, la 
forcé des idees, íetissu serré des déductions et la 
fermeté concise du style. 11 n'y a pas d'intelligence 
plus lucide ni de publiciste plus habile pour cías- 



— u — 

ser les faits et en tirer les conséquences que don 
Domingo del Monte, dont les ácrits nombreux 
seraient un honneur pour la France et pour l'An- 
gleterre. 

Je suis loin de nommer en ménie d'indiquer 
tous ceux de mes concitoyens, voyageurs et éru- 
dits, qui se dislinguent dans cette carriére des 
lettres et de la civilisation, méme parmi les gens 
du monde et les propriétaires. 

Plusieurs, qui ne professent pas le métier des 
lettres, mais que leur instruction et la direclion 
de leur esprit dislinguent également, secondent 
de tous leurs eíforts, de toute leur activité, le 
progrés national. 

II m'est permis de citer au premier rang mon 
oncle, don Juan Montalvo, qui ne cesse pas de 
mettre au service de ses concitoyens et de toutes 
les améliorations intellectuelles et matérielles les 
ressources de son esprit et de sa fortune. Aussi, 
malgré toutes les entraves qui Tenchainent, cette 
ile, qui ne possédait en 4 792 qu'une seule école 
de grammaire et d'orthographe (celle du mulálre 
Mélendez), a-t-elle secoué aujourd'hui les langes 
de Tignorance. 

Personne n'oserait plus diré, comme en 1793, 
qii'xl ne faut pas apprendre a lire anx filies. Dans 
le cabinet des nobles, dans le salón des riches, 
dans la boutique des inarchands, vous retrouverez 
la méme aspiration vers le savoir ; mais plus bas, 
Tabsence tolale de l'éducation populaire produit 
ses fruits amers. Des bandes d'enfants de la cam- 
pagne, sans instruction, sans souliers et sans 
pain ? s'en vont de métairie en métairie, deman- 



— 15 — 

dant Taumóne, suppléant á Faumóne par le vol, 
faisant la petite guerre et se préparant au brigán* 
dage et á la misére , tandis que les petits négres, 
que Ton plaint tant, dorment, travaillent et vivent 
en paix sous le toit de leurs maitres. — Livrées á 
elles-raémes, comnie leurs fréres, des qu'elles 
peuvent se suffire par la mendieité, les filies des 
pauvres, á qui on ne peut ouvrir ni asile ni école, 
vont aussi tomber dans ce goufíre toujours béant 
de la corruption et du vice. 

II est impossible qu'une telle situation se per- 
petué. 

Tous les perfectionnements se tiennent : quand 
une population blanche plus considerable culti- 
vera les savanes aujourd'hui desertes de notre ile 
féconde, l'éducation primaire continuera et déve- 
loppera son mouvement progressif. Telle est la 
nécessité irresistible de ce mouvement, quil se 
fail sentir sur les points les plus éloignés du foyer 
de notre civilisation : on voit juxtaposés, par un 
bizarre contraste, les plus antiques traditions á 
cóté d'un collége moderne, et une gazette élégam- 
rnent écrite, dans une ville oü Ton parle encoré le 
vieux langage castillan de Cervantes et de Lope de 
Vega. 

Ce phénoméne vous amuserait si vous parcou- 
riez les hatos de Puerto-Principe; la, vous ne 
trouveriez ni serviettes, ni nappes, ni fa'ience, 
mais des anieles, unjournal, imprimes á la ville 
méme de Puerto-Principe, et lout petillants d'une 
satirique et spirituelle élégance, qui ferait hon- 
neur á la plume d'un homme de cour. Et notez 
bien que le commerce, Tindustrie et les communi- 



— 16 — 

cations manquent absolument á cette partie de 
notre ile, coin de terre isolé du reste du monde el 
separé de nos cotes populeuses par des distances 
immenses et des chemins impraticables. 

Tels sont les éléments de civilisation intellec- 
tuelle que posséde la génération présente de Cuba ; 
éléments bien incomplets sans doute, mais dont 
la forcé ascendante ne peut étre niée. 

Un fait remarquable, et que vous apprécierez 
mieux que personne, c'est que cette ardeur d'in- 
struction dont les Havanais s'assouvissent des 
qu'ils le peuvent, malgré tous les obstacles, ce 
besoin de répandre la lumiére et de la léguer á la 
génération qui va suivre, ne se mélent á aucune 
velléité de révolte ou d'émancipation. lis se croient 
d'aulant plus Espagnols qu'ils sont meilíeurs pa- 
triotes. lis ne voient dans l'accroissement de leur 
forcé intellectuelle que leur intérét et leur bien- 
étre. Rien d'hostile, de haineux ou de violent. La 
civilisation n'est pas, dans leur pensée, un motif 
de détachement et d'insurrection, mais une ga~ 
rantie de fidélité envers la mélropole. 

Les hommes politiques jugeront cette situation. 
Espérons que l'Espagne comprendra tous les avan- 
lages de sa position. II est rare, vous le savez, 
mon cher duc, que l'intérét d'un gouvernement se 
lie d'une maniere aussi intime á l'intérét des gou- 
vernés, et que Tappui donné généreusement au 
désir de la nation soit pour luí le moyen véritable 
et définitif d'échapper á tous íes dangers futurs. 



LETTRE XXIX. 



Las Pascuas de San-Marcos. — Le repas havanais. — Le bal. 

— La table de pharaon. — Les amants. — Claudio de 
Pinto. Conchita. — Conversation tendré des deux amants. 

— Dépit, séduetion. — La vaca. — L'ami Mandilo. — 
Conversation de deux lions des tropiques. — Profit inique. 
— Conchita et Carmen Marena. — Dcpart pour les quintas. 

— Terreur noclurne — Souper. — Craintc el pudcur. 

— La negresse corrompue. — Combat , frayeur. — Con- 
chita succombe. — Beautéde la campagne de San-Marcos. 

— C'est le tour de don Tadeo. — L'hospitaüté. — INaivclé 
d'une jeune filie. — Arrivée du capitaine Marena et sa 

-femme. — Trahison de Claudio. — Conchita le devine. — 
Sa douleur, son désespoir. — Promenadc au bois de canas 
bravas. — Conchita se retire. — Déclaralion de Claudio. 

— Le guardiero. — Retour chez don Tadeo. — Candeur 
de Conchila. — Repas joyeux. — Claudio ne s'occupe que 
de Carmen. — Désespoir de la jeune filie. — Elle relourne 
choz elie. — Le verre de vin de Champagne. — La cavai- 
cade. — Chute de Carmen. — Claudio la sauve. — On le 
couronnc. — La savane. — Le pharaon sur la pelouse. — 
Les affaires galantes de Claudio avancent. — Le lende- 
main. — Réveil de Conchita. — La négresse Francisca lui 
raconle les scénes de la veiile. — Un nouveau caraetéi e 
se dévdoppe chez la jeune filie. — Sa fureur ; son mépi -\$ 
pour son séducteur. — Elle va au bal le soir. — Sa gaieíé 
folátre, sans exaltation. — Carmen et Claudio disparais- 
sent. — Promenade noclurne. — Chants du guajiro. - — 
Scéne d'amour sous les canas bravas. — Scéne tragique. 

— Assassinat. — Le nouveau Cai'n. — On transporte fé 
victime a ia maison. — On clicrche Claudio, — On ne r« 



— 18 — 

poínt tralvi. — Conchita se mcurt. — I/amour de Claudio 
se rallume. — La jeune fiUe convalescente. — Elle refuse 
la main de Claudio, sans dévoiier sou secret. — Désespoir 
de celui-ci. — Douleur des parents de Conchita, — Silence 
obstiné de celle-ci. — Langueur de Conchita. — Elle ren- 
voie sa négresse et va h l'église. — On la cherche en vain, 
— Elle était morte. 



C'était dans le district de San-Marcos, le jardín 
magique de notre iie, et pendant les fétes de 
Pascuas , qu'on va chercher avec ardeur les plai- 
siis de la eanipagne et les fétes des vilíes. Dans 
Taprés-midi, on se met en course pour les pro- 
menades. Quitrines et chevaux de glisser á travers 
les superbes colonnades de palmiers, ronlant sur 
le sable rouge et jonché de fleurs d'orangers.Puis, 
couranl dans ees labyrinlhes de végétation colos- 
sale et de plantes parasites, dont l'étourdissante 
richesse se présente sous toules les formes, sous 
toutes les couleurs, nos jeunes filies se font ap- 
porter alternativement qui le mamey, qui le 
caimito ou le zapotillo, car tout y est, en fruits 
et fleurs á la fois, et les arbres plient sous le 
poids de leur opulence. Au milieu des rires et des 
caprices d'un appétit trop bien serví, parfois une 
de nos jeunes filies, voulant atleindre el le- me me 
de sa volante le fruit qui pend sur sa tete, se 
trouve enchaínée par les íleurs et les lianes qui se 
jouerit dans Tair. Un combat s'établit, et si elle 
perd quelques-unes de ses boucles d'ébéne , elle 
gagne souvent une couronne. Mais les voilá ren- 
irées et toutes réunies chez un des propriétaires 
de caféierie; car chacun, pendant les Pascuas 7 
est obligó de féter les autres k son tour. 



— 49 — 

Le repas est somptueux. La cuisine creóle et la 
cuisine frangaise rivalisent de recherches. Oa ne 
voit pas de primeurs, il est vrai : tous les fruits 
sont dans une matürité parfaite. Le diner est 
servi sous une tenle, au milieu du jardín. Au mo- 
ment d'enlever le second service, on quitte la 
table ; les Havanais n'assistent jamáis á ce révol- 
tant changement de décorations. Une promenade 
de quelques minuies, soit au jardín, si on est á la 
campagne, soit au salón, si on est en ville, suffit 
á des gens bien dressés, pour transforraer les 
restes du service en mille merveilles réunies de 
cristaux et de porcelaines, de corbeilles de fruits 
et de coníitures variées a rinfini. Et pour couron- 
ner lant de friandises, on couvre la table de 
lleurs : sur la nappe, les bords des plats, les 
assiettes et jusqu'aux pieds des verres, on en 
jette parlout... Vous ne sauriez croire, mon amie, 
1'eíFet de cette métarnorphose magique, de ees 
parfums enivrants qu'exhalent nos fruiís, mélés 
á Taróme des íleurs. (Test quelque chose de raffiné 
et bien d'accord avec la vie toute sensuelle de ce 
pays, que cette élégance, cette fraicheur qui 
succédent immédiatement aux fumées des vins et 
á l'odeur nauséabonde des restes du diner. 

Aprés íe repas, on se rencontre au bal. La, 
vous trouverez une grande simplicité. Un salón 
vaste, comme tous les salons du pays, garni de 
chaises de maroquin ou de paille tres line; des 
galeries spacieuses , éclairées par des bougies de 
cire vierge dans des lanternes de cristal. Du reste, 
point de dorures, point de rideaux ni demeubles 
de luxe; d'immensQS portes et fenétres ou verles, 



— 20 — 

donnant en partie sur une cour spacieuse qui vous 
envoie jusqu'au salón la fraicheur de l'eau de sa 
fontaine et les tiédes émanations des corbeilles 
de íleurs dont elle est paree; puis les jeunes gens 
de la ville dans des tenues paríaites, et des jeunes 
filies habiílées de blanc et eouronnées de íleurs, 
voilá l'aspecl de notre bal de campagne. A peine 
Forchestre, eomposé de négres libres, qui savi- 
sent aussi d'étre fashionables et de poner des 
gañís jaunes, commence-t-il á donner les pre- 
miers accords, que danseurs et danseuses, accou- 
rant avec ardeur, se formen t en deux ligues, et 
la conlredanse havanaise commence avec sa gráce 
indolente, avec ses syncopes voluptueuses. 

Ce soir-lá, Tafílmence étail grande; íes jeunes 
filies, lasses aprés une conlredanse prolongéc, 
prenaient quelques inslants de repos; l'orchestrc 
gardait le silence, et les causeurs en profitaient 
pour donner Tessor a une de ees martingales de 
voix bumaines propres au pays du Midi, et dont 
le seul rival était l'assaut du tic-tac de mille éven- 
tails qui fonctionnaient á la fois. Une parlie des 
jeunes gens étaient accourus á la lable de jeu, du 
monte (pharaon). 

Les grands seigneurs, les propriétaires opu- 
lents, allaient exposer sur une carte leurs riches 
revenus de l'année, les gens de campagne le fruit 
de leurs iabeurs; et celui qui , tiinide, n'osait re- 
doubler la ponte , était bienlót entrainé par 
l'exeniple de sa fcmnie, qui, comme tomes les 
femmes dans le chemin du désordre, dépassent 
en ardeur les hommes les plus résolus. Parfois 
quelque grande dame se glissait au baut bout de 



— 21 — 

la table, et on voyait glisser furtivement de sa pe- 
lite main souple des monceaux d'onees d'or qui 
surpassaient en poids les pontes des autres 
joueurs. Mais celui qui se faisait le plus remar- 
quer, c'était le chevalier d'industrie; pour luí 
tout élait gain. Quelques jeunes gens seuls, sacri- 
fiant en parlie une passion a une autre, confiaient 
leur argent a un ami qui tentait la fortune pour 
lous deux, pendant qu'il restait au salón pour 
suivre quelque projet amoureux, dont la durée ne 
devail pas se prolonger au déla de las Pascuas. 

De ce nombre se trouvait don Claudio de Pinto, 
dont les amours n'étaient plus un mystére. Fils 
d'un riche banquier, la mort de son pére l'avait 
laissé maitre d'une fortune considerable. A peine 
sorti de l'adoleseence, la beauté réguliére de ses 
traits, le regard fier et calme de ses yeux noirs, 
longs et a íleur de tele, quelque chose de souple 
et de puissant á la fois dans les contours de sa 
taille élancée et minee, des mains admirables, 
tous ees avantages exlérieurs lui avaient valu des 
succés incroyables prés des femmes. Mais un ob- 
servateur attentif et indiíTérent ne tardait pas á 
découvrir, á travers la beauté réguliére de ses 
traits, une ame inquiete etblasée. Les premieres 
impressions de Claudio s'étaient développées 
sous le prisme de l'opulence, aidé par toules les 
faiblesses d'un amour maternel peu éclairé. Un 
grand nombre d'esclaves obéissaient a ses moin- 
dres caprices. Ses parents, domines toujours par 
la crainie de le contrarier, voyaient sans cesse une 
maladie ou un acte de désespoir dans le niño, á 
la moindre réprimande. Cette faiblesse, dont il 



— 22 — 

savait trés-bien profiter pour se livrer aux inspi- 
rations de ses fantaisies, !e rendit inapte a pro- 
fiíerdes leconsqui plus tard lui furent prodiguées. 
Peu studieux, orgueilleux de sa fortune, vain de 
sa beauté et personnel conime lout enfantgáté, il 
n'avait rapporté d'Europe, oü il avait été elevé 
depuis Fáge de dix ans, aucun bon enseignement 
applicable a sa vie future d'homme, aucune con- 
naissance utile a son pays. Mais en échange, il y 
avait importé tous les petas manéges, les pelites 
perfidies, et loules ees recherches dont Hiomme 
corrompí! s'enioure pour raviver les jouissances 
décolorées du vice. La jeune filie objet de ses assi- 
duités, á peine sorlie de l'enfance, était encoré 
l'oeuvre puré de la nature. Sans ailiage ni artífice, 
elle était pleine de candeur et d'innocence, mais 
avec tous les pencbanls tendres el ardenis des na- 
tures creóles. Une éducation simple et bornee, 
mais honnéle, l'avait laissée sans sauvegarde 
contre l'asiuce et le mensonge, et son ame can- 
dide et vraie n'avait d'autre arme pour se défendre 
que l'atlrait du bien, la crainle vague du mal, et 
celte pudeur instinclive dont la nature a voilé la 
femme. Ses parents, riches bourgeois ignorants 
et honnétes, babitaienl toujours la campagne, et 
ne quittaient leur propriété que pour venir tous 
les ans á las Pascuas de San-Marcos, la mere, 
dona Catalina Ovando, pour faire danser sa filie, 
le pére, don Antonio Pacheco, pour jouer au 
monte á colé des grands seigneurs. 

<l Je garde ton (1) gant, disait Claudio a Con- 

(1) A la Havane , on iTattache aucune idee de familiarité 



— 23 — 

chita pendant Tintervalle de deux danses, ayant le 
gant de la jeune filie dans ses mains. 

— Et que veux-tu done en faire ? Ne seras-lu 
pas bien fáché de me voir sortir du bal avec la 
main froide comme la glaee ? 

— Que dis-tu , China mía...? Tiens plutót , ap- 
proche ta main de ma poitrine, je la réchaufferai 
si bien, si bien, que tu n'auras plus besoin de 
gant de ta vie. 

— Ainsi, tu m'aimes done bien, Claudio? 

— Et tu me le demandes, Conchita ! 

— En vérité, je ne devrais pas le le demander ; 
car, que pourrais-lu me repondré? 

— La vérité.... que je me meurs pour toi !... 

— C'est précisément ce que tu auras dit a bien 

d'autres! Tiens, Claudio, si tu me trompes, tu 

fen repentiras ! 

— Éh quoi! tu as le travers d'étre jalouse? 

— Tu appelles cela un travers? et crois-tu que 
je puisse voir avec calme les soins que tu donnes 
á la Carmen Marena? Hier encoré, toujours a ses 
cotes, tu ne t'es oceupé que d'elle, riant, distrait 
á me faire pleurer!... Je ne vouiais pas t'en par- 
ler; mais, puisque lu Tas provoqué, je te préviens 
que cela me déplait... Entends-tu? » 

Claudio, qui jusqu'alors avait eu le visage in- 
cliné et trés-rapproché de la jeune filie, se redressa 
sur son siége et se mit á fredonner une contre- 
danse, pendant que du bout de ses doigts il frois- 



trop grande ou de vulgarité inconvenante á la couturae du 
tutoiement. Elle est usiiée comme un sigue d'amitió intime 
et, pour ainsi diré, fraternelle. 



— 24 — 

sait les coutures du gant qu'il lenail dans ses 
mains. La nina , á son toar, faisant une gracieuse 
moue, tourna la léte d'un autre colé, et ils reslérent 
quelques instants en silence... Tout á coup, chan- 
geant d'attitude avec une brusquerie d'eníant, elle 
se retourna vers son amant. 

« Donne-moi mon gant, Claudio, i 

Le jeune hornme, sans lui repondré ni la regar- 
der, lendit le gant vers elle. Mais Tenfant, avec 
un mouvement de colére, le repoussa en lui disant : 

« Je ne le veux pas, jette-le a terre. » 

Claudio, sans changer d'atlilude, ouvrit la main, 
et le gant lomba. Mais, soit créduíilé, soit enfan- 
lillage, au lieu de s'irriter, comprimant un éclat 
de rire entre les plis de ses lévres ravissantes, elle 
dit a son amant avec une sévérité affectée : 

« Claudio, releve ce gant et baise-le, si tu n'es 
pas un ingrat. » 

Le tusé galant, jugeant le moment propice, 
ramassa le gant, et, jetanl un regard passionné 
sur la pauvre pelite, le porta a sa bouche, et Ty 
garda quelques inoments pressé contre ses íevres. 

« Ah! Concbita, lui dit-il, si ce gant était ta 
bouche, je n'échangerais pas mon bonheur pour 
celui des anges! » 

Une émotion délicieuse fit tressaillir les fibres 
de la jeune filie; son corps tremblant s'aííaissa, 
el alia trouver le bras de son amanl , étendu sur 
le dos de la cliaise qu'elle occupait. Son cceur fré- 
missait : tout était crainle, délice el frayeur en 
elle : ses tempes battaient avec forcé, sa tele 
bruissait; et, toute á cette commotion électrique 
et saisissante, elle n'osait ni parler ni fuir; elle 



_ 25 — - 

baissa les yeux, et ses joues se couvrireni d'une 
páleur mortelle. Claudio approcha sa tele de Con- 
chita ; ses lévres effleuraient son cou... II prononga 
quelques mots á voix basse qui firent rougir la 
jeune filie, et, baissant la tele, elle repela : Non, 
non, á plusieurs reprises. Claudio insista avec des 
signes évidents d'impatience, d'emportement, qui, 
sans doute, effrayérent l'enfant, car aussitót elle 
s'écria : 

« Oh ! no, amor mió! 

— Eh bien, j'y compte, » répondit Claudio en 
se levant, dans la crainte sans doute de quelque 
rétractation. Dans cet instant, ils furent accostés 
par un jeune homme aux cheveux crépus, aux fa- 
voris épais et noirs, dont le visage, bruñí par le 
soleil, ne manquait pas d'expression : 

« Sais4u, dit-il a Claudio, que nous avons 
pcrdu notre vaca (J)? 

— Patience, mon cher. 

— Au moins, reprit l'autre, si tu es malheu- 
rcux au jeu , tu ne Tes pas en amour. Qu'en dites- 
vous, mademoiselle? x> 

La jeune filie rougit, et d'un air moitié troublé 
el moitié enfanlin, lui répondit : 

« Alíez-vous recommencer vos chirigotas (2) ? 
Mais dites-moi pluiót de combien était la vaca. 

— Rien que de vingt onces. 

— Manolito, un mot, » dit Claudio; et emme- 
nant son ami, ils allérent s'établir dans un coin, 
á l'autre extrémité du salón. 



(1) loache , pari. 

(2) Maiivaises plaisanteries. 



Notre jeune héros avait un de ees esprits com- 
municatifs qui préférent la puérile satisfaction de 
raconter leurs bonnes fortunes au plaisir d'en 
jouir. II ne tarda pas á íairc part a son ami de la 
conversaron qu'il venait d'avoir avee Conchita, et 
le plan qu'il allait mettre en oeuvre pour abuser 
de son innocence. 

a Et crois tu qu'elle soit assez niaise ou assez 
madree pour se préter aux eombinaisons de ton 
savoir-faire? 

— Vous étes un imbécile, camarade. 

— C'est possible, mais j'ai peine a croire qu'une 
femme se laisse attraper par toi et soit dupe de 
tes manéges. 

— Mais, mon eber, lu ne sais done pas que la 
muchacha (la jeune filie) a été élevée a la cam- 
pagne, qu'elle n'a jamáis vu le monde qu'á las 
Pascuas de San-Marcos, et qu'elle croit que je 
l'épouserai? D'ailleurs, je suis fort bien dans la 
maison : on me traite en prétendant, et on me 
gáte en conséquence; enfin les parents m'ont forcé 
d'accepter Fhospitalité pendant les fétes de San- 
Marcos , dans leur propre cafetal, oü je suis in- 
stallé; il est vrai qu'on me surveille terriblement; 
mais pour l'amour et pour le diable il n'y a pas de 
serrures. 

— Eh bien, tiens, je serai fáché si tu la perds; 
car elle est candide et belle comme une étoile! Je 
crois méme que j'en suis un peu amoureux!... 

— Essaie done, mon ami; si tu peux réussir, 
je te céderai tous mes droits. Vois comme je suis 
généreux, je le permets la lutle. 

— Non , je ne suis pas ce soir en casaca (en 



27 

habit) , et ensuite tu as trop d'avantage sur moi , 
tu loges chez elle... Pourtant, que feras-tu si 
cette intrigue se découvre? 

— Je ferai d abord en sorte de la cacher, et si 
on l'apprend plus tard, peu m'importe... Mais 
regarde, Manolito; Carmen Marena qui arrive 
avec son mari. 

— Oui, je les vois d'ici — le mari place sa 
femme justement a cote de Conchita, et... le voilá 
qui vient vers nous. 

— Tant mieux! il me servirá de pretexte pour 
ne plus me rapprocher de la nina; elle est tant 
soit peu capricieuse, et pourrait avoir changé 
d'avis ... Éeoute, Manolo : aussilót que tu enten- 
días la coniredanse, invite la Conchita a danser; 
je veux l'éviter, car si elle hesite de nouveau, je 
n'aurai plus le temps de la persuader. » 

11 finissait ees mots, íorsquils furent accostés 
par le capitaine Marena, homme robuste et en- 
durci dans les camps, dont les manieres élran- 
géres annongaient plutót les habitudes de garnison 
que les formes délicates et recherchées des salons. 

« Bonjour, Claudio, dit-il en embrassant notre 
héros... et toi, mauvais sujet, ajouta-t-il, frappant 
de sa main l'épaule de Manolito; je parie que vous 
méditez quelque attaque imprévue... eh? 

— Nous parlions du diner de.demain dans le 
cafetal de don Tadeo; vous y viendrez, capitaine? 

— Ceríainement je n'y manquerai pas : c'est un 
homme qui sait vivre et traiter ses amis; on fait 
trés-bonne chére chez lui, et j'y serai de bonne 
heure avec ma femme... Ah! et la manigua (le 
pharaon), Taurons-nous? 



— 28 — 

— Sans aucun doute, » répondirent les jeunes 
gens. 

La musique sefií entendrc, et chacun de cher- 
cher sa danseuse pour prendre place a la contre- 
danse. Manoliío courut vers la belíe Conchita, 
pendant que Claudio cherchait a se débarrasser 
du tenace capitaine; mais en vain, il fallut sup- 
porter une bordee de questions. 

« Allons, voulez-vous faire une vaca avec moi? 

— J'en ai deja perdu une. 

— De combien? 

— De vingt onces. 

— Eh bien! donnez-m'en encoré deux et je 
vous regagnerai la perte á la baguelte. 

— Je veux bien, dit Claudio en avan^ant ses 
deux onces. 

— Attendez-moi avec quarante. 

— Oui, » dit le capitaine; et il disparut. 

« Pilier de pharaon! insupportabie bavard ! 
grommela Claudio entre ses dents; va ! tu as beau 
surveiller ton bien, un joueur sans argent ne garde 
pas longlemps Thonneur de sa femme... » 

II íit le tour de la salle, passa devant Carmen , 
la salua; mais il n'osa pas Taccoster a la vue de 
Conchita, qu'il voulait ménager ce soir-lá; et se 
pla^ant derriére lesdanseurs, il saisissait loutes 
les occasions oü Conchita passait prés de lui pour 
lui adresser quelques mols tendres. Une fois elle 
put lui diré quelques paroles pendant un moment 
de repos : 

<l Pourquoi n'as-tu pas voulu danser avec moi, 
Claudio?.., Je m'ennuie tant! 

— J'ai été retenu par une conversation massa- 



— 29 — 

erante, Concluía mía... Mais sois plus aimable 
pour mon ami , qui t'aime lant et m'a demandé de 
lui ceder cette contredanse. 

— Ah! Claudio! j'ai bien des doutes... des 
craintes... Jeveux te parler aprés la contredanse... 
entends-tu? » 

Mais Claudio avait deja disparu. 

Impatient de se retirer, il avait été a la lable de 
jeu, oü il était sur de trouver don Antonio Pa- 
checo, pour lui diré que sa femme désirait quitler 
le bal. Don Antonio, qui venait de perdre deux 
vacas de vingt-cinq onces, et qui voulait encoré 
tenler ia fortune, regut le message de fort mau- 
vaise humeur. Mais sa déférence pour sa femmc 
était telle, qu'il remit aussilót son argent datis sa 
bourse, et rouge, ruisselant et adressant entre 
ses dents quelques malédictions au sort , il suivit 
son lióte. 

Tout le monde quittait le bal. Volantes et cava- 
liers se mirent en route a la fois, éclairés par les 
étoiles qui brillaient á travers les orangers et les 
cilronniers qui bordaient la route. Pendant une 
partie du cliemin, les plaisanteries, les gais propos 
et les éclats de rire se croisaient dans fair et ve- 
naient se méler au petit cri plaintif des loús, qui, 
froissant les branches de leurs ailes, semblaient 
se plaindre d'étre ainsi réveillés avant le jour. 
Mais a mesure qu'une volante disparaissait á 
droile ou á gauche, á travers les guarda-rayas de 
palmiers qui conduisaient a chaqué caféierie, la 
gaieté diminuait, le silence augrnentail, etenfin, 
lorsque chacun se trouva i solé dans ees cam- 
pagnes solitaires, c'élait a qui se rappellerait les 



— 30 — 

hauts faits et les prouesses des fameux bandits 
dont Tile était infestée : les h o romes préparaient 
leurs épées, les femmes disaient íeur rosaire, 
jusqu'au moment oü, la course finie, il ne füt 
plus question qne de souper et de se coucher. 

Ce soir, Conchita seule n'avait pris part ni á la 
gaieté ni á la peur de ses compagnons de voyage. 
Préoccupée, craintive, repeniante et faible, son 
eoeur avait pein£ a contenir les émotions qui l'agi- 
taient. Arrivés á la caféierie de don Amonio, en se 
mil a table. Conchita ne soupa point; ses yeux bril- 
lants et humides, córame deux étoiles au miiieu 
d'un ciel bleu, se détachaient au fond clu sombre 
ovale que les fatigues et les émotions de la nuit 
avaient empreint aulour de leur orbite; la páleur 
de son visage, et quelque chose de mélaneolique 
et d'effrayé a la fois, donnaient a sa beauté un 
charme indicible et iouchant a la fois. Son regard 
ne cherchait pas celui de Claudio, on, pour mieux 
diré, semblait l'éviter; et il fallut que dona Cata- 
lina Tengageát a plusieurs reprises a se reposer, 
pour qu'eile se determina! á gagner son appar- 
tement. 

Claudio, dans la crainte d'une nouvelle explica- 
tion avec sa maitresse, s'était retiré aussitót apiés 
le souper. A peine la jeune filie se trouva-t-elle 
dans sa chambre, qu'elle s'enferma avec Tesclave 
qui la servait, et, toute distraite et troublée, se 
laissa déshabilier par elle. La négresse, d'accord 
avec le jeune homme, cherchait adroitement á 
savoir oú il en éiait dans le coeur de sa jeune 
maitresse, et, tout en détachant les fleurs qui 



_ 31 — 

ornaient sa tete, elle commen§a la conversaron de 
la sorte : 

« Su melcé ha bailao mucho, nina? 

— Alguna cosa. 

— Con el niño Claudio, no veldá? 

— Con otro también. 

— Como la quiere el niño Claudio á su melcé! 

— Y como sabes tu eso ? 

— Anjá! con que lodo el dia no me está pre- 
guntando por su melcé? 

— Ah ! Dio mió (1) ! s'écria la nina , comme si 
elle revenait d'une préoccupation, je me décoiffe, 
et il doit venir ici ! Reléve-moi vite mes cheveux, 
Francisca. 

— Con que el hablo á su melcé, nina? 

— Si , el me hablo, pero no vayas á decir lo á 
nadie! 

— Quévoi á decir (2), nina? 



(1) Ce dialogue m'a paru si na'if et plein de charmé dans 
le langage creóle , que je n'ai pas voulu en priver ceux de 
meslecteurs qui connaissent la langue espagnole. 

« Vous avez beaucoup dansé , nina ? 

— Eh! quelque peu. 

— Avec le niño Claudio , n'est-ce pas? 

— Avec un autre aussi. 

— Comme il vous aime , le niño Claudio ! 

— Etcommentle sais-tu? 

— Anjá! done toute la journée n'est-il pas á me demander 
de vos nouvelles? 

— Ah I mon Dieu ! 

■ — Done , il vous a parlé , nina? 

— Oui, il me parla... mais ne va pas le diré! 

(2) — Que voulez-vous queje dise, nina ? 

— Mais, — je ne sais pas pourquoi j'ai si peur de me 
trwv«r ««ul« avec luí , — non pa* pour lu¡ , mais parce que 



— 52 — 

— Pero.,, yo no sé... tengo miedo de verme con 
el sola... No por el, sino por que si papá lo su- 
piera!... ojalá haberle dicho que no, que no! » 

En disanl ees mots, elle se jeta sur son siége 
eomme accablée ; puis, au moindre bruit qu'elle 
croyait entendre, elle frémissait, un mouvement 
convulsif s'emparait d'elle, son corps soupíe se 
soulevait de sa chaise comme frappé d'électricité, 
et, par un signe, elle indiquait á Teselave d'aller 
ouvrir; mais celle-ci, qui savait d'avance quel 
serait le véritable signal, ne bougeait pas, et faisait 
semblant de ne pas la comprendre... 

Enfin, on entendit des pas dans le corridor, 
puis trois coups frappés légérement et par inter- 
valíes á la porte... Alors la jeune filie, saisie 
d'effroi, se leva précipitamment , et, marchant 
sur la pointe des pieds, elle se precipita sur la 
négresse , et lui retenant fortement les deux 
mains... « No!... no!... » répéíail-elle d'une voix 
étouífée... Mais Tastucieuse négresse, cherchantá 
la reteñir d'une main, ouvrait au galant de l'autre; 
etla pauvre enfant, sans forcé ni volonté, retomba 
sur son siége froide et tremblante... 

S'il fallait assigner une place au paradis sur la 
ierre, on le placerait dans la vallée de San- 
Marcos. La se trouvent réunies les beautés su- 
blimes de la nature aux recherches de l'art sous 
le plus ])eau ciei du monde. Ce ne sont pas des 
foréls primitives, des riviéres sans noni ou des 
savanes solilaires qu'onvienty chercher, mais une 



9I papa le savait!. ,. — PK«t á Píen que j'ensse dit non ! • 
yion ! n 



— 33 — 

na tu re gradease ot puissante á la ibis : des maisons 
charmantes prés les unes des autres; puis, au 
loin , des cadres de caféiers disposés en lignes ré- 
guliéres : leurs formes gracieuses, Ieurs feuilles 
lustrées et d'un vert tendré, protégeant une mul- 
litude de petites graines rouges qui paraissent gá 
et la, forment un ensemble harmonieux el plein 
de charmes. La coquellerie, la recherche, le luxe, 
régnent dans chaqué habitation , entourée de jar- 
dins magnifiques. On y trouve réunies toutes les 
mervcilSes vegetales de l'Orient et de l'Occident; 
les feuilíes, les fruils el les fleurs les plus rares, 
les plus étranges, frappent tour á tour l'oeil émer- 
veillé du promeneur, altiré a chaqué pas pour 
observer et admirer chacune de ees beautés; il y 
a de quoi rendre fou un botaniste. La, se groupent 
1'indigo, le cacaotier, le camphrier, l'arbre á pain, 
le cotonnier; plus loin, les gonsses du vanilier 
traínent sur un plan de fraises, le dattier s'appuie 
sur un cerisier, le cannelier vit á Tombre d'un 
chéne; el lout cela dominé par des arbres gigan- 
lesques, qui, couverts de mousse et de plantes 
échevelées, portent suspendues á leurs vieux 
trones plusieurs générations d 1 angarilla, de gua- 
rnióte, de campanillas, et de tant d'autres plantes 
gri ñipantes dont le nom m'échappe. 

Toutes ees magnificenccs se trouvent réunies 
dans un rayón de vingt-cinq lieues. Chaqué pro- 
priélé est séparée seulement de Tautre par des 
guarda-rayas (garde-raies , ou limites) en dou- 
bles et triples colonnades de palmiers, dont Télé- 
vation, la hardiesse et la majesté font battre le 
coeur d'admiration. 

4. LA HAVAIVE. 5 



_ 34 — 

La petite partie de Tile que je viens de décrire 
est la seule qui posséde d'exceílenles routes; et 
Jorsqu'on parcourt dans tous les sens cette conti- 
nuité de propriéiés oú le luxe de la nalure déploie 
ses richesses, éelairées par le ciel des tropiques; 
lorsque, gíissant dans une de ees voitures légéres, 
on se sent caressé par la brise liéde du soir, chargée 
de mille parfums inconnus, on est frappé de ver- 
tige et córame ivre de chastes voluptés et d'hon- 
nétes pensées! 

C'est dans une de ees charmantes habitations 
que don Tadeo Nunez traitait la société de San- 
Marcos le lendemain du bal dont je viens de vous 
entretenir. II recevait chez luí un grand nombre 
de ses amis. Son aisance , sa bonhomie, sa cordia- 
lité creóle, mettaient tout le monde a son aise. 

Des le matin, dans une galerie garnie tout 
autour de fleurs et de pyramides de pasléques et 
d'ananas, la famille de don Tadeo recevait les 
damesá mesures qu'elles arrivaient. Aucun homme 
ne les accompagnait; le combat de coqs les avait 
tous attirés sur l'aréne, oü ils se livraient aux 
émotions causees par des paris considerables. Un 
seul, quoique grand amateur, s'en était abstenu 
ce jour-lá. Don Claudio arriva dans un quitrín avec 
le pére de Conchita, qui accompagnait sa mere 
dans une autre voiture. Les dames se pressérent 
légérement dans les bras les unes des aulres, puis 
s'embrassérent, selon lusage du pays. 

Au moment oú Lucie, une des hiles de don 
Tadeo, s'approcha de Conchita : 

« Ah! muchacha, lui dit-elle, comme tu es 
pále ! Tu n'as done pas bien dormí cette nuil? » 



— 35 — 

La petite folie ne savait pas le mal qu'elle fai- 
sait : les joues pales de la jeune filie devinrent 
pourpres. 

« Moi?.,. dit-elle. Mais... oui... non... C'est que 
j'ai bien mal a la tete. » 

Et son trouble augmentait encoré la rougeur de 
son front. 

« A la bonne heure ! yoilá les couíeurs qui re- 
viennent. On dirait que ma question t'a guérie, 
china mía. » 

Ce petit dialogue, aítirant Taltention des autres 
femmes, accrut encoré l'embarras de l'enfant, qui 
sufíbquait, croyant qu'on alíait lire son secret sur 
son visage; et ses yeux, pleins de larmes, sem- 
blaient implorer sa gráce. La bonne dona Catalina, 
voyant le trouble de sa filie et l'attribuant á loute 
autre cause : 

« Va-t'en dans la chambre, va done, nina, lui 
dit-elle, et défais ta robe, dont les cordons sans 
doute sont trop serrés. 

— Oui, viens, ajouta Lucie; et, lui passant 
le bras autour du corps, elle remmena hors de la 
galerie-. 

— Elle est si timide! dít la mere lorsque les 
deux jeunes filies s'éloignérent. 

— Quel age a-t-elle? demanda don Tadoa, 
assis á une table d'ombre, pendant qu'on mélait 
les caries. 

— Au mois de mai elle aura quinze ans. 

— Comme elle est grande et belle , pour son 
age ! » 

Dans ce moment, on entendit une volante qui 
s'avansait. 



« Qui arrive? demanda dona Catalina. 

— C'cst le capitaine Marena et sa femme -, rc- 
pondit une jeune filie qui, postee sur la marche 
qui conduisait au jardín, regardait les arrivants. 

— Hola! s'écria Claudio; ils arrivcnt deja ! » 
Et d'un saut, il se trouva a la porte pour donner 

la main a Carmen Marena. 

a Quelle bonne sentinelle vous faites, nion 
jeune ami ! mais pour celte fois j'ai de malváis 
comples á vous pendre. 

— Les deux onces sont perdues! s'écria le 
capitaine avant que la voiture fút arrélée. 

— A la bonne heure; mais au moins, vous 
me laisserez l'avantage de donner la main a la 
señora, dit Claudio en s'approcbant du quitrín el 
s'emparant du bras de Carmen. 

— Ríen de plus juste que de rendre les armes 
á la beaulé ; ceíle-ci esl pour moi deja une place 
conquise. 

— Et c'est peut-élre celle qui vous fait le plus 
d'honneur, capitaine. » 

En disent ees mots, Claudio serra la main de 
Carmen, qui, le remerciani par un sourire, entra 
dans la galerie. 

« Savez-vous qu'on s'ennuie diabíement ici! 
dit le capitaine á Claudio, a peine arrivé; lácbez 

done d'organiser un montéalo Eh! ou bien 

allons faire une promenade; le soleil vient de ce 
caclier. 

— Allons done faire un lour de promenade ! 

— Ah! camarade, vous devenezerainlif! 

— Mon Dieu, non; mais nous aurons le temps 
de jouer plus lard. Mesdames, ajoula Claudio en 



— 57 — 

regardant Carmen, voulez-vous profiter de la nube 
(du nuage) pour faire une promenade? 

— Allons, allons! » 

Et tout le monde se mit en marche pour aller á 
la savane de las Cotorras. Le capitaine, voulant 
faire Taimable, s'offrit á suivre avec ees dames les 
pas de leur cicerone, pendant que nolre héros, 
s'approcliant de Carmen, luí offrait son bras. 

« Olí ! s'écria le capitaine gaiement, il me sem- 
ble, Claudüo, que vous remplissez aujourd'hui 
les fonctions de mon lieutenant? 

— Kien de plus flatteur que de servir sous vos 
ordres, mon capitaine. » 

En disent ees mots, Claudio prit le devant, 
emmenant avec luí Carmen Marena. 

La guarda-raya par oú ils avancaient était 
bordee de deux rangs de palmiers royaux, et dans 
les intervalles s'élevaient des orangers si cbargés 
de fruits et de íleurs que le ebemin en était jonché 
et l'air embaumé. Au pied des arbres s'étendaieni 
de petits parterres de lis, de brujas et de cactus 
en fleurs. Lorsque Claudio et Carmen arrivérent 
au bout de l'allée, ils avaient pérdu de vue le reste 
des promeneurs ; le soleil avait reparu , la chaleur 
étail brülante; ils pénétrérent dans un bois de 
bambous, oú aboutissait la guarda-raya, pour 
attendre á l'ombre Tarriváe de leurs compagnons. 

Les canas bravas, bambous gigantesques, par- 
tent d'une racine commune et s'élancent en gerbas 
élevées de vingt á trente pieds, ayant un diamétre 
de dix-huit á vingt pouces; puis, s'amincissant 
par degrés jusqu'á une finesse extreme , et gar- 
nies tout du long d'une criniére de longues feuilies 



_ 58 — 

élroites, elles livrent aux vents leurs panaches, 
qui se balancent par-dessus les plus grands arbres. 
Cette puissance prodigieuse dans le pied de la 
tige, mélée á tant de souplesse, de gráce et de 
hardiesse, est toute creóle et merveilleuse. 

C'est au pied d'une cana brava que Carmen, 
sans chapeau, le visage garantí du soleil par les 
boucles de cheveux noirs qui flottaient sur ses 
jones, s'assit sur Técorce lisse d'une gerbe ren- 
versée, ayant pour parasol les panaches flottanls 
des bambous géants qui s'élevaient autour d'elle. 

« Quel lieu de délices! dit-elle a Claudio. 

— Oui, répondit-il, auprés d'une femme aimée, 
c'est un vrai paradis. 

— Mais vous pourrez en jouir bientót avec 
votre fiancée. 

— Ma fiancée ! laquelle? 

— Le public nomme Conchita. 

— Rien de plus faux; je n'y ai jamáis songé. » 
Carmen soupira. Claudio reprit : 

« Vous nétes pas heureuse, Carmen! Votre 
mari est-il ce qu'il fallait a votre bonheur? 

— Personne ne m'a contrainte á Tépouser; il 
fait tout ce qu'il peut pour me rendre heureuse. 

— Et quel homme n'en ferait pas autant?Quant 
á moi, je sais que tout mon sang et ma vie ne 
payeraient pas assez la felicité de vous plaire un 
seul jour. » 

Carmen rougit , el se levant : 

c Voici mon mari, je crois, » dit-elle; et s'a- 
vangant vers Tentrée du bois, elle presenta sa 
petite main au capitaine, qui arrivait avec les 



— 39 — 

autres promeneurs, en lu¡ demandant, avec une 
gaieté affectueuse, s'il n'élait pas fatigué. 

(l Un peu , en vérité; mais vous devez l'étre da- 
vantage, car vous avez marché au pas de charge... 
Au surplus, voici la chaleur. La savane de las 
Cotorras est encoré loin, el je pense qu'il vaut 
mieux rentrer pour jouer notre vaca, Claudito. » 

Cet avis fut approuvé par tout le monde, et 
on se mit er marche pour retourner á la maison 
en cótoyant le bois de canas bravas en dehors. 
En tournanl un senlier, Carmen, le capilaine et 
Claudio se üouvérent les premiers devant un bohío 
de yaguas (é^orce de palmier) habité par un négre 
chargé de girder la barriere. Le vieil Africain, 
habillé de laillons, était accroupi contre un feu 
pétillant de bejucos (1), allumé devant sa porte, 
et dont la ceidre brülanle cachait a demi un grand 
nombre de )ananes. 

A peine apergut-il les promeneurs, qu'il se 
releva , et ridressant autant qu'il le put sont vieux 
corps recoirbé, il s'avanga, le bonnet de drap 
rouge d'ummain , la cachimba (pipe) de Tautre, 
et faisant in efforl pour s'agenouiller, il dit : 

a La beidicio, mi su amo (2). 

— Diei te sauve! !ui répondit Carmen. 

— Su nelcé da medio pa tabaco a negro viejo , 
mi amo (>). 

— Poír du tabac, taita brujo (papa sorcier), 



(1) Liaiís sauvages. 

(2) « Líbénédiction , mon maltre. » 

\Z) « Vtre merci donnera dix sous pour du tabac h vieux 
» négre , mon maitre. » 



_ 40 — 

ou pour de Teau-de-vie, répliqua Lucie, la filie 
de don Tadeo, qui venait d'arriver. 

— A mi no veve aguariente, mi amo (\). 

— Teñe?, taita, et faites-en ce que vous vou- 
drez, lui dit Carmen en luí remeüant quelques 
piéces de*monnaie. 

— Cela me regarde, dit Claudio en déposant 
une piastre dans la main cállense du negre. 

— Laissez-moi mon droilá la boine ceuvre, » 
répliqua Carmen en jetant son aumone dans le 
bonnet rouge du guardiero. 

Le vieillard chercha á s'agcnouille*, et ne pou- 
vant parvenir á plier ses articulations, il posa ses 
mains parterre, puis ses genoux, et, ainsi pros- 
terné, répéta plusieurs fois : 

« Dios se lo pague, mi amo, Dios \e lo pague, 
mi amo. 

— El taita a recueil'i un bon butii, dit le ca- 
pitaine; et que va-t-ii faire de cet argni? 

— Je le sais bien, répliqua Lucie, la filie de 
don Tadeo, il le mettra dans une boíja (pot de 
terre) qu'il a enterrée auprés de son lii 

— Vive Dien! s'écria le capitaine; ansi c'est á 
don Tadeo, héritier présomptif du nqre, á qui 
nous venons de faire cette aumone? 

— Ou au premier qui dácouvrira H trésor, » 
répliqua la jeune íille, blessée de la ptisanterie 
du capitaine. 

Les autres dames ne tardérent pasiarriver, 
et on se remit en marche pour retouner á la 
maison. 

(1) a Je ne veux pas boire do l'eau-tle-vie, mon \ailre, » 



— m — 

La premiérc personne qui se présenla aux yeux 
de Claudio en entrant dans le salón, donnant le 
brás á Carmen, fut Conchita, qui causait avec 
Manolito auprés de la porte. A peine Taper^ut- 
elle, qu'elle changea de couleur... Ses yeux était 
humides et abattus; tout annongait la honte et la 
passion en elle. Laconduite de son séducteur bles- 
sait profondément son coeur innocent et candide. 
Pour la premiére fois, íes dangers de la vie et 
Taspect de la corruption se dévoilaient á sa raison, 
mais á ses dépens et a la suite d'une faute irrepa- 
rable, accompagnée de toute Taniertume du re- 
rnords et de la jalousie. Elle coinprenait qu'une 
réparation seule pouvait la sauver; la conduite de 
Claudio lui faisait douter de son honneur, et son 
instinet délicat de femme lui dévoilait, malgré 
í'inexpérience de'son age, que Claudio manquait 
d'clévation d'áme; mais en céssant de lui accorder 
son estime , elle ne pouvait plus lui retirer son 
coeur el sa destinée. 

Dans son humiliation, elle redoutait autant la 
société qu'elle-méme : elle n'y voyait que des 
regards investigateurs. Les plaisanteries de Mano- 
lito, la sollicitude de ses amies, les importunités 
du eapitaine, la joie indiíférente de tous, la bles- 
saient ou rattristaient sans cesse davantage. Elle 
se promit bien de ne plus paraítre dans le monde 
que comme la femme de Claudio. Sa droiture, sa 
conseience, Taccablaient de chátiments plus sé- 
véres que ceux de Topinion; elle sentait qu'elle 
pouvait mieux supporter le bláme des autres que 
la honte de sa déchéance á ses propres yeux, et 
irouvait dans sa propre faute les enseignements 



— 42 — 

qu'une éducation simple et bornee lui avait re- 
fusés. 

Claudio ne manquait pas d'esprit, mais il étail 
loin de comprendre lout ce qu'éprouvait Conchita : 
pour lui, la vertu consistait dans Tart de cacher 
le vice. Voyant l'agitation douloureuse de la jeune 
filie, il rattribua a la seule jalousie, et s'appro- 
chant d'elle, chercha a la calmer par Ses gráces 
et les attentions qui le rendaient si dangereux, et 
dont la puissance était infailiible sur elle. Ses 
traits s'animérent, son regard se calma, et Tin- 
souciance de l'áge rcparul pour quelques instants. 

L'heure de diner arrivce, on se mit a table. 
Vers le second service, la conversation s'anima 
par degrés. Les uns raconiaient les prouesses des 
combáis de coqs; les autres parlaient des récoltes 
de Fannée; ceux-ci d'une dispute au bal, ceux-la 
du succés d'une vaca au monte , des paris gagnés 
ou perdus; on hit des poésies, les decimas im- 
promptus pleuvaient sur le bord des verres; le 
bruit augmentait; tout le monde parlait a la fois, 
personne n'écoutait, lorsque don Tadeo demanda 
la parole. 

« Messieurs, dit-il, voici un beau projet, je 
pense, pour la journée de demain : voulez-vous 
venir a la laguna de Piedra? 

— Bon! 

— Bravo ! 

— Excellent! criérent tous a la fois. 

— Mais comment? en volante ou á cheval? 
demandérent quelques-uns. 

— Tous á cheval! cria le capilaine. 

— Belle idee! 



— 43 — 

— Belle idee! 

— Quelle folie! 

— Impossible! j Ces mots résonnérent sans 
suite, au milieu des propos bruyants qui se croi- 
saient dans l'air.... 

(( Une parole encoré! i s'écria le maiire de la 
maison. Ét profitant d'un instant de calme, il 
ajoula : i Chacun ira comme il voudra. 

— Viva! 

— Viva! s> Et la partie fut arréiée. 

Peu de temps aprés, on commenga á se relirer, 
pour se préparer au bal du soir. 

<r Conchita, allons au bal, dit dona Catalina á 
sa filie, qui, triste et pensive, ne bougeait pas de 
son siége. 

— Oh ! mama, je préfére relourner á la mai- 
son ; je souffre trop de la tete. 

— Comment, Conchita! s'écria Claudio, qui, 
non loin d'elle, avait entendu ses derniers mots; 
et, d'une voix plus basse : 

— Tu m'abandonnes done ce soir? 

— Tu iras done au bal? repril la jeune filie. 

— Mais je ne pourrais y manquer sans te com- 
promettre. 

— C'est juste... eh bien, amusez-vous. 

— Mais... cette indisposition ne t'empéchera 
pas de me voir cette nuit!... 

— Claudio! s'écria la jeune filie, les joues 
brülantes et les yeux élincelants, tu as abusé de 
mon innocence, et cette faute exige une prompte 
réparation... Sans cela, tu serais un infame! » Et 
son énergie fléchissant aussitót, elle ajouta d'une 
voix profondément émue : p Ingrat ! j 



_ fl _ 

Ses yeux s'emplirent dé lames, eí Claudio 
resta en silence pendanl que la jeune filie; pré- 
textant une indisposilion, sortit du salón. lis ne 
tardérent pas á partir, elle pour le cafetal de son 
pére, lui pour aller au bal. 

« Camarade, dit Manolo á son ami aussilót qu'il 
rapercut, eh bien? il me semble que la muchacha 
est triste, et que tu n'es pas heureux? 

— Non, pas comme tu i'entends; mais je com- 
mence á craindre Fexigence de la petite filie ! elle 
se dit offensée, et j'en suis vraiment embarrassé. 

— Vive Dieu! et tu eroyais peut-étre que la 
pauvre enfanl trouverait ta conduite loyale? 

— Ma foi , je soupconne que ses regrels ne 
sont qu'un artífice pour m'amener á Fépouser, et 
que, tout enfant qu'elle est, elle sait deja calculer ; 
mais c'est peine perdue; et si elle se fáche, Car- 
men est la pour la remplacer. 

— Savez-vous, compadre, que vous avez bien 
profíté de volre éducation parisienne! Peste! nous 
ne sommes pas aussi avances par ici... Au fait, 
essaie toujours, tu réussiras peut-étre. 

— Tu verras comme je les ramene a la raison; 
je connais les femmes; pour en tirer parti, il ne 
faut pas les gáter. D'ailleurs, je ne suis pas fáché 
de ne pas la voir au bal ce soir, et je désire qu'elle 
ne soit pas de la partie de demain; j'ai des projels, 
elle pourrait les contrarier. » En disant ees mots, 
il entra dans le salón du bal, et passa une partie 
de la nuit oceupé de Carmen, pendant que le bon 
capitaine, á la table de jeu, essayait de nouvelles 
chances. 

Carmen Marena, filie d'un employé espagnol a 



_ 45 — 

Cuba, était néc a la Havane ; mais son pére, ayant 
cié rappelé, partit pour Cadix, son pays natal, et 
l'emmena encoré enfanl. Carmen avait á peine 
quinze ans, et déjá plusieurs partís s'étaient pré- 
senles pour solliciter sa main. Elle n'était pour- 
lant pas riche : la fortune de son pére consistail 
en une petite propriété qu'il avait acquise á Cuba, 
du fruitde ses épargncs. Mais Carmen était touíe 
gracieuse, avait les plus jolies mains du monde, 
et, par-dessus tout, cet attrait irresistible propre 
aux Andalouses, plus puissant que la beaulé 
méme. Son pére lui avait laissé l'entiére liberté 
de disposer de sa main. Parmi ses préiendants, 
le capitaine était le moins séducteur; mais ayant 
quitté le service, il était le seul dont la position 
indépendante püt lui permettre d'aller s'établir á 
la Havane, et la jeune filie, qui aimait son pays 
avec ardeur, lui donna la prélérence, á condition 
qu'il l'y ménerait. D'ailleurs, lage de son pére 
ne lui permettait plus d'entreprendre ce voyage , 
etson gendre était destiné á lui succéder dans 
Ta dminislration de leur petit domaine. 

Carmen avait élé élevée á Cadix, par une vieille 
tante joueuse et tout adonnée au monde. Ne vou- 
lant pas se soumettre aux soins qu'exigeait Tédu- 
catión de sa niéce, et séduile cTailleurs par sa 
gentillesse et par sa beaulé, elle la menait par- 
tout, encoré enfant, et se parait d'elle pour rendre 
sa présence désirable dans les salons. Les mauvais 
exemples, la liberté des propos et le spectacle 
continuel d'une table de jeu, avec les indélica- 
lesses et la grossiéreté qui en sont souvent les 
compagnes, ne furenl pas d'assez puissants dan- 



— 46 — 

gers pour corrompre le coeur de Carmen; son 
élourderie et son extreme jeunesse lui servirent 
de sauvegarde conlre le péril; mais elle ne put 
apprendre á dompter ses passions la oú elles 
étaient caressées, ni envisager comme des fautes 
des actions qu'elle avait vu coiumettre comme sim- 
ples et convenables. Carmen pouvait devenir cou- 
pable sans cesser d'étre innocente. 

Le lendemain matin, tout était en émoi chez 
don Tadeo ; chacun se trouva á son poste á l'heure 
fixée pour le départ, a Texception de Conchita 
et de sa mere. Claudio, arrivé le dernier, ap- 
porta les excuses de ees dames, et la partie se 
mit en marche, les uns á cheval , les autres en 
voilure. 

Carmen monlait un superbe cheval que Clau- 
dio lui avait prété. Son costume d'amazone re- 
haussait encoré la souplesse et la gráce de sa 
taille; et avec son visage animé par Taltente d'un 
plaisir, son nez effilé au vent, ses grands yeux 
bruns et brillanls, encadrés par des bandeaux 
de cheveux noirs comme Taile du corbeau et ga- 
rantís seulement du soleil par un voile de gaze 
qui se jouait dans l'air, elle défiait en éclat le plus 
beau de nos papillons. Claudio, non loin d'elle, 
caracolait sur son cheval favori , pur sang anglais, 
amené a grands frais des États du Nord. Son ha- 
bileté , la ílexibilité de ses mouvements, la puis- 
sánce habile qu'il déployait á le conduire, faisaient 
l'admiration de tous et charmaient particuliére- 
ment les femmes, dont il faisait battre les coeurs 
toutes les fois que son coursier trop ardent faisait 



_ 47 — 

quelque écart ou cherchait á s'élancer par-dessus 
les maniguas ou les matorrales. 

Mais le plus heureux des cavaliers étaít le capi- 
taíne Marena. Officier d'infanterie, sa passion pour 
Téquitation était en raison inverse de son talent. 
Enfourchant un cheval de la Estancia, dur d'al- 
lure aulant que de bouche, il essayait ele trotter á 
l'anglaise, le corps plié sur le cheval, se balan- 
^ant des renes aux étriers, et s'affaissant rude- 
ment sur la selle á cbaque pas. Quelquefois, pour 
faire parade de son habileté , il eberchait á ma- 
noeuvrer; mais les membres de ranimal éiaient 
roides et peu accoutumés á de pareils exercices. 
A cbaque appel du cavalier il ievait la tete, lui 
montrait les dents et ruait d'imporlance ; alors le 
capitaine redevenait modeste, trop heureux d'en- 
durer les secousses bondissantes du trot de son 
cheval, sans y ajouter le danger des ruades. Tou- 
tefois, sa passion jouissait méme des mauvaises 
chances, et jamáis homme ne fut plus heureux 
que lui sur sa haridelle rétive. La cavalcade mar- 
chait gaiement en avant sur un chemin étroit, 
bordé de citronniers et de palmiers. Carmen, 
quoique habite et hardie, avait de la peine a 
reteñir son cheval, dont l'ardeur naturelle était 
excitée par le voisinage d'innornbrables abeilles 
qui couvraient les fleurs des citronniers, lorsqu'en 
passant devant un palmier, une yagua (1) s'en 
détacha et lomba avec fracas sur le chemin. Car- 
inen, effrayée, poussa son cheval de Tautre colé 
de la roule ; la secousse dérangea sa selle , et , ne 

(1) Partie de l'écorce. 



_ 48 — 

se scntant plus en equilibre, elle prit le pas, 
lacha les renes, et chercha á se remettre en selle. 
Mais le cheval, se seotant en liberté, s'échappa 
au grand galop... Les clames se mirent á crier, les 
cavaliers á courir, et le coursier, épouvanté par 
le bruit, excité par les pas des chevaux, s'empor- 
lait de plus en plus. Le désordre qui régnait sur 
la route empéchait qui que ce füt d'avancer pour 
porter secours á Carmen, lorsque Claudio, voyant 
la porte d'une caféierie ouverle du cote droil de 
la roule, s'y jeta. Une fois franchie, et n'ayant 
plus d'obstacle á craindre , il poussa son cheval 
contre le guarda-raya paralléle á la route, et 
clépassant bientót Tanimal emporté, il donna de 
Telan á son beau coursier, le piqua des éperons, 
luí lacha les renes, Taruma de la voix , et le noble 
animal, faisant un saut formidable, franchit la 
guarda-raya ; mais ses jambes de derriére s'éiant 
embarrassées dans les épines de nopales, il alia 
lomber de Taulre cóté de la route. Claudio se re- 
leva lestement et se trouva au milieu du chemin 
au moment oü le cheval de Carmen, enrayé de le 
voir, s'arrétait. 

La secousse violente qu'éprouva la jeune femme 
la jeta horsdelaselíe; mais Claudio arriva átemps 
pour la recevoir dans ses bras. « Mcrci! » lui dit- 
elle... et elle s'évanouit. II ne Tavait pas encoré 
posee a ierre, lorsque le capilaine arriva tout es- 
souíílé, et Tarrachant des bras de son libéraleur, 
s'écria d'une voix lamentable : 

« Oh! prenda de mi alma (1) ! Horrible dan- 
ger! » 

(1) o Joyau de mon ame. » 



— 49 — 

Et la pressant sur son coeur, il la comblait de 
caresses et pleurait comme un enfant. 

« Ce n'est rien, ce n'est rien, eapitaine, répé- 
tait-on autour de lui; laissez-la done respirer. » 

En effet, Carmen ne tarda pas á recouvrer ses 
sens, et la joie des assistants fut genérale en la 
voyant revenir d'un si grand danger. 

Aprés le premier moment d'effusion, leur atten- 
tion se porta sur Claudio. 

<l II faut le couronner, dit son am¡. 

— Oui, il faut le couronner! » s'écriérent-ils 
tous. 

On courut aussitót vers les arbres qui bor- 
daient la route; c'était á qui fournirait plutót une 
couronne de fleurs d'oranger et de feuilles de pal- 
mi ir. Carmen, assise sur un arbre renversé au 
bord de la route, souriait délicieusement a la vue 
de ceite scéne. Elle avait lu dans son enfance des 
romans de chevalerie, et son imagination gaie et 
ardente latransformait dans cetinstant en héroine 
du moyen age. 

La couronne achevée , toule la bande joyeuse 
se porta vers Carmen. Une jeune filie , prenant le 
chevalier par la main et lui faisant mettre un 
genou en ierre , dit á Carmen : 

« II est juste que la beauté couronne son libé- 
rateur. » 

La dame se leva, le visage animé et joyeux, les 
yeux doux et caressants, et lui dit en lui posant 
la couronne sur la tete : 

« Chevalier, soyez toujours fidéle et coura- 
geux. » 

Ces paroles furent suivies d'acclamations et 

4. I,\ HAY4NR. 4 



— 50 — 

d'applaudissements. Le capitaine, malgré sa gaielé 
habiluelle, ne prenait point part á rhilarité gené- 
rale; triste et soucieux, il se tenait derriére sa 
femme. Cetíe scéne, oü elle se trouvait la protégée 
(Ton autre, lui était insupporlable; il ne pouvail 
contenir sa mauvaise humeur. 

« Si j'avaiseu un boncbeval córame vous, señor 
don Claudio, dit-il lorsque le bruit se ful apaisé, 
ma femme n'aurait pas eu besoin devotre secours; 
et si vous ne lui avi-ez pas pi élé un animal enragé, 
elle n'aurait couru aucun danger. » 

Celie ingralilude pour son libérateur blessa le 
cceur de Carmen ; elle rougit et redoubla de mar- 
ques de reconnaissance envers Claudio, pour lui 
faire oubíier rinjustice de son mari. 

« Combien je vous dois, Claudio! lui dit-elle 
pendant que chacun s'apprélait á partir... Et ce 
pauvre cheval , ajouta-t-elle en regardant la pau~ 
vre béte étendue immobile sur la route... Mais, il 
ne bouge pas! 

— Antonio, dit Claudio á son domestique, fais 
lever le cheval. 

— Mi amo, répondit le négre, il est morí!... 

— Ah! mon Dieu! s'écria Carmen, et pour 
moi !... 

— íl y a un homme qui en ferait autant volon- 
liers pour la rnéme cause, » lui répondil Claudio 
en Taidant á se relever et s'apprétant á la remet- 
tre en selle. # 

Mais le capitaine, craignantun nouvel accident, 
s'approcha de sa femme, la prit par le bras et la 
plaga dans une volante. 

Claudio monta le cheval de Carmen, et ne put 



— SI — 

conlenir un soupir en passant devant le noble ani- 
mal qui l'avaít si bien serví. Un sentiment dou- 
loureux le prit au coeur, et piquant sa monture , il 
s'éloigna au grand galop. 

Au boui d'une lieure, on se trouva á l'entrée 
du village de Mangas : la finissent les eaféiries 
et commencent les immenses savanes de Guana- 
caye. Cavaliers et caleseros, langant leurs mon- 
tures, se mirent á courir á travers ehamps, écra- 
sant des milliers de íleurs sauvages, de bejucos 
parasites et de plantes aromatiques. Les insectes, 
íes majas et les papillons aux mille couleurs, 
effrayés , se sauvaient , íes uns glissant sous 
Hierbe, les autres déployant leurs ailes dorées; 
lous fuyant cette avalanche humaine qui envahis- 
sait leur domaine solitaire; et les siíflements des 
uns, le bourdonnement des autres, remplissaient 
Tair comme les liouras des peuplades sauvages 
surprisés par Fennemi. Bientót notre bande joyeuse 
découvrit au loin la lagune de Piedra, qui, comme 
une immense glace, s'étendait au milieu de cette 
vaste et sauvage solitude. La peche abondante 
qu'enferment ses eaux attire de loin les pécheurs, 
dont les canots resient attachés aux bords du 
grand bassin. Une multitude d'oiseaux charmants, 
ornes des plus beaux plumages, viennent, atures 
par la fraicheur de Feau , habiter les rives du 
iac : des chambergos , des perrucbes, des cardi- 
nals et des lotis voltigent gá et la, se croisent en 
lous sens, et baltent de l'aile, becquetant, qui 
Feau limpide du lac, qui la goutie de miel con- 
tenue dans le cálice d'une fleur d'algue ou d'agui- 
na Ido, 



Ai! milieu de ees sauvages prairíes s'élévent, 
de dislance en dislance, des boeages erichaii- 
téurs, des arbustos lleuris, oú la rose de la mer 
Paciiique entrciaeáe au botador, et la íleur de 
nacre mélée au mate et a la piíaloya, se groupent 
au milieu de la savane, c o mine si elles cher- 
chaiént a se communiquer la fraicheur de leurs 
larges feuiíiagcs, au milieu de cette plaine e'rn- 
brasée. C'est sous un de ees boeages, hábiles par 
des oiseaux-mouehes, qu'aprés avoir place sur 
rherbe lous lescoussins et les tapecetes des volan- 
tes, les selles des chevaux et les jaguas qu'on put 
renconlrer sous les palmiers, loui le monde se 
trouva réuni sous une lente altaebéé aux arbres et 
apporlée par les soins de don Tadeo. 

Le déjeuner fini , on demanda des caries, et 
aprés avoir étendu un tapecele (1) qui restait, 
hommes et femmes s'assirent autour de cette table 
sans pareille , et se livrérent á toutes les émoiions 
du jeu, pendant que le eapiiaine, ne se doutant 
pas du plaisir qu'on s'élait ménagé, s'amusait a 
eíírayer íes oiseaux des aleniours. Claudio, auprés 
de Carmen, lui proposa de jouer, mais son mari 
avait emporié la bourse. 

« Eli bien! lui dit-ií, jouons une poule ensem- 
bíe ; je metlrai Fargent, vous la fortune. j> 

El il la mil de moitié dans son jeu. 

On éiait encoré livré aux émoiions des paris 
lorsque le eapiiaine arriva ; mais, contre son ha- 
bí lude, il ne voulut pas y prendre parí. Sa femme 



(1) Huleau qui sert á garantir tlu soleil la partie á décou- 

yert de la volante. 



alia aussiiól á sa. rencontre. Quoiqu'elle le trou- 
vát aussi aílectueux pour elle que ele coutume, la 
préférence qu'elle donnait á Claudio la troublait 
inlérieurement, et a peine trouva-l-elle l'occasion 
de Iui parler saris éire enlendue. 

« Claudio, lui dil-elle, vos assiduilés peuvent 
me compromeUre : je crains la pénciration de mon 
mari, et vous ferez bien de rie plus vous oceuper 
de moi ! » 

Claudio fut ravi de ce premier signe de com- 
plicilé. 

« Je ne m'attendais pas, Carmencita, a eetle 
preuve d'indiflerence, répondil-il avec un air pe- 
netré de mélancolie; vous preñez sans doute pour 
pretexte la crainte de Topinion pour me repousser 
loin de vous !... 

— Dieu sait combien vous étes injuste!... Mais, 
mon mari?... 

— Oui , vous avez raison , et je suis un insensé ; 
ma vie ne payera pas assez eber votre repos... et 
vous savez si je suis capable de Fexposer pour 
vous!... » 

Carmen garda le silence , mais un regard pé- 
nétrant et passionné ne laissa aucun doute a Clau- 
dio sur FeíTet de ses paroles. 

« Mais, dites-moi, reprit la jeune femme en 
reprenant un air léger et insouciant, et Concbita, 
quand Tépousez-vous? » 

Ce nom porta le trouble dans Táme de Claudio 
comme tout ce qui rappelait la pauvre enfant á sa 
mémoire. 

« Je n'y ai jamáis songé , je vous le jure, et 
celte question me surprend de votre part. » 



— 54 — 

Le malaise qui se décelait dans Claudio en pro- 
nongant ees paroles, touclia imprudente. 

« Eh bien ! dit-elle, n'en parlons plus. » 

Claudio s'éíoigna l'árne pénétrée d'une joie in-< 
fernale, voyant son plan de séduction si avancé, 
pendant que le coeur de la jeune femme bondis- 
sait en proie á une passión violente et roma- 
nesque. 

Aprés le jeu on dina gaiement, et vers la fin 
du jour tout le monde se remit en marche, es- 
corté par les nuages illuminés et gigantesques du 
soir. 

Don Tadeo ayant proposé á tous ses convives 
de rester encoré le lendemain chez lui, chacun 
accepta avec joie. 

A buit heures du malin, la négresse Fran- 
cisca finissait cThabiller sa mailresse. Le petil 
balcón de sa chambre était ouvert; les rayons du 
soleil commen^aient a pénétrer deja a l'extréiiiité 
des barreaux ; mais la tente de loile rayée á eílilés 
rouges, dépíoyée en dehors , ménageait encoré 
un reste de la fraicheur du matin aux aguinaldos 
et bolacees, qui grimpaient et trainaient en tous 
sens entre les grillages du balcón. Tout en pas- 
sant autour des bras de la nina son léger peignoir 
en linón, Francisca lui racontait les événements 
de la veille, sans omettre aucun des détails de la 
chute. 

La jeune filie , aprés avoir renvoyé sa né- 
gresse... 

« Infame! dit-elle en se jetant a moitié habilléc 
sur sa butaca... Infame!... comme il s'est moqué 
de moi !... comme il me méprise! Ah! si je l'avais 



— 55 — 

su! Que les hornmes sont perfides , et que les 
pauvres femmes sont nées pour étre miserables ! 
Comme il samuse! comme il est heureux!... le 
traitre! pendant que moi, triste et désolée, je 
sens ma vie dévorée par la jalousie et le dcses- 
poir... Non, non! il ne triomphera pas! ajouta- 
t-elle en frappant le parquet de son petit pied, 
et se levant de son siége le visage couvert de 
larmes. Je vais de ce pas tout avouer á ma mere ; 
nous verrons si en sa présence il ne mourra pas 
de honte! » 

En. pronongant ees mols, elle se dirigea vers la 
porte comme une insensée; mais avant d'y arri- 
ver, elle changea de résolution, et pále, les ge- 
noux tremblants, elle se rejeta sur son siége. 

« Je ne suis qu'une pauvre filie, mon Dieu! 
reprit-elle avec amertume, et comment aurai-je le 
courage d'avouer á ma mere mon déshonneur?... 
Ay! madre de mi alma! si tu savais que ta Con- 
chita est une filie perdue , tu en mourrais!... 
Quelle honte! Et mon ange gaidien, oü était- 
il ?... » Puis, changeant subitement d'idée : « Oui, 
et pendant que je me moeurs de désespoir, Fin- 
íame se moque de moi avec sa maitresse!... » 

A ce dernier mot, son indignation neut plus 
de bornes. Essuyant ses larmes, et prenant un 
air résolu : « Je sais ce que j'ai á faire, et je le 
ferai : il est heureux de me savoir enfermée, pleu- 
rant et hors d'état de porter le trouble dans ses 
amours... Eh bien! j'irai aujourd'hui chez don 
Tadeo, je mangerai, je danserai, je serai heu- 
reuse, étourdie, folie; je rirai en face de cette 
déhontée, je dirai á chacun qu'elle est la mni- 



_ S6 — 

tresse de Claudio, et s'il le faut, je lui arracherai 
les yeux et lui cracherai au visage comme á une 
ame vile qu'elle est!... » 

En finissant ees mots, elle arrangea a la hale 
ses cheveux en désordre, attacha les cordons de 
son peignoir, et entra dans la salle oú la famille 
et Claudio étaient réunis pour déjeuner. 

Ce fut devant lui, et d'un air calme, qu'elle 
exprima á ses parents le désir d'aller chez don 
Tadeo. Claudio, étonné, inquiet d'une résolution 
aussi brusque, cherchait á en deviner la cause 
dans ses yeux, dont le regard foudroyant portait 
la crainte dans son coeur. Mais, selon sa tactique, 
il dissimula, et par son air oífensé et dédaigneux 
porta á son comble Tindignation de la nina. 

La féle était commencée lorsqu'ils arrivérent 
chez don Tadeo. Le bruit de la musique, la 
gaieté de la contredanse animaient tous les assis- 
tants. 

Lorsque Conchita entra, elle s'approcha, d'un 
air vif et empressé, de chacune de ses amies, les 
saluant avec effusion et volubilité; ensuite, elle 
se pla^a aussitót á la contredanse , avec le premier 
danseur qui se presenta a elle. Jamáis elle n'a- 
vait déployé tant de vivacité el de gráces ondoyan- 
tes; jamáis la souplesse de son corps n'avait 
répondu avec autant de charme aux syncopes de 
notre contredanse havanaise; el son regard, or- 
dinairement doux et voilé, attirait par sa coquet- 
terie agagante toute une cour de jeunes gens, 
élonnés et ravis de son étourderie insouciante et 
de sa beauté naive. Les femmes, par cet instinct 
sagace qui éveille la jalousie , avaient remarqué 



— 57 — 

en elle quelque chose d'étrange et d'inaccoutumé. 
« Regardez done Conchita , disait une jeune 
filie au nez hardi, aux lévres fines et á la voix 
flüíée; regardez-la, elle a l'air, ce soir, d'avoir 
perdu la raison... Comme elle se déméne, et 
comme sa coiffure est égratignée et sa robe mal 
attachée ! On dirait qu'elle parle sans savoir ce 
qu'elle dit, qu'elle écoute sans entendre et qu'elle 
regarde sans vofr. 

— Je Tavais deja remarqué, reprit sa voisine, 
femme rondelette, blanche, et dont la physiono- 
mie calme et contente indiquait des sentiments 
habituéis de bienveillance ; qu'a-t-elle done ce 
soir? elle estpeut-étre malade, qui sait! 

— Non, répliqua Tautre; elle s'est plulót 
brouillée avec son fiancé, qui luí tourne la tete... 
Voyez comme il s'oceupe de la femme du capi- 
taine, en sa présence, sans daigner méme la 
regarder ! 

— Mais cela ne veut rien diré; les hommes 
n'en font pas d'autres. » 

Dans ce moment , Conchita s'approcha pour 
saluer Lucia, qui se trouvait non loin de la. 

« Comment te portes-tu, dimita? lui demanda 
son amie en Tembrassant. 

— Tres-bien, vida mia , tres-bien ; et toi ? 

— A merveille, et trés-heureuse de te voir 
aujourd'hui si gaie, car l'autre jour tu étais bien 
triste. 

— ^Oui ; j'étais malade ; aujourd'hui , tu le vois, 
je suis gaie et bien portante. 

: — J'avais soupQonné, Tautre fois, que tu avais 



_ 58 — 

á te plaíndre de Claudio; et si ía paix est réta- 
blie, je t'enfais mon compliment. 

— Pas du toiit... Je ne m'occupe plus de lui le 
moiris du monde. 

— Vous étes done brouillés tout á fait? 

— Et sans relour... je te dirai plus... je Fab- 
horre! 

— Eh bien! China, j'en suis charmée; car, 
vois-tu , je le liens pour un inconstant... Si tu 
l'avais vu hier avec la Carmen Marena... il faillit 
se tuer pour elle. 

— Et Carmen en était ravie, heureuse? Loua- 
bíe conduite, en vérité, pour une femme mariée ! » 

En vain la pauvre filie essayait de plaisanier, 
rémotion de sa voix la trahissait; elle changeait 
de eouleur et souffrail mille morts; mais la pas- 
sion qui dominait en elle, c'était la vengeance. 
Elle souffrait tous les lourments a la fois, et pen- 
dant eette longue journée, sa vie fut un supplice. 
Tantót, livrée aux déchirements de la jalousie, á 
la vue des altentions de Claudio pour sa rivale; 
tantót, humiliée de l'abandon et du mépris dont 
il l'accablait, plus d'une fois elle fut sur le point 
d'insulter publiquement cette odieuse ennemie; 
mais la pauvre enfant était aussitót arrétée par la 
honte et la timidité. Pendant le diner , les regards 
passionnés de Claudio, les altentions qu'il prodi- 
guait a sa rivale, lui pergaient le coeur : son pouls 
et sa tete batlaient avec violence. Un de ses voi- 
sins, ayant compassion de sa tristesse, lui offrit 
un verre de vin de Champagne; elle n'en avait 
jamáis goüté; mais, prenant le verre, elle le vida 
d'un trait La nouvelle agitation causee par cette 



— 59 — 

liqueur capiteuse et inconnue augmenta le dés- 
ordre de ses idees et le feu qui circulait dans ses 
veines. Au milieu de la gaieté genérale, per- 
sonne ne remarquait l'état violent de la malheu- 
reuse enfant ; et ses joues pourpres , ses yeux 
injectés de sang, son regard égaré, n'étaient atlri- 
bués qu'á l'effet du vin , tout á fait nouveau pour 
elle. 

II était quatre heures lorsqu'on finit de dinur; 
aussitót les jeunes filies fbrmérent une contre- 
danse. Conchita resta seule el pensive á une des 
extrémités du salón. Elle se eroyait livrée a un 
songe horrible, et ne pouvait pas croire a l'évi- 
dence. Les objets s'offraient á ses yeux comme 
des ombres fantastiques; la musique importunait 
et irritait ses nerfs. Delirante de désespoir, elle 
ne comprenail pas le bul de tant de plaisirs; el 
ses yeux fixes ne voyaient que deux personnes 
assises a l'autre bout du saion, qui paraissaient 
absorbées dans une conversation trés-lendre et 
animée : ees deux personnes étaient Carmen Ma- 
rena et Claudio. 

La nuit était cióse ; les étoiles, comme aulant 
de soleils, brillaient sur lecielbleu; et la brise, 
se jouant entre les feuilles des arbres, balangait 
doucement Tun sur Tautre les panaches des pal- 
miers, et remplissait Tespace de doñees harmo- 
nies. Une ombre fugitive glissait a iravers la 
guarda-raya, vers le bois de canas bravas... Oü 
va-l-elle a cette heure?... Craint-elie le chien 
Glbaro? le serpent? le négre fugitif? Non, cette 
femme a peur d'elle-méme, car elle va pour la 
premiére fois violer ses serments et se déshono- 



— 60 — 

rer. Elle n'élait pas á moitié do Callee, lorsqu'elle 
entendit les aboiements d'un chien; elle treinbla, 
et s'arréta... Un instant aprés, elle reconnut la 
voix du mayoral, qui, s'accompagnant du tiple, 
ebanlait, non loin de la. 

Lecoeur de Carmen bondit; la voix ñu guajiro 
lui semblait étre celle de son ange gardien : un 
froid mortel circulait dans ses veines. Elle se 
retourna, et fit quelques pas pour revenir á la 
máison et a ses devoirs; mais Claudio s'avangait 
rapidement de Taulre colé de l'allée; elle enten- 
dait ses pas; elle avait promis .. la voix du guajiro 
s'éteignait... Claudio allait Tattendre... Immobile 
auprés du lieu du rendez-vous, elle craignait 
encoré plus d'avancer que de retourner sur ses 
pas. 

Bientól, le silenee, la peur, le désir, Fentrai- 
nércnl; et, s'élangant rapidement, elle aíteignit 
bientól le bois, et disparut au milieu des canas 
bravas... Un instant aprés, Claudio élait auprés 
d'elle, prés de l'arbre renversé oü ils s'étaient 
assis la premiére fois qu'il lui avait parlé dV 
mour. 

Carmen élait pále et tremblante; son amant, 
respeclant son émolion et gardant le silenee, plia 
Jes genoux devant elle et pressa la main de sa 
mailresse sur ses lévres... Elle pleurait, moins 
d'amour que de remords; un irouble mortel s'é- 
tait emparé d'elle, elelle restait comme insensible 
aux caresses du séducleur. Mais Claudio la ras- 
sura avec tant d'adresse et d'éloquence que bien- 
lót elle oublia l'univers entier ; et , les yeux 
humides et animes par lout le delire de la passion, 



— 61 — 

elle taissa reíombcr sa lele cliarmante sur Té- 
paule de son amant... Tout á coup, un cri aigu 
vini frapper son oreille ; effrayée, elle vit appa- 
raitre, au milieu des ombres allongées des canas 
bravas, une femrne, le sein nu, les cheveux en 
désordre , qui , lendant les mains , criait d'une 
voix stridcnte : 

« Infames!... infames!... > 

La peur rendit Carmen immobile, et sa rivale 
raileignaitdéja, lorsque Claudio, se placant entre 
ellos deux, et arrétant d'une main ferme le bras 
de Conchita : 

k Fuyez , Carmen! fuyez, au nom du ciel ! ou 
vous étes perdue ! » 

Comment retracer cette scéne tragique, qui se 
passait au milieu d'un bois solitaire , dans les 
lénébres de la nuit, éclairées seulement par les 
rayons incertains des étoiles et des codillos, qui 
illuminaient de leurs lueurs fugitives les sommets 
majestueux des palmiers et des bambous? Car- 
men s'éloigna pendant que la jcune filie faisait les 
plus grands eíforts pour se dégager des mains.de 
Claudio. 

a Láchez-moi ! ame de vilain, lache !... oü peut- 
elle aller que je ne la retrouve, que je ne la des- 
honore?... Au secours ! au secours ! capitaine 
Marena!... papa, mama mia ! 

— Par íes plaies de Jésus-Christ? taistoi, 
tais-loi, Conchita!... Quoi, tu ne reconnais pas 
ton amant? Garde le silence, et je suis á toi pour 
la vie! 

<L Eh bien ! j'accepte , répondit la nina avec une 
fureur concéntréé. > 



— 62 — 

Claudio relácha son étreinte ; mais á peine fut- 
clle en liberté que, se préeipitant á la poursuite 
de Carmen, elle recommenga a crier.... 

« Tout le monde le saura!... Je vous dénonce- 
rai partout!... Infames! » 

Et Techo paisibie des bois répétait sourdement 
autour d'elle... « Infames! » 

Claudio, s'élanc.ant sur ses pas, ne tarda pas a 
l'atteindre , et la prenant dans ses bras, il cher- 
cha en vain á la caSmer par ses priéres et ses pro- 
messes. 

ct Conchita de ma vie, lui disait-il , aussi éperdu 
que la jeune filie, pour l'amour de ta mere, calme- 
toi! Je n'aime que toi au monde! Toi seule, tu 
seras mon bonheur, je te le promets, je te le jure, 
sur les cendres de mon pére ! 

— Laisse-moi! criait la malheureuse en se 
débattant, je ne veux plus de ton amour! je te 
deteste!... Laisse! láche-moi! Au secours! papa 
mío ! 

— Vive Dieu! s'écria Claudio, deja dominé par 
une colére furieuse, et lui secouant les bras, 
qu'il tenait forlement dans ses mains, tu veux 
done me perdre, enfant du démon ! Maudit soit 
mon sort, et le jour oú je t'ál connue ! * 

Et la serrant convulsivemenl entre ses bras, il 
frappait du pied violemment la terre. 

La nina poussa un cri aigu , et peut-étre eüt- 
elle cédé á l'eífroi que lui inspiraient les anathé- 
mes et la figure terrible de Claudio, si Tair n'eút 
pas retenti des aboiements de plusieurs chiens, 
-suivis des accents prolongas, particuliers á nos 



— 63 — 

guajiros, lorsqu'ils s'appelient dans nos campa- 
gnes. « Ni-naa! Conchi-taa! » 

Alors la jeune filie , reprenant de nouvelles for- 
ces, criait á pleine poitrine. 

« Me voici! me voici ! 

— Tais-toi! lui dit Claudio. Jure-moi de te 
taire! pour toi-méme-, china, pour ton honneur! 

— Mon honneur, hypocrite! mon honneur! tu 
me Tas enlevé, infame!... tu le sais bien! et tu 
m'as délaissée dans la douleur et le désespoir!... 
Me voici ! me voici ! 

— Filie du démon! tu te tairas! » 

Et de sa main il couvrit la bouche de Con- 
chita. Les aboiements des chiens devenaient de 
plus en plus dislincls; ii '¿lait évident que Bien? 
lót Claudio et la jeune filie seraienl découverts. 
Recouvrant de nouvelles forces, el entrainée par 
un désespoir furieux, elle pliait son faible carps 
comme un serpent pour échapper á Claudio, et 
luttait pour repousser sa main avec une ardeur 
frénétique. 

Pendant ce combat, le bruit se rapprochait, les 
chiens de busca (i) avaient trouvé la piste, et Ton 
distinguait déjá clairement les voix humaines, 
parmi lesquelles Conchita crut reconnaílre celíe 
de son pére. Alors loute la forcé de Claudio ne 
suffit plus pour la contenir. Des gouttes de sueur 
ruisselaient sur le front pále du jeune homme; sa 
respiration halelante élait enflammée; mais lors- 
que la main de fer qui fermait sans pitié la bou- 
che de Tinforlunée venait á se detendré, on 

(1) Derecherche, 



I 



entendait encoré ees niols a demi ariiciilés : 
« Bar-ba-ro. » 

Claudio n'était plus á lui; son cerveau brúlait, 
il avait le verlige, ses oreilies bruissaient, ses 
tempes battaient avec forcé; et ne pouvant venir 
á bout de dompter la jeune filie, enivré d'une fu- 
reur toujours croissante, il la saisitaucou, de ses 
deux mains impitoyables, et la pressanl avec vío- 
lence : « Furie de l'enfer !... i clit-il. Puis il lache 
l'enfant, qui retombe immobile au pied d'un yaya, 
comme la pauvre gazelle frappée au coeur par le 
cbasseur cruel. Claudio, épouvanté de son atten- 
lat, resta quelque temps immobile, les yeux atta- 
cbés sur ce corps inánime; puis, se penchant vers 
elle, il chercha quelque trace de vie. Les yeux 
de Conchita étaient ícrmés, son visage pourpre 
et ruisselant de sueur. Claudio, approchant sa 
bouche des lévres séches et brúlantes de la jeune 
filie, chercha en vain-un souííle de respiration, A 
plusieurs reprises, il toucha les mains glacées de 
Conchita : le pouls ne battait plus. II écarta ses 
vétements et toucha de ses doigts tremblants le 
coeur et la poitrine de la nina ; tout était froid 
comme le marbre... Alors il la crut morle. Une 
sueur froide inondait son front, et , le regard 
toujours fixé sur la pauvre créature, il avait l'air 
d'un insensé, lorsque les cris des chiens, qui 
débusquaient déjá á Tentrée du bois, Tayant rap- 
pelé á lui-méme, une terreur indicible s'empara 
de lui; et sautant comme un daim poursuivi par 
la meute acharnée, il s'enfuit de Tautre cóté du 
bois. 

A mesure qu'il s'éloignaií, il précipitnit sa 



— 65 — 

course, comme si une main vengeresse fút tou- 
jours préle a le saisir. Le murmure des feuilles 
agilées par la brise, le bourdonnement des insec- 
íes de nuit, le froissement léger des ailes du ca- 
culio Iumineux et niéme le bruil de ses propres 
pas le faisaiént fréinir et luí semblaient autant de 
témoins irrecusables de son crime. Lorsqu'il eut 
franchi un assez long espace , il se trouva dans 
un fourré de maniguas , coupé gá et la par des 
trenes d'arbres, restes d'un bois défriebé. La, il 
s'arréta , et s'asseyant sur un cédre renversé, 
plus calme il commenga á se rendre compte de sa 
siiuation. 

« Dieu de miséricorde! s'écria-t-il en joignant 
les mains et levant ses yeux encoré enflammés par 
la lutte passée. Esl-ce un réve?... un delire? Moi, 
assassin! assassin, Dieu de bonlé!... et de qui? 
d'une pauvre íiüe, d'une enfant qui m'aimail! 
Maudit amour! maudile soit l'heure oü je la vis 
pour la premiére íois ! Mon sang se glace dans 
mes veines. . Quel esí ce poids qui m'oppresse le 
coaur?... moi, puni comme assassin! moi, crimi- 
nel!... Dieu juste! tu sais si j'avais Tintention de 
la tuer! c'estelie, elle seule, qui a tout fail! » Un 
torrent de larmes jaillit de ses yeux... « Malheu- 
reuse! ajouta-t-il d'une voix entrecoupée. Maíheu- 
reuse! si beíle! si enfant!... Je suis done ton 
séducteur et ton bourreau? Non, je ne saurais 
supporter un tel remords; je veux revoir ton 
cadavre, et la, m'avouer coupable, et souíFrir 
ensuite le chátiment qui m'est dü. » 

S'arrétant á cette résolution désespérée, ii se 
leva comme un insensé, et marchant á grands pas, 

4. LA IUVA2IB, 5 



— ; 66 — 

il se dirigea vers la maison. II était non loin de 
la caféierie, lorsqu'il entendit prés de lui une voix 
qui l'appelait : a Niño Claudio! Niño Claudio! » 
Sa préoccupalion Favait empéché d'entendre les 
pas de la personne qui lui parlait, et qui courait 
aprés lui depuis quelques inslants... Le sang s'ar- 
réta sur son coeur : il frémit eomme si la voix de 
Dieu lui eüt demandé compte du meurtre qu'il 
venail de comrneltre. Mais il se rassura lorsque la 
méme voix continua ainsi : 

« Je suis Antoine, niño... Qué no me conoce 
su melcé (1)? 

— Eh bien, que me veux-tu? La volante est- 
elle préte? 

— No, niño y porque su melcé no me dijo que 
la pusiera (2). 

— Va, va atteler tes males tout de suite. 

— - Si seno , pero el niño Manolo me mandó a 
buscar a su melcé (3). 

— Oü esl-il? 

— En el batey , esperando a su melcé (4). 

— Marche en avant et dis-lui que j'arrive. x> 

A peine? Claudio se trouva-t-il aupiés de son 
ami, qu'il lui dit en se jetant dans ses bras : 
« Ami! je viens de tuer Conchita. 

— Comment! c'est toi?... 

— Oui, moí ; je Tai tuée de mes propres mains. 

— Mais elle n'est pas morte, hombre! 

(1) « Votre merci no me reconnatt pas? » 

(2) « Non , niño, votre merci ne m'a pas ditcTatteler. » 
(3j « Oui , seigneur , mais le niño Manolo m'a envoyé 

chercher votre merci. » 
(4) « Dans le haey , altcndaat votre merci, » 



— 67 — 

— Non! s'écria Claudio, se livrant á tout le 
delire de la joie. Eli bien! je veux la voir! 

— Calme-toi , je t'en conjure, et apprends-moi 
la cause de ce cruel événement. Conchita n est pas 
morte; mais elle est plongée dans une léthargie 
profonde. 

— Elle n'est done pas morte? répétait toujours 
Claudio. Ah ! si tu savais ce que j'ai soufert, 
Manolo!... Mais a-t-on quelque soupgon sur moi? 

— Que diable, hombre, quand je le dis de te 
calmer, crois-moi. Ici, on ne sait rien de ce qui 
est arrivé, sinon que la muchacha a ele trouvée 
au milieu du bois, au pied d'une cana brava, 
étendue sur l'herbe et sans connaissance. D'abord 
on la crut morte, on la transporta au milieu des 
torches, suivie des chiens, qui aboyaient, de la 
foule, qui criait, du pére, qui pleurait, et de tous 
les négres de l'habitaiion, empressés a se relever 
pour la porter jusqu'á la maison. La, on s'apergut 
bientót qu'elle respirait, et le médecin du cafetal 
assura qu'elle était seulement évanouie. On at- 
iribue cet accident a la chaleur et a la danse. 

— Ainsí personne ne soupsonne la vérité? 

— Et moi-méme je serais dans Terreur si, au 
moment oü Ton commengait a chercher Conchita 
dans la maison , je n'avais pas apergu Carmen qui 
rentrait, la toilette en désordre, et toute troublée. 
Alors je courus te chercher, et, ton absence aug- 
menlant mes soupgons, j'envoyai plusieurs négres 
dans des directions diverses pour aller a ta ren- 
contre et te prevenir de Tévénement. Maintenant 
dévoile-moi tout ce mystére. » 

Claudio racoma tout briévemenl a son ami et 



— 68 — 

lui demanda conseil. Manolo, sans repondré á sa 
quesíion, reprit : 

a Ainsi, j'avais bien jugó lorsque, aprés avoir 
trouvé la nina, les chiens vouíanl absoluinent sui- 
vre une autre piste, je persuadai le mayoral de íes 
reteñir : á vrai diré, je soupconnais déjá quelque 
diableric de ta part. 

— Mais, ami, conscille-moi... Que dois je faire 
maintenant? Si Conchita meurt, Manolo, je # me 
lance une baile dans la teté; 

— (Test bon, mais commengons d'abord par 
rentrer «a la rnaison. 

— Y penses-tu!... Et si elle m'apergoit? 

— Je te dis qu'elle est hors d'état de te recon- 
naitre. Allons, viens, personne ne te soupQonne, 
et d'ailleurs, ta fuite te condanmerail. Gourage, 
donne-moi le bras. » Et Ü entrama son ami aprés lui. 

Le premier objet qui se presenta a ieur vue , 
en enirant dans le salón, ful le capitaine tenant 
par la main sa fe mine et se préparanl a partir. 

« Vous voilá, Claudio, dil-il, d'oü soriez-vous? 
Le défenseur des bellos, oú éláit-il, qu'il n'est 
pas accouru au secours de sa fiancée? D'oü sortez- 
vous? Igtiorez-vous ce qui vient de se passer? 

— íl était en visite dans le cafetal de Herrera, 
ici , en face. J'ai été le chercher, et si j'avais prévu 
Fe ííei que cette nouvelle devait produire sur lui, 
je la luí aurais laissé ignorer. 

— Allons, allons, mon jeune ami, courage, 
dit le capitaine á Claudio avee un air de commi- 
sération, cela ne sera ríen : la petile avait goüté 
le vin de Champagne pour la premiére fois, et sa 
tete en a été troublée. 



— 09 — 

— En cffe(, » rcprit Claudio, encoré déconie- 
nancé; et, levant les yeux, il rencontra ceux de 
Carinen , qui , par quelques légéres marques d'im- 
paiienee, témoignait a son inari le désir de partir. 
Le regard de Claudio décelait son embarras el sa 
honie; mais celui de Carmen ne respiran que 
dédain, reproche et coiére. Claudio, erainlif ct 
abattu, n'avah plus pour elle ce charme prestí- 
gieux et brillant qui i avait séduile d'abord. Quel- 
que cliose d'humble et d'effrayé en luí le rendan a 
ses yeux presque ridicuie; et, dans cet inslant, 
le capiíaine, avec ses saillies franches el incon- 
venantes, son aplomb imperturbable ct ses droiis 
á la proteger, luí semblan bien supérieur au bril- 
lant Claudio. 

— Allons-nous-en, Marena, lui dit-elle avec un 
air d'impatience marqué; je me sens mal. 

— Allons, allons, china. Adiós, señores... Ces 
femmes sont si délicates, il faut en avoir un 
soin!... Allons, adieu. » 

Et il se dirigea vers la porte, emmenant sa 
femme, qui, en partanl, lanca sur Claudio un 
dernier regard foudroyant. 

« Dcux ennemis de moins, dit Manolo a son 
ami. Allons, courage, et cntrons. Cet imbécile de 
capitaine! j'étouííais d'envie de rire. » 

Les forces de Claudio défaillirent en appro- 
chant de la chambre oceupée par Conchita; ses 
genoux íléchirent, et il ful obligé de se soutenir 
sur le batlant de la porte avant d'y pénétrer. Son 
émotion s'accrut encoré lorsque, jetant un coup 
d'oeil dans l'intérieur, il apercut la pauvre jeune 
filie étenduc sur un lit en désordre, les chcveux 



— 70 — 

défaits , les yeux fermés, et les draps, ainsi que 
les vétements, remplis de taches de sang... Un 
sentiment indicible de remords et de pitié tra- 
versa son ame : il crut voir dans ce sang précieux 
une preuve indubitable de son crime. 

Dona Catalina, au chevet de sa filie, la tete 
penchée sur elle, la regardait attentivement, pen- 
dant que ses larmes tombaient une á une sur la 
main de sa nina, qu'elle pressait entre les siennes. 

En entendant ouvrir la porte, elle tourna la 
tete, et á peine apergut-elle Claudio, qu'accou- 
rant vers luí, et luí passant les bras autour du 
cou , elle se mit á sangloler, en lui disant d'une 
voix entrecoupée : 

« Ayl venez, Claudio de mi alma! venez par- 
tager ma douleur... Vous qui raimiez tant, voyez 
dans quel état on me l'a amenée!... Voyez-la dé- 
iaite, inanimée, mourante, et dites-moi si mon 
courage n'est pas grand , puisque je puis la voir 
ainsi sansmourir. » 

Claudio soutint la pauvre mere dans ses bras; 
mais il tremblait, et ne put lui repondré. 

Lorsqu'elle se fut un peu calmee et qu'elle eut 
repris sa place , il s'assit á un bout de la chambre, 
en face de la malade. « Pauvre enfant! se disail-il 
dans ramertume de son ame, en contemplant sa 
beauté souífrante; pauvre enfant, quel homme 
n'aurait pas fait son bonheur d'étre aimé de toi, 
de te posséder. Tu m'avais préféré á lous tes ado- 
rateurs, et je me suis fait un jeu de ton amour, et 
je t'ai sacrifiée á une puérile vanité!... Mais, s'il 
en est temps encoré, je te dédommagerai de ma 
cruauté passée par une vie entiére d'amour et 



— 71 — 

d'expiation. » Quelques larmes s'échappérent de 
ses yeux. Dans le désordre de la soufírance, Con- 
chita luí paraissait plus belle que jamáis. L'éncrgie 
qu'elle avait dépioyée Favait grandie a ses yeux, 
et il lui trouvait un nouvel attrait depuis qu'elle 
avait su résisíer a sa tendresse et á sa volonté. 
Claudio n'élait pas méchant par nature. Ses fautes 
étaient le résultat d'une mauvaise éducation; mais 
la corruption de ses moeurs n'avait pas gagné ie 
coeur. Sa premiére jeunesse, passée en Europe 
sans guide ni conseil, ayant élé employée au 
plaisír et a la dissipalion, son imagination égarée 
{'habitúa de bonne heure a transforrner ses pas- 
sions ardentes en vices, en puérils passe-temps ; 
et, ignorant la portee des choses rérieuses de la 
vie, il ne savait pas prévoir la conséquence de ses 
actions eoupables ou inconsidérées. 

La malade, aprés avoir passé une partie de la 
nuil assez tranquille, fut prise, vers le matin, 
d'une fiévrc ardente accompagnée de delire. Des 
laches noires apparurent sur son visage, sur ses 
bras, et particuliérement autour de son cou , sous 
la forme de deux mains. Ce fait éveilla les soup- 
^ons : mille circonstances vinrent s'y grouper, 
Plusieurs personnes, entre autres le guajiro chan- 
teur, rapportérent avoir entendu dans la nuit des 
pas sur la guarda-raya. Le vieux guardiero, qu'on 
interrogea aprés Tavoir fait agenouiíler, avoua 
qu'il avait entendu la nina appeler sa mere; mais 
que, s'élant imaginé qu'elle se promenait, il n'a- 
vait pas bougé. Manolo, pour déiourner les soup- 
gons qui pouvaient s'arréter sur son ami les rejeta 
sur quelque négre, coupable sans doute de Tal- 



— 72 — 

tentaL Cette hypoihése porta á son comble ie 
désespoir des parents de la nina, ct l'horreur et 
l'indignaiion dans le coeur de ses amis. 

Toute la caféierie se rait en mouvement pour 
alier á la recherche du coupable; mais ce ful en 
vain, le coupable resta inconnu. 

Pendant ees nouvelles agitations, Claudio, triste 
et sévére, restait au achevet de la malade, et 
serablait épier ses moindres mouvemenls. Le de- 
lire s'étant augmenté par degrés, elle commenga 
á prononcer des mots sans suite et singuliers : 

« No! ne m'étouífe pas, barbare!... Traííre!... 
Au secours!... Infame!... On me tue!... Car- 
men!... Claudio!... Séducteur!... Assassin!.,. i 
Et porlant ses mains á son.cou, elle faisait des 
gestes de frayeur, se soulevait, les bras étendus, 
comme pour repousser un danger... Puis, si son 
regard venait á apercevoir le visage de Claudio, 
elle poussait des cris, el sa frayeur, son delire, 
n'avaient plus de bornes. 

Claudio, cloué auprés du lit, páíe, tremblant, 
couvert d'une sueur foide, le regard fixé sur la 
bouche de la malheureuse, n'avait pas la forcé de 
se dérober á ses yeux, et restait immobile, livré 
á une angoisse indicible : on aurait dit la staíue 
de la Peur. 

Cet état de crise dura six jours; le septiéme, 
il commenga á ceder, á l'aide d'abondantes sai- 
gnées el d'un régime qui épuisa complétement les 
forres de la jeuue filie. 

Claudio ne quiltail pas un moment Conchita, 
et partageait en tout les soins que luí donnait 
sa mere. Ce sepíleme jour, la malade étant plus 



— 75 — 

calme, don Antonio obiint de sa feuime qu'elle 
prít quelques heures de repos : Claudio se char- 
gea de la remplacer. 

Assis prés du lit de la nina, ii contemplan son 
visnge amaigri par la maladie, sos lévres sans 
couleur et sonfront lisse et humide, oü se déce- 
lait encoré la souffrance. 

L'áme de Claudio, saisie de pitié ct d'amour, 
s'élanc.ait vers elle, pendant que, frappé d'une 
pensée douloureuse, ii répélait á voix basse : 
« Voilá mon ouvroge? » Conchita s'éveilla et re- 
garda autour de la chambre; puis ses yeux se tour- 
ncrent vers Claudio, qu'elle n'avait pas encoré 
aperan... A cette vue, elle se souleva, et, plagarit 
son coude sur l'oreiller, elle appuya sa tete sur sa 
main, et resta immobile, le regard íixé sur lui.... 
Ses joues pales se eolorérent, le lien qni retenait 
ses cheveux se détacha, et des ílocons de boucles 
de cheveux noirs tombérent sur son sein découvert 
et encoré tout violacé des coups qu'il avait regus 
dans la lutte... Claudio, alterré, comme s'il se fút 
trouvé devant le Juge éternel, garda le silence... 
Au bout de quelques secondes, deux grosses 
larmes jaiüirent des yeux de la jeune filie , sillon- 
nérent son visage, et tombérent sur son oreiller : 
sa tete s'affaissa sur son bras, et elle parut s'en- 
dormir... 

Quelques jours aprés, elle fut en état d'étre 
ramenée chez elle. Mais elle resta en proie á une 
maladie de langueur, et garda le plus profond 
secret sur l'accident dont elle avait été victime. 
Les priéres réitérées de ses amis furent vaines; 



— 74 — 

aux instances les plus vives elle opposait un s¡- 
lence obstiné. 

Claudio continua ses assiduités, et la demanda 
en mariage. A la grande surprise de ses parents, 
Conchita refusa avec douceur, niais sans justifier 
sa répugnance par aucune raison. plausible; les 
priéres, les larmes de sa mere furent impuis- 
santos, et n'aboutirent qu'á augmentar son goüt 
pour la solitude. 

On Tavait amenée a la Havane pour lui ménager 
les secours de la médecine et pour la distraire; 
mais elle avait renoncé au monde, et s'était méme 
éloignée de ses amies et de ses compagnes d'en- 
fance; son élat de dépérissement faisait des pro- 
gres rapides : on la voyait s'affaisser de jour en 
jour, d'heure en heure. 

Claudio, excité par tant de résistance et par le 
refus formel qu elle avait fait de le revoir, n'épar- 
gnait aucun moyen, aucune recherche, pour ar- 
river jusqu'á la jeune filie; mais ce ful en vain, et 
toutes les íinesses et l'asluce sauvage de Francisca 
n'eurent d'aulre résullat que de la rendre impor- 
tune a sa maitresse; elle pria sa mere de la lui 
échanger contre une jeune esclave mandinga- 
hózale, qui, ne sachant pas encoré bien parler 
Tespagnol, serait moins accessible a la séduclion. 

Le sacrifice de sa négresse lui fut néan moins 
tres-sensible, et sa tristesse augmenta chaqué jour 
davantage. Sa mere, espérant que la mariage réta- 
blirait sa santé, et n'atiribuant son refus qu'á un 
caprice de malade, ne ccssait de Fengager, de la 
supplier en faveur de Claudio. Conchita gardait 
le silence et restait inébranlable. 



— 75 — 

Accablée par tant d'obsessions, elle se deter- 
mina á demander á sa mere de l'envoyer chez une 
de ses tantes, a la campagne, oú elle espérait 
retrouver le calme et la santé. 

Dona Catalina, pour qui la volonté de sa filie 
souffrante éiait devenue une loi , y consentit, et il 
fut decide qu'elle partirait le surlendemain. 

La veille de ce jour, Conchita se trouva plus 
souffrante que d'habitude : une nuit sans repos, 
de violentes syncopes et une oppression doulou- 
reuse avaient empiré son élat. 

Vers le soir, elle demanda sa volante, pour aller 
á l'église faire des priéres avant de se mettre en 
roule; mais elle manifesta le désir d'y aller seule, 
et parlit. 

Dona Catalina, inquiete, ne tarda pas a suivre 
sa filie a son insu, et resta á la porte de l'église 
en attendant qu'elle eüt accompli ses pieux de- 
voirs. 

Les ombres de la nuit s'avancaient deja sur la 
ville, et Conchita neparaissait pas; dona Catalina, 
ne sachant á quoi attribuer un si long retard , 
entra doucement dans l'église. 

Un léger crépuscule tombait du haut des vitraux 
qui couronnaient la coupole, et répandait une 
ciarte douce et incertaine sur les dalles, oü s'éten- 
daient les ombres projetées par les pilastres mas- 
sifs qui soutenaient Tédifice. Dona Catalina avan- 
gait avec précaution et lentemenl; sa vue, affaiblie 
par tant de larmes, l'aidait mal a chercher son 
trésor. Pendant qu'elle faisait ainsi le tour de l'é- 
glise, le jour pálissait, les ombres s'effagaient, 
et Conchita ne paraissait pas. Bientót dona Cata- 



lina íut obügée de soríir. Le roscare venait de 
realrer, el les grandes portes rbii laical déjá sur 
leurs gonds... Une fois dehors, la pauvre mere, se 
dirigea vers sa demeure, dans Pespoir que sa íüle 
serait rcnlrée avant elle ; mais Conchita n'était pas 
á la maison, el son calesero, aprés Pavoir aitendue 
á la porte de la Merced jusqu'á la nuit lombanie, 
élait reñiré, dans la persuasión qifelle avail élé 
ramenée par sa mere, 

L'inquiélude de dona Catalina el de don Antonio 
ctait indicible : desmessagcrs fúrent envoyés dans 
tous les quarliers de la ville, mais sans suecés : 
aucun índice, aucun espoir ne venait adoueir leur 
angoisse, et ils passércnl la nuit livrés a la plus 
profonde don leur. 

Le lendemain, á la poinlc du joiír, lorsque le 
sacrislain de la Merced se présenla pourallumer 
les cierges sur Painel de la Vierge, son pied 
heurla un b!oc tendré... C'élail le corps inánime 
de la jeunc filie, soutenu centre Paule! de Notrc- 
Dame-de-ifefera... Elle élait assise, la tete appuyée 
sur Tange qui supportait la table de Paulcl , el ses 
deux mains, convulsivement serrées, pressaieiit 
sur ses lévres un gant blanc, tout bumide encoré 
des larmes dont les derniéres gouites étaient res- 
tees glacées sur les joues livides de la nina... 
Conchita était morte ! 

On se rappelle encoré á Londres et a París avoir 
rencontré dans les salons de la bonne compagnie 
un jcune Américain-Espagnol grand, bien fait et 
de bonne mine, distingué dans ses manieres, géné- 
reux dans ses dépenses, enlouré de bienveil lance 
et de sympalliie, mais froid á tcuies les affecüous, 



— 77 — 

essayaní tous les piaisirs, toules les dissipations, 
niais indiííérenl á loutes les séductions, á loutes 
les beautés de Tan et de la nature, et semblable á 
ees corps devenus insensibles par Texcés des souf- 
frances, qui ne conservent de la vie que le mou- 
vement, et ne répondent que par rinertie aux 
moyens les plus viólenles de la médecine. 



LETTRE XXX. 



AU COLONEL GEORGES DAMER , MEMBRE DE LA CHAMBRE 
DES COMMUNES. 



Une journée á la Havane. — Midi. — Sommeil et silence. — 
Intrigues d'amour. — La nina derriére ia grille. — Le 
jeune étudiant. — Le baiser. — El oficial de causas. — 
Le désappointement. — Repos des galériens. — Une 
heure. — On se réveille. — Marcliande d'ananas. — La 
Lonja. — L'homme d'affaires. — Le courtier. — L'usu- 
rier. — La ley de espera. — Deux heures. — Le mouve- 
ment. — La volante. — El calesero. — Son costume. — 
Les impérieuses. — La promenade Tacón. — La femme 
de 1'industricl. — La place d'Armes. — Point de haillons. 
— Le tapacele et la gondole. — La nuit. 



Heureux qui, comme vous, mon cher Damer, 
saisit le colé plaisant et agréable de la vie hu- 
maine! Pour ees esprits bénis du ciel , que de 
contrastes charmanls, que de jouissances vives, 
qu'ils font partager aux autres ! Vous souvient-il 
de ees récits singuliers dont vous m'amusiez si 
souvent el qui me faisaient rire aux éclais quand 
j'élais á Londres? Je voudrais bien vous les ren- 
dre, et ce n'est ni la bonne volonté ni le sujel qui 
me manquent ici. Ce pays du soleil fait faire á nos 
Havanais mille choses á rebours de l'Europe 



— 79 — 

J'aurais voulu que vous m'accompagnassiez hier 
pendant ma promenade en quitrín dans les rúes 
de notre capitale. Que de saillies piquantes, que 
d'ingénieuses histoires auraient secondé le cours 
des heures et fait voler plus rapidement ma légére 
voiture ! 

Savez-vous que j 'imagine un Fort joli diorama , 
si, dans le méme insiant, le méme spectateur 
pouvait contempler ce qui se passe a la méme 
heure dans les grandes vilies européennes, amé- 
ricaines et asiatiques? Ici, tout le monde se 
couche ; la, tout le monde se leve ; ici , Ton crie á 
la chambre des communes des politesses parle- 
meniaires; a la méme heure, le sultán se proméne 
tranquillement sur Teau calme du Bosphore. Neuf 
heures sonnent, et tous les magasins des hon- 
nétes habitants de Bale se ferment a la fois pour 
laisser la ville dans un profond silence, cest le 
moment méme oú les boutiques de Londres 
rayonnent de tous leursfeuxcommerciaux. A deux 
heures du malin, on dort a Berne, on joue á Ve- 
nise, on danse a Paris. 

Notre vie tropicale, qui nous forcé a fuir la 
lyrannie du soleil , change complétement pour 
nous Femploi ordinaire des heures, et fait naitre 
des scénes toui a fait originales. Mais suivez-moi 
dans íes rúes de la Havane : il est une heure. La 
vie est partout suspendue; pas de bruit, pas de 
mouvement. Qu'est devenue l'humaniié? Ou sont 
les amours? oú soni les douleurs? tout ce qui oc- 
cupe les hommes ou les intéresse? 

Les maisons Manches, aux grandes grilles et 
aux balcons de fer, dorment dans les feux du 



— 80 — 

jour. Pas un bípede dans les rúes á ceüe méme 
heure oü tous vos Anglais, lances coinme des 
fleches sur vos irottoirs, forment des couranls 
contraires qui ne s'entre-choquent pas sans pé- 
ril. A peine de temps á autre quelques peseurs de 
sucre ou quelque charreite attardée Iraversent-iís 
lentement la rué toute baignée de soleil; la se 
récluit ce grand mouvement mercantile qui, deux 
heures auparavant, remplissait la ville de son 
fracas et qui recommencera bienlót. Vous diriez 
un corps dont la circulation est suspendue; on ne 
sent pas qu'il respire, le pouls ne bat plus, 
comme dans ees maladies singuliéres qui para- 
lysent la vie sans Féteindre, et qui jeitent au mi- 
lieu de la veille une mort passagére. 

Voilá les rúes de la Havane; Herculanum et 
Pompéi n'élendent pas sous le soleil une pous- 
siére plus ardenle et plus deserte. Mais pénélrcz 
avec moi dans les niaisons : le mouvement de la 
vie s'y est retiré. Les méres et les filies ont quitté 
le piano ou la broderie; coquetterie ici, passion 
la , passion plus loin, amoureües aiileurs, tout ce 
qu'il y a de plus intime ou de plus cher a la feínme 
se déploie dans ce momenl de repos general. Oh ! 
comme votre indulgence d'hommc pour les pecca- 
dilles du cceur se réjouiroit de toutes les petilcs 
scénes bourgeoises et amourcuses dont certaines 
rúes écartées sont le théátre! Car ici le soleil 
prend la place de la lune pour proteger lesamours, 
et ses rayons ardenls écarient les imporíuns, 
comme aiileurs les ombres de la nuit. La toile 
extérieure suspendue a la fenétre est soulevée par 
une petite niain blanche ; aiileurs, une des feuilles 



— 81 — 

de la persienne cede a une pression mystérieuse, 
et vous pourriez apercevoir, si vous étiez la, deux 
de ees yeux noirs du Midi, que lord Byron disait 
étre doublés de soíeil, et qui, moitié sauvages, 
moiíié timides, essayent de percer Tespace. Sans 
doute l'objet désiré se presentera bientól á Tauíre 
colé de la rué; le cceur bat, le pouls va vite, la 
peau frissonne, pendant que l'oreille attentive 
saisit le móindre mouvement qui peut venir de 
l'intérieur; car la maman est la qui fait la sieste, 
ct, par une prévoyance babile, on a déposé sur la 
tabie á ouvrage la tapisserie ou les ciseaux... 
Voici les pas de la mere, et aussiiót Ton se trouve 
assise, l'ouvrage a la main et travaillant avec as- 
siduilé; si Talarme a étévaine,on reprend la 
vedette jusqu'á l'arrivée du jeune étudiant, qui 
brave le soleii et qui , au signal convenu, accourt 
vers sa bien-aimée. Dans la rué voisine, un autre 
amouteux, plus babile encoré, cherche avec soin 
une adresse qu'il ne trouvera jamáis; en vain les 
grilles de fer s'interposent, les deux fronts se rap- 
prochent , les joues brülantes sont voisines... 
Mais on eniend du bruit, et la nina, dont les 
lévres tremblantes viennent d'étre efíleurées, s'é- 
crie d'une voix assez haute pour étre entendue : 
« Non, señor; don Tadeo demeure deux maisons 
plus loin. » 

Vous n'avez pas trop de sévérilé pour ees jeu- 
nes gens, j'en suis bien persuadée, mais la colera 
d'un personnage oceupé d\m lout autre intérét 
vous í'era irire. II passe íentement, le bras cliargé 
de dossiers, et fait une moue épouvanlable : eest 
un avoué, oficial de cansas, qui s'est trompé 

4. LA BATANE. 6 



= 82 — 

d'heure et qui devrait étre depuis longtemps au 
palais. Ses confréres en sont deja sortis, fumant 
leurs cigares, et il les a rencontrés! mais ce qui 
rend sa mauvaise humeur plus vive , c'est que sa 
paresse lui fait perdre deux onces d'or (160 fr. ) 
que lui avait promises un accusé s'il parvenait á 
le faire sortir de prison : la sentence est rendue 
par l'assesseur, le prisonnier est en liberté, et il 
gardera ses deux onces d'or. 

Ainsi , á cette heure du jour, ici le mouvement 
est l'exception , le repos est la regle. 11 n'y a pas 
jusqu'aux condamnés qui abandonnent leurs tra- 
vaux et qui dorment, étendus sur la ierre, dans 
leur hangar. Le négre se met á l'ombre de sa 
charrette, la marchando d'ananas s'endort les bras 
croisés. Mais bientót tout se remue, tout s'éveille ; 
la fourmiliére humaine s'agite, le bruit des qui- 
trins se fait entendre, la vie renait. Des passants 
forment cercle autour des pyramides d'ananas que 
Fon crie : cinco para medio. Les riches, les élé- 
ganls, les oisifs se pressent á la porte de la Lonja, 
nolre Tortoni, dont les salons brillants réunissent 
a peu prés tous les amusements dispendieux. 
Nous alíons, mon cher Damer, nous approcher de 
la Lonja, dont les abords sont remplis de séduc- 
tions de loute espéce : voici venir un homme tres* 
affairé, au visage épanoui et qui se frolte les 
niains. C'est un courtier d'affaires qui va recom- 
mencer ses négociations et ses visites. Savez-vous 
d'oü lui vient ce grand air de joie? C'est qu'il a 
conclu ce matin quelque négociation usuraire en 
faveurd'un bravecommergant qui lui donne douze 
onces d'or pour sa peine : le négociant espere 



— 83 — 

bien tirer plus de mille piastres de la rnéme trans- 
acción; niais il compte saris son hóíe... 

L'emprunteur sera plus fin que Tusurier, et le 
courtier plus fin que l'un et l'autre. L'emprunteur 
se meltra á l'abri sous la proteclion d'une certaine 
loi charitablequi correspond a la cession de biens 
de la jurisprudence frangaise, et á Yinsolvenfs 
debtors court, qui s'appelle ley de espera. II s'en 
va dans ses terres, s'enferme clans son domaine ; 
et la , comme le disent les Havanais par une de 
leurs expressions les plus piquanles, il passe son 
temps á se fomenler (fomentarse) , pendant que le 
créancier pleure á la fois son capital hasardé, ses 
mille piaslres espérées, et que notre agent d'affai- 
res renouvelle son argenterie et meuble á neuf sa 
maison... 

Mais deux heures sont sonnées; tout reprend 
son cours et son mouvement ordinaires; afíaires, 
commerce, visites, font circuler la population 
blanche, jaune et noire á travers la poussiére de 
nos rúes étroites; mais la femme se montre peu. 
La négresse seule , un gros cigare a la bouche et 
langant des torrents de l'umée, fláne dans les rúes, 
les épaules et le sein ñus, puis s'assied devant les 
maisons et joue avee I'enfant blanc qu'elle porte. 
Jusqu'ici le mouvement des afíaires a seul rempli 
laville : bientót s'éveilleront le plaisir, le luxe, 
Toisiveté. 

Des six heures, tous les quitrins attendent aux 
portes; les dames eoifíees en cheveux, des lleurs 
nalurelles sur la tete , les hommes en habit ha- 
billé, cravale , gilet et pantalón blancs, Tous, dans 
une parfaite tenue de recherche et de fraicheur, 



_ 84 — 

montent en voiture, chacun seul dans la sienne, 
et Ton se rend á la promenade Tacón. Dans ees 
belles allées, que le soleil couchant fait resplen- 
dir, personne ne se proraéne á pied : on ne mar- 
che pas ici , autant par indolence que par orgueil. 
De tous cotes glisse la volante, si digne de son 
nom, et dont la capote renversée laisse apercevoir 
la voluptueuse et rieuse Havanaise nonchalam- 
ment étendue, et jouissant du souffle léger de la 
brise. Grande dame et petite bourgeoise , toutes 
les femmes ont leur voiture. Le premier argent 
de rindustriel qui économise est destiné á un 
piano et á un quitrín pour sa femme. En revenant 
de la promenade on entend deja retentir les sons 
de la musique mil ¡taire : les quitrins se porlent 
en foule vers la place d'Armes, oú le concert a 
lieu. Les beaux palais du general et de l'inten- 
dant, le brillant éclairage de la place, Tair d'élé- 
gance et de propreté répandu partout, ees voitures 
si bien vernies, si luisantes, tout respire un par- 
fum de disiinclion aristoeratique genérale dont 
íes autres régions du globe ne vous offriraient 
pas d'exemples : ici point de vestes ni de cas- 
quettes, point de baillonsni de barbe mal peignée, 
encoré moins ees effroyables parodies de la nature 
humaine qu'on trouve dans les faubourgs de Lon- 
dres ou de Paris; ici nous n'avons pas de peuple 
ni de misére. 

En rentrant de la promenade vers la fin du 
jour, les femmes vont faire leurs emplettes; les 
quitrins se croisent en tous sens, et les rúes pré- 
sentent un coup d'oeil aussi animé que plaisant. 
C'est alors que les chevaux rivalisent de yitesse, 



— 85 — 

et que Ton voit, assises dans leur volante, la ca- 
pole baissée, les jeunes Havanaises au front blanc 
et aux yeux noirs, baignées des clartés de la lune 
des tropiques. Passe-t-il devant elle un équipage 
de fraicheur equivoque, ou dont le peu d'éclat 
trajbit l'origine , elles se renversent dans leur vo- 
lante, et leur gaielé éciate en épigrammes mélées 
d'éclals de rire. Les rieuses s'arrétent devant 
une boutique, et bientót tout ce que le magasin a 
d'éloffes est déployé sur leurs genoux au milieu 
de la rué. 

Vos jeunes duchesses blondes de Londres ou 
d'Édimbourg n'ont rien de plus coquettement im- 
périeux que ees bruñes beautés, habituées au 
commandement et a Topulence; et si les filies du 
Nord se distinguent par une dédaigneuse lan- 
gueur, il y a chez nos filies du soieil une vivacité 
plus altiére et plus petulante, quoique voilée sous 
des formes morbides et voluptueuses. Bientót les 
rúes s'encombrent de quilríns , voitures légéres 
tout á fait particuliéres a notre ile, et trop cu- 
rieuses pour que je ne vous les décrive pas. 

Ce qu'on apergoit tout de suite, c'est un négre 
et deux roues; les roues cachent une espéce de 
cabriolet dont la caisse est basse ; le négre, magni- 
fiquement habillé, est place sur une mulé; il porte 
des bottes a Técuyére bien vernies, n'allant que 
jusqu'á la cheville et laissant apercevoir un cou- 
de-pied noir et lustré. Un souíier bien ciré et orné 
d'une rosette complete cette étrange chaussure á 
deux cempartiments. La toile blanche de la cu- 
lotte et les armoiries brodées sur les galons de la 
veste font encoré ressortir Tébéne de son teint et 



— 86 — 

les diverses nuances noires de sa chaussure et de 
son chapeau galonné. Deux brancards droits ser- 
rent les flanes de la mulé , dont les harnais répon- 
dent par leur richesse au brillant accoutrement 
da calesero. Ces quitrins tournent difficüement, 
roais gráce á l'immensité de leurs roues, ils sont 
inrenversables, méme dans les plus mauvais che- 
mins. Get avantage est bien compensé par la difíi- 
culté d'esquiver les embarras, lorsque plusieurs 
quitrins se renconlrent dans les rúes étroites [et 
populeuses de la Havane. A huit heures on en voit 
déboucher de tous les points. Ces caleseros, qui 
vont si vite, ne savent jamáis oü ils vont. Le mai- 
tres ou la maitresse, du fond de la voiture, se 
contente d'indiquer au négre, qui ne tourne ja- 
máis la tete, et qui cependant ne manque pas de 
saisir la parole : á droite , a gauche , et le quitrín 
tourne et retourne. Souvent íl s'arréte devant un 
magasin, et si quelque autre voiture, cherchant 
passage, essaye d'obtenir du calesero qu'il se dé- 
range, vous entendez souvent un petite voix douce 
du fond de la voiture : « Ne bouge pas, Juan, 
tu ne dois tedéranger pour personne. » Et la rué 
de rester encombrée de quitrins jusquá ce que la 
belle dame ait fait ses emplettes. 

Bientót c'est du haut du balcón que la méme 
petite voix fait enlendre : « Juan , tu es a la porte 
de ta maison , ne t'avise point de faire un pas. » 

Ce qui peut vous faire voir, mon eber Damer, 
que la Havanaise est assez volonliers maitresse 
au logis. Je ne le nierai pas, et j'ajouterai que 
cette indépendance et cet empire de notre sexe 
sont plus que justifiés par Tusage que font les 



— 87 — 

Havanaises de leur liberté et de leur influence. 
Mais voici neuf heures : on rentre, et la tertulia 
commence. 

La volante , toujours á la porte , attend que le 
caprice, le désir de prendre Fair avec un ami tout 
en continuant une conversaron, vous portent á 
faire un tour de promenade. On va ainsi jusqu'au 
bord de la mer, puis on revient pour reeommen- 
cer tout á Theure. Le rideau, ou le tapacete, pro- 
tege de ses plis les couples qui veulenl se dérober 
aux regards, mais n'empéche pas qu'on ne sai- 
sisse facilement de Tintérieur de ees légéres voi- 
tures tout ce qui se dit dans l'autre. Le quitrín et 
la volante, avec leur caractére sauvage, leur 
bizarreconducteur et la mulé qui s'avance au petit 
trot, ont quelque chose de mystérieux et de sin- 
gulier qui rappelle la gondole de Venise, moins 
la silencieuse poésie des lagunes, qui plait á la 
fois á la réverie et a l'amour. Ainsi voyagent nos 
Havanais d'un bout á Tautre de la vilíe, de six 
heures á minuit, sans poser le pied par terre. 
Entrez-vous dans une maison oü Ton regoit, le 
frólement et le tic-tac des éventails qui s'agkent 
en cadenee, le silence á peine interrompu par 
quelques mots, les femmes parees et assises en 
cercle, rappellent Télégance grave de la vieille 
Espagne. Mais les vastes portes ouvertes, les bou- 
gies enfermées dans le cristal, les groupes d'hom- 
mes causant sur les balcons ou circulant dans les 
galeries , les lanternes enormes qui , d'espace en 
espace, jettent leurs lumiéres sur les corridors et 
les balcons , la beauté de cet aspect , qui , vu de la 
rué, semble une illumination magique, vous re- 



— 88 — 

portent sous ce ciel des Antilles, au niilieu des 
moeurs creóles. Déjá la nuil avance, et loute Fac- 
tiviié de pensées d'intrigues et de plaisir, qui 
sommeillait le jour, fermente, s'anime et s'exalte. 
La vie de nuil est pleine de charme ici. L'air tiéde 
et voluptueux du soir remplace la chaleur brú- 
íante du jour. Sous un ciel brillant d'étoiles, 
éblouissant de météores, clair comme si le disque 
de la lune en occupait loute Tespace, la brise de 
mer, doucement incisive, penetre á travers les 
pores épanouis par la chaleur, et donne á la vie 
une nouvelle puissance. C'est dans ce calme de la 
nuit havanaise que Tivresse de notre climat se 
fait pleinement sentir, qu'elle se communique de 
veine en veine, de cceur a cceur; c'est alors que 
rsous comriiencons a vivre, non pour les affaircs et 
le commerce, non pour la vanité et le prochain, 
riláis pour nous-mémes , pour nos affectípns et nos 
plaisif 'S, 



LETTRE XXXI. 



k M. LE BARÓN I. ROTHSCHILD. 



Commerce. — La richesse des peuples n'est pas dans les 
mines d'or , mais dans son industrie. — Développement 
rapide du commerce natioual par la liberté des ports. — 
Les colonies n'ont pas été jusqu'á présent protégées, mais 
exploitées par les métropoles. — Des maisons détruiles 
pour punir les habitants des cotes d'avoir fait des traites 
de commerce. — Triste résultat de cette faute. — L'Es- 
pagne plus prévoyante que les autres métropoles. — Par 
la liberté de commerce qu'elle accorde á 1 lie, l'abondance 
y régnecomme par enchantement. — Lecon pour Tavenir. 
Chaqué entrave au mouvement commercial est une source 
de ruine. — Exigence tyrannique des ports d'Espagne. — 
Patriotisme du comte de Villanueva. — Vengeance mé- 
ditée. — Les habitants de Cadix. — Le conseil du roi 
Ferdinand protege les colonies. — Rapport remarquable 
de don Pablo Valiente. — Intrigues des négociants de 
Barcelone contre la liberté du commerce de Cuba. — Les 
deux seules colonies qui ont obtenu la liberté de commerce. 
sont les seules restées fidéles á l'Espagne. — Sacrifices 
exorbitants faits par les Havanais en faveur de l'Espagne. 
— Importance du port de la Havane. — Cuba, protégée 
et douée d'une bonne administration , rernplacerait a elle 
seule les avantages que la perte du Mexíque enléve á 
l'Espagne. — Le systéme qu'il faudrait suivre pour arriver 
á ce résultat. — La vie des nations a ses crises comme 
celle de Thomme. — Revenu de Cuba. — Point de papier- 
monnaie. — Prospérité á venir, si on ne Tétouffe pas en 
naissant. 



Notre ile, mon cher barón, qui ne posséde ni 



— 90 — 

mines d'or ni mines d'argent, offre une preuve 
singuliére de cette vérité, si importante dans 
Téconomie politique, que la richesse des peuples 
est dans leur industrie. Rien de plus prospere 
que le commerce de Cuba, qui cependant n'a été 
alimenté jusqu'iei que par les produits du sol. 
Mais aussi quelle situation! Commandant le golfe 
du Mexique, clef importante des deux Amériques, 
voisine a la ibis, par sa configuration oblongue, 
de la Jamaique et d'Haiti, de la región méridionale 
des États-Unis (Floride) et de la región oriéntale 
du Mexique (Yucatán), elle est destinée a devenir 
Fentrepót du grand commerce européen, et il lui 
sufíira d'une petite marine de cabotage pour appro- 
visionner tous les points de la cote mexicaine. 

Deja son mouvement commercial dépasse de 
beaucoup celui de la Jamaique; rnais son avenir 
me parait plus riche encoré que ne l'a éié ce passé 
dont Taccroissement na pas cessé de se déve- 
lopper. En dix années, notre commerce national 
s'est accru de 13 pour 100, et notre commerce 
étranger de 18 pour 100. La moitié de ce trafic 
appartient au port de la Havane, mais plusieurs 
autres ports ont cooperé á ce double mouve- 
ment. Si nous remontons a la source premiare 
de cette prospérité sans égale , qui a offert á 
l'Espagne, entre 1825 et 1835, Ténorme secours 
de 63,600,000 írancs, nous reconnaitrons quun 
seul fait a ouvert pour la métropole la source 
féconde oü elle vient puiser si largement. Ge fait, 
c'est la liberté du commerce. La premiére pensée 
de toule naüon qui fonde une colonie, c'est le 
monopole. A titre de créatrice elle veut profiter 



— 91 — 

de son oeuvre, renversant ainsi les lois de la na- 
lure, qui veut que la mere nourrisse Fenfant et 
non que l'enfant nourrisse la mere. Pour TAngle- 
terre comme pour la Hollande, pour le Portugal 
comme pour l'Espagne, les colonies n'ont jamáis 
été que des espéces de factoreries destinées á 
écouler les produits de la métropole et á lui four- 
nir Tor ou l'argent, le poivre ou le café. Aussi, 
les lois prohibitives contre le commerce étranger 
furent-elles imposées et exécutées dans les Án- 
tilles avee une excessive rigueur, et l'Espagne 
poussa la sévérité jusqu'á détruire, a la fin du 
dix-huitiéme siécle, les maisons báties sur la cote 
de Saint Domingue, parce que leurs habitants 
s'étaient rendus coupables en concluant avec 
Tétranger des traites de commerce. Quel fut le 
dénoüment de cette poiitique peu généreuse? 
Saint-Domingue passa sous le joug de maitres dif- 
férents, et finít par tomber et s'abrutir sous une 
domination négre qui ne sait ni la civiliser ni la 
cultiver. Des colons européens, sufíisamment pro- 
teges par une métropole qui n'aurait pas épuisé 
leurs ressources, auraient formé un groupe assez 
puissant pour résister méme au choc de la révo- 
lution fran^aise, et auraient pu se défendre, á 
forcé d'intelligence et d'aclivité, contre la ven- 
geance africaine. Mais les métropoles, craignant 
toujours de donner trop de pouvoir á leurs colo- 
nies, les énerventpour les garder, ne sentant pas 
que cette faiblesse est un péril pour elles-mémes 
comme pour leurs colonies. 

La législation coloniale, i'art de semer la civi- 
lisation et de retirer les bénéfices du progrés sans 



— 92 — 

en tarir la source, n'a pas encoré été, je le crois 
au raoins, approfondie par les hommes politiques, 
et peut-étre ne sera-ce qu'aprés bien des siécles 
d'expérience que Ton appréciera définitivement la 
conduite que doivent teñir les colonies envers 
leurs mélropoles et les métropoles envers leurs 
colonies. 

Quant a TEspagne, elle avait conservé toute la 
naiveté des vieux principes, et on ne peut pas lui 
reprocher de ne pas s'étre montrée plus sage et 
plus prévoyante que toutes les nations euro- 
péennes. L'ile de Cuba avait été pour elle ce que 
Java avait été pour les Hollandais, et la Nouvelie- 
Angletterre pour les Anglais. 

Mais le dix-huiliéme siécle allait finir, des 
causes nombreuses précipitaient la monarchie 
espagnole á sa perte. Elle éiait en guerre avec 
l'Angleterre, dont les flottes interceptaient et cap- 
turaient les navires espagnols, si bien que nous 
ne pouvions ni disposer de nos produits agricoles 
ni les échanger conire l'or; d'horribles disettes se 
firent sentir. Nous n'avions pas de marine mili- 
taire; tout était paralysé; on ne payait pas mérne 
les troupes de la garnison, et don Francisco de 
Arango rapporte qu'ii n'y avait pas dans toute Tile 
une goutte de vin pour diré la messe. Les États- 
Unisd'Amérique venaient de se déclarer indépen- 
dants, et lorsque les capilaines généraux, cédant 
á la nécessité, s'écartérent temporairement de la 
sévérité des lois prohibitives et ouvrirent leurs 
ports aux pavillons alliés, ce furent surlout les 
navires américains qui profitérent de la permis- 
sion accordée. Ennemis de nos ennemis, voisins 



— 95 — 

de nos coles, marins hábiles, ils nous offraient 
mille ressources, accrues par la facilité et la rapi- 
dité des transports. 

A peine cet éclair de liberté commerciale eut-il 
brillé sur la Havane, que Fabondance y régna 
comme par enchantement. 

La le$on était assez forte pour étre éeoutee; 
mais lorsque les négociants de Cadix, Barcelone 
et Santander apprenaient que la Havane avait osé 
faire le commerce avec d'autres qu'avec eux, ils 
poussaient des cris de fureur, adressaient leurs 
suppliques au roi, aux ministres, aux tribunaux, 
et obtenaient la fermeture passagére des ports. La 
disette ne tardait pas a les rouvrir, et lorsque le 
bien-étre avait reparu avec les pavillons étrangers, 
les réclamations des chambres de commerce espa- 
gnoles les refermaient aussitót.Ces inlermittences 
de richesse et de misére, de liberté et d'esclavage, 
durérent jusqu'á la fin du siécle. Ce fut alors que 
plusieurs de ees hommes éclairés, don Jose-Pablo 
Valiente et le capitaine general don Luis de Las- 
Casas, secondérent les vues aussi justes que bien- 
faisanles du Havanais don Francisco de Arango , 
et firent entrer le gouvernement dans cette voie de 
liberté mercantile a laquelle la Havane allait 
devoir sa prospérilé. Rien ne fut done oublié de 
ce qui pouvait fomenter la richesse matérielle én 
étouífant la liberté civile. Ce fut en 1808 que le 
gouvernement espagnol, tout oceupé a résister á 
Tusurpation de Napoleón, fut obligé de laisser 
Tile de Cuba pourvoir quelque temps elle-méme 
á ses propres besoins, et donner accés á tous les 
vaisseaux portant pavilíon neulre. 



— 94 — 

Don Francisco de Arango, cel excellent citoyen, 
profita de la convocation d'une junte commerciale, 
nécessitée par Furgence des circonstances et pré- 
sidée par le capltaine general et Fintendant, pour 
faire prévaloir en dernier ressort les idees justes 
et bienfaisantes qui n'avaient encoré re$u qu'une 
consécration partidle. II fallait bien Féconler : le 
pouvoir échappait aux maítres, et les circonstances 
étaient graves. 

Ce véritabíe patrióte, liomme éclairé, éloquent, 
publiciste pénéirant, écrivain distingué, qui se 
ruina au service de son pays, démonlra non-seu- 
lement Finjustice, mais Fimpolitique du mono- 
pole, Fimpossibililé oü se trouvait la péninsule 
espagnole de fournir á Cuba des moyens de trans- 
pon suíFisanís, les avantages que procurerait á la 
mere patrie Fouverture de nos ports , enfin , les 
nombreux molifs qui devaient engager FEspagne á 
déclarer notre commerce libre. La raison triom- 
pha : chose peu surprenante, elle avait la raison 
pour appui. Le monopole, soutenu par les nego- 
ciante de Cadix, poussa de grands cris, et n'oublia 
rien pour détruire la prospérité de la colonie, 
prospérité fondee sur la liberté de son commerce. 
II fallut toute Fadresse de don Claudio de Pinillos, 
aujourd'hui comte de Villanueva, pour déjouer 
leur malveillance. Don José Valiente le secondait, 
et telle était la baine qu'il avait inspirée aux habi- 
tante de Cadix, que le comte de V., dans son 
histoire, dit qu'ils se seraient volontiers vengés 
par Fassassinat du patronage que cet homme de 
bien accordait au commerce libre de FAmérique. 
Les tristes révolutions de FEspagne et Fincerti* 



— 95 — 

lude de sa situation poliíique laissérent les choses 
dans le méme état; les intrigues des partisans du 
monopole ne purent prévaloir sur les efforts de 
quelques bons esprils, aidés de la difficulté des 
temps. Quelques intelligences supérieures et éclai- 
rées, plus communes qu'on ne pense dans la mal- 
heureuse Espagne, faisaient partie du conseil de 
Ferdinand Vil, etcontinuérent á soutenir la cause 
de nolre indépendance et de notre prospérité com- 
merciale. Chose singuliére! gráce á ees hommes 
remarquables, on vit triompher, pendant l'année 
réaciionnaire de i 81 4, les idees économiques les 
plus libérales relativement aux colonies. Les 
hommes les plus dévoués a la démoeratie ne sou- 
tiennent pas aujourd'hui des opinions aussi libé- 
rales que celíes exprimées par don Jose-Pablo 
Valiente dans le rapporí qui lui fut demandé de 
la part du ministre pour le congrés de Vienne. La 
hauteur des vues, la justesse du coup d'oeil, 
l'énergie de la forme, distinguent ce morceau. 

« II ne faut pas, dit-il, fermer íes yeux sur les 
variations essentielles des circonstances et des 
temps; une telle erreur ne pourrait avoir pour 
résultat que le désespoir des Américains, suivi 
des ameres et funestes conséquences que Ton peut 
imaginer... Ces lois, je le repele, appartiennent 
nécessairement, exclusivement, aux lemps passés, 
et qui veut les conserver aujourd'hui veut, en 
étouífant le bonheur des habitants avec leur bien- 
étre et leur liberté, les abreuver de ces dégoüts 
qui ne manquent jamáis d'éclater en changements 
funestes. Rien de plus dangereux que de forcer 
une classe d'hommes k se croire dédaignée, et h 



— 96 — 

subir des íois qui n'ont pas pour bul leur intérct 
propre. » — Ainsi parlait le eonseilier cTun roi 
absolu. Le libéralisme modernedevrait se montrer 
plus logique, et ne pas laisser a ses ennemis la 
plus belle partie de sa couronne, la générosilé 
daos les actes et la conséquence dans les raison- 
nements. 

Cette liberté donnée á nos porls par la forcé des 
circonstances et la sagesse de quelques hommes, 
fut bienlót plus éloquente que tous les discours. 
Depuis Tépoque oú le droit de changer de pre- 
miére rnain nos produits contre ceux de iouies les 
nations commercantes nous avait été concede, nos 
íinances n'avaient pas cessé de s'accroitre; les 
rentes royales avaient proíité de nos bénéfices et 
de notre commerce; et ceux dont une expérience 
si décisive n'aurait pas dessillé les yeux eussent 
éíé bien fous ou bien aveugles. Aíors don Alexan- 
dro Ramírez, inlendant de la Havane, saisit Toc- 
casion favorable, et par la lutnineuse sagacité de 
ses rapports, íit sanctionner définiíivement notre 
émancipation mercanlile. De 1818 jusqu'á notre 
époque, les dioses sont restées dans cette situa- 
tion , et notre comrnerce a suivi la méme marche 
progressive á laquelle il avait été fidéle depuis 
que TEspagne avait été forcee de Tabandonner á 
Íai-mémé. 

Les machinations des commergants de la Pénin- 
sule ne se reláchaient pas, et il est trés-vrai que 
ein«[ ou six maisons de Barcelone et de Santander 
voyaienl tarir la source de leur ricbesse, détruite 
par notre liberté. Ce malheur isolé avait pour 
conipensaiion plus que suílis^nte, les bénéíiccs 



— 97 — 

croissants que nous appartions á la métropolc : 
négociants, marins, agriculteurs, fabricants, ar- 
niateurs, gagnaient 300 p. 100 á cet état de 
dioses. II esí impossible de fermer les yeux á 
révidence. En vain s'écriait-on que notre indé- 
pendance politique serait la suite nécessaire de 
notre indépendance commerciale ; épouvantail- 
marionnette qu'on fait jouer toutes les fois qu'il 
s'agit de modiíier le systéme despotique qui nous 
régit. Des exeraples puissants étaient la; toutes 
les possessions hispano-américaines dont la mé- 
tropole avait entravé le commerce avaient brisé le 
joug. 

Cuba et Puerto-Rico, seules colonies dont le 
commerce fút devenu libre, étaient restées fidéles. 
C'éíait leur liberté méme qui enrichissait la mere 
patrie. Les chiffres et les faits parlaient bien baut. 
Entre 1855 et 1838, la Péninsuíe , pauvre, 
épuisée par la guerre , avait reg-u de sa coionie 
67,143,275 franes, ou 13,428,655 piastres , 
sur i'énorme somme de 85,628,285 franes, ou 
17,125,655 piastres, produite parla seule ile de 
Cuba. Je vous livre ce résultat. 

Je dois ajouter que 70,000,000 de franes, ou 
15,400,000 piastres, furent consacrés, dans le 
méme espace de temps, au ravitaillement et á 
l'équipement de la marine royale de cette station, 
fonds prélevés sur les produits havanais , et dont , 
selon toute justice, le trésor royal d'Espagne aurait 
dú supporter sa part; car jamáis la défense seule 
de file de Cuba n'aurait exige des armemenls 
aussi considerables. Selon les Appuntaciones de 
un empleado en real hacienda, publiées en 1818, 

4. LA HAYANE. 7 



les remises d'espéces envoyées en Espagne pen- 
danl Íes années 1856, 4837 et 1838, ont dépassé 
le total de celles qui avaient élé envoyées pendant 
les cinq années precedentes. La démocraúe espa- 
gnole a demandé á sa colonie plus que le gouver- 
nement absolu ne l'avait fait. Quelle instruction 
pour les hommes politiques, mon cher barón! La 
seule coíonie qui ait obtenu l'affranehissement 
commercial, la premiére qui ait joui des íarifs 
indépendants de la métropole et creé des entre- 
póts libres sur son terriloire, est aussi celle qui 
donne aujourd'hui le plus remarquable exemple 
d'une prospérité toujours en progrés. Un jour, de- 
venu i'entrepót commun et l'intermédiaire indis- 
pensable du commerce entre TEurope et l'Amé- 
rique, cette reine des Antilles occupera un rang 
dont le pbilosophe peut a peine prévoir l'impor- 
tance dans la nouvelle ere de civilisaiion qui éclót 
pour ce monde' insulaire des tropiques. L'état 
actuel de Saint-Domingue favorise cet accroisse- 
ment de la prospérité havanaise; et progressive- 
ment, depuis 4826 jusqu'en 1835 inclusivement, 
les ímportations dans Tile se sont élevées de 
14,925,754 a 20,722,031 piastres. Pendant ees 
dix années, les exportations ont été de 13 á 14 
mülions de piaslres , la Havane seule entrant pour 
moilié dans le total de ce résultat. Si Ton exprime 
par le cbiífre 1,000 le commerce des nations 
étrangéres avec Cuba, on trouvera que, de toutes 
les nations qui font le négoce avec nous, la plus 
importante est TAmérique septentrionale, dont 
les relations commerciales devront étre exprimées 
par le chifíre 280, le commerce espagnol par 243, 



— 99 — 

hanséaíique et allemand par 152, belge et hollan- 
dais par d05, anglais par 97, híspano-américain 
par 60, frangais par 45, russe par 21, italien 
par 9, suédois, norwégien et danois par 7. 

Depuis 4855, le mouvement commercial de 
Cuba, importalion et exportation, avec les nou- 
velles républiques de TAmérique, a été toujours 
en progrés. En 1835, il était de 1,591,564 pias- 
tres; en 1854, il s'éleva á 1,662,758; et en 1855 
ii avait atteinl deja le chiffre de 2,094,827 pias- 
tres. A mesure que la situation respective de 
lEspagne et de l'Amérique méridionale se fixera 
d'une maniere légale et definitive, ce mouvement 
s'accroitra encoré, et Tile de Cuba offrira sesports, 
ses bazars el ses capitaux aux républiques nou- 
velles, dont les coles sont sans issue, qui manquent 
de ports, et dont le numéraire a été dissipé. Ainsi 
TEspagne pourra reconquérir, par des moyens 
pacifiques et généreux, les trésors quelle puisait 
autrefois dans les régions conquises par elle. 

Les produils espagnols n'ont pas cessé d'élre 
recherchés par TAmérique du Sud. Nous avons va 
tout a riieure que les coles baignées par le golfe 
du Mexique manquant de ports, ont besoin de 
trouver dans Tile de Cuba un grand entrepót 
nécessaire aux besoins de leursconsommaleurs; 
et si TEspagne intelligenie, abaissant ses propres 
tarifs, donne en outre a F entrepót de Cuba plus 
d'extension , on verra se renouveler l'étrange plié- 
noméne de Topulence anglaise, accrue par l'indé- 
pendance de TAmérique. 

Les productions du pays présentées aux mar- 
ches s'élévent a plus de 12 millions de piastrcs. 



— 100 — 

Les récoltes de sucre, entre 1827 et 1837, ont 
éprouvé une augmentalion de 48 pour 100 ; celles 
de café, de 95 pour 100; celles de tabac, de 142 
pour 100; encoré ce progrésn'est-il rien, comparé 
á la ferlilité ciu sol, aux savanes et aux foréls qui 
restent á exploiter, etá lamultitude deproduits et 
de ressources encoré endormis dans le sein de 
celte íle. Que sera-ce lorsque lescliemins de fer 
la sillonneront dans tous les sens, que la reforme 
de la jurisprudence aura fondé la sécurité des ci- 
toyens, que les primes accordées aux robusies 
agriculteurs allemands auront operé le défriche- 
ment de tanfc de domaines inútiles? Sans doute la 
concurrence du sucre de betteraves, et ceíle des 
divers marches du Brésil, de linde, des Antilles 
angíaíses et fran^aises, ont fait baisser considéra- 
blement le prix du sucre depuis les irois dernié- 
res années : mais on doit porter en comple l'ac- 
croissement considerable du commerce du tabac. 

G'est maintenant, vous le voyez , qu'il convient 
aux Havanais d'employer les ressources de Fin- 
dustrie moderne, pour prevenir ou corriger les 
vacillations funestes de leur situation commer- 
ciale ; il leur faut des machines moins coüicuses 
et qui donnent plus de produits, des moyens de 
transport plus rapides, des cultures nouveíles et 
des exportations íucratives. 

Vous savez qu'il y a dans la vie des nations, 
comme dans celle des hommes, des points déci- 
sifs, des momenls de crise dont il fautsavoir pro- 
fiter, et qui, bien ou mal exploités, sauvent ou 
ruinan : Cuba cst arrivée a une de ees époques: 
et si, simple femme, étrangére aux eludes politi^ 



— 101 — 

ques et aux expcriences agripóles , je prends har- 
diment la plome pour signaler les dangers comme 
les esperances, les lueurs de l'avenir comme ses 
obscurilés, c'est qu'un instinct m'avertit que le 
inoment est venu oü touteune civilisation nouvelle 
demande a déployer ses ailes, que tout dépend de 
la maniere dont. serontemployées quelques années 
importantes, et que jamáis les averlissements et 
les directions ne seront plus útiles á mon pays 
qu'aujourd'hui. 

De tous les moyens d'augmenter la prospérité 
et le commerce de la colonie, le plus efficace , le 
plus néeessaire pour la sécurilé future de Tile, 
serail des colonisations blanches , seuíe solution 
du grand probléme colonial, seule garantie contra 
tous les dangers á venir; elíe demande la coopera- 
non active du gouvernement etdes habitants éclai- 
rés. Si la Havane, sous la loi du monopoíe ou 
de Y estanco , n'a jamáis pu exporter qu'environ 
150,000 arrobas de tabac, dont elle exporta en 
1825, sous le régne de Tindépendance commer- 
ciace, 616,020 arrobas ; si, par conséquent, ce 
produit a augmenté encoré par suite de la fran- 
chisedes ports, jugez des résultats que doit atten- 
dre la mere patrie, lorsque le travail libre, lou- 
jours plus productif que le travail esclave, fera 
sortir la riehesse de loute celte terre aujourd'hui 
délaissée el sans culture On peut diré que cha- 
cune des entraves enlevées á Cuba sera pour la 
métropole une mine d'or. En allégeant ees effroya- 
bles impóts qui pésent de toutes parís sur l'expor- 
lation et paralysent l'industrie, elle augmentera la 
source méme de ses trésors; et, comme il arrive 



— 102 — 

toujours, (Tune privation apparente elle fera un 
lucre véritable. G'est toujours se tromper que de 
chercber son intérét en dehors de 1'inlérét d'une 
colonie; méme en la plagant dans la situation d'un 
ouvrier qui travaille pour un maitre, il faut l'as- 
socier aux gains de ce dernier, et Fintéresser vi- 
vement a la prospériié de l'entreprise, sous peine 
de voir s'aífaisser et disparaitre les ressorts méme 
de ceite prospériié. Tandis que, d'aprés les rap- 
porlsdes slatisticiens, un producteur anglais fait 
naílre par son industrie et son commerce une va- 
leur annuelle equivalente á 50 piastres , un Mexi- 
cain 4 piastres, un Américain du Nord 27, un 
Frangais32, Thabitant libre de Cuba cree á luí 
seul la somme enorme de 120 piastres. Gette dif- 
férence resulte de Textréme fécondité du sol, 
comparée au petit nombre proporlionnel de la po- 
pularon. Le revenu agricole, qui n'est que de 
5 p. 100 en France et qui s'éíéve á 4 p. 100 en 
Angleterre, est de 7 p. 100 á Cuba. 

L'exlréme élévation des impóls ne peut man- 
quer de vous étonner. Les droits d'importation, 
qui sont aux États-Unis de 12 p. 100 et en An- 
gleterre de 13 p. 100, s'élévent á Cuba á 23 p. 
100, en y ajoutant 5 p. 100 d'exportation. Rien 
de plus injuste, de plus révoltant que de poser 
l'obstacle d'un impót a Texporlation, qui fait la 
vie de tout pays; cet impót néanmoins a éié en- 
coré récemment augmenté. Malgré tant d'entraves 
et la concentration du commerce et de l'industrie 
de l'íle sur un point si restreint, le revenu total de 
Cuba, qui est de 90 miílions de piaslres, dépasse 
celui de toute,s les puissancessecondaires de FEu- 



— 103 — 

rope : la Suisse n'a que 2 míllions , les États du 
pape 6, la Suéde et le Danemark8. Au lieu d'étre 
obérée comme la plupart des puissances de VEu- 
rope, au lieu d'appliquer, comme l'Angleterre, 
les deux tiers de ses contributions publiques au 
payement des intéréts de sa dette, Cuba n'a aucune 
dette, et, au contraire, des excédants de recette. 
On n'y connait pas la monnaie de cuivre, et la plus 
petite piéce est le medio d'argent, qui vaut a peu 
prés dix sous. J'élais frappée du contraste que 
m'offrait cette situation financiére avec le luxe de 
papier-monnaie ella prodigalilé de valeurs Actives 
qui m'avaient poursuivie pendant mon voyage aux 
États-Unis. — A Baltimore vous avez des billets 
de banque de six sous; á la Havane on frappe des 
piéces d'or de la valeur de 5 francs. 

Ici, ríen de factice, rien de chimérique, mais, 
au contraire, beaucoup de ressources qui dor- 
ment, beaucoup de trésors qui altendent. Notre 
pays est aujourd'hui dans renfantement de sa 
destinée, et vous voyez, mon cher barón, qu'il 
faudrait ou un aveuglement extreme, ou une folie 
insigne, ou une serie d'événemems imprévus, 
pour empécher cette marche de continuer, et cette 
destinée de s'accomplir. 



LETTRE XXXIÍ. 



A M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND. 



Documents véridiques. — Origine de Bartbélemi de Las- 
Casas. — II part pour FAmérique. — Sa piíié pour ia race 
indienne. — Sa premiére messe, avant qu'il eüt víngt ans 
accomplis. — L'almirante et sa femme. — Velasquez ap- 
pelle Las-Casas á Cuba. — II devient le défenseur des 
Indiens. — lis l'appellent le pére juste. — Les Espagnols 
cruels par crainte. — La douceur des Indiens accusée de 
perfidie. — Massacre des Indiens par les troupes de Nar- 
vaez , au bord d'une riviére. — Las-Casas ne peut les sau- 
ver. — Son aíüiction sainte. — Les Indiens se sauvent dans 
l'intérieur. — Embarras des conqucrants. — Famine. — 
Le ñora de Las-Casas raméne les indigénes. — Velasquez 
donne des terres et des Indiens á Las-Casas. — Rentería. 
— Son dévouement pour Las-Casas. — Las-Casas renonce 
á ses Indiens par bumanité. — Rentería, a son exemple, 
donne la liberté aux siens. — Sermón sublime d'un domi- 
nicain. — On l'accuse de rébellion. — Les courtisans 
demandent des Indiens comme des tetes de bétail. — Las- 
Casas va a Madrid réelamer en faveur des Indiens. — Trois 
franeiscains. — Lucid i té de leur jugement. — Las-Casas 
est nommé, par le roí, prolecteur des Indiens. — Pré- 
diction de Las-Casas. — II retourne en Amérique. — On 
le persécute. — Sa vie est en danger. — Courage des 
dominicains. — Perfidie d'un capitaine espagnol. — En- 
lévement de dix-neuf Indiens. — Las-Casas et les domini- 
cains demandent justice au conseil des trois. — Malgré 
l'ordre de les mettre en liberté, les Indiens restent es- 
claves. — Las-Casas retourne en Espagne. — II présente 
son projet de loi en faveur de la race indienne. — Com- 
báis qu'il soutient contre les seigneurs de la cour. — II 



— 105 — 

demande des négres pour soulager les Indiens. — II de- 
mande des paysans de la Castille pour coioniser l'Amé- 
rique. — II est trahi par Berrio, qui luí enléve ses colons. 

— Nouveau projet de colonisation de Las-Casas. — Orí se 
moque de luí á la cour. — Alarme des grands proprié- 
taires d'Indiens. — Las-Casas gagne les confesseurs du 
roí. - L'évéque de Darien courlisan. — La cause du nou- 
veau monde plaidée devant le monde ancien. — Charles V. 

— Les esclaves-nés de Tévéque. — Las-Casas obtient la 
permission de former sa colonie. — 11 est arrété dans ses 
projets par la trahison du capital ne Ogeda. — Le cacique 
Gil González. — Vengeance des Indiens. — Repas de Las- 
Casas et du capitaine Ocampo. — Ruse sangrante de ce 
capitaine. — Combat singulier corps á eorps au milieu des 
flots. — Las-Casas part pour Puerto-Rico á la recherche 
de ses colons. — Ocampo les luí enléve et le laisse seul 
sur'le rivage. — Las-Casas ne se déeourage pas et part 
pour Saint-Domingue a la recherche de ses hommes , lais- 
sant Ocampo avec sa troupe au couvent des hiéronimites, 
pour garder les vivres destines aux colons. — Ocampo 
abandonne le poste et part, avec sa troupe, a la recherche 
des perles, de Por et des esclaves. — Le couvent altaqué 
par les Indiens, et les moines massacrés. — Las-Casas 
s'égare. — II arrive á Saint-Domingue , ayaut tout perdu , 
hommes , vivres et munitions. — Calomnié , bafoué , 
montré au doigt dans les rúes par ses ennemis, il se retire 
dans le couvent de ses fidéies dominicains. — Son ame 
acquiert une nouvelle forcé dans la retraite. — 11 écrit 
l'ouvrage célebre De único vocationis modo ; Touvrage 
fait du bruit. — Défi porté á Las-Casas. — II releve le 
gant et demande une seule province barbare, qu'il se 
charge de civiliser. — Conditions qu'il impose. — On lui 
accorde tout. — Les indiens de Copan attirés par le 
charme de la musique et des paroles religieuses. — II 
envoie des présents au cacique. — Les Indiens émerveillés 
des veriles évangéliques. — Le cacique envoie un émis- 
saire á Las-Casas pour Tinviter á venir le voir. — Le pére 
Cáncer se rend a cette invitation de la part du pére. — 
On le récoit avec joie et magnificence. — Les sauvages 
cassent leurs idoles, adorent le Christ et se font baptiser. 

— Las-Casas vient les voir. — Courtoisie du cacique. — 
Les Indiens renoncent á la vie nómade. — lis réunissent 
leurs bohíos, jusqu'alors épars sur les montagnes, autour 



— 106 — 

(Tune église. — Las-Casas obtient tous ees miracles p\?r 
des paroles de paix. — Etonnement et dépit des conqué- 
rants. — Le cacique de la montagne retad visite au pére 
dans la ville de Guatimala. — La gravité et la courtoisie 
du sauvage. — Le chapeau du gouverneur. — Réponse 
pleine de sens du cacique. — L'image de la Vierge. — 
Las-Casas reconduit le cacique jusqu'á Copan. — Las- 
Casas rentre á la cour en conquérant. — 1! a résolu le 
probléme. — Les courtisans honteux. — II lulte encoré 
pour obtenir les lois en faveur des Indiens, et publie son 
ouvrage intitulé La destrucíion de las Indias.— Charles Y 
accorde las nuevas leyes. — Las-Casas évéque de Cuzco. 

— II retrouve TAmérique en feu. — On lo recoit comme 
Fennemi mortel des colorís. — C'est l'évéque qu'on ex- 
communie. — II est traque comme une béte fauve. — 11 
se refugie á Tabasco. — Naufrage des reügieux de Ta- 
basco. — Courage héroíque de Las-Casas. — Les^colons 
essayent de corrompre Las-Casas. — La jeune Indienne. 

— Las-Casas défend aux religieux de confesser, et met la 
ville en interdit pour la punir d'avoir violé la loi contre 
Fesclavage. — On menace Las-Casas. — Le doyen préva- 
ricateur. — Sauvez-moi! je vous eonfesserai tous ! — Le 
peuple veut assassiner Las-Casas. — Las-Casas refuse de 
fuir. — On attaque le couvent. — Las-Casas attend les 
assassins, qui reculent devantlui. — Le chef de Térneute 
blessé griévement. — Las-Casas pansela blessure saignante 
avec une tendresse extreme. — Le blessé guérit et se 
convertit. — Refus de payer les dimes. — Pauvreté des 
dominicains. — Pauvreté de Las Casas. — Réponse d'un 
sauvage. — Miracle de paix et de concorde operé par la 
douceur de Las-Casas sur les Indiens. — Civiüsation des 
Indiens. — Adoralion vouée á Las-Casas parles Indiens. — 
On refuse de le reconnaitre á Ciudad-Real. — lnsurrection 
des habitants contre révéque. — On le menace. — Cou- 
rage angélique du pére. — On poste des Indiens sur la 
route pour Tassassiner. — L'évéque arrive á pied , son 
bréviaire dans une main , son báton dans Tautre : il avait 
plus de quatre-vingts ans alors. — Les Indiens tombent á 
ses pieds. — Réponse éloquente et simple de Las-Casas aux 
insurges. — Ruse d'un colon pour perdre l'évéque. — 
Las-Casas la déjoue et se retire au couvent de la Merci. 

— Le peuple se porte en foule á ses pieds. — L'intérét 
personnel loujours aux prises avec la charité sublime de 



— 107 — 

révéque. — Les lois des Indes établies. — Triomphe de la 
vie de Las-Casas. — 11 conserve et civilise les restes des 
races indigénes. — Confession de Las-Casas. — Sa mortá 
quatre-vingt-douze ans. 



En étudiant la vie de Barthélemi de Las-Casas, 
non telle que les philosophes du dernier siécle 
l'ont écrite, mais dans des documents originaux et 
dans sa vérité naive, ma pensée s'est reportée na- 
turellement vers le grand peintre des vertus chré- 
tiennes. C'était a votre plume, monsieur le vi- 
comte, á elle seule, qu'il appartenaü de reproduire 
le s&blime combat entre la charité infatigable et 
l'intérét acharné. 

De l'année 1511 á Tannée 1566, chaqué jour 
a élé marqué en Amérique par les efforts pacifi- 
caleurs du catholicisme , dont Las-Casas est le 
symbole actif et le martyr. Jamáis héros n'a plus 
longtemps, plus courageusement souíFert les amé- 
res injustices, les cruelles calomnies. L'heure de 
sa conquéte ne sonna qu'aprés trenle-cinq années 
de luttes et de dégoüts ; et si son nom, odieux aux 
conquérants du nouveau monde pendant sa vie, 
excitait parmi eux le scandale et la risée, peut- 
étre quelques-uns des détails enfouis dans les 
oeuvres obseures des chroniqueurs contemporains 
et dans les manuscrits de Las-Casas lui-méme 
pourront, en jelant quelques nouvelles lueurs sur 
les vertus sublimes de ce sainthomme, exciter 
votre intérét, monsieur levicomte. Je les transcri- 
rai avec une extreme simplicité, et souvent en 
employant les paroles mémes des textes originaux. 

Le sang frangaiscoulait dans les veines de Las- 



— 108 — 

Casas. Son pére, Provengal étábli á Séville , se 
nommait Casaux. Le nouveau monde venait a é- 
Ire découvert, et deja les conquérants vendaient I 
comme esclaves les prisonniersqu'iís avaient faits. 
Barthélemi Casaux (en espagnol Las-Casas) était 
encoré étudiant lorsque son pére lui fit cadeau d'un 
índien, etTaitacha particuliérement á son service. 
II se separa de lui avec beaucoup de peine lors- 
que la reine Isabelíe ordonna le renvoi en Améri- 
que de tous les Mexicains et Péruviens. Peut-étre 
ce souvenir, qui s'était gravé profondément dans 
l'áme tendré de Las-Casas, éveilla-t-il celte pitié 
sympaihique qui le porta á consacrer sa vie tout 
eniiére á la défense des malheureux índiens. On 
entendait alors retentir dans le nouveau monde ce 
cri terrible, le mot d'ordre de l'hisloire : Mort 



aux vaincus 



Haiti, aujourd'hui Saint-Domingue, alors His- 
punióla, était gouvernée par Ovando, qui trans- 
portan dans ses devoirs toute la férocilé aventú- 
rense des habitudes guerriéres de cette époque. 
Casaux pére avait quelques rapports avec les 
colorís ele cette ile, et son fils, attiré vers les régions 
nouvelles par le double aürait de la charité et de 
Tesprit d'avenlure, partit pour Haiti, s'y fit ordon- 
ner prétre, et dit sa premiére messe dans Téglise 
de la Vega. Rien de curieux comme la description 
de cette cérémonie, telle que Remera la peint 
dans sa chronique. L'autel était couvert de íleurs 
sauvages, et lorsque arriva le moment de Tofírande, 
les femmes se mirent a jeter dans la paténe des 
lingots d'or et des boucles d'oreiiles en guise d'of- 
frande. Un dais de branchages protégeait de son 



— 109 — 

ombre l'almirante et sa femme, deux époux de 
dix-buit ans, pendant que le jeune prétre ingénu 
se consacrait á Dieu pour alléger les soufírances 
d'un monde conquis, et pour rappeler les rudes 
vainqueurs á la tendré pitié de la loi chrétienne. 

Velasquez, gouverneur de Cuba, nouvellement 
découverle, entendit parler de ce jeune prétre si 
ardent et si doux; il l'appela prés de lui. Las-Ca- 
sas avait alors vingt ans. II trouva les índiens per- 
sécutés comme de pauvres moutons par des guer- 
riers feroces , chassés sans pitié, égorgés á loisir 
dans leurs laniéres par des bétes de proie. Ainsi 
traques, ies indigénes fuyaient dans les bois , 
erraienl sur les rivages ou se noyaient. Le prélre 
alia les cbercber, leur donna des aliments, leur fit 
des cadeaux et les ramena dans leurs ca bañes. II 
consola leurs peines, ranima leurs ames intimi- 
dées, guérit leurs maux pbysiques, et commenca, 
aprés Foeuvre de la conquéte, Foeuvre de la civííi- 
sation. 

Ce jeune bomme , qui sortait á peine de l'ado- 
lescenee , était un dieu pour ce peuple malheu- 
reux. Sur sa parole, les babitants ne craignaient 
plus et revenaient en foule : le pére juste les pro- 
tégeait. lis apportaient des íleurs et des fruils á 
leurs maitres; iisaimaientáobéir; ilsseplaisaient 
á se soumettre. Par quel triste décret de la Pro- 
vidence cette race si douce, si cbarmante, se 
trouvait-elle aux prises avec la plus dure et la p'us 
terrible, la plus héroique et la plus infatigable 
des races européennes? Cette poignée de soldáis 
qui allaient conquerir un monde, et qu'une insur- 
reclion de trois heures aurait écrasés, avait tout 



— HO — 

le eourage, mais aussi toute la colére d'une situa- 
iion viólenle et désespérée. 

La douceur des indigénes était de la perfídie 
aux yeux des Espagnols. Dans 1'incertitude, dans 
la crainte d'une catastrophe, ils luaient. Las-Casas 
avaitá combatiré quelque chose de plus cruel que 
la barbarie : la terreur. Les conquérants éiaient 
épouvantés de leur propre conquéte ; Íes deux 
races ne se comprenaient point. 

D'une exirémité de File a Tautre, on obéissait 
au pére. Le gouverneur, pour faire exécuter ses 
ordres par les indigénes, faisait placer a l'exlré- 
mité d'un bambou fendu un papier qui passait 
pourétre envoyé par le pére et conienir sa signa- 
lure. Mais plus les Indiens s'apprivoisaient, plus 
ceíte poignée d'bommes victorieux inesuraient 
leur forcé réelle á celle des vaincus, et treaiblaient 
pour leur vie et leur conquéte. 

Un jour, dit le cbroniqueur, dans la provinee 
de Garnaguay, les deux cents Espagnols de Nar- 
vaez s'étaient arrétés au bord d'une riviére. Plus 
de deux mille Indiens sortirent desforéts, et leur 
apportérent des fleurs et des fruits. íls s'assirent 
ensuiíe, accroupis selon leurcoutume, etse mirent 
á contempler paisiblernent ees hommes étranges 
et ees animaux inconnus au nouveau monde. Le 
lleuve roulait ses ondes sur des blocs de pierres á 
aiguiser. Les Espagnols, á la vue des pauvres 
sauvages, se lévent, courent á la riviére el se met- 
tent á aiguiser leurs armes pendant que Narvaez, 
á cbeval, les regarde faire, et que Las-Casas dis- 
trihue les rations. Tout á coup, un cri terrible 



_ 111 _ 

s'éléve ; les épées espagnoles brillent á la ibis, et 
les malheureux Indiens tombent égorgés. 

Las Casas court ga et la pour en sauver quel- 
qucs-uns, etNarvaez, tranquiilement, froidement, 
reste á contempler cette scéne, que sans doute il 
avait préparée. 

« Ah ! dit Las-Gasas, elle s'est gravee si pro- 
fondément dans mon coeur, qu'aprés cinquante 
ans il saigne encoré. » Les Indiens qui restérent 
se réfugiérent dans les bois. Plus de bras pour 
culíiver la terre; solilude, siSence, disetle, ré- 
gnent dans Tile , et les conquérants eux-mémes 
sont menacés de la famine. Mais, au bout de 
quatre mois, le désir de revoir les savanes qui 
les ont vus naitre saisit au coeur si vivement les 
pauvres fugitifs, qu'ils dépéchent au pére juste 
un jeune homme chargé de se íier á sa parole et 
de négocier leur retour. Las-Casas commenga par 
exiger des Espagnoís le serment solennel de paix 
et cVhumanité; puis il renvoya l'Indien vers ses 
fréres. Pendant quinze jours on n'entendit plus 
parler de lui; on commengait á douter de son re- 
lour, lorsqu'un soir, au moment oú le pére lui- 
niéme désespérait de le revoir, Adrianillo (c'était 
le nom-chrélien du jeune homme) et cent quatre- 
vingís Indiens arrivérent, apportant íeurs instru- 
ments de labourage. lis offrirent a leurs maitres 
des poissons et des fruits, en signe de réconcilia- 
tion , et reprirent le cours de leur innocente vie. 
Remis á leurs travaux pacifiques, ils cultivérent 
la yuca, travaillérent pour leurs seigneurs , leur 
prélérent des canots pour naviguer le long des 
cates , et toujours proteges par ce prétre ? qui 



— 112 — 

n'avait pas vingt-cinq ans, ils appelérent leurs 
compatrioles de plus de cent lieues á la ronde. 

Ce fut par quelques nouveaux arrivants que 
Las-Casas apprit l'existence de deux femmes 
espagnoles captives, gardées á vue chez un caci- 
que du eonlincnt, et d'un soldat espagnol prison- 
nier chez un autre cacique. Las-Casas avait témoi- 
gné le désir de revoir ses compatrioles. 

Un soir, une barque s'approcha de la rive et 
y déposa deux femmes que le malheur et l'exil 
avaient rendues méconnaíssables : e'étaient les 
captives que fon envoyait au pére. — II n'y a 
pas de triomphe de guerre qui vaille cette vic- 
toire de la charité cbrélienne sur la nature sau- 
vage. 

Confiants et naifs comme des enfants, íes ín- 
diens continuaient á revenir, apportanldes íleurs, 
des fruits, des coquillages et d'autres présents. 
« Mais, fureuralroce et incroyable, ditLa¿-Casas, 
cette douceur, cette bonté, épouvantérent encoré 
les conquérants; ils ne comprenaient pas lant 
d'innocence. » — Un nouveau massacre allait en- 
sanglanter Tile. Le jeune prétre osa lutter pour 
la premiére fois de front contre la fcrocité du 
vieux chef de bande : « Si vous vous obstinez 
dans votre folie, lui dit-il, je pars pour Madrid, 
et je vais demandcr justice contre un bourreau 
qui deshonore l'Espagne. » 

Néanmoins Velasquez sut apprécier un tcl 
liomme. Dans la réparlition des terres, ainsi que 
des Indiens , Las-Casas fut un des plus libérale- 
mcnt traites. 

Ici commence une nouvelle lutle du grand 



— 115 — 

homme chrétien conlre Toppression brutale ; aprés 
avoir défendu la vie des indigénes, il va défendre 
leurs droits. Le premier disciple de Las-Casas fut 
un nommé Pedro de Rentería, qui avaitété alcade 
et lieutenant du gouverneur, homme d'une piété 
exemplaire. 

Comme íoutes les ames sympathiques, Bartho- 
lomeo faisail naitre de vifs attachements , et rien 
n'est plus touchant que ees amitiés indestructibles 
qui le suivirent a travers la vie, et ne purent s'é- 
teindre méme sur la tombe : Rentería fut de ce 
nombre, Plus mystique que le prétre, Rentería 
priait; Las-Casas, plus ardent, agissait. « J'étais 
plus exercé aux clioses actives, dit Las-Casas (in 
agibílibus), il était plus entendu aux dioses spiri- 
tuelles. i> Cette expérience méme des aíFaires 
humaines éveilla chez Las-Casas de vifs scrupules 
quand il se vit maitre de domaines considerables 
et d'lndiens forcés de les arroser de leur sang. II 
se demanda si cette répartition ne blessait pas la 
charité chrélienne. La question fut bientót réso- 
lue, et Rentería, son adepte, au risque de perdre 
une partie de sa fortune, s'engagea dans la méme 
route que luí. 

En 1514, le jour de la Pentecóte, le jeune Las- 
Casas monte en chaire; il ouvre la Bibie, y 
cherche un texte, et tombe sur ees paroles de 
TEcclésiaste : 

L'indigent ría que son temps pour richesse ; 
cestson pain : qui le luí dérobe le tue. 

Toute Táme de Las-Casas s'émeut; il voit sa 
propre condamnalion dans ees lignes, et se pre- 
pare ala prevenir. Velasquez combat sa résolution 

4. LA HAV4NF. 8 



— 114 — 

de rendre ses esclaves, et lui donne huit jours 
pour y réfléchir. Le dimanche suivant, il monte 
en chaire et dit aux colons : « Vous qui faites 
iravailler des esclaves pour vous exempter du tra- 
vail,vousétesen peché morfel. Pour moi, j'abjure 
cette richesse sanglante. Repentez-vous; deman- 
dez pardon áDieu, et n'opprimez plus ees pauvres 
infortunés! i Rentería se joignit a lui et renon^a 
á ses esclaves. Ces deux hommessculs donnérent 
l'exemple d'une abnégation qu'on admira, mais 
que personne n'imita. 

Déjá, en 1 511, un dominicain avait osé précher 
áSaint-Domingue l'émancipation des Indiens. Ge 
sermón sublime est imprimé; je vous le traduis 
textuellement. « Je suis, dit le dominicain, la voix 
du Christ qui va relentir dans les déserts de cette 
íle* Écoutez-moi avec tout votre coeur, avec toute 
votre pensée. Cette voix, la plus étrange que vous 
ayez jamáis ouie, sera la plus ápre, la plus dure 
qui jamáis puisse frapper vos oreilles. Elle a be» 
soin de paroles poignantes et terribles qui fassent 
frissonner votre chair comme si vous étiez au jour 
du jugement dernier; elle vous crie, cette voix : 
vous étes tous en peché mortel par la cruauté 
dont vous usez envers ces races innocentes. Qui 
vous a permis de massacrer ees gens doux et paci- 
fiques? De quel droit les détruisez-vous? Esclaves 
épuisés, affamés, vous ne leur donnez ni á manger 
dans leur détresse, ni les soins qu'exigent leurs 
maladíes, mais seulement des travaux excessifs 
qui les luent chaqué jour et qui vous valent de 
Tor. — lis sont chréliens baptisés, entendent la 
messe, vénérenlles fétes et les dimanches, et vous 



— 115 — 

les tuez! — Ne sont-ils pas des hommes?n'ont-ils 
pas des ames? Dieu ne vous commande-t-il pas 
de les aimer comme vous-niémes? Vous étes 
sourds ! vous n'entendez pas! vous n'étes pas 
émus! — Dans quel sommeil infame étes-vous 
done plongés (1)? » 

Les autorités aecusérent ce religieux devant 
Tévéque, et luí déclarérenl que s'il ne se ré- 
traclait pas, on renverrait les dominicains en Es- 
p?gne. 

Le dimanche suivant, fray Montesino, cet 
homme de coeur, remonta en chaire. On croyait 
qu'ü allait se rélracter. « Ce que je vous ai dit, 
mes fréres, s'écrie-t-il, en faveur des Indiens 
et de votre salut, je le rápete plus fortement que 
jamáis. Ainsi, je sers Dieu mon maitre, et le roi 
notre monarque. » 

Accusé de rébellion, Montesino partit pour 
Madrid. Un jour, pénélrant malgré les gardes jus- 
qu'á la chambre du roi, il lui dit: « Sire, entendez 
ce que j'ai á vous diré pour votre service. » 
Aprés Tavoir entendu, le monarque, ému, lui dit : 
« Cela me touche beaucoup, et je veux que Yon 
informe. » 

Ainsi, rhéroisme de Las-Casas, comme vous 
voyez, appartenait á la religión, non á un seul 
homme. 

A la voix de Montesino, une assemblée de 
théologiens et de magistrals fut convoquée; des 
ordonnances protectrices pour les Indiens furent 
rendues, et Montesino, comblé d'éloges, futren- 

(1) Appendice de Quintana, 



— 146 — 

voyé en Amérique pour servir cTexemple par ses 
verlus. 

Cependant les courtisans continuaient á de- 
mander des tetes d'Indiens comme on sollicite 
des emplois. 

Las-Casas, plus aclif encoré que Montesino, 
parcourait les maisons, les rúes, les places publi- 
ques, ne s'occupant que des Indiens, réclamant 
en leur faveur; on Técoutait, mais la cupidité 
l'emportait sur la piué, et les Indiens périssaient 
sous le poids du travail. 

Las-Gasas ne se décourage pas : il part pour 
l'Espagne; il va réclamer auprés du roi en faveur 
des pauvres Indiens. Mais á peine arrivéá Séville, 
la mort du roi renverse ses esperances. Le car- 
dinal Cisneros, hoinme d'un esprit éievé et sym- 
pathique, l'accueille, et ees deuxámessupérieures 
s'entendent. Elles espérer.t aífranchir une partie 
de la race humaine, la gouverner chrétiennement 
et civiliser 1'Amérique. Le legisle Palacio Rubio 
fut associéá Las-Casas , et tous deux préparérent 
un plan de gouvernement pour les Indiens. 

Trois moines hiéronimites, fray Louis de Fi- 
gueroa, fray Bernardino Manzanedo et fray Alonso 
de Santo-Domingo, furent chargés de l'exécution 
de ce plan. 

L'histoire impartíale doit diré qu'ii n'y a pas 
de mesures prudentes, bienfaisantes, que ees 
trois moines obscurs n'aient suggérées. Esprits 
justes, dont ia méditation et la relraite avaient 
augmenté la forcé et la nettelé, ils virent du pre- 
mier coup d'ceil qu'on leur demandait deconcilier 



— 117 

deux choses inconciliables : Fégoisme et le dé- 
vouement, la cupidité et la charité. 

a íl ne nous semble pas, dirent-ils dans leur 
» premier rapport , que Ton puisse á la fois ména- 
» ger la vie des Indiens et demander beaucoup 
» d'argcnt á l'Amérique. Aujourd'hui on fait tra- 
t> vailler les Indiens le plus possible, et on se 
» plaint de ne pas gagner assez. Si on les fait tra- 
» vailler moins en les enlretenant mieux, on 
» gagnera beaucoup muins encoré. L'entreprise 
» dont on veut nous charger nous semble im- 
» possible. j> 

» Ce sont, répondit le cardinal, des excuses 
discrétes. Je veux qu'ils partent. s> 

lis partirent. 

La capacité de Thomme d'Élat, la prévoyance 
de Tadministraleur, les combinaisons de Técono- 
miste, se trouvérent réunies chez ees pauvres 
moines. lis réclamérent alors ce qui peut seul 
sauver encoré aujouid'hui les colonies. 

a On a tort, dit fray Bernardino de Manzanedo 
» dans son mémoire manuscrit, de ne vouloir 
» exploiter que les mines dans ce pays nouveau; 
» le ble, la vigne, le cotón, donneraient, avec le 
» temps, beaucoup plus de richessesque les raines 
» ne contiennent d'or. Ce qu'il nous faut, ce sont 
* des laboureurs vigoureux ; voilá le fondement 
» de la prospérité de l'Amérique. 11 est nécessaire 
» d'inviter les Espagnols de la Péninsule et les 
t> Portugais á pásser dans ce nouveau monde et á 
» s'y domicilier. II convient de faire proclamer 
» que, de tous les ports de Castille, on peut se 
» rendre librement en Amérique, y apporter et en 



— 118 — 

» rapporler, sans payer aucun droit, loule espéce 
» de marchandises. Que Votre AUesse nous en- 
» voie done tout le surplus des populations euro- 
» péennes, etc. » 

Ces dix lignes, écrites en février 1518 par le 
moine hiéronimite, contenaient le salut de l'Es- 
pagne, celui des indigénes, etrendaient inutile la 
traite des négres. Aujourd'hui méme, aprés Fexpé- 
rience de longues années et les exigenees des 
temps, nos colonies ne demandenl pas autre chose 
pour se sauver des dangers qui les menacent et 
consolider leur prospérité. 

Pendant que les peres travaillaient ainsi, Las- 
Casas obtenait de la cour la création d'une charge 
nouvelle, celle de protecíeur des Indiens, qui luí 
fut aussitót concédée. II demandait aussi , de con- 
cert avec les commissaires, mais sans s'étre en- 
tendu avec eux, des priviléges et des immunhés 
pour les travailleurs biancs que Ton enverrait en 
Amérique. 

« G'est ainsi, disait-il, que Ton peut éteindre 
» cet enfer du Pérou (el infierno del Perú), qui, 
y> par la multitude de ses quintaux d'or, a appauvri 
» et délruit TEspagne (con su multitud de quin- 
» tales de oro ha empobrecido y destruido la 
» España). » > — Paroles prophé tiques cFun résul- 
tat infaillible qui devait s'accompiir un siécle plus 
tard. 

II y avait quelque diíFérence entre la conduite 
des trois commissaires et celle de Las-Casas : les 
uns, aprés avoir exposé les moyens de salut, 
eífrayés de la résistance que leuropposaient les in- 
téréts , ne sachaut comment réaliser leurs inten- 



— 419 — 

lions, se maintinrent dans une immobilité passive ; 
l'autre s'armait pour la lutte. Son nom ne tarda 
pas á devenir odieux aux colons propriétaires. Les 
commissaires s'excusérent poliment de communi- 
quer avec lui, et méme de le prendre á leur bord 
lorsqu'ils parlirent pour les Indes. 

A peine arrivé á Saint-Domingue, en l'année 
1517, peu de jours aprés les commissaires, Las- 
Casas s'était trouvé environné de difíicultés. On le 
fuyait comme l'ennemi commun ; personne ne vou- 
lait ni se défaire de ses índiens ni diminuer leur 
travail. Les commissaires, isolés au milieu des 
soldats colons, se sentaient paralysés et reniaient 
la véhémence de Las-Gasas. Quant á lui, toujours 
intrépide, il mélait la priére á la menace. Les 
moines dominicains partageaient ses périls, son 
courage, et c'était dans leur couvent qu'il se reti- 
rait aprés le sermón, lorsque la foule furieuse le 
poursuivait dans les rúes et menagait sa vie. Mal- 
gré ce danger, il se porta, devant les juges de Tile, 
dénonciateur de deux attentats commis précédem- 
ment, et dont les suites furent aussi funestes que 
les détails en sont atroces. 

Des l'année 1508, comme les colons avaient 
deja décimé la population indigéne, on obtint la 
permission d'aller chercher des travailíeurs aux 
iles Lucayes, et pour les décider á venir, on leur 
fit croirequ'ils reverraient a Saint-Domingue l'áme 
de leurs peres. Épuisés de travail, quarante mille 
hommes périrent ainsi. Toutes les petites iles du 
golfe furent successivement dépeuplées. Dans 
l'espoir d'arréter ce massacre, les dominicains en- 
voyérent á Gumana deux de leurs fréres, qui, 



— 120 — 

accueillis avec cordialité par les Indiens, s'éta- 
blirent parmi eux et leur promirent de les défendre 
contre les soldats et les matelols espagnols. 

Un des navires qui sillonnaíent le golfe du 
Mexique, a la recherche des perles et de Tor, jeta 
Tañere sur la plage. Rassurés par les missionnaires, 
les indigénes apportent aussilót aux étrangers des 
fleurs et des présents. Dix-neuf d'entre eux, y 
compris le cacique et sa femme, se rendent á bord 
du navire. A peine ont-ils mis le pied sur le pont, 
les voiles sont carguées, Tañere est levée, dix- 
neuf épées núes brillent sur leurs poitrines. — 
Les aulres Indiens restes sur le rivage, voyant 
qu'onemméne leurs fréres prisonniers, s'emparent 
á leur tour des missionnaires, qu'ils regardent 
comme cómplices de la perfidie. Les malheureux 
moines, dont la vie était en péril , s'engagent 
á faire punir les coupables et á restituer les pri- 
sonniers. 

. Peu de jours aprés, un nouveau bátiment jeta 
Tañere devant la méme plage, et le capitaine fut 
chargé de porter a Saint-Domingue la requéte des 
missionnaires en faveur des Indiens si cruellement 
trompes. Fray Montesino, ce moine vertueux, et le 
prélat fray Pedro de Cordova souliennent ardem- 
ment Taccusation. Mais le capitaine coupable, 
aprés avoir restitué deux prisonniers qui lui 
restaient, se refugia dans un couvent des fréres 
de la Merci, oú il se ñi moine. Le reste des cap- 
tifs se trouvait entre les mains de maitres nou- 
veaux, qui nevoulurent pas lesrendre, etjuges, 
colons , propriétaires fermérent les yeux sur 
Tiniquité. Alors la colére s'empara des Indiens 



— 121 — 

de Cumana, et se croyant trompes par les mis- 
sionnaires, ils les sacrifiérent a leur fureur. 

« Véritables marlyrs, dit avec raison Quintana, 
non pas de la barbarie humaine, rnais de la lácheté 
et de la cupidité européennes. » 

Las-Gasas demanda vengeance contre ees juges 
iniques : il osa les aecuser criminellement d'homi- 
cide et de parjure. Un avocat, le licencié de 
Roaro , eut le courage de plaider la cause des In- 
diens contre leurs maitres; mais les dominicains, 
épouvantés eux-mémes de TeíFet que ees débats 
pouvaíent produire dans Tile, soutinrent que le 
jugement ne devait étre rendu qu'á Madrid. Las- 
Casas se prepara done á partir, et Figueroa, in- 
struit de cette nouvelle, s'écria : « Qu'il n'y aille 
pas! C'est une torche embrasée qui mettra tout en 
feu! » 

Las-Gasas fut mal re<?u par le cardinal Cisneros, 
que des lettres et des rapports nombreux avaient 
prévenu contre le protecteur des Indiens. Mais la 
mort du cardinal et la formation d'un nouveau mi- 
nislére forcérent Las-Casas á changer de route et 
á se creer de nouvelles amitiés. II y réussit, non 
sans peine et bien qu'il eüt pour anlagoniste un 
des commissaires hiéronimites, envoyé á Madrid 
pour lui teñir tete, mais qui, ayant échoué, se re- 
tira dans son ancien couvent. Las-Casas avait pour 
ennemis les conseillers, la plupart descourtisans, 
et surtont la fierté castillane, blessée de voir un 
moine oser flétrir le blasón des conquérants. 
Néanmoins, le roi lui ordonna, par Torgane du 
grand chancelier Juan Selvagio, de présenter son 
projet de loi en faveur des Indiens, 



— 122 — 

Les mémoires qu il presenta en eífet peu de 
jours aprés contiennent toutes les vues de Las- 
Gasas sur cette matiére importante. 11 voulait 
qu'une populalion blanche füt envoyée dans les 
iles pour les habiter et les cultiver (que se en- 
viasen a las islas labradores de Castilla, que pobla- 
sen y cultivasen la tierra). II ajoutait «que la 
t> race américaine, étant faible, succomberait en 
» peu de temps au iravail des mines et du sucre ; 
t> que les noirs supporteraient beaucoup mieux 
» les fatigues, et qu'il fallait laisser aux colons la 
» liberté d'avoir des esclaves négres. » 

Plus tard, quand il vit que la cupidité abusait 
des noirs comme elle avait abusé des Indiens, il 
écrivit dans son histoire (livre III, chap. ci) : 
« qu'il se repentait d'avoir conseillé cet équiva- 
lent dangereux; car, ajoutait-il expressément, les 
mémes arguments seront pour les négres comme 
pour les Indiens. » 

La traite des négres s'établit aussitót, et devint 
pour les hommes de cour un moyen de spéculation 
auquel Las-Casas ne prit aucune part. 

Muni des pleins pouvoirs qui lui étaient con- 
férés, il parcourut les villages de Gastille, per- 
suadant aux laboureurs de le suivre, et enrólant 
tous ceux qui voulaient Técouter. 

Un nommé Berrio, sous-lieutenant dans cette 
espéce d'enrólement colonial, abusa de sa con- 
fiance et commenga un trafic de blancs pour son 
compte avec les autorités de Cuba et de Saint- 
Domingue. Las-Casas était á Saragoza avec la cour, 
landis que Berrio, á Tinsu de son chef, faisait 
partir, sans vivres et sans ressources, les labou- 



— 125 — 

reurs castillans qu'il avait promis d'accompagner 
et d'approvisionner. Pendant ce temps, Las-Gasas, 
qui pressentait la détresse de ees malheureux 
qu'on allait jeter sans secours dans un pays sau- 
vage, demandait avec instance au gouvernementde 
quoi les faire vivre la premiére année. L'évéque 
Fonseca, qui avait été militaire, et qui s'entendait 
mieux á commander un bataillon qu'á diré une 
messe, s'opposait aux sollicitations de Las-Casas* 
« Une armée de 20,000 hommes, lui disail-il, 
nous coüterait moins á reunir que vos plans de 
colonisation. — C'est bien assez, lui répondit Las- 
Casas furieux, d'avoir tué les Indiens; voulez-vous 
encoré tuer les Castillans (1)? » 

A grand'peine Las-Casas put obtenir trois mille 
arrobas de farine et quinze cents outres de vin. 
Mais avant que ees secours lardifs fussent arrivés 
en Amérique, la píupart des laboureurs enroles 
avaient péri de misére. 

Las-Casas, se voyant toujours assailli dans ses 
bonnes intentions par la foule acharnée des inté- 
réts égoistes, ebercha le moyen d'agir désormais 
seul. 

II proposa au gouvernemnnt de pacifier, de sou- 
mettre et de cultiver mille lieues de cotes du 
continent américain, dans le territoire qu'on vou- 
drait lui assigner, s'engageant á payer au trésor 
royal 15,000 ducats par an, á commencer de la 
Iroisiéme année de l'établissement, puis progres- 
sivement jusquá 60,000 ducats, á partir de la 
dixiéme année; ce revenu devait étre fixe et an- 

(1) OEuvres de Las-Casas. 



— 124 — 

nuel. II ne s'agissait done pas seulement (fuñe 
colonisation, raais d'un nouveau gouvernement á 
fonder. Comprenant que jamáis les Indiens ne 
viendraient se grouper avec coníiance autour de 
ees armures sanglantes qui représentaient á leurs 
yeux la fareur et l'iniquité, il ne voulait pas de 
soldáis avec lili, mais seulement des prétres do- 
minicains et franciscains, des paysans de Castille, 
et le droit de convoquer dans sa nouvelle colonie 
les habitants espagnols de Saint-Domingue et de 
Cuba qui voudraient le suivre. A ees fondateurs 
d'un nouvel empire il assignait un costume parti- 
culier, vétement pacifique et destiné á éioigner 
des imaginations indiennes tout souvenir de la 
conquéte espagnole qui leur avait coüté tant de 
íarmes et tant de sang. II réclamait encoré pour 
ees élablissements tous les priviléges de la no- 
blesse : titres, armes de gentilshommes et la croix 
de Calalrava brodée en soie pourpre sur une robe 
blanche, afín d'inléresser leur fierté a cette nou- 
velle espéce de domination pacifique. Ce furent á 
la cour des risées sans fin sur les gentilshommes 
de rAmérique et les san-bemtos de Las-Casas. — 
Pourquoi ees railleries? — Pizarre n'avail-il pas 
demandé les mémes distinclions? N'étaient-elles 
pas d'accord avec l'histoire, avec Tesprit do siécle, 
avec la passion espagnole? Mais cette double com- 
binaison de la plus baute sagesse, qui ménageait 
la douceur indienne et l'orgueil castillan, condam- 
nait la conduite des vainqueurs, et on ne voulait 
pas que la charité chrétienne accomplit ce qui 
n'avait pu étre exécuté par la violence des armes. 
Les ministres et les trésoriers royaux n'avaient 



— 125 — 

cTautre objection á opposer á ce plan que Fargent 
et rincertitude du revenu que promettait Las- 
Casas. « Tai acheté bien cher, dit-il quelque 
part, le droit de leur donner un monde, et iís 
m'ont vendu l'Évangile que je voulais donner á 
ees pauvres Indiens. a Contre lui marchaient a la 
fois rhistorien Oviedo, son patrón, Févéque Fon- 
seca, et les courtisans enrayes de perdre une 
source de richesses. Tout allait étre renversé, 
lorsqu'un jour se présentérent devant le conseil 
des ludes nuil ecciésiasliques, réclamant au noni 
des Indiens qu'on allait anéantir; cétaient les 
prédicateurs du roí, auxquels Las-Casas avait fait 
jurer de tout oserpour cette grande oeuvre. 

(c Je vois ce que c'est, s'écria Fonseca ; loujours 
Casas! 

— Nous ne sommes pas, répliqua un des pré- 
dicateurs, les hoinmes de Las-Casas, mais les 
hommes de las casas de Dios (des maisons de 
Dieu) et les conseillers de la charité. » 

I! íallait ceder, malgré Tirritation des courti- 
sans» Las-Casas mena^aít de récuser ie conseil des 
índes, et de le citer devant le pape. Les mémoires 
el les rapports pleuvaient contre lui. Néanmoins , 
il fut decide que Ton dQnnerait suite a son projet. 

L'évéque de Darien venait de débarquer a Bar- 
celone. Son opinión devait avoir beaucoup de 
poids dans la querelle, et Las-Casas se bata de 
lui rendre visite pour se le concilier. Mais il 
trouva un homme timide, livré aux intéréts mon- 
dains, incapable de senliments généreux. Aprés 
une longue discussion, Las-Casas lui dit : 

« Vous qui auriez dú exposer votre sang et 



— 426 — 

votre ame pour vos ouailles; vous qui auriez dú 
les soustraire á la tyrannie qui les lúe ; vous qui 
mangez leur ehair, si vous ne leur restituez ce que 
vous leur avez pris, si vous ne protégez leur vie, 
vous étes damné córame Judas!... Ah! vous riez, 
seigneur; ce sont des larmes que vous devriez 
verser sur vous et sur vos pauvres Indiens. 

- — Mon Dieu ! répondit l'évéque de cour, je suis 
tout préi a pleurer, si vous le voulez. 

— Demandez done a Dieu qu'il vous donne des 
larmes! » 

Get éloquent et terrible anathéme étant venu 
aux oreilles du roi, il voulut que la cause des 
Indiens se plaidát devant lui , la cause du nouveau 
monde devant le monde ancien ! une des plus 
grandes dioses et des plus oubliées du grand 
drame moderne! 

Dans une salle tendue de rouge se trouvaient : 
le roi Charles V, sur son troné; á sa droiie, M. de 
Gévres, l'almiranle, l'évéque de Darien el Aguirre 
le licencié; a gauche, le grand chancelier et l'é- 
véque de Badajoz; en face du troné, appuyés 
contre la muraille el debout, Las-Casas et un 
moine franciscain qui arrivait de Saint-Domingue. 

Lorsque l'évéque de Darien, franciscain lui- 
méme, passa devant ce moine : 

« Vous ici, mon pére? Que viennent faire les 
moines á la cour? Votre place serait a votre 
cellule. 

— Seigneur évéque, répondit le moine, vous 
avez raison ; ce n' est ici ni ma place ni la votre : 



— 127 — 

j'y défends les droits du Christ , et vous ceux de 
ses ennemis (i). » 

Aprés quelques moments de silence, de Gévres 
et le grand chancelier se levérent, allérent s'age- 
nouiller sur les marches du troné, recurent les 
ordres du roi, et revinrent á leur place. 

« Seigneur évéque, dit le grand chancelier en 
se levant , le roi vous ordonne de parler, si vous 
avez quelque chose á diré relativement aux Indes. » 

L'évéque se leva , declama rhétoriquement, 
flatta le roi, le compara a Priam, et demanda la 
permission de ne communiquer qu'á Sa Majesté 
elle-méme ce qu'il avait a diré. Mais Charles V, 
consulté a deux reprises, et toujours á genoux, 
par ses ministres, leur fit repeler deux fois l'in- 
jonction que l'évéque avait essayé d'éluder. Aprés 
une demi-heure de résistance , l'évéque prit enfin 
la parole, raconta son voyage, se perdit en détails 
inútiles, exposa ce que les Espagnols avaient eu a 
souffrir, le nombre d'hommes qu'ils avaient per- 
dus, les obstacles opposés á la conquéte ; et, dans 
la derniére phrase seulement de cette harangue 
oiseuse, il ajouta séchement. 

« Quant a ce qui touche lesJndiens , je les crois 
serfs-nés (servos de natura) , et je sais qu'il faut 
se donner beaucoup de peine pour leur arracher 
de Targent. 

— Messer Bartholomeo, dit le grand chancelier 
aprés que l'évéque de Darien se fut assis, le roi 
vous ordonne de parler pendant trois quarts 
d'heure , sans emphase ni fleurs de langage. » 

(1) Las-Casas , liv* líl , chap, cklyii. 



— 128 — 

Avec la plus grande simplicité de pensée comme 
de diclíon, avec une modeslie touchanle, Las- 
Casas soutint la cause des Indiens, repoussant 
comme contraire a rÉvangiíe le mot d y esclaves-nés, 
que Tévéque avait emprunlé au phiiosophe Ari- 
stole, et declara qu'en se dévouant á la défense 
d'une race infortunée, aucun espoir de recompense 
mondaine n'aniínait ses efforts; qu'il refusait d'a- 
vance pour lui les avantages qui pourraient en 
résuher, et qu'en agissant ainsi, il croyait servir 
Dieu et le roi. 

A ce discours de l'homme poliiique et de 
l'homme sage qui voulait atteindre un but, celui 
de convaincre sans toucher et sans émouvoir, suc- 
céda le récit pathétique du franciscain, qui décri- 
vit avec énergie les souífrances des Indiens, et 
termina par ees mols : k Si le sang d'Abel a crié 
vengeance, que sera-ce done du sang de tant 
d'Abels sacrifiés ! » 

L'almirante, parlant le dernier, sanctionna tout 
ce qu'avaient dit Las-Gasas et le franciscain. 

L'évéque de Darien demanda la permission de 
répliquer ; mais le jeune Charles, deja si péné- 
trant et si habile, lui fit repondré que, s'il avait 
quelque chose a ajouter, il présentát plus tard ses 
inémoires. 

Ce n'est pas une des moindres marques de 
grandeur d'áme et de hauteur d'esprit que Char- 
les V ait données, que d'assurer ainsi la victoire, 
dans cette question solennelle, a l'humble ecclé- 
siastique qui venait de lui diré en face : « Pour 
vous faireplaisir seulement, je ne me déplacerai 
point d'un coin de cette salle á Tautre. > Le nou- 



— 129 — 

veau monarquedetamde peuplesconquisse laissa 
diré « que la loi chrétienne ne souíFrait ni escla- 
ves ni usurpation violente, i 

Le souverain absolu entendit le principe de 
l'égalité chrétienne proclamé á ses oreilles, et 
donna gain de cause a ce prétre hardi et vertueux, 

Certes, le futur solitaire de TEscurial s'éclaire 
ici d'une lamiere nouvelle et se pare d'une gran- 
deur que les historiens n'ont point soupconnée. A 
peine l'évéque de Darien vit-il comment tournait 
la chance, qu'il écrivit son mémoire, non plus 
contre Las-Casas, mais en sa faveur. II mourut peu 
de temps aprés celte palinodie, 

Deux cents lieues de terriloire en largeur , et 
tout ce que Las-Casas pourrait faire cuhiver de 
terrain dans l'intérieur des terres, deux cents la- 
boureurs casíillans, trois navires entiérement ou- 
liüés et approvisíonnés, lui furent accordés par 
Charles V. 

Plein d'espérance et de foi, il leva l'ancre et 
partit pour la cote des Perles; tel était le nom du 
terriloire qu'on luí avait assigné. 

La paix s'était toujours mainíenue dans cette 
contrée entre les Indiens et les Espagnols. Les 
vins de Castille et les verroteries espagnoles, fon 
estimes des indigénes, avaient été des objets d'é- 
changes entre les deux races; et deux couvenls 
d'hiéronimiíes et de franciscains avaient encou- 
ragé et développé leurs dispositions pacifiques et 
reconnaissantes. 

Las-Casas, dont toutes les vues élaient des mo- 
deles de sagesse, avait compté sur cet état de dio- 
ses. Malheureusement cette situation ne tarda pas 

4. L\ HAVANE. 9 



— 130 — 

á s'altérer, gráce á la rapacité cTun capitaine 
nommé Ogeda, Son navire vint mouiller devant le 
couvent des dominicains, oü ne se trouvaient alors 
que le portier et un vicaire. Bien accueilli par 
eux, il demanda qu'on allát chercher le cacique 
de la contrée, nommé Camaguey, et s'étant fait 
apporter du papier, des plumes et de Tencre, il 
entra en conversation avec ce chef. « Quels sont, 
lui dit-il, les peuples de votre pays qui se nour- 
rissent de chair humaine? » Camaguey reconnut 
le piége; l'aveu de cette anthropophagie eút serví 
de pretexte pour emmener captifs le nombre d'ln- 
diens dont on voulait s'emparer. Le cacique se re- 
dressa de toute sa hauteur, et, saisi d'indignation, 
s'écria en espagnol : « Ali! carne humana!... 
carne humana!... » et il quilla ie couvent. Ogeda, 
frappé de son aplomb et de sa dignité, n'osa pas 
le contraindre, et repartir en longeant la cote. 
Quatre lieues plus loin, il jeta l'ancre de nouveau. 

Un cacique qui, par afíection pour les Espa- 
gnols, avait pris le nom de Gil González, regut 
le capitaine sur la plage; et celui-ci lui ayant dit 
qu'il avail besoin d'acheter cinquante charges de 
ma'is, il les lui íit apporter aussitót par cinquante 
Indiens. Pendant qu'ils se déchargeaient de leur 
fardeau, ils se virent entourés d'épées núes : ils 
tentérent de fuir; mais les uns furent blessés, les 
autres tués, et le reste, garrotté et jeté a bord. 
Bientót aprés, Camaguey arriva, et se joignit a 
González. Tous deux résolurent de délruire ees 
guerriers feroces et les prélres , qu'ils croyaient 
perfides. 

Le lendemain, comme Ogeda et douze de ses 



— 131 — 

compagnons se promenaient sur le rivage, Gil 
González vint á eux d'un air riant, causa amicale- 
ment, et, donnant un signal convenu, les treize 
Espagnols furent entourés par les Indiens, qui, 
poussant leur cri de guerre, en tuérent sept. Puis, 
avides de vengeance, ils se portérent vers le cou- 
vent, qu'ils brülérent et délruisírent de fond en 
comble, massacrérent les moines et tuérent jus- 
qu'au cheval dans Técurie. Mais bientót, pour 
chátier ees justes représailles, trois navires mon~ 
tés par trois cents hommes et commandés par 
Gonzalo de Ocampo furent chargés de dévasler 
ees parages. 

Cet Ocampo, qui avaitá remplir une mission 
si cruelle , était le plus étourdi , le plus bouffon 
des hommes. Lorsque Las-Casas, arrivé depuis 
peu, lui montra ses instruclions et reclama le 
droit d'administrer désormais le territoire qui lui 
était concede, Ocampo, au lieu de repondré á 
cette injonction ofíicielle, se contenta de l'inviter 
á diner, et assaisonna le repas de plaisanteries 
sans fin sur la nouvelle législation , les croix rou- 
ges et les habits blancs de la colonie que Las-Ca- 
sas allait fonder... et Las-Casas, revétu seul de 
cet habit, se trouva ainsi á la méme table, en face 
de ce capitaine égrillard et cruel qui le couvrait 
de ridicule, lui le héros de la bienfaisance et du 
courage moral ! En dépit des supplications et des 
menaces, Ocampo, toujours riant, partit pour ac- 
complir son oeuvre de vengeance. Las-Casas se 
refugia á Puerto-Principe le désespoir dans Táme. 

Cependant, par de nouvelles promesses et des 
serments reiteres de pardon et d'amitié, Ocampo 



— i 31 — 

séduisait et altirait les Indiens de la cote. Le ca- 
cique Gil González , appelé ainsi, ne voulant pas 
croire á ees avances, se tenait seul, appuyé sur 
sa lance, dans son canot, á distance des navires, 
tandis que la fouie, naive et trompee, remplissait 
le vaisseau principal. 

Un malelot espagnol, robuste et grand nageur, 
Tapercevant, s'élance du tillac, s'approche du ca- 
not de Gil González, ysaute, et saisit violemment 
le cacique. La Unte fut terrible; les deux hommes 
tombérent au milieu des ílots; Gil González étran- 
glait le Castillan , et celui-ci le frappait a coups 
de poignard. Le soir on retrouva les deux cada- 
vres encoré unis dans celte étreinte mortelie. 

Pendant que les Indiens du rivage égorgeaient 
et enipalaient les Espagnols, Ocampo faisait pen- 
dre aux antennes de ses navires les maíheureux 
qui s'étaient confies á sa foi. 

Voilá comment on préparait á Las-Gasas les 
voies de colonisation. 

Mais il ne se décourage pas. II fait publier á 
grande solennité, dans les rúes de Saint Domin- 
gue, qu'on ait á le regarder dorénavant comme 
maitre du territoire, el il s'efforce de vaincre la 
résistance des autorités locales. 11 n'y parvint en- 
coré qu'en les menacant de relourner en Espagne 
et de Ses dénoncer á Charles V. Enfin, il se rend 
maitre de tanl d'opposition el se dirige vers Puerlo- 
Rico, oü il avait laissé ses colons espagnols; il 
arrive : ils étaient disparus. 

Épouvantés des hostilités des Indiens, de la 
irahison d'Ocampo et de Fetal du pays, oü il n'y 
avait que faim, terreur et misére, ils avaient fui á 



— 135 — 

Cu mapa, Maislá, la méme désolation les attendait 
encoré. Aussi, des que les colons de Las-Casas 
apergurent les voiles d'Ocampo et l'occasion de 
fuir ees régions désolées, ils crurent voir le ciel 
ouvert. En vainlelégislateurpria, supplia, pleura; 
Ocampo lui enleva loute sa colonie et le laissa sur 
le rivage seul, mais non découragé 

Lesfranciscains avaient encoré un couvení dans 
le pays : il s'y retira, fü construiré un hangar pour 
ses vivres et munilion, et un petit fort á Tembou- 
chure de la riviére pour contenir les Indiens. II y 
laissa deux embarcations coníiées au capitaine 
Francisco de Soto, qu'il chargea, en cas d'atiaque 
sérieuse, d'y embarquer hornmes et vivres, et de 
conduire lout á Cumana. Puis cel hora me infati- 
gable repartit pour Saint-Domingue , aíin de reie- 
ver son entreprise. 

A peine Soto se relrouva-t-il seul qu'il se háta 
de désobéir, et il envoya les embarcations á la re- 
cherche des perles, de Tor et des esclaves. 

Les Indiens, apprenant que les habitants du 
monastere étaient abandonnés á leurs propres 
ressources, vinrent les altaquer, et les Espagnols 
n'eurent que le temps de s'éíancer dans un canot; 
suivis de pies par les Indiens, ils abordérent á 
Cumana et se jetérent dans un épais fourré de 
chardons et de ronces oü les Indiens, qui étaient 
ñus, ne purent les poursuivre. 

Mais ceux-ci, revenant au couvent, le démoli- 
rent entiéremeut, luérent les animaux, brüiérent 
les arbres et anéantirent tout ce qui avait appar- 
tenu aux Espagnols. 

Las-Casas devait boire jusquá la lie le cálice 



— 154 — 

d'amertume : son pilote se trompa de route, H 
pendant deux mois on n'entendit plus parler de 
lui. A son arrivée á Saint-Domingue, il ne luí res- 
tait pas une piastre pour retourner en Espagne ; 
sa fortune élait consumée, son crédit perdu. II 
avait sacrifié des homtnes, des irésors, sa réputa- 
tion, son honneur ; ses ennemis triomphaient, ses 
amis eux-mémes Tabandonnaient comme un in- 
sensé livré á de vaines chiméres, incapable de 
rien réaliser d'utile, de grand. Et pourlant , cet 
homme calomnié n'avait pas oublié une seule pré- 
caution de prudence; rien ne lui avait manqué, 
ni activité, ni prévoyance, ni persévérance , mais 
nul génie humain ne pouvait deviner ni combattre 
la serie d'incidents dont le tourbillon avait fait 
disparaítre ses projets. 

On le montrait au doigt, cet homme, Thonneur 
de son siécle et de TEspagne! II ne lui restait 
pour amis que les fidéles moines de Saint-Domin- 
gue; eux seuls le consolaient au miiieu de tant 
d'amertumes ; cliez eux il trouvait estime et hon- 
neur; il leur communiquait ses chagrins : c'était 
á eux qu'il se confessait. 

A la fin de Tannée 1522, il se fit moine de leur 
ordre, et pendant sept ans conséculifs il retrempa 
dans la solitude et la priére son ame forte et sen- 
sible. 

Personne ne savait alors que Las-Gasas vécút 
encoré. Les rigueurs de Fascétisme, les travaux 
littéraires absorbaient tous ses instants. Battu 
dans Taction, poursuivi par la fatalité armée con- 
tre sa bienfaisance, il fut un grand exemple de ce 
que peuvent la volonté et la liberté de 1 homme. 



— 135 — 

Sa carriére de réformateur semblait étouffée dans 
son germe ; il commenga celle d'historien, de phi- 
iosophe, de vengeur moral de rhumanité outra- 
gée. II se mit á écrire Thistoire de ees pauvres 
Indiens, celle de Christophe Colomb, d'aprés les 
manuscrits originaux, et surtout ce célebre traite 
de la seule maniere de convertir : De tínico voca- 
tionis modo , qui opera á lui seul dans les esprits 
cette révolution que les travaux actifs du grand 
homme n'avaient pu accomplir. II soutenait, avec 
cette simplicité et cette sérénité d'éloquence qui 
le distinguent, ce que Dieu ne permet a l'homme 
» de convertir ses semblables que par la douceur 
t> et le bon exemple; que loute violence et toute 
» compulsión est une insulte faite á Dieu; enfin, 
» que c'est un pretexte vain, barbare et contraire 
» a la loi ebrétienne, de faire la guerre á un peu- 
» pie et de Topprimer pour le convertir. » 

Jamáis les philosophes du dix-huitiéme siécíe 
nont préebé la toléranceavec autant de forcé, 
d'énergie et de charité. L'ouvrage fit du bruit; les 
colons et ceux qui gouvernaient TEspagne y ré- 
pondirent par une espéce de défi de civiliser et de 
convertir les Indiens selon de tels principes, et 
de faire réussir jamáis des píans qui une fois deja 
avaient avorté. Las-Casas et ses fréres acceptérent 
ce défi, demandant qu'on leur abandonnát á eux, 
hommes spéculatifs dont on se moquait, une seule 
province barbare. II se chargeaíent de la civiliser 
et de la convertir, mais a la condition qu'on leur 
promettrait de ne faire aucun esclave dans le 
pays, et que pendant cinq ans aucun Espagnoi ne 
raettrait le pied dans la province. 



— 136 — 

Le gouverneur Alonso Maldonado, á qui cette 
proposition paraissait absurde et delirante, mais 
qui, n'ayant rien á débourser, songeait au tribut 
que luí promettait Las-Casas, leur accorda, 
le 2 mai 1537, une cédule royale a cet effet. Las- 
Casas choísit les moniagnes de Zacapulca dans le 
Gualimala, pays inculte , habité par une race 
guerriére qui n'avail jamáis élé soumise. 

Parmi les índiens baptisés qui habiíaient les 
cantons voisins, Las-Casas en prit quatre, eol- 
porteurs et niarchands, qui avaient coulume d'aller 
vendré dans ees harneaux sauvages les bijoux, 
étoffes et verroteries espagnoles. Las-Casas con- 
naissail le gout vif et ardent des Índiens pour les 
consonnances musicales, le rhythme et la mélo- 
die. II se mil á composer, dans la langue que par- 
laient ees barbares, des chansons religieuses 
adaptées a leur genre de musique et conlenant les 
principales veriles de l'hisloire et de la morale 
évangélique. II apprit ees chansons aux quatre 
colporleurs, perfectionna leur talent musical, 
leur montra á s'accompagner avec des castagneties 
et des grelots, leur donna forcé verroteries pour 
le cacique, et les fit partir, bien appris et bien 
dressés, pour les montagnes de Zacapulca de 
Ruiche. 

Le cacique, satisfait de leurs présents, permit 
á ees quatre índiens de dresser leurs lentes au 
milieu du village, et comine ils apportaient une 
collection demarchandises plus considerable que 
d'ordinaire, la foule s'empressa d'accourir. La 
pacotille débitée, lesgensdu village félérentnos 
colporteurs, qui, en signe de joie et de recon- 



— 157 — 

naissance, prirent en main un instrument du pays, 
et s'accompagnantde leurs grelots et castagnetles, 
commencérent á chanter ce qu'on leur avait en- 
seigné. « A cette harmonie inou'ie, dit le chroni- 
queur, á ees récits étranges, a ees merveilles dont 
ils parlaient, les Indiens prétaient toute l'atten- 
tion de leur ame et resiaient accroupis autour des 
musiciens. » 

Tel était leur enivrement, que pendant huit 
jours que les marcliands passérent dans leur ha- 
meau, les Indiens les forcérent de répéter, lantót 
en entier, taniót par fragments, les couplets de 
ees chansons. Elles avaient inspiré au cacique de 
rinlérét et une vive curiosité; ií voulut connaitre 
le sens des paroles et des récits qu'eiles renfer- 
maient. 

Les colporteurs lui répondirent que ceux qui 
leur avaient appris ees chants ne ressemblaient 
en rien aux Espagnois qu'ils avaient vus; qu'ils 
étaient habillés de blanc; ne désiraient ni or, ni 
perles, nifemmes; ne mangeaient point de chair, 
et n'avaient pas d'armes a feu; raais qu'ils pas- 
saient leur vie á rendre hommage au Créateur; 
enfin, quMls étaient préts a se rendre auprés de 
lui et de son peupie, s'il en avait le désir. 

Le cacique envoya done un de ses fréres á 
Guatimala pour inviter les peres a faire le voyage 
et pour s'informer avec aclresse de la vérité des 
éloges que les marebands leur avaient donnés. Un 
dominicain, le P. Cáncer, alia trouver le cacique, 
qui le regut avec de grandes démonstrations de 
joie. Des fleurs jonchaient le chemin du hameau; 
on faisait passer le bon pére sous des berceaux 



— 158 — 

de feuillages, et de jeunes Indiens balayaient le 
sol devant lui. Le cacique lui-méme devant son 
bohío , et la téíe baissée, comme s'il n'eút pas 
osé contempler un bomme saint et verlueux, ac- 
cueillit le dominicain. Ce dernier jotiit auprés des 
Indiens d'une confiance sans bornes des qu'il leur 
dit qu'il avait oblenu la promesse formelle que 
nul Espagnol ne pénétrerait dans le pays, et que 
les Indiens ne seraient poinl esclaves. 

L'explieation des dogmes chrétiens, la célébra- 
tion de la messe, la conversión et le baptéme de 
ees sauvages, la destruclion des idoles et la civi- 
lisation paciiique de loute la provincefurent le ré- 
sultat de ce premier essai. Las-Casas se bata de 
profiter d'un si heureux debut, et se rendit lui- 
méme, accompagné de fray Pedro de Angelo, choz 
le cacique, qui le regut avec la méme courtoisie 
et lui donna des gardes pour Tescorter dans Tin- 
lérieur des terres. II y penetra et ne trouva sur 
sa route qu'bospitalité, oíFrandes de fruits et de 
fleurs, avec des triompbes et des festins rusti- 
ques. Les bohíos de celte race guerriére et pasto- 
rale nétaient pas groupés en viílages, mais épars 
et isolés sur le llanc des montagnes et dans le 
creux des vallons. Las-Casas comprit qu'il serait 
impossible d'appeíer ees hommes a la civilisation 
chrétienne, á moins de reunir leurs cbaumiéres 
autour de la cloche de l'église. Ce ne fut point 
sans peine qu'il réussit a les rassembler ainsi; il 
faiíut tout son ascendant pour que cbacun renon- 
gát au pli de la vallée qui Tavait vu naitre, á 
l'ombrage isolé de Tanlique coaba qui abritait sa 
hulte. C'est ainsi que le civilisateur ebrétien était 



— 130 — 

parvenú jusqu'aux limites des régions les plus 
sauvages, par le moyen d'un peuple dont la bar- 
barie était célebre. Afin de mieux préparer la 
continuaron de son oeuvre , Las-Casas persuada 
au dernier des caciques qu'il avait rencontré , et 
qu'il avait baptisé sous ie nom de Juan, de venir 
avec lui á Guatimala, oü il le présenterait au 
nouveau gouverneur Alvarado, et lui ferait voir 
que les Castillans n'étaient ni aussi feroces ni 
aussi intéressés qu'il Pavait cru. En effet, gráce 
aux précaulions et aux priéres de Las-Casas, Pln- 
dien, suivi d'un cortége nombreux , entra en 
triomphe dans Guatimala; mais ce triomphe était 
celui de Las Casas. 

Les Espagnols admirérent la gravité, la cour- 
toisie naturelle, le tact et la dignité du sauvage. 
II logeait dans le couvcnt des dominicains avec 
Las-Casas, et regut Pévéque et le gouverneur avec 
la politesse d'un courtisanel Paménilé supérieure 
d'un prince. Le gouverneur portait á la main son 
sombrero (4) de satin rouge, sur lequel llottait 
une longue plume de béron noire. Au lieu de le 
remettre sur sa tete en quittant le cacique, il le 
posa gravement sur le front de PIndien, qui Pota 
gravement á son tour et remercia par un salut. 
Promené á travers la ville, dans les boutiques, les 
magasins et les marches , par Pévéque lui-méme, 
il observa tout et parut familier avec les objets 
nouveaux qu'on lui monlra, ne laissant pas échap- 
perunmouvementdesurprise.Malgrélesinstances 
de Pévéque il refusa les présents qu'on lui voulait 

(1) Chapeau á large bord. 



— 140 — 

offrir, et répondit une fois : « Ces dioses sont 
tiés-belles, mais á quoi serviraient-elles cbez 
moi? t> Comme il arrétait ses regards sur un por- 
trait de la Vierge qui se trouvail dans une église, 
on le pria de Faccepter ; et avec sa politesse ordi- 
naire, au lieu de refuser, il fit signe á un Indien 
de sa suite de le détacher et de l'emporter avec 
respect. 

Las-Casas reprit avec le cacique la route de 
Copan. II continua son oeuvre de pacifieation 
chrétienne; et deja les sauvages habiíants de dé- 
serts étaient devenus Espagnols , lorsque le gou- 
verneur et la cour, éionnés des succés prodigieux 
de Las-Casas, se décidérent a entrer dans la route 
qu'il avait si bien frayée. Appelé á Madrid pour 
y choisir des missionnaires destines á le seconder, 
il se retrouva au commencement de Tannée 1559 
á la cour, non plus en vaincu, mais en vainqueur. 
Les couriisans n'osaient plus rire de cet homme 
d'un age múr, qui aurait sauvé de magnifiques 
royaumes si on Teút écoulé, et ii ne se passait pas 
de trimestre qu'il n'obtint pour ses proteges de 
nouveaux priviléges. 

Les provinces qu'il avait pacifiées et civilisées 
lui-méme étaient Tobjet principal de ses soins : 
il faisait surtout sentir la nécessité d'apprivoiser 
par la musique et les douceurs de la vie une race 
aimable et sensible aux arls. II allait partir avec 
les missionnaires franciscains et dorninicains qu'il 
avait cboisis, lorsque le président du conseil, 
Elaysa, luí ordonna, de la part de Charles V, de 
rester á Madrid, pour rédiger le code de legisla- 
ron nouvelle que Ton vouíait appliquer aux ludes. 



— 441 — ' 

Ainsi, á forcé de persévérance et de vertu, Las- 
Casas avait atteint son but, et c'était lui qui allait 
enfin établir la justice sur ce malheureux monde 
livré á la forcé. 

Pour faire admettre las nuevas leyes, qui n'é- 
taienl qu'un code de protection pour les Indiens, 
il eut á lutter encoré pendant une année ; et 
comme il voyait les intéréls des gentilshommes 
espagnols propriétaires d'Indiens s'insurger contre 
lui et prétsárenverserrédifice de ses esperances, 
il porta un dernier coup qui lui assura lavíctoire. 
II publia un livre, devenu célebre, dans lequel il 
exposait á l'Europe la situation du nouveau 
monde et ranéantissementde ses populations. La 
destrucción de las Indias (tel est le titre de l'ou- 
vrage) est un des plus épouvantablestableaux que 
la plume des hommes ait jamáis pu tracer, terri- 
ble par les délails, sublime par le but. Pas de 
cruauté qui n'y soit racontée, pas de reproche qui 
soit épargné aux hommes de íer de la conquéte, 
pas de vérité chrélienne qui ne leur soit dite en 
face. Et les douces venus de ees races écrasées 
recevaient un hommage publie et un regret dou- 
loureux de la plume méme d'un Espagnol. 

Au moment oú Ton hésitait a introduire dans 
les lois nouvelles des dispositions bienfaisantes, 
celte pubiieation fut d'un efí'et magique. On l'ac- 
cueillit avec un silence et une terreur profonde. 

Le 20 novembre 1542, Témancipation des 
Indiens ella conservalion de leursdroitsd'homme 
furent sanctionnées á Barcelone par i'empereur 
Charles V, qui signa les nuevas leyes de Las-Casas. 
Cemonarque, bien plus grand qu'il n'étaitambi- 



— 142 — 

tieux, se háta de prouver qu'il partageait les 
opinions de Las-Casas. Un dimanche, Las-Casas 
avait préché á Barcelone un sermón terminó par 
ees mots : « Je rends a Dieu des gráees ferventes 
de m' avoir fait l'auteur de tant de biens. Dans ce 
jour d'allégresse, je me tiens pour satisfait des 
immenses fatigues et des douleurs que j'ai souf- 
fertes pendant les vingt-sept années que j'ai dé- 
fendu la méme cause. i> Au sorlir du sermón, on 
vint luí apprendre qu'il était évéque de Cuzco. 
« Je suis fils de l'obéissance et plein de gratitude 
envers l'empereur, répondit-il, mais j'entends 
encoré retentir au dedans de moi-méme, comme 
si je venáis de les prononcer, mes paroles a Tem- 
pereur, lorsque je jurai de n'accepter aucune re- 
compense de mes effbrts. » La résistance fut 
vaine, et l'évéque de Chiapa étant venu a mourir, 
la cour et le conseil des índes forcérent le ver- 
tueux Las-Casas á accepler ect épiscopat vacani. 
li pleura et se plaignit de la charge si lourde qu'on 
lui imposait, mais il ne put obtenir que le roi re- 
nongát á lui donner la mitre. 

A son arrivée en Amérique , il trouva une 
guerre nouvelle et plus violente que jamáis a sou- 
lenir. Les colons résistaienl aux lois qu'ils regar- 
daient comme la destruction de leur pouvoir et de 
leurs intéréts. Le principal promoteur et rauleur 
de ees lois fut aecueilli comme un enriemi publie : 
personne ne lui rendait visite; on le maudissait 
tout haut dans les rúes, et nul ne portait son 
aumóne au couvent des dominicains, parce qu'il 
y logeait ; c'était l'évéque qui se trouvait excom- 
munié. Plus il essayait de ramener á la charilé, 



— 143 — 

au sentiment de l'humanité ees hommes qui trai- 
taient leurs Indiens comme des brutes ou les 
traquaient comme des bétes fauves, plus il leur 
devenait odieux. Ses compagnons mémes croyaient 
voir la main de Dieu dans cette serie de contra- 
ríeles et d'inimiliés invincibles. II arriva que 
vingl-trois Espagnols et neuf religieux, envoyés 
dans une barque de Campeche á Tabasco, firent 
naufrago et se noyérent. Fray Barlolomeo voulut 
faire le méme trajel avec d'autres religieux; mais 
ceux ci, effrayés du sort de leurs compagnons, 
commencérent par s'y refuser. II fallut employer 
les priéres et presque la violence pour les décider 
á entrer dans la barque. Las-Casas, qui s'était em- 
barqué le premier, eonsolait ees hommes en deuil, 
qui poussaient des gérnissements et se frappaient 
la poitrine ; il leur inontrait ía mer calme, le ciel 
serein et pur. Tout a coup, parvenus á l'endroit 
oú leurs fréres avaient péri les moines se lévent 
ensembie dans la barque, entonnent le Be pro- 
fundís, et retombent ensevelis dans leur tristesse. 
C'était la nuil. — Le jour leur découvrit la cote 
de Tabasco et les débrisde Tembarcation naufra- 
gée. lis célébrérent sur la plage Toffice fúnebre, 
et l'évéque se dirigea vers Chiapa. Une réputation 
abominable l'avait precede dans son diocése. 
Toutes les leltres arrivant d'Espagne ou d'Amé- 
rique mettaient les habitants en garde contre les 
lentatives du nouvel évéque, qui, disail-on, vou- 
lait chasser les Espagnols, les priver de leurs 
terres et détruire leurs revenus. Une de ees 
étranges leltres , conservée par Remesal , contient 
les paroles suivantes ; « On vous envoie votre 



— 444 — 

ruine, et il faut que vous ayez eommis de bien 
grands peches pour que Dieu vous impose un 
tel fléau pour évéque, ou plutót un tel ante- 
clmst. > 

Cependant, craignant les pleins pouvoirs dont 
il était investí, les colons commencérent par ten- 
ter de le séduire; ils lui prodiguérent les fétes, 
les cadeaux et des marques de déférence et de 
courtoisie. II recevait avec reconnaissance cet 
aecueil bienveillant; mais, dans ses prédicaiions 
córame dans ses conversations particuliéres, il 
réclamait toujours en faveur de ses íadiens, sur 
lesquels pesait sans cesse Foppression la plus 
erueüe. Les colons avaient esperé qu'il transige- 
rait avec eux ; ils s'étaient trompes. Aprés un mois 
de vaines réclamations, cet homme, indomptable 
dans le bien, résolut de déclarer la guerre a Ten- 
nemi qu*il ne pouvait pacifier par la douceur. Un 
jour, dit Rcmesal , il vit entrer dans sa chambre 
une jeune Indienne tout en larmes, qui vint s'as- 
seoir á ses pieds et lui dit : 

« Pére et puissant seigneur, je suis libre; re- 
garde-nioi, je n'ai point de fers graves sur le 
visage, et mon maitre veut me vendré córame 

esclave Défends-moi, car tu es mon pére! » 

Et elle ajouta d'aulres raisons d'une grande ten- 
dresse, comme les femmes indiennes savent en 
diré pourexprimer leur douleur. Souvent déjá des 
Indiens étaient venus se plaindre a Las-Gasas et 
avaient aliumé chez lui, dit encoré lechroniqueur, 
le désir de porter remede á de si grands maux. — 
11 n'h'ésita plus, et, s'armant de sa puissance spi- 
rituelle, il fit proclamer par la ville que tous les 



_ 145 — 

confesseurs élaient suspendus de ieur office, ex- 
cepté le doyen et un chanoine de l'église; encoré 
se réserva-t-il tous les cas d'injustice envers le 
prochain : c'était refuser tous les sacrements á la 
ibis et frapper la ville d'interdit. 

La ville entiére fut en rumeur; on envoya 
comme intermédiaire et négociateur auprés de 
Las-Casas le doyen lni-méme et les peres de ía 
Merci. On le menaga de le dénoncer au roi et au 
pape s'il continuait a refuser les sacrements. 

<l Que vous étes aveugles! dit-il á ceux qui 
renlouraienl; vous menacez et vous ne voyez pas 
á qui j'obéis : c'est a Dieu, puis au pape, et eníin 
au roi, dont voici les ordonnances. » Et il ieur 
fit lecture des leyes nuevas. 

« Nous avons appelé de ees nouvelles lois, dit 
un des assislants, et elles ne sont pas obligatoires 
pour nous. 

— Aucune loi ne vous permet de vendré publi- 
quement et de maltraiter des hommes, ainsi que 
vous le faites chaqué jour; Toeuvre de Dieu vous 
Ta défendu en tout temps, Foeuvre du roi vous le 
défend a celte heure. » 

Cependant le doyen , effrayé de Tirritation pu- 
blique, administra les sacrements á quelques-uns 
des plus coupables. Las-Casas Tenvoya chereher, 
le priant de venir diner avec lui; sur le refus im- 
poli du doyen , il changea i'invitation en ordre, et 
trois fois refusé, il finit par lui envoyer un algya- 
zil avec mission de l'amener. 

A peine le lache ecclésiasüque fuí-il dans la 
rué, qu'il s'écria : « Secourez-moi , je vous con- 
fesserai tous! » Le peuple, furieux, arracha le 
4. i, a hayase, 40 



_ 146 — 

doyen des maíns de l'alguazil, se rúa sur le cou- 
vent des dominicains et parvint jusqu'á la chambre 
de Las-Gasas avec le projet de le tuer. La foule 
s'écoula pourtant, dit le chroniqueur, aprés beau- 
coup devociféralionset de gestes violents, frappée 
et émue de la tranquillité, de l'intrépide courage 
et des discours de Las-Casas. Au moment oú les 
mutins sortaient de chez l'évéque, un alcade y 
entrait armé de pied en cap, et lui offrit d'amener 
le doyen mort ou vif á ses pieds. L'évéque refusa, 
et se contenta de priver le doyen de la faculté de 
confesser. Les peres dominicains, épouvantés, 
engagérent Las-Casas á quilter leur couvent et á 
se réfugier dans quelque autre asile. 

« Oü voulez-vous que j'aille? leur répondit-il; 
oü pourrais-je trouver un lieu plus propre á rem- 
plir mon devoir envers ees pauvres Indiens oppri- 
més et accablés de servitude? C'est ici mon église, 
ma forteresse ; je dois Tarroser de mon sang pour 
rendre fertile ce sol de la charité que personne 
ne cultive. Ily a longtemps que les conquérants 
me persécutent et qu'ils veulent ma mort; je ne 
sens plus leurs injures, je ne crains plus leurs 
menaces. D'aprés ce que j'ai fait en Amérique et 
en Espagne, les propriétaires d'indiens ont été 
encoré fort moderes. » 

Quelques jours plus tard le chef méme de Té- 
meute fut frappé dans la rué d'un coup de poignard 
par un ennemi personnel. Ce chef éiait un homme 
trés-méchant, qui avait composé contre Las-Casas 
des chansons populaires injurieuses, et qui, pas- 
sant devant ses fenétres , l'avait plusieu rs fois 
iusulté et menacé de son arquebuse. 



— 147 — 

En apprenant cela, dit le chroniqueur, révé- 
que se leva , fit venir avec luí les fréres, et se di- 
rigea vers le lieu oú gisait le blessé; la, il pansa 
de ses mains cette blessure saignante , avec une 
tendresse et un soin extremes. 

Une fois rétabli , cet homme demanda pardon á 
l'évéque et devint son ami le plus dévoué. Cepen- 
dant l'esprit public, et surtout l'intérét general, 
étaient toujours en armes contre les défenseurs 
des Indiens. On ne payait point les dimes a l'évé- 
que, ni aux dominicains les aumónes, sans les- 
quelles ils ne pouvaient subsister. « Allez, mes 
fréres, leur disait-on, nous sommes chrétiens, 
nous; — que les Indiens vous payent; — nous 
n'avons besoin ni d'élre proteges ni d'étre conver- 
tís. » Alors les peres, forcés de quitter leur cou- 
vent, se répandirent dans les districts voisins, oú 
ils vécurent avec les Indiens en parfaite harmo- 
nie. « Nous ne comprenons pas, leur disaient ees 
derniers, íorsque leur intimité avec les domini- 
cains fut plus étroite, ce que vous nous dites et 
ce que le gouverneur nous a dit. Le gouverneur 
assure que l'empereur son cousin vous envoie ici 
pour célébrer la messe et vivre avec nous; vous 
venez ensuile nous diré que vous étes trés-pauvres 
et que vous n'avez pas de quoi manger; le gouver- 
neur dit qu'il est notre rnaitre , et vous nous dé- 
fendez d'appeler ainsi tout autre que Dieu; vous 
nous dites qu'il est morlel comme nous, que Tem- 
pereur peut le chálier, et il nous dit qu'il faut luí 
obéir comme á Dieu ; vous nous parlez mal de lui, 
qui nous fait ses esclaves, et il nous parle mal de 
vous. Si vous voulez que nous vous croyons sin- 



— 448 — 

céres, expliquez-vous claireraent; car, avec volre 
maniere de proceder, nous nous trouvons au mi- 
lieu de la fumée (1). » 

II fallut faire comprendre aux na'ifs Indiens 
qu'il y avait deux races d'hommes en Espagne, 
l'unequi faisaitiriompher la forcé du droit, l'autre 
qui essayait d'assurer le triomphe du droit sur la 
forcé. Persuades surtout par la douceur des mis- 
sionnaires, ils invitérent Las-Casas a venir lui- 
méme les visiler, et lui firent un accueii magnifi- 
que : chansons mexicaines et espagnoles, ares de 
triomphe, danses populaires, rien ne ful oublié; 
Las-Gasas remarqua les nombreux colliers d'or 
dont tous les habitants étaient pares, et qu'ifs 
avaient pu sousiraire á Tavidité des conquérants. 

« Chaqué jour, dit-il dans sés méinoires, je 
voyais arriver des bandes d'Indiens qui voulaient 
devenir chrétiens , et je ne pouvais reteñir des 
larmes de joie. — Me croiri* z-vous maintenant, 
mon pére? écrivait-il, n'est-ce pas la ce que je 
vous disais a Salamanque? — 'Ñe le voyez-vous 
pas de vos propres yeux? — Écrivez cela á nos 
fréres , et dites-leur que quelques peines que nous 
ayons prises, nous sommes bien recompenses. * 

En effet, on ne pouvait en croire ses yeux. Tou- 
tes ees populalions converlies a la fois et civili- 
sées , réunies en paisibles villages ; tous ees chefs 
indigénes , non-seulement reconcilies avec les 
Espagnols, mais heureux encoré de leur présence, 
oííraient un spectacle extraordinaires et remplis- 
saient le coeur de Las-Casas d'une joie délicieuse. 

(1) Remesal, iiv. VI, chap, kv¿. 



— 449 — 

Mais la violence et ropposition n'étaient pas á 
leur terme. Chaqué jour quelque Iridien des pro- 
vinces voisines venait lui demander de lui faire 
rendre sa filie enlevée, sa femme disparue, sa 
chaumiére ou son champ qu'on lui avait volé. 
« Puissant seigneur, lui disaient quelques-uns de 
ees malheureux, nous sommes venus ici , avec 
notre coeur triste, pour voir ton visage; et les al- 
cades, quand ils nous ont aper^us, nous ont pris 
et nous ont foueltés , parce qu'ils savaient que 
nous venions nous plaindre á toi. > 

C'était en juin 1545; Las-Casas résolut d'aller 
réclamer encoré lui-niéme devant le tribunal spé- 
cial institué á cet effet, et dont il avait fait obte- 
nir la présidence á ce méme Maldonado, son ami 
et gouverneur de Guatimala. Mais Maldonado ve- 
nait de se marier á la filie du conquérant du 
Yucatán, Montejo, et sa nouvelle ambition Favait 
associé á toutes les iniquités comme á toutes les 
vengeances des oppresseurs. Au lieu de prendre 
en considération les remontrances de Las-Casas , 
le tribunal et son président, institués uniquement 
pour faire exécuter les nouvelles lois, traitérent 
avec le dernier mépris le venerable évéque qui 
en sollicitait l'exécution, qui avait creé cette juri- 
diction et en avait fait donner la présidence á 
Maldonado. 

Las-Casas ne perdait pas courage; et lorsque 
Maldonado le voyait dans les bureaux de X Au- 
diencia : 

« Echen me de hay ese loco (1) ! » disait-il; ce 

(1) « Chassez-moi de \k ce fou! r> 



— 450 — 

qu¡ n'empéchaít pas l'évéque de luí représenter 
sa supplique. 

« Bellaco! mal hombre! mal fray le! mal 
ubispo (1)! s'écriait Maldonado íurieux. 

A ce torrent d'injures le vieillard n'opposait que 
le silence; puis, croisant les bras, baissant la tete 
et le regardant fixement, il lui disait: « J'ai bien 
mérité cela, seigneur licencié, Alonzo Maldo- 
nado. » Néanmoins Las-Casas resta vainqueur, et 
Tun des rnembres du tribunal fu t en voy é par Mal- 
donado pour faire exécuter les nuevas leyes. Avant 
l'arrivée de ce comniissaire et de Las-Casas, les 
colons, avertis des nouvelles démarches de Févé- 
que, s'étaient armes de toutes leurs forces pour 
lui résister. II reste encoré quelques fragments de 
correspondances de cette époque qui prouvent 
que rinsurrectioncontre Las-Casas était genérale, 
furieuse, et ne tendait á rien moins qu'á Tassas- 
siner. « Gardez-vous de l'évéque, dit une de ees 
lettres; il vient avecun commissaire pour détruire 
volre ville et vous charger de nouveaux impóts. 
Si vous ne pouvez vous défaire de lui, je ne sais 
comment vous vous en tirerez... » En effet, les 
habitants de Ciudad-Real résolurent de ne point 
le reconnaitre pour évéque, de ne payer aucune 
dime et de le traiter conime un ennemi public. lis 
fortifiérent leur ville et se pourvurent de toute 
espéce d'armes. Sur toutes les routes qui aboutis- 
saient á la ville, des arebers indiens se prépa- 
raient au combat eí devaient annoncer, par des 

(1) «Vaurieu! mauvais homme .' mauvaís moineí mauvais 
evoque ! % 



— 151 — 

signaux, la venue de Tévéque. Le pauvre víeillard 
arrivait seul, á pied, un báton á la main, et son 
bréviaire á la ceinture. 

En vain les moines dominicains, quí connais- 
saient la fermentation violente des esprits, avaient 
essayé de le reteñir dans la crainte de nouveaux 
outrages : « Non , leur disait-il , je me fie en Dieu 
et dans vos priéres. Vous me dites que des senti- 
nelles couvrent les routes ; mais comment savez- 
vous que ce soit pour me tuer et non pour me faire 
honneur? Pourquoi ees hommes seraient-il§ si 
irrites eontre moi? Je pars parce que je le dois 
et que je n'y vois aucun danger. » Les premiers 
Indiens, postes en vedette, qui aper^urent l'évé- 
que se jetérent á ses pieds et lui dirent que les 
alcades les avaient forcés á se placer en senli- 
nelles, et que peut-étre seraient-ils cháliés s'ils 
ne donnaient pas avis de son arrivée. « Eh bien, 
leur dit Las-Casas, laissez-moi vous aüacher les 
niains deux á deux; vous serez mes prisonniers, 
el je vous conduirai á Ciudad-Real. » 

Aprés avoir marché toute la nuit, cette proces- 
sion singuliére entra dans la ville. Las-Casas mar- 
chant, comme en triompbe, a la tete des Indiens 
enchainés, se rendit droit á Téglise, et fit diré 
aux autorités de la ville qu'il les attendait. Ce fut 
encoré la une scéne pleine d'intérét. Le chef de la 
conjuration se leva et lut a haute voix la protes- 
taüon des citoyens eontre Tévéque. 

La réponse de Las-Casas, éloquente et simple, 
avait attendri toutes les ames, lorsqu'un nouvel 
interlocuteur se presenta, et, avec une habileté 
perfide, faisant vibrer les cordes de la fierté cas- 



— 152 — 

tiliane, accusa l'évéque de mépris envers les Es- 
pagnols, qu'il avait convoques dans son église, 
au lieu de se rendre prés d'eux, conime il le 
devail, outrage impardonnable fait á une commu- 
nauté si respectable et si noble. Las-Casas, re- 
prenant loute la hauteur et le caraciére de sa 
mission, lui répondit : t Si j'avais á vous parler 
de moi et de mes intéréts , j'irais chez vous; mais 
j'ai a vous parler de Dieu et de vous, et je vous 
appelle ici dans la maison de Dieu. » Tout le 
monde se tut. Sollicité de nommer des confes- 
seurs, il les choisit parmi les prétres les plus es- 
times des citoyens; et enfin, extenué de fatigue, 
¡1 se retira dans le couvent des fréres de la Merci. 

II éiait assis dans sa cellule, lorsque des voix 
furieuses et le bruit des armes lui annoncérent 
que l emente venait assaillir le protecleur des In- 
<Üens. Sa marche triomphanie en tete de ees paisi- 
bles prisonniers avait blessé Tesprit des colons. 
Les arquebuses , les haches et les épées brillaient 
de tous cotes; mais le pauvre vieillard attendait 
sa derniére heure sans faire un geste, sans diré 
une parole indigne de sa fermeté. Quand il apprit 
la cause de cette fureur, il íit signe de la main 
qu'il voulait parler, et dit : 

« Seigneurs, ce n'est la faute de personne. Je 
suis venu a eux, et je les ai attachés pour qu'on 
ne les maltraitát pas, comme on i'aurait fait si ou 
les avait crus de mon parti. — Voilá, s'écria un 
factieux, un beau protecteur des lndes, qui écrit 
a la cour que nous molestons les Indiens, et qui 
les en< haine pour leur faire faire trois lieues der- 
riére lui ! » 



— 153 — 

La colére et la violence des assailíants augmen- 
taient de momenl en moment, et la vie de Las- 
Casas était en grand danger, lorsque les religieux 
de la Merci, meltant a cote leur froc et leurs 
voeux, coururent chercher des armes, tombérent 
sur cette canaille, tuérent les uns, blessérent les 
autres et mirent le reste en fuite. Tous les événe- 
ments de ce drame s'étaient accomplis de quatre 
á cinq heures du matin. 

A midi, la méme cellule était remplie d'hom- 
mesqui, á genoux, baisaient les vétements de 
Las-Casas, pleuraient etlui demandaient pardon, 
tant la puissance de son ame , son calme et sa 
grandeur avaient eu de prise sur ees imaginations 
meridionales, farouches sans doute, mais impres- 
sionnables et héroiques. A ses pieds les alcades 
déposaient leurs varas, et les gentilshommes leurs 
épées. On le porta en triomphe du couvent dans 
une des principales maisons de la ville, et pendant 
trois jours on le féta avec des démonstrations d'es- 
time, de respect et d'amour, dit la chronique, 
aussi extremes que ravaient été celles d'aversion 
et de haine. 

Mais Tascendant du caractére, du génie, de la 
vertu, tout en ébranlant les coeurs, ne change 
pas les intéréts humains, et ce stérile enthou- 
siasme laissa Tévéque en face du méme égoisme 
indomptable. 

II y avait , dit Remesal, un nom qui n'était ja- 
máis prononcé en Amérique sans que mille exé- 
crations le suivissent. — Quel était ce nom mau- 
dit? — Celui d'un Pizarre ou d'un Yalverde, d'un 



— 184 — 

oppresseur ou d'un dilapídateur? — Non! c'était 
celui de Las-Casas! 

LTintérét personnel, íoujours vaincu, mais ré- 
sislant toujours, augmentait sa haine á chacune 
de ses défaites , et Faversion s'irritait encoré de- 
vant Tindomptable fermeté de Las-Casas. Aussi , 
dans la junte tenue á México, ees passions, tou- 
jours reíbulées et vaincues, éclatérent-elles avec 
plus de furie et d'impétuosilé que jamáis, proté- 
gées d'ailleurs par la timidité du licencié Juan 
Rogel, chargé de prélever les impóts, et surtout 
par le vice-roi lui-méme, don Antonio Mendoza. 
Rogel osa diré a Las-Casas, en pleine junte, qu'il 
était Fuñique cause des délaisapportés dans Fexé- 
cution des nuevas leyes, et qu'on ne pourrait rien 
faire tant qu'un homme aussi redoulé serait pré- 
sent. En eífet , on avait peur de lui , et c'était pour 
cela qu'on avait convoqué cette junte oü , seul 
contre tous ses ennemis, il semblait leur laisser 
Tavantage. Mais on s'était trompé, et les menaces 
de Rogel ne rintimidérent pas. II se rendit a pied 
á la junte, pendant que le peuple qui l'entourait 
le saluait avec respect et s'écriait : « Voilá le saint 
évéque, le protecteur et le pére des pauvres 
Indiens! » 

II vivait ainsi, suspendu et balancé entre les 
adorations et les anathémes, entre I'idolátrie et 
l'insulte; mais il connaissait profondément son 
role, et savait que la moindre condescendance le 
mettrait a la merci de ses adversaires. On declara 
done solennellement que la propriété des Indiens 
devait étre respeclée ainsi que leur liberté, et 
que jamáis la conversión de ees peuples ne pour- 



— 155 — 

rait servir de pretexte á leur oppression. II y avait 
trente ans que Las-Casas préchait cette doctrine 
á travers les mondes, á bord des navires, au mi- 
lieu des foréts, á la cour, dans l'église. C'était 
précisément la thése qu'il avait soutenue devant 
Charles V, le fond de ses livres, le but de sa vie. 
II triomphait. Tous ees hommes graves, évéques, 
juges et poliliques, gagnés depuis longtemps á la 
cause contraire, cédaientenfin á Las-Casas comme 
malgré eux, et formulaient un nouveau guide de 
conscience pour les confesseurs, et de nouveaux 
réglements pour les magistrats, forcés désormais 
d'appliquer les chátiments temporels á l'inhuma- 
niié des conquérants. Les débris des populations 
indigénes furent sauvés. S'ils vivent encoré paisi- 
bles , innocents , dans leurs foréls et leurs vallées, 
iis le doivent á Las-Casas. 

En suivant les principes qu'il avait poses, on 
était alié beaucoup plus loin qu'on ne devait, et 
on s'arréta avec eífroi quand on vit que ce chan- 
gement de systéme aboutirait á la destruction des 
repartimientos, ou répartition desclaves entre 
les colons. Le vice-roi lui-méme voyait dans cette 
mesure la ruine de l'Espagne en Amérique. 

C'était un homme d'un grand age, d'une pru- 
dence mélicuieuse et d'une pitié exemplaire. Las- 
Casas, aprés l'avoir vainement prié de consentir 
á l'abolition des repartimientos, véritable escla- 
vage déguisé, prit une résolution hardie et digne 
de tous ses actes. 

II monta en chaire le dimanche suivant et choí- 
sit ce texte d'Isa'ie : Onveut que ceux qui voient 
n$ voient pa$; on veut que ceux qui comprennent 



— 156 — 

se taisent ; on ne veut pas écouter les paroles jus- 
tes , mais on demande des paroles agréables. II 
fit une telle peinture de la position des Indiens 
repartís, et démontra si bien le devoir de justice 
imposé a la politique espagnole, que le vice-roi 
vint á lui aprés le sermón , et lui dit : t Faites ce 
que vous voudrez; réunissez les évéques dans 
votre couvent, et je recommanderai au roi le ré- 
sultat de vos délibérations. > En effet, ees repar- 
timientos criaient vengeance. Quelques soldats et 
un tambour entraient le soir dans un village in- 
dien. Aprés un roulement, un soldat disait á voix 
haute : « A vous, Indiens de ce village, faisons 
savoir qu'il y a un Dieu, un pape et un roi de Cas- 
tille qui vous a recus du pape comme esclaves. 
Nous vous requérons done de venir nous faire 
liommage en son nom , faute de quoi nous vous 
ferons la guerre á feu et á sang. » Le lendemain 
matin, ils tombaient sur eux, faisaient autant de 
prisonniers qu'ils pouvaient, tuaient le reste, et 
mettaient le feu au village. Un jour il avint qu'un 
cacique, écoutant cette élrange proclamaron, in- 
terrompit le soldat pour lui diré : t Votre pape, 
qui donne ce qui n'est pas a lui , et votre roi , qui 
accepte, sont apparemment deux fous. » 

La nouvelle junte des évéques, présidée par 
Las-Casas, declara toute servitude criminelle, 
tout travail exige des Indiens illicite; c'était en 
1547. Les théories charitables et justes de l'évé- 
que de Chiapa avaient triomphé, mais seulement 
á titre de théories. On ne brülait plus les villages; 
mais le soldat propriétaire, un mousquet sur 1 e- 
paule, se riait de la junte et des évéques, et for- 



*~ 157 — 

gait ses Indiens á travailler pour lui. Le vieux Las- 
Casas repasse la mer; il veut agir encoré sur les 
grands ressorts du gouvernement, et obiient suc- 
cessivement douze ordonnances royales en faveur 
de ses proteges. 

La victoire étaít complete, mais tardive, et ne 
pouvait, helas! réparer tant de sang versé, tant 
d'iniquités accomplies. ÉtoufFée dans son progrés 
par Fascendant de Las-Casas, la rapacité de ses 
adversaires ne se reposait pas et lui suscitait cha- 
qué jour de nouveaux ennemis. Un d'eux, ce méme 
doyen de Chiapa, Gil Quintana, s'embarqua tout 
exprés pour aller le dénoncer á la cour, mais il 
périt dans un naufrage; un autre, fray Torribio 
de Motolinia, franciscain ambitieux, langa contre 
Las-Casas l'invective la plus cruelle, dans laquelle, 
s'érigeant en défenseur des colons calomniés, di- 
sait-il, il traitait Las-Casas comme le dernier des 
hommes; eníin Thistoriographe mémedeCharles V, 
Juan Ginés de Sépulveda, pril la plumeen faveur 
de ees mémes colons, et essaya de prouver que les 
Indiens étaient nés pour étre esclaves, et les 
Espagnols pour étre leurs maitres. 

La derniére oeuvre de La-Casas fut une ré- 
ponse admirable a ce docleur, auquel il démontra 
qu'il ne connaissait ni les Indiens, race innocente 
incapable de culture, ni la loi évangélique, dont 
le premier principe est la fraternité. « Voilá, di- 
sait-il au conseil des Indtfs á la fin de cet ouvrage, 
voilá, trés-illustres seigneurs, ce que je pense, ce 
que je sens aprés avoir étudié les maux de i'Amé- 
rique pendant quarante-neuf ans, et le droit pu- 
blic pendant trente-quatre. » Parvenú á la derniére 



— 158 — 

vieillesse, Las Casas avait renoncé á son episcopal 
en 1550, et il se retira avec son fidéle Rodrigo 
de Ladrada, compagnon de toutes ses fatigues et 
de tous ses voyages, dans le monastére de Saint- 
Grégoire á Valladolid. Ge fray Rodrigo, homme 
simple et dévoué, était son confesseur, et comme 
il était devenu sourdet qu'ii oriait au lieu de par- 
ler, on Tentendait quelquefois diré a son pénitent : 
« Seigneur évéque, seigneur évéque, vous ne fai- 
tes plus pour les Indiens ce que vous devriez 
faire! Preñez garde d'aller en enfer!... » 

Gependant, jusqu'au bout de sa vie, et du fond 
de sa ceilule, Las-Casas, consulté par le gouver- 
nement, ne cessa pas de défendre ses proteges, et 
un jour, ayant quatre-vingt-dix ans passés, il se 
mit en route pour la cour afín d'empécher l'éta- 
blissement de la vente de quelques repartimientos 
auprés de México. 

II avait quatre-vingt-douze ans lorsqu'il niourut 
en paix dans le couvent d'Atocha, le 50 juiilet 
1566. On enterra cet homme venerable avec la 
pauvre soutane qu'il avait portee en Amérique et 
le báton qui l'avait soutenu dans ses voyages. Per- 
sécuté, calomnié, outragé pendant sa vie entiére, 
il était destiné á faire triompher ses opinions 
aprés sa mort, d'une maniere si complete et si 
éclatante, que le conseil general des lndes refusa 
son approbalion a tous les écrits conlraires aux 
principes de Las Casas. Plus tard, lesphilosophes 
s'emparérent de sa renommée , et le présenlérent 
comme un ennemi du clergé contemporain et de 
tous les hommes politiques de son temps. C'est 
ainsi qu'on écrit Fhistoire. 



LETTRE XXXIII. 



A DON FRANCISCO MARTÍNEZ DE LA ROSA. 



Des rapports de la métropole et de la colonie. — A mesure 
que la démocratie a fail des progrés en Espagne, la dicta- 
ture qui gouverne sa colonie est devenue plus rigoureuse. 
~ On craint de la perdre, et on l'étouffe. — Le sens du 
mot colonie doit étre modifié par le progrés des temps. — 
Chacun a ses droits. — L'homme ne saurait arréter rim- 
pulsion qui vient de Dieu. — Un pays á esclaves a besoiti 
d'une protection plus ferrae et plus vigilante que lout 
autre. — Les habitants de Cuba n'ont pas mérae la faculté 
de prevenir les révoltes partidles des négres ; ils sont 
forcés de rester les bras croisés sous la breche. — La sú- 
reté publique dans les mains d'officiers étrangers aux in- 
téréts du pays. — Corruplion. — Lois spéciales promises. 

— Déception. — Les prérogatives des corps municipaux 
enlevées. — Les attributions de la junta de fomento tom- 
bées sous la férule du gouverneur. — Les premieres places 
de la magistrature remplies en grande partie par des gens 
vénaux et corrompus. — Toutes les brancbes gouverne- 
mentales périssent ; l'art d'augmenter les impots seul 
fleurit. — Instruction publique. — On s'empare des fonds. 

— L'encouragement de la colonisation blanche. — Les 
revenus de 1 evéque percus par le fisc depuis cinq ans. — 
Les cures de Fintérieur mal remplies. — L'agricullure est 
imposée au lieu d'étre encouragée. — Les provinces dEs- 
pagne refusent leurs impots sur les colonies. — Malgré le 
commerce libre, les impots de certaines denrées sont 
exorbitants. — Cela équivaut a des prohibilions. — Taux 
des contributions. — Multiplicité des impots. — La co- 
lonie, dépourvue de protection, est plus exposée aux 
réyoltes de négres que les autres pays h caclaves. — Les 



— 160 — 

amélioratioiis intéricures négligées. — Un cha «ge frop 
souvent de capitaine general. — Moins de pouvoir, et 
plus de temps. — Anecdote. — Le liüérateur havanais. 
— Appel au gouvernement espagnol. — Reformes néces- 
saires. 



Cuba , juillet. 

Permettez-moi, mon ami, vous le type de la foi 
politique constitutionnelle, vous la candeur et la 
loyauté incarnée, de vous demander pourquoi les 
inslitutions nouvelles de l'Espagne ne sont pas 
applicables á tous ses ciloyens, pourvu qu'ils 
soient soumis aux lois et payent leurs impóts; 
pourquoi, á mesure que le systéme représentatif 
est devenu plus populaire, plus favorable aux 
droits de tous dans la métropole, sa colonie fidéle 
a été plus opprimée, son commerce plus entravé, 
ses impóts plus onéreux : car chose incroyable, 
partout oü se fait sentir encoré dans la colonie un 
bienfait paternel, on en trouve la source dans le 
pouvoir absolu ; partout oü il y a surcroit de 
charge, d'humilialion, d'oppression, c'est au gou- 
vernement représentatif qu'elle le doit. On craint 
de perdre la colonie, et on épuise, les biens, le 
sang , les fortunes et les veilles de ses habitants; 
pour mieux la garder, on la garrotte, on rétouffe. 
Belle maniere de s'en faire aimer et de reteñir 
l'esclavequi peut changer de maítre! Oa veut con- 
server la source des impóts, et on tarit la richesse 
publique ; on jelte aux venís tous les germes de 
prospérité. 

Vous, bomme de bonne foi et de saine raison, 
dites-moi s'ií y a en cela non justice (nous savons 






— 161 — 

si la polilique habille largement cette belle ensei- 
gne), mais une appréciation raisonnable du véri- 
table inlérét de la mélropole. Vous caressez le 
cheval qui vous porte. Vous cultivez la terre qui 
vous nourrit. Le foyer qui vous réchauffe ne vous 
oífre plus que des cendres froides le jour oú vous 
cessez de ralimenier. Ainsi, lorsqu'un sentiment 
de justice ne viendrait pas porter remede aux 
maux qui alanguissent el menacent de ruiner cetie 
belle colonie, Tappát méme de ses richesses de- 
vrait porter le gouvernementespagnolá y attacher 
une attention plus fervente, á la garantir avec une 
main ferme et protectriee des dangers qui la me- 
nacent. 

11 faut que les Espagnols se persuadent que le 
mot colonie n'a plus la méme acception que dans 
les temps de sauvage barbarie; que les Havanais 
sont des Espagnols aussi inslruits qu'eux-mémes 
sur leurs propres intéréts, ayant des droits comme 
eux et payant de plus forts impóts; que, par une 
conséquence inevitable, á mesure que la métropole 
se donne des francbises, des libertes, sa colonie, 
qui n'est plus une conquéte, mais une fraction de 
FEspagne, a droit á sa place au banquet ; la lui 
accorder est á la fois équitable et prudent. II faut 
que chacun fournisse sa carriére, remplisse sa 
lache ; Dieu l'a voulu ainsi, et Timpulsion donnée 
par Dieu ne saurait étre arrétée par la main de 
l'homme. Cuba ne peut pas étre gouvernée en 
1843 comme elle Tétait á la fin du seiziéme sié- 
cle, sous la vice-royauté de Diego Colomb et de 
Velasquez. 

Les plaintes et les réclamations des Havanais 
4. íahavake. 11 



— 162 — 

n'ont pour objet que des reformes et des modi- 
fications parfaitement d'accord avec leur soumis- 
sion á la métropole ; je dirai plus : il est de Tin- 
téfét de la mélropole de résoudre au plus tót ees 
questions, vitales pour Tile. 

Cuba étant un pays á esclaves a besoin plus que 
tout autre d'une loi fondamentale qui garantisse 
la propriélé de ees mémes esclaves contre les abo- 
litionistes d'Espagne etde Cuba méme, oü la pro- 
pagande anglaise s'est exercée sur quelques indi- 
vidus qui n'ont point d'esclaves; et cependant 
Cuba est la seule colonie impórtame qui n'ait, 
auprés de sa métropole, ni agent ni représentant 
national. 

A la suite d'insurrections partidles, mais Irés- 
fréquentes dans Tile, et oü deja un trés-grand 
nombre de blancs avaient péri, les districts les 
plus peuplés s'entendirentpour demander au gou- 
vernement espagnol une milice rurale. — Qui le 
croirait? la permission fut refusée! On a méme 
cessé d'observer les réglements du general Vives, 
qui protégeaient les campagnes contre les conspi- 
rations et les révoltes d'esclaves ; tant la légére 
intervention accordée aux propriétaires par ees 
sages mesures paraissait redoulable! C'est encoré 
la un trait de Todieuse poütique du general Tacón. 

Aprés avoir repoussé la surveillance des habi- 
tants du pays, si inléressés á prevenir le mal, il a 
laissé aux mains de quelques ofíiciers d'aventure, 
pauvres, sans inléréis dans le pays, et remuneres 
seulement par leurs exactions et leurs injustices, 
la responsabilité de la süreté publique. Les fonc- 
tionnaires subalternes établis dans lesdistricts de 



— 165 — 

l'intérieur ne vivent que des amendes arbitraires 
qu'ils prélévent, et des recompenses que leur 
payent les maisons de jeu et. de désordre, pour 
aclieter leur toléranee. Souvent ils obtiennent de 
fortes sommes pour la peur. 

Un crime est-il connu : avant méme de cher- 
cher un coupable, ils inlimident par des menaces 
quelques gens riches et innocents du délit, qui 
rackétent souvent á prix d'or la faute qu'ils nont 
pas commise. Si le coupable a de la fortune, la 
justice n'entend jamáis parler de lui. Cependant, 
au moindre soupcon de ¡nécontentement contre le 
gouvernement , sur la seuíe dénonciation d'un en- 
nemi, on emprisonne, on exile, on ruine un 
homme. Ces autorités venales, taniót corrompues, 
tantót intimidées par les malfaiteurs, procédent 
rarement á leur arrestation; aussi nos viiles et 
nos campagnes en sont-elles infestées; et l'habi- 
tant de Cuba, le plus imposé de tous les habitants 
du monde civilisé, est aussi le plus opprimé et le 
moins protege, 

Vous le savez , mon ami, Cuba élait á la veille 
d'obtenir des lois spéciaies en rapport avec sa si- 
tualion, lorsque le general Tacón paralysa les 
bonnes dispositions du gouvernement espagnol, et 
fit peser sur Tile un joug intolerable. Les préro- 
gatives et facultes des corps municipaux, bérédi- 
taires par la loi, leur furent enlevées. La junta 
de fomento, élective, perdit les allribulions qui 
lui avaient été accordées par l'ordonnance de 
Charles IV, son fondateur, et n'agit plus que sous 
la férule du gouverneur. 

La justice est adminislréed'une maniere déplo- 



— 164 — 

rabie, et se resume en sentences absurdes, ini- 
ques, couronnées par rimpunité; car il n'y a pas 
cTexemple que farbitraire, ía rapacité, la corrup- 
tion avérée d'un juge, aient jamáis été punis. 

Des hommes ignorants, sans moralité, la plupart 
arrivés d'Espagne pauvres, affamés, occupent les 
premieres places de la magistraiure, el ne cher- 
chent qu'á faire fortune en trafiquanl de la juslice. 

11 faut considérer ici que je n'entends pas con- 
fondre les honnétes gens avec les fripons, et 
qu'il se trouve dans notre haute magistraiure des 
hommes dont la probité et la vertu ressorteni 
avec éclat au milieu des habitudes venales el ini- 
ques qui les entourent. 

Sous le régne de ees indignes abus, tout est 
négligé, excepté le moyen d'augmenter les impóis ; 
la religión, l'insiruciion publique, rencouragemeat 
de la colonisation blanche, si importante pour la 
colonie, au milieu des dangers qui la menacent, 
tout est paralysé, parce que les fonds appartenant 
a chacune de ees branebes, au moyen de eontri- 
butions spéciales imposées pour elles, sont reñ- 
irás a mesure dans la masse des revenns de TEtat. 
Un remaniement est indispensable dans les cures 
de l'intérieur. La plupart des cures de campagne 
sont des hommes ignorants et de mauvaises 
mceurs, plus propres a déconsidérer la religión 
qu'á la faire respecler. Ce soin, me direz-vous, 
regarde i'évéque de la Havane; vous ignorez que 
depuis quelques années notre ile est sans évéque, 
et que le trésor royal per^oit en attendant les re- 
venus épiscopaux. 

Depuis que le gouvernemenl constituüonnel est 



— 165 — 

établi dans la Péninsule, ou n'a pas eu pour but ? 
en fixaní les tarifs, d'encourager les produits agri- 
coles du pays, mais d'augmenter les revenus de 
l'Espagne. Au lieu d'accorder aux denrées d'ex- 
portation des primes d'encouragement, on les a 
imposées d'une maniere si scandaleuse, que le 
commerce des mélasses, qui faisait vivre tant de 
familles pauvres, est aujourd'hui détruit; les pro- 
priétaires les répandent au milieu des champs 
plutót que de faire les frais des tonneaux, qu'elles 
ne payent plus. La raison de ees enormes charges 
est bien simple. Les provinces d'Espagne faisant 
un trafie considerable avec Tile, et ayant des or- 
ganes légaux aux corles, obtiennent chaqué jour 
la diminution de leurs propres charges, et les re- 
jetlent sur les marchandises étrangéres et des 
coíonies, qu'elles forcent ainsi á recevoir les den- 
rées de la Péninsule. 

Dans le méme esprit, on a elevé á 200 0/0 du 
prix d'achat la contribution qui frappe les farines 
étrangéres : c'est ce qui s'appelle ici le commerce 
Vibre, comme si de tels droits n'équivalaienl pas á 
une prohibition. Toutefois, ce monopole en faveur 
de la métropole nuit considérablement á l'expor- 
tation de nos denrées, et cette considération n'est 
comptée pour rien dans le tableau de nos contri- 
butions. Sous un gouvernement protecteur, plus 
une denrée est nécessaire á la masse, plus on tache 
d'en alléger i'impót; ici, c'est dirférent, plus la 
denrée est indispensable a la vie de l'homme, 
plus on l'impose, parce qu'elle rapporte á l'État 
un revenu plus considerable et plus certain. 

Les contributions sont exorbitantes , sans pro- 



— 166 — 

portion avec ses revenus, comme vous allez le 
voir par l'état suivant : 

P. F. 

Droits des douanes 1 1,306,505 

Ídem de la loterie 2,550,000 

Revenu des postes 997,541 

Ídem des dimes 416,000 

Droits dits obencionales. . . • 250,000 
Ídem du papier timbré. . . . 250,000 

Rente des cens 4,000,000 

Droits de justices de paix des six 

principales municipalités. . . 248,000 

P. F. 20,017,644 

II faut y ajouter 2,000,000 de piastres fortes 
pour les subornaciones et costas judiciales , pour 
les contributions particuliéres , pour le service 
des incendies et le traitement des serenos (crieurs 
publics) , pour les droits de justices de paix des 
municipalités secondaires, pour les droits de 
passe-ports et permissions, pour les signatures 
des juges et plusieurs autres impóts. 

En ne faisant entrer en ligne de compte que le 
total de 20,017,644 piastres fortes dont il est 
question plus haut, si nous le plagons en regard 
du montant de Texportation de la méme année 
4840, lequel s'éléve á 25,941,785 piastres fortes 
15 réaux, nous trouvons que les cinq cent cin- 
quante mille hommes libres qui forment la popu- 
laron de Cuba payent 56 piastres 59 réaux 
(environ 190 francs) par tete. Les habitanls du 
cap de Bonne-Espérance, les plus imposés du 



— 167 — 

monde entier, ne payent que 5 piastres fortes 
(environ 25 francs) par tete; tandis que dans la 
Péninsule, d'aprés la statistique de Moreau de 
Jonnés, faite en 4835, chaqué individu ne sup- 
porte qu'une charge de 2 piastres fortes, ou 
10 francs. 

II serait juste assurément qu'un pays si large- 
raent exploité achetát au moins, pour son argent, 
les droits équitables dont jouissent la plupart des 
pays civilisés. 

Ici, mon ami , un impót extraordinaire, — et il 
en pleut , — devient toujours un impót ordinaire; 
on n'en est jamáis dégrevé, alors méme qu'il 
s'appüque á un objet determiné, et qu'il emane 
de la volonté spontanée des habitants. En voici un 
exemple entre mille. 

En 1784, la municipalité de la Havane greva 
d'une augmentation d'impót plusieurs objets de 
consommalion pour Féquipement de la milice. 
Une somme de 21,000 piastres fortes suffisait á 
cet objet. Des la premiére année — 1786, — ees 
divers impóts produisirent 50,749 piastres fortes 
et continuérent a augmenter d'année en année. 
L'excédant fut destiné á des travaux publics, et le 
3 0/0 du total fut remis á la société patriotique. 
Cet état de choses dura quelques années; mais 
quand on regla de nouveau les larifs, la somme 
totale rentra dans la masse des contributions ordi- 
naires, qui, se bornant á fournir 21,000 piastres 
fortes pour la milice, garda le reste. 

En février 1825, á la suite de cette mesure, 
une ordonnance royale engagea la municipalité de 
la Havane á luí proposer un nouveau moyen d'im- 



— 168 — 

pót pour remplacer le surplus de la somme dis- 
traite par le trésor, — « á condilion, ajouiait 
Fordonnance, que la nouvelle charge pesera le 
moins possible sur une capitale objet de nos sol- 
licitudes. » 

Je n'en finirais pas si j'essayais de reunir tous 
les faits de ce genre qui ont contribué á élever 
d'une maniere aussi prodigieuse le chiífre de nos 
irnpóls, parexemple lacontribution extraordinaire 
pour la guerre de terre ferme, et le subside 
extraordinaire pour celle de la Péninsule. — Puis 
la paix succéde a la guerre, et les mémes contri- 
butions continuent a peser sur Tile. 

L'impót nommé la sisa, creé pour subvenir aux 
frais des aqueducs, devint ensuite, par un rema- 
niement habile, revenu fixe de l'État, et alia gros- 
sir le trésor. La contribution prélevée en J 832 sur 
las costas procesales et destinée a la colonisation 
blanche, aprés avoir produit 112,020 piastres 
fortes pendant six ans, fut engloutie par le gouífre 
sans fond du trésor, pendant que la commission 
instituée pour Tétablissement des nouvelles villes 
restait les bras croisés faute de fonds. Si vous 
ajoutez cette martingale d'impóts aux dangers qui 
menacent Cuba, vous avouerez qu'on doit s'atten- 
dre á sa ruine complete. A chaqué nouveau besoin 
de Tile, on frappe un nouvel impót, puis le trésor 
s'en empare. Bientót aprés, il recornmence á 
exiger des contributions nouvelles, et toujours 
pour des objets qui rentrent dans le cercle des 
impóts ordinaires, déjá si lourds, tels que soldé 
de troupes, établissements publics, frais de pólice. 

Les sociétés contre l'esclavage établies dans les 



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pays libres exerxent une influence désastreuse- 
sur les pays á esclaves. Les Élats de l'Amérique 
du Nordont resiste avec la forcé et Fénergie de 
leurs institutions; les colonies frangaises, défen- 
daes par des organes légaux, ont tenu tete á ees 
attaques; la conspiration s'est abattue sur Cuba 
avec d'autant plus d'acbarnement que File est dé- 
pourvue de défense, de forcé politique, de parlici- 
palion á radministrationde ses lois et de la faculté 
d'éclairer son gouvernemenl sur ses intéréts et sur 
les moyens qui pourraient la sauver. 

A cóté des abus deplorables dont je viens de 
tracer l'esquisse, on s'occupe fert peu des amélio- 
rations importantes que Tile reclame, alors méme 
qu'elles n'exigent aucun sacrifice pécuniaire , té- 
moin les darses, qui sauveraient le port de MÜ- 
tanzas et le port de Cárdenas, réduit encoré a un 
lent et coüteux cabotage, et qui, avec un peu de 
sollicitude, seraient ouverts depuis longtemps aux 
navires espagnols et étrangers. 

Le passage rapide des gouverneurs, la multi- 
plicité de leurs attributions, leur laissent a peine 
le temps de signer et de présider : leur omnipo- 
tence , apte á faire le mal , a rarement le temps de 
faire le bien. II faudrait au gouverneur general, 
pour le bonheur de la colonie, moins de pouvoir 
et plus longtemps l'exercice du commandement. 
II